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MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON DE MARBOT
II
MADRID--ESSLING--TORRÈS-VÉDRAS
PARIS
1891
... J'engage le colonel Marbot à continuer à écrire pour la défense
de la gloire des armées françaises et à en confondre les
calomniateurs et les apostats. (Testament de Napoléon.)
[Illustration:
Le Général de division BARON de MARBOT
1840]
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE PREMIER
État du Portugal.--Marche de Junot sur Lisbonne.--La famille royale
d'Espagne.--Toute-puissance de Godoy.--Intrigues de Napoléon.
CHAPITRE II
1808.--Je suis nommé aide de camp de Murat.--Nouvelles intrigues de
Napoléon.--Révolution d'Aranjuez.--Abdication de Charles IV.--Je sauve
Godoy du massacre.--Entrée de Ferdinand VII à Madrid et départ pour
Bayonne.
CHAPITRE III
Ferdinand au pouvoir de Napoléon.--Charles IV et Godoy à
Bayonne.--Émeute et bataille dans les rues de Madrid.
CHAPITRE IV
Mission à Bayonne auprès de l'Empereur.--Abdication de Charles
IV.--Joseph est nommé roi.--Soulèvement général de l'Espagne.
CHAPITRE V
Capitulation de Baylen et ses conséquences.--Nos troupes se retirent sur
l'Èbre.--Évacuation du Portugal.--Je suis décoré et attaché à
l'état-major du maréchal Lannes.
CHAPITRE VI
Marche sur l'Èbre.--Bataille de Burgos.--Le maréchal Lannes remplace
Moncey dans le commandement de l'armée de l'Èbre.--Bataille de Tudela.
CHAPITRE VII
Mission périlleuse de Tudela à Aranda par la montagne.--Incidents de
route.--Je suis attaqué et grièvement blessé à Agreda.--Retour à Tudela.
CHAPITRE VIII
Nous rejoignons Napoléon.--Somo-Sierra.--Marche sur le
Portugal.--Passage du Guadarrama.--Echec de Benavente.--Marche sur
Astorga.
CHAPITRE IX
1809.--Bataille de la Corogne.--Napoléon quitte l'armée.--Lannes est
dirigé sur Saragosse.--Siège et prise de cette ville.--Je suis
grièvement blessé.
CHAPITRE X
J'accompagne Lannes à Lectoure, Bordeaux et Paris, en faisant fonction
de courrier.--Épisode.--Départ pour Augsbourg.--Mouton à Landshut.
CHAPITRE XI
Remonte improvisée.--Épisode de la bataille d'Eckmühl.--Combat de
cavalerie devant Ratisbonne.--Déroute de l'ennemi.
CHAPITRE XII
L'Empereur est blessé devant Ratisbonne.--Je monte le premier à l'assaut
avec Labédoyère, et nous pénétrons dans la ville.
CHAPITRE XIII
Une Française nous dirige vers le pont du Danube.--Récits erronés au
sujet du siège de Ratisbonne.--Masséna à Ebersberg.--Incertitudes de
Napoléon.--Arrivée à Mölk.
CHAPITRE XIV
L'Empereur me propose de tenter une expédition des plus périlleuses.--Je
l'accepte et me dévoue pour l'armée.--Résultats considérables de mon
expédition.
CHAPITRE XV
Entrée dans Saint-Pölten.--Prise de possession du Prater.--Attaque et
reddition de Vienne.--Soulèvements partiels en Allemagne.
CHAPITRE XVI
Occupation de l'île Schwartze-Laken.--Établissement des ponts contre
l'île de Lobau.--La bataille s'engage entre Essling et Aspern.
CHAPITRE XVII
Rivalité de Lannes et de Bessières.--Vive altercation entre ces
maréchaux.--L'Empereur reprend l'offensive contre le centre ennemi.
CHAPITRE XVIII
Rupture des ponts du Danube.--Nous conservons nos positions.--Le
maréchal Lannes est blessé.--Nous nous fortifions dans l'île de Lobau.
CHAPITRE XIX
Considérations sur la bataille d'Essling.--Lannes meurt entre mes
bras.--Séjour à Vienne.
CHAPITRE XX
Biographie du maréchal Lannes.--L'Empereur me nomme chef d'escadron et
chevalier de l'Empire.--J'entre dans l'état-major de Masséna.
CHAPITRE XXI
État-major de Masséna.--M. de Sainte-Croix.--Faveur méritée dont il
jouit auprès de Napoléon.
CHAPITRE XXII
Préparatifs faits en vue d'un nouveau passage du Danube.--Arrestation
d'un espion.--Bataille de Wagram.--Prise d'Enzersdorf.--Combat sur le
Russbach.
CHAPITRE XXIII
Deuxième journée.--Alternatives du combat et défaite du prince
Charles.--Considérations diverses sur la bataille de Wagram.
CHAPITRE XXIV
Le général Lasalle.--Incidents de la bataille de Wagram et observations
diverses.--Disgrâce de Bernadotte.
CHAPITRE XXV
Ce qui m'advint à la bataille de Wagram.--Brouille avec Masséna.--Prise
d'Hollabrünn et entrée à Guntersdorf.
CHAPITRE XXVI
Combat de Znaïm.--Les cuirassiers de Guiton.--Je suis blessé en séparant
les combattants.--M. d'Aspre.--Nouvelle brouille avec Masséna.--Retour à
Paris.
CHAPITRE XXVII
1810.--Mésaventure dans un bal masqué.--Création de l'ordre des Trois
Toisons.--Mariage de l'Empereur avec Marie-Louise d'Autriche.
CHAPITRE XXVIII
Campagne de Portugal.--Mon départ.--D'Irun à Valladolid.--Masséna et
Junot.--Fâcheux pronostics sur l'issue de cette campagne.
CHAPITRE XXIX
État-major de Masséna.--L'influence de Pelet succède à celle de
Sainte-Croix, nommé général.--Casabianca.
CHAPITRE XXX
Attaque et prise de Ciudad-Rodrigo.--Faits d'armes de part et
d'autre.--Je tombe gravement malade.--Incidents divers.--Prise
d'Alméida.
CHAPITRE XXXI
Campagne de Soult en Portugal.--Prise de Chavès et de Braga.--Siège et
prise d'Oporto.--Le trône de Portugal est offert à Soult.
CHAPITRE XXXII
Surprise d'Oporto.--Retraite de Soult par les montagnes.--Mauvais
vouloir du maréchal Victor.--Mort de Franceschi.
CHAPITRE XXXIII
Situation de nos armées en Espagne.--L'armée de Portugal.--Notre parc
d'artillerie est menacé.--Réunion de Viseu.--Causes d'insuccès de la
campagne.--L'armée devant l'Alcoba.
CHAPITRE XXXIV
Échec de Busaco.--Épisode.--Nous tournons la position et gagnons la
route de Coïmbre.
CHAPITRE XXXV
Les Portugais quittent précipitamment Coïmbre.--Marche sur
Lisbonne.--Massacre de nos blessés dans Coïmbre.--Lignes de Cintra et de
Torrès-Védras.--Mésintelligence entre Masséna et ses
lieutenants.--Retraite sur Santarem.
CHAPITRE XXXVI
Coureurs anglais.--Nous nous établissons à Santarem.--Organisation de la
maraude.--Le maréchal Chaudron.--Triste situation et perplexités de
l'armée.--Arrivée des renforts du comte d'Erlon.
CHAPITRE XXXVII
1811.--Aventures d'un espion anglais.--Mauvais vouloir des chefs de
corps.--Retraite.--Incidents et combats divers.
CHAPITRE XXXVIII
Je suis blessé à Miranda de Corvo.--Affaire de Foz de Arunce.--Nouveaux
projets de Masséna.--Résistance et destitution de Ney.
CHAPITRE XXXIX
Retraite définitive.--Confusion d'ordres.--Retour offensif sur
Alméida.--Mauvaise volonté de Bessières.
CHAPITRE XL
Bataille de Fuentès d'Oñoro.--Fatale méprise.--Beau mouvement de
Masséna.--Insuccès dû à l'abstention de Bessières.
CHAPITRE XLI
Dévouement de trois soldats.--Destruction d'Alméida et évasion de la
garnison.--L'armée se cantonne à Ciudad-Rodrigo.--Marmont remplace
Masséna.--Fautes de ce dernier.
CHAPITRE XLII
Causes principales de nos revers dans la Péninsule.--Désunion des
maréchaux.--Faiblesse de Joseph.--Désertion des alliés.--Justesse du tir
des Anglais.--Jugement sur la valeur respective des Espagnols et des
Portugais.--Retour en France.
CHAPITRE PREMIER
État du Portugal.--Marche de Junot sur Lisbonne.--La famille royale
d'Espagne.--Toute-puissance de Godoy.--Intrigues de Napoléon.
Pour l'intelligence de ce que je vais raconter, il est indispensable de
jeter un coup d'œil rapide sur la position dans laquelle se trouvaient
le Portugal et l'Espagne à l'époque du traité de Tilsitt.
La couronne de Portugal était, en 1807, sur la tête de dona Maria, veuve
de Pierre III; mais comme cette princesse était en démence, son fils,
qui régna depuis et porta le nom de Jean VI, gouvernait pour elle avec
le titre de régent. Le Portugal, pays généralement rocailleux, ayant
fort peu de grandes routes, est séparé de l'Espagne par des montagnes
stériles, habitées par des pâtres à demi sauvages. Ce n'est qu'au revers
méridional, sur les rivages de la mer, dans les vallées du Tage, du
Mondego, du Douro et du Minho, que l'on trouve un terrain fertile et des
populations civilisées. Toutefois, cette région, riche en produits du
sol, n'ayant pas une seule fabrique, était devenue un vaste champ ouvert
au commerce et à l'industrie des Anglais. Ils en faisaient une sorte de
colonie et en exploitaient les richesses, sans avoir les charges du
gouvernement: _de fait_, sinon de droit, ce pays leur appartenait.
Napoléon attendait depuis longtemps l'occasion de les en chasser et d'y
ruiner leur commerce. Il crut l'avoir trouvée après la paix de Tilsitt.
Pour compléter le blocus continental, il enjoignit au Portugal
d'interdire ses ports aux Anglais. L'exécution de cette mesure était
très difficile, car la nation portugaise ne vivait que de l'échange de
ses produits naturels avec ceux de l'industrie anglaise. Vous verrez,
par la suite de ces _Mémoires_, que je suis loin d'approuver en tout la
politique de Napoléon; cependant, je dois dire que la mesure était
politiquement excusable, parce qu'elle devait contraindre l'Angleterre
d'adhérer à la paix générale.
L'Empereur réunit donc à Bayonne, au mois de septembre 1807, une armée
de vingt-cinq mille hommes destinée à envahir le Portugal. Mais il
commit alors deux fautes graves: la première, de former le corps
expéditionnaire avec des régiments nouvellement organisés; la seconde,
de donner au général Junot le commandement de cette armée.
Napoléon tomba dans plus d'une erreur sur le choix des personnes, parce
qu'il écoutait plutôt ses affections que la voix publique. L'armée
voyait en Junot un homme très brave, plutôt qu'un véritable capitaine.
La première fois que je l'aperçus, je fus frappé et inquiété par ses
yeux hagards; sa fin justifia mes appréhensions. On connaît l'origine de
sa fortune, alors que simple fourrier du bataillon de la Côte-d'Or, il
gagna par un bon mot l'affection du capitaine d'artillerie Bonaparte,
dans la tranchée de Toulon. Il le suivit en Égypte, commanda à Paris, et
devint ambassadeur à Lisbonne. Sa gaieté, sa franchise militaire, sa
réputation de bravoure, enfin sa prodigalité, lui conquirent l'amitié
des grands et la sympathie populaire. Ses succès en Portugal
déterminèrent sans doute l'Empereur à le choisir pour commander l'armée
d'occupation, et c'eût été en effet un avantage, si Junot se fût montré
moins imprévoyant comme général.
L'Espagne, alors notre alliée, devait fournir à nos troupes sur leur
passage le logement et les vivres. Le devoir d'un général en chef était
de s'assurer de l'exécution de cette promesse; mais Junot, négligeant
cette précaution, fit entrer son armée en Espagne le 17 octobre, et
lança ses colonnes sur les routes, où rien n'était prêt pour les
recevoir. Nos troupes couchèrent à la belle étoile et ne reçurent qu'une
demi-ration de vivres.
On était à la fin de l'automne; l'armée traversait les contreforts des
Pyrénées dont le climat était très rude, et nos malheureux soldats
couvrirent bientôt la route de malades et de traînards. Quel spectacle
pour les populations espagnoles qui accouraient de toutes parts pour
contempler les vainqueurs de Marengo, d'Austerlitz et de Friedland, et
ne voyaient que de chétifs conscrits, pouvant à peine porter leurs sacs
et leurs armes, et dont la réunion ressemblait plutôt à l'évacuation
d'un hôpital qu'à une armée marchant à la conquête d'un royaume!... Ce
triste spectacle donna aux Espagnols une fort mauvaise impression de nos
troupes, et entraîna l'année suivante des effets désastreux.
Napoléon méprisa trop les nations de la Péninsule, et crut qu'il
suffirait de montrer des troupes _françaises_ pour obtenir d'elles tout
ce qu'on voudrait. Ce fut une grande erreur! Il faut dire aussi que,
n'étant pas mis au courant des difficultés qui s'opposaient à la marche
des troupes, l'Empereur réitérait l'ordre d'avancer promptement. Junot
abusa de ces injonctions, et son armée, composée de soldats enfants, se
trouva bientôt disséminée par petits détachements sur un espace de plus
de deux cents lieues de route, entre Bayonne et Salamanque. Heureusement
que les Espagnols n'étaient pas encore en guerre avec la France;
cependant, pour _s'entretenir la main_, ils assassinèrent une
cinquantaine de nos soldats.
Arrivé à Ciudad-Rodrigo, une des dernières villes d'Espagne, Junot fit
faire à sa tête de colonne une halte de quelques jours. Il avait laissé
plus de quinze mille hommes en arrière. Dès qu'un tiers l'eut rejoint,
il traversa les montagnes de Penha-Parda, qui le séparaient de la vallée
du Tage, en n'emportant qu'une demi-ration de pain par homme!... Ces
montagnes, que j'ai traversées, sont incultes et habitées par des
populations pauvres et barbares. Les troupes les franchirent à travers
toutes les difficultés, au prix des plus grandes fatigues, sans
logements et sans vivres, ce qui les força à s'emparer de quelques
troupeaux appartenant aux habitants, et ceux-ci en tirèrent vengeance
par l'assassinat d'une centaine de traînards français. Enfin, l'armée
atteignit la ville d'Alcantara, et fit son entrée en Portugal par la
ville de Castello-Branco. Ce ne fut qu'après beaucoup d'efforts, et en
souffrant de toutes les intempéries, qu'on parvint à Abrantès avec cinq
ou six mille hommes exténués de fatigue et presque tous nu-pieds. C'est
à Abrantès que commence la belle partie de la vallée du Tage. Les
traînards et les malades, encore engagés dans les montagnes, informés du
bien-être qui les attendait à Abrantès, s'empressèrent d'arriver, et
l'armée se rallia peu à peu.
Un général prévoyant lui eût donné le temps de se réunir; mais Junot,
sous prétexte que l'Empereur lui avait ordonné de saisir toutes les
marchandises appartenant aux Anglais, et pour les empêcher de les
enlever en arrivant promptement à Lisbonne, réunit quatre mille hommes
des moins fatigués, et se porta sur la capitale avec cette faible
colonne, laissant à ses généraux le soin de ramasser le surplus de son
armée et de venir le joindre. Cette audacieuse entreprise pouvait perdre
son armée, car Lisbonne contenait une garnison de douze à quinze mille
hommes, et une flotte anglaise stationnait à l'embouchure du Tage:
c'était plus qu'il n'en fallait pour repousser les quatre mille hommes
de troupes conduits par Junot. Mais l'effet magique que produisaient les
victoires de Napoléon était si grand, que le gouvernement portugais,
accédant à toutes les demandes de l'Empereur, s'empressa de déclarer la
guerre aux Anglais, dans l'espoir que Junot arrêterait sa marche. Mais
l'avant-garde du général français, continuant d'avancer, jeta dans la
capitale une confusion inexprimable. Le régent, ne sachant d'abord quel
parti prendre, finit par se décider à transporter au Brésil le siège du
gouvernement. La reine folle, le régent, la famille royale, les grandes
familles, en tout neuf à dix mille individus, s'embarquèrent sur une
flotte considérable, emportant avec eux d'immenses richesses, et le 28
novembre firent voile vers le Brésil.
Ce même jour, Junot attaquait Santarem; mais la petite colonne ayant dû
traverser la plaine de Golegan couverte de deux pieds d'eau, un si grand
nombre de soldats furent pris de fièvre, qu'il ne se trouva plus le
lendemain que quinze cents hommes en état de suivre Junot, qui n'en
continua pas moins sa marche avec cette faible escorte, et fit
audacieusement son entrée à Lisbonne. On doit rendre à Junot la justice
de convenir qu'après avoir rallié ses troupes, il pourvut avec zèle à
tous leurs besoins; aussi, dans le courant de décembre, l'armée
présentait un effectif de vingt-trois mille hommes en assez bon état.
Junot, embarrassé des troupes portugaises, licencia les soldats
indigènes qui voulurent rester dans leurs foyers, et forma des autres
une division qu'il envoya en France. Elle servit assez bien, et fit la
campagne de Russie.
Laissons Junot s'organiser en Portugal, et jetons un coup d'œil sur
l'état où se trouvait la cour de Madrid à l'époque du traité de Tilsitt.
Le roi Charles IV, prince nul, ennemi des affaires, n'ayant de passion
que pour la chasse, régnait alors sur l'Espagne, et laissait à la Reine
le soin de gouverner. La reine Marie-Charlotte, princesse de Parme,
cousine du Roi, femme de moyens et aimant le pouvoir, dominait
complètement son époux. Vers 1788, un très pauvre gentillâtre, nommé
Emmanuel Godoy, entré nouvellement aux gardes du corps, s'étant fait
remarquer dans la société de Madrid par son talent sur la guitare, la
Reine voulut l'entendre. C'était un homme de petite taille, très bien
fait, d'une figure agréable, ayant de l'esprit, de l'ambition et
beaucoup d'audace. Il plut à la Reine, qui en fit son favori. Telle fut
la cause première des malheurs de l'Espagne, qui ont si grandement
contribué à ceux de la France.
Les courtisans pensèrent que la faveur dont jouissait Godoy ne serait
que passagère; mais celui-ci, prenant pour modèle le célèbre Potemkin,
qui, de simple garde de Catherine II, était devenu son amant et son
premier ministre, sut si bien gagner la confiance de la Reine, que
celle-ci le fit nommer par le Roi commandant en chef des gardes, membre
du conseil, officier général, et enfin premier ministre!
La Révolution française ayant amené la guerre entre la France et
l'Espagne, nos troupes s'étaient emparées de plusieurs provinces au delà
des Pyrénées, lorsqu'en 1795 Godoy obtint de la France un traité des
plus honorables, par lequel les conquêtes faites sur l'Espagne lui
étaient rendues. La nation lui en fut reconnaissante, et le Roi lui
donna d'immenses dotations avec le titre de _prince de la Paix_; enfin
la Reine lui fit épouser une princesse du sang royal!... Dès ce moment,
la puissance de Godoy ne connut plus de bornes, et le nouveau prince de
la Paix régna tranquillement sur la monarchie espagnole.
Mais à l'époque de la bataille d'Iéna, Godoy ayant imprudemment publié
un manifeste qui pouvait être considéré comme une menace à l'adresse de
Napoléon, celui-ci lui demanda des explications et exigea l'envoi en
Allemagne d'un corps d'armée de vingt-cinq mille hommes, sous les ordres
du général marquis de La Romana. Plus encore, Godoy dut bientôt fournir
un corps de même importance pour soutenir Junot en Portugal; il est vrai
que par le traité secret de Fontainebleau, l'Empereur lui assurait le
titre de prince des Algarves et donnait à la reine d'Étrurie, fille de
Charles IV, la province de Beira.
L'insolence dont Godoy avait toujours fait preuve à l'égard de
Ferdinand, prince des Asturies, ne fit alors qu'augmenter. Ferdinand
avait vingt-trois ans; il était veuf et sans enfants, et, naturellement
grave, il avait contracté, au milieu d'une situation de famille des plus
pénibles, l'habitude de la solitude. Mais la nation espagnole,
généralement hostile au prince de la Paix, semblait vouloir protester
par son affection pour Ferdinand contre la haine dont il était l'objet:
fondant sur lui toutes ses espérances, elle attendait impatiemment son
arrivée au trône comme un véritable soulagement et y voyait la fin de
toutes ses misères.
Une cause imprévue précipita les événements. Vers la fin de 1807, à
l'époque où Junot se dirigeait vers le Portugal à la tête d'une armée
française, le roi d'Espagne tomba très gravement malade. Le prince des
Asturies, croyant voir dans les manœuvres de la Reine l'intention de
l'éloigner du trône, consulta trois personnes sur lesquelles il pouvait
compter; et d'après le conseil des ducs de l'Infantado, de San Carlos,
et du chanoine Escoïquiz, son ancien précepteur, il recourut à Napoléon,
en lui demandant la main d'une princesse de sa famille. La lettre fut
remise à notre ambassadeur à Madrid, le comte de Beauharnais. Mais le
brouillon en ayant été indignement soustrait et porté à la Reine,
celle-ci poussa Charles IV à agir avec la dernière violence. Ferdinand
fut arrêté, privé de son épée et mis en accusation pour avoir voulu
attenter à la _vie_ du Roi!... Ses conseillers furent également saisis
et mis en jugement comme complices. Cependant, il faut reconnaître que
si Ferdinand avait eu des torts, le besoin de défendre ses droits à la
couronne, et même peut-être sa vie, les atténua bien grandement.
Ces faits étaient trop graves pour que le roi d'Espagne n'en informât
pas les souverains et surtout l'empereur des Français, son puissant
voisin. On a dit, et malheureusement avec raison, que l'ambition de
Napoléon l'avait perdu. Mais on a généralement mal compris cette
ambition, qui se rapportait surtout à la France. Napoléon voulait la
voir si grande et si puissante de son vivant qu'elle fût inattaquable
après lui: d'abord, en abaissant la puissance de l'Angleterre; en second
lieu, en ne laissant subsister dans l'Europe centrale et méridionale que
des États ayant les mêmes intérêts que la France, la considérant comme
leur appui, et toujours prêts à la soutenir. Ce projet gigantesque eût
exigé le travail lent et méthodique de deux règnes et de deux souverains
comme Napoléon. La précipitation le perdit, et ses premiers succès
l'aveuglèrent. Il crut ne pas trouver plus de résistance en Espagne
qu'il n'en avait éprouvé en Hollande, en Westphalie, à Naples, où il
avait établi ses frères, non plus que dans le Portugal, si facilement
conquis.
En apprenant les scènes de l'Escurial, l'Empereur crut le moment
favorable et voulut profiter de l'occasion. Il espérait que la nation
espagnole, lasse de tant de turpitudes, se jetterait dans ses bras. Il
ne connaissait pas ce peuple qui pousse jusqu'à la frénésie la haine de
l'étranger. Mais en admettant, ce qui est vrai, que beaucoup d'Espagnols
éclairés portassent leurs yeux sur Napoléon pour régénérer leur pays, il
faut convenir que sa conduite fut bien faite pour détruire leurs
illusions.
En effet, sous prétexte qu'il fallait garantir les côtes de la Péninsule
d'une invasion anglaise, l'Empereur, au lieu de rendre à l'Espagne
l'armée du marquis de La Romana qui lui avait été prêtée pour la guerre
du Nord, et dont il n'avait plus besoin depuis la paix de Tilsitt, fit
entrer en Espagne un corps de vingt-cinq mille hommes commandé par
Dupont, qui fut bientôt suivi de trente-quatre mille soldats conduits
par le maréchal Moncey. L'arrivée de ce grand nombre de troupes
étrangères fut considérée comme une réponse à la demande de secours
adressée par le prince des Asturies. Napoléon pouvait en ce moment
s'attacher pour toujours la nation espagnole, en donnant à ce dernier la
fille de son frère Lucien, qui fût devenue un trait d'union entre les
deux peuples. Malheureusement, l'Empereur ne crut pas ce moyen d'une
efficacité suffisante.
L'arrestation et la mise en jugement de Ferdinand avaient produit dans
toutes les parties du royaume une telle irritation et soulevé à un si
haut degré l'indignation publique contre la Reine et Godoy, que
celui-ci, n'osant poursuivre ses projets, se décida à jouer le rôle de
médiateur entre le Roi et son fils; toutefois personne n'en fut dupe.
Bientôt survint une préoccupation plus grave. Un agent, M. Yzquierdo,
que le prince de la Paix entretenait à Paris, arriva à conclure du
silence de l'Empereur et de la marche constante des troupes vers la
Péninsule, que le vrai projet de Napoléon n'était pas de rétablir le bon
accord entre Charles IV et son fils, mais bien de profiter de leurs
dissensions pour les chasser l'un et l'autre du trôné afin d'y placer un
prince de la famille impériale. L'avis qu'il donna à ce sujet jeta la
Reine dans la consternation, et elle résolut de suivre l'exemple de la
famille royale de Portugal, en transportant le siège du gouvernement en
Amérique.
Ce fut un grand malheur pour la France que ce projet n'ait pas été
exécuté; car la nation espagnole, abandonnée par ses princes, aurait
accepté, faute de mieux, un roi de la main de Napoléon, ou du moins eût
opposé à ses armées une moins vive résistance. Le Roi se refusa à
prendre le parti de fuir, et se décidant à demander à Napoléon la main
d'une princesse de sa famille, il en écrivit directement à l'Empereur.
Cependant, voulant gagner du temps, et poussé par son mauvais génie,
Napoléon faisait avancer de nouvelles troupes sur l'Espagne, dans
l'espoir, sans doute, d'effrayer la famille royale et de la décider à
lui abandonner la Péninsule.
Pendant que ce royaume était ainsi agité, je continuais à vivre
paisiblement auprès de ma mère, à Paris, où je passai une partie de
l'hiver et assistai aux fêtes nombreuses qui s'y donnèrent. La plus
belle fut celle offerte par la ville, à l'occasion du retour de la garde
impériale.
Ainsi se termina pour moi l'année 1807, pendant laquelle j'avais couru
de si grands dangers et éprouvé tant de vicissitudes. Je ne me doutais
point que dans le cours de l'année que nous commencions, je verrais
encore la mort de bien près! Mais revenons aux affaires de la Péninsule,
dont l'historique se trouve lié à ce qui m'advint en 1808 et dans les
années suivantes.
CHAPITRE II
1808. Je suis nommé aide de camp de Murat.--Nouvelles intrigues de
Napoléon.--Révolution d'Aranjuez.--Abdication de Charles IV.--Je sauve
Godoy du massacre.--Entrée de Ferdinand VII à Madrid et départ pour
Bayonne.
Dans le courant de janvier, Napoléon répondit enfin au roi d'Espagne,
mais d'une façon évasive; car, sans refuser positivement de donner au
prince des Asturies la main d'une de ses nièces, il ajournait
indéfiniment l'époque de ce mariage. La réception de cette réponse
augmenta d'autant plus les craintes de la cour de Madrid, qu'elle apprit
la marche de nouvelles troupes françaises vers la Catalogne et l'Aragon,
ce qui, en comptant l'armée de Portugal, porterait à cent vingt-cinq
mille hommes les forces que l'Empereur allait avoir dans la Péninsule.
Enfin, Napoléon souleva une grande partie du voile qui avait caché ses
projets. Sous prétexte d'envoyer des troupes sur la flotte française
stationnée à Cadix, il fit avancer, en février, un nombreux corps
d'armée vers Madrid, par où passe la route qui conduit de Bayonne à
Cadix, et nomma le prince Murat généralissime de toutes les forces
françaises qui se trouvaient en Espagne.
Je venais de passer plus de six mois à Paris, et bien que le maréchal
Augereau, dont j'étais toujours aide de camp, fût loin de prévoir la
guerre qui allait éclater dans la Péninsule, il ne jugea pas convenable,
ni favorable à mon avancement, que je restasse à Paris, du moment qu'une
nombreuse armée se réunissait au delà des Pyrénées. Se voyant retenu en
France par les suites de sa blessure, il me conduisit chez le prince
Murat, pour le prier de m'attacher provisoirement à son état-major. J'ai
déjà dit que mon père, compatriote de Murat, lui avait rendu plusieurs
services. Murat, qui s'en était toujours montré reconnaissant, consentit
de fort bonne grâce à me prendre auprès de lui, jusqu'au moment où le
maréchal Augereau aurait un commandement. Je fus très satisfait de cette
décision, malgré les désagréments attachés à la position d'officier _à
la suite_: mais je tenais à faire preuve de zèle, je comptais sur la
bienveillance de l'Empereur, et j'étais aussi bien aise de revoir
l'Espagne et d'être témoin des grands événements qui s'y préparaient. Il
fallait faire des dépenses considérables pour paraître convenablement à
l'état-major de Murat, alors le plus brillant de l'armée; ces dépenses
me furent facilitées par ce qui me restait des splendides frais de poste
touchés pendant et après la campagne de Friedland. J'achetai donc trois
bons chevaux, avec lesquels mon domestique Woirland alla m'attendre à
Bayonne, où je me rendis après avoir renouvelé mes uniformes.
C'était la troisième fois qu'en changeant de position je me trouvais à
Bayonne. Le prince Murat m'y reçut parfaitement bien; ses aides de camp
firent de même. Je fus bientôt au mieux avec tous, bien que je
résistasse aux instances qu'ils ne cessaient de me faire pour que je
jouasse avec eux. Ces messieurs avaient toute la journée les cartes ou
les dés en main, gagnant ou perdant plusieurs milliers de francs avec la
plus grande indifférence. Mais, outre que j'ai toujours détesté le jeu,
je comprenais que je devais conserver ce que j'avais pour subvenir au
renouvellement de mes équipages en cas d'accidents, et que l'honneur
m'imposait de ne pas risquer ce que je ne pourrais peut-être pas payer.
Une partie des troupes que Murat devait commander se trouvant déjà en
Castille, ce prince entra en Espagne le 10 mars 1808, et nous fûmes en
cinq jours à Burgos, où le quartier général fut établi. Murat, réglant
ensuite sa marche sur celle des colonnes, se transporta successivement à
Valladolid et à Ségovie. Les Espagnols, se flattant toujours que les
Français venaient pour protéger le prince des Asturies, reçurent fort
bien nos troupes, dont l'extrême jeunesse et la faiblesse renouvelèrent
chez eux l'étonnement qu'ils avaient éprouvé en voyant l'armée de Junot;
car, par suite d'une aberration incompréhensible, Napoléon s'était
obstiné à n'envoyer dans la Péninsule que des régiments de nouvelle
formation.
Nous n'occupions en Espagne que des villes ouvertes, et seulement deux
places fortes, Barcelone et Pampelune; mais, comme les citadelles et les
forts étaient entre les mains des troupes espagnoles, l'Empereur
prescrivit aux généraux de tâcher de s'en emparer. On employa, à cet
effet, une ruse vraiment indigne. Le gouvernement espagnol, tout en
défendant à ses généraux de laisser occuper les citadelles et les forts,
avait prescrit de recevoir les troupes françaises en amies et de tout
faire pour contribuer à leur bien-être. Les commandants de nos corps
demandèrent qu'on leur permît d'installer leurs malades et leurs
magasins dans les citadelles, ce qui leur fut accordé. Ils firent alors
déguiser leurs grenadiers en malades et cacher des armes dans les sacs
de distribution de plusieurs compagnies qui, sous prétexte d'aller
chercher du pain dans les magasins, pénétrèrent dans la place et
désarmèrent les Espagnols. C'est ainsi que le général Duhesme, qui
n'avait que cinq mille hommes, s'empara de la citadelle de Barcelone et
du fort Mont-Jouy. La citadelle de Pampelune et presque toutes celles de
la Catalogne eurent le même sort.
Cette conduite produisit un très fâcheux effet et remplit d'effroi la
Reine et le prince de la Paix, qui se trouvaient déjà à Aranjuez.
Comprenant les intentions de Napoléon, ils résolurent de se retirer
d'abord en Andalousie et de gagner ensuite Cadix et l'Amérique, si les
circonstances s'aggravaient. Cependant, Ferdinand, entretenu par le
comte de Beauharnais, notre ambassadeur, dans l'espoir d'obtenir la main
d'une nièce de Napoléon, ne voyait en nous que des libérateurs. Appuyé
par les membres de la famille royale, par les grands, par plusieurs
ministres et surtout par le Conseil des Indes, Ferdinand refusa de
suivre la Reine et Godoy en Amérique. Ceux-ci prétextèrent d'une visite
au port de Cadix et aux troupes du camp de Saint-Roch, près de
Gibraltar, et ordonnèrent de commencer les préparatifs de voyage. En
voyant charger sur les voitures et fourgons de la Cour les caisses du
trésor, l'argenterie et les meubles les plus riches, les nobles, le
peuple et la garnison d'Aranjuez comprirent la vérité! L'indignation fut
générale et s'étendit à Madrid.
Malgré tout, le Roi allait partir le 16 mars au matin, lorsqu'une émeute
populaire, soutenue par les troupes, et surtout par les gardes du corps,
ennemis de Godoy et dévoués au prince des Asturies, vint s'opposer au
départ de la famille royale. Charles IV, comprenant la vérité, déclare
alors qu'il ne partira pas. Une proclamation, publiée dans ce sens,
parut calmer la multitude; mais, pendant la nuit, la garnison et une
partie de la population de Madrid s'étant rendues à Aranjuez, qui n'est
qu'à huit lieues de la capitale, s'y réunirent à l'émeute, qu'augmentait
une foule de paysans accourus des environs, et, tous ensemble, ils se
portèrent au palais en criant: «Vive le Roi! Mort à Godoy!» Le torrent
populaire, se dirigeant ensuite vers l'hôtel du prince de la Paix,
l'enfonce, le saccage et, pénétrant jusqu'à l'appartement de sa femme,
princesse de sang royal, l'environne de respect et la reconduit au
palais du Roi. Les housards dont se composait la garde récemment donnée
au prince de la Paix, s'étant présentés devant son hôtel, pour favoriser
au moins son évasion, les gardes du corps du Roi les attaquèrent, et les
ayant dispersés à coups de sabre, autorisèrent la foule à chercher
Godoy, dont chacun demandait la mort.
Les ministres, pour sauver la vie du favori, en donnant satisfaction au
peuple, firent signer au Roi un décret par lequel le prince de la Paix
était déchu de tous ses titres, grades et dignités. Cette nouvelle
remplit la foule d'une joie délirante, à laquelle Ferdinand eut
l'inconvenance de s'associer.
Godoy, qu'on avait inutilement cherché dans les réduits les plus obscurs
de son palais, n'en était cependant pas sorti, car dès les premiers
moments de l'émeute, il était monté dans un grenier rempli d'un grand
nombre de nattes de jonc. Elles étaient toutes roulées: il en déploya
une, s'y roula lui-même, et la laissa ensuite tomber au milieu des
autres, dont elle avait à peu près la dimension. Aucun des assassins,
entrés dans le grenier, n'avait découvert le prince, qui passa
péniblement quarante-huit heures dans cette retraite. Enfin, vaincu par
la faim et la soif, il en sortit; mais en voulant gagner la rue, il fut
arrêté par un factionnaire, qui eut l'indignité de le livrer à la
populace, laquelle, se ruant sur Godoy, lui fit de nombreuses blessures.
Déjà ce malheureux avait la cuisse percée par une broche de cuisine, un
œil presque crevé, la tête fendue, et allait être assommé, lorsqu'un
piquet de gardes du corps, commandé par un estimable officier et composé
d'hommes moins cruels que la majorité de leurs camarades, arracha le
prince de la Paix à ses bourreaux et parvint, non sans peine, à le jeter
dans la caserne, sur le fumier d'une écurie!... Chose remarquable,
c'était dans cette même caserne d'Aranjuez qu'Emmanuel Godoy avait été
reçu simple garde du corps vingt ans avant, en 1788.
En apprenant l'arrestation de leur favori, le Roi et la Reine,
craignant pour sa vie, firent appel à la générosité du prince des
Asturies et le supplièrent d'user de son influence pour aller arracher
Godoy des mains des révoltés. Ferdinand arriva à la caserne au moment où
la populace en enfonçait les portes. À la voix du prince des Asturies,
la foule, à laquelle il promit la mise en jugement de Godoy, s'écarta
respectueusement. Celui-ci attendait courageusement la mort, lorsque
dans l'écurie où il gisait tout sanglant il vit entrer l'héritier du
trône... À l'aspect de son ennemi personnel, il retrouva toute son
énergie, et Ferdinand lui ayant dit, avec une véritable ou feinte
générosité: «Je te fais grâce!...» Godoy lui répondit, avec une fierté
toute castillane, dont sa triste position rehaussait encore la valeur:
«Il n'y a que le Roi qui ait le droit de faire grâce, et tu ne l'es pas
encore!» On prétend que Ferdinand aurait répondu: «Cela ne tardera
pas!...» Mais le fait n'est pas prouvé. Quoi qu'il en soit, la couronne
était, une demi-heure après, sur la tête du prince des Asturies.
En effet, Ferdinand retournait au palais au milieu des acclamations de
la populace et des troupes, lorsque le Roi et la Reine, entendant ces
cris, et tremblant pour la vie de leur favori et peut-être aussi pour la
leur, cédèrent à la terreur et aux mauvais conseils de quelques âmes
timorées. Pensant que le meilleur moyen de calmer la multitude était de
déposer l'autorité royale entre les mains de leur fils, ils signèrent
l'acte de leur abdication!
Dès que cet acte fut publié, une joie frénétique s'empara de la
population d'Aranjuez et gagna bientôt Madrid, ainsi que toute
l'Espagne, sans qu'il vînt à personne la pensée que l'arrivée des
Français pourrait venir troubler ce bonheur, tant on était aveuglé sur
les projets de l'Empereur. Cependant, ses troupes descendaient en ce
moment les hauteurs de Somo-Sierra et de la Guadarrama, marchant sur
deux colonnes, dont l'une était à Buitrago et l'autre auprès de
l'Escurial, c'est-à-dire à une journée de Madrid, où le prince Murat
pouvait entrer le lendemain avec trente mille hommes que suivaient de
très nombreux renforts!
Le prince des Asturies, que je nommerai désormais Ferdinand VII, n'était
cependant pas sans inquiétudes sur l'effet que son avènement illicite à
la couronne produirait sur l'esprit de Napoléon et de Murat. Il
s'empressa donc d'envoyer plusieurs grands seigneurs vers l'Empereur
pour lui demander derechef son amitié et la main d'une de ses nièces, et
dépêcha le duc del Parque vers Murat pour lui expliquer, à sa manière,
les faits importants qui venaient de s'accomplir à Aranjuez. Ces
premières dispositions prises, Ferdinand VII organisa son ministère,
rappela ses amis, les ducs de San Carlos, de l'Infantado et le chanoine
Escoïquiz, et les combla tous trois de faveurs.
Ce fut le 19 mars, au moment où l'état-major de Murat traversait les
monts de Guadarrama, que nous eûmes les premières nouvelles du
soulèvement d'Aranjuez. Le 20 mars, nous apprîmes l'abdication de
Charles IV et l'avènement de Ferdinand VII. Murat hâta sa marche, et le
21 son quartier général fut établi au bourg d'El Molar, à quelques
lieues de Madrid.
Un tumulte affreux régnait dans cette ville, dont la population, dans sa
joie féroce, brûla et pilla les hôtels du prince de la Paix, celui de sa
mère, de sa famille et de ses amis; on les eût même massacrés, sans
l'énergie du comte de Beauharnais, qui leur offrit à l'ambassade de
France un asile que personne n'osa violer.
En apprenant la révolution d'Aranjuez, le prince Murat, ordinairement si
expansif, devint sombre, préoccupé, et fut plusieurs jours sans adresser
la parole à aucun de nous; il est certain qu'à sa place, au milieu d'un
pays bouleversé, tout autre maréchal eût trouvé la tâche fort difficile.
Mais la position personnelle de Murat la compliquait encore, car en
voyant trois des frères de l'Empereur déjà pourvus de couronnes et le
quatrième, Lucien, ayant refusé d'en accepter une, Murat pouvait se
flatter que l'intention de Napoléon fût de lui donner le trône
d'Espagne, si la famille royale, abandonnant la patrie, s'enfuyait en
Amérique. Il apprenait donc à très grand regret l'avènement de
Ferdinand, autour duquel la nation espagnole, dont il était adoré,
allait se presser. Aussi Murat, se fondant sur ce qu'il n'avait pas
d'ordre de l'Empereur pour reconnaître la royauté de Ferdinand VII,
continua à lui donner dans ses lettres le titre de prince des Asturies,
et fit conseiller à Charles IV de protester contre une abdication qui
lui avait été arrachée par la révolte et la menace.
Le vieux roi et la Reine, qui regrettaient le pouvoir, écrivirent à
Napoléon pour se plaindre amèrement de leur fils, dont ils
représentèrent la conduite à Aranjuez comme une sorte de _parricide_, ce
qui n'était pas dénué de fondement. Le 23, Murat fit son entrée à Madrid
à la tête du corps d'armée du maréchal Moncey. Le nouveau roi avait
invité la population à bien recevoir les troupes de son _ami_ Napoléon.
Il fut obéi ponctuellement, car nous ne vîmes que des figures
bienveillantes, au milieu de cette foule immense et curieuse; mais il
était facile de reconnaître combien leur étonnement était grand à
l'aspect de nos jeunes soldats d'infanterie.
L'effet moral fut tout à notre désavantage; aussi, en comparant les
larges poitrines et les membres robustes des Espagnols qui nous
entouraient, à ceux de nos faibles et chétifs fantassins, mon
amour-propre national fut-il humilié, et, sans prévoir les malheurs
qu'amènerait la mauvaise opinion que les Espagnols allaient concevoir de
nos troupes, je regrettai vivement que l'Empereur n'eût pas envoyé dans
la Péninsule quelques-uns des vieux corps de l'armée d'Allemagne.
Cependant, notre cavalerie, surtout les cuirassiers, arme inconnue des
modernes Espagnols, excita enfin leur admiration. Il en fut de même de
l'artillerie. Mais un cri d'enthousiasme s'éleva à l'arrivée de
plusieurs régiments de cavalerie et d'infanterie de la garde impériale
qui fermaient la marche. La vue des mameluks étonna beaucoup les
Espagnols, qui ne concevaient pas que des Français _chrétiens_ eussent
admis des _Turcs_ dans leurs rangs, car, depuis l'invasion des Maures,
les peuples de la Péninsule exècrent les musulmans, tout en redoutant
d'avoir à combattre contre eux; quatre mameluks feraient fuir vingt
Castillans. Nous ne tardâmes pas à en avoir la preuve.
Murat alla s'établir dans un des palais du prince de la Paix, le seul
que la populace eût épargné, croyant qu'il appartenait encore à la
couronne. On me logea près de ce palais, chez un respectable conseiller
de la Cour des Indes. J'avais à peine mis pied à terre, que le prince
Murat, apprenant que les ennemis de Godoy l'envoyaient dans les prisons
de Madrid, sans doute pour l'y faire massacrer, et que ce malheureux
était déjà aux portes de la ville, m'ordonna de partir avec un escadron
de dragons et d'empêcher _à tout prix_ l'entrée du prince de la Paix
dans la capitale, en signifiant aux chefs de ceux qui le conduisaient
que lui, Murat, les rendait _responsables_ de la vie du prisonnier.
Je rencontrai Godoy à deux lieues du faubourg de Madrid. Bien que cet
infortuné fût horriblement blessé et tout couvert de sang, les gardes du
corps qui l'escortaient avaient eu la cruauté de lui mettre des fers
aux pieds et aux mains, et de l'attacher par le corps sur une mauvaise
charrette découverte, où il était exposé aux brûlants rayons du soleil
et à des milliers de mouches qu'attirait le sang de ses plaies à peine
recouvertes de lambeaux de toile grossière!... Ce spectacle m'indigna,
et je vis avec plaisir qu'il produisait le même effet sur l'escadron
français qui m'accompagnait.
Les gardes du corps chargés de conduire le prince de la Paix étaient au
nombre d'une centaine et soutenus par un demi-bataillon d'infanterie.
J'expliquai poliment au chef des gardes quel était le but de ma mission;
mais cet officier m'ayant répondu, avec une arrogance extrême, qu'il
n'avait pas d'ordre à recevoir du commandant de l'armée française, et
qu'il allait continuer sa marche sur la ville, je lui dis sur le même
ton que moi, qui devais exécuter les ordres de mon chef, le prince
Murat, j'allais m'opposer par tous les moyens à ce que le prisonnier
allât plus loin!... Mes dragons n'étaient pas des conscrits, mais de
vieux et braves soldats d'Austerlitz, dont les mâles figures annonçaient
la résolution. Je les plaçai en bataille, de manière à barrer le passage
de la charrette, et dis au chef des gardes du corps que j'attendais
qu'il fît tirer le premier coup de feu, mais qu'aussitôt je fondrais sur
sa troupe et sur lui, suivi de tout mon escadron; j'étais bien résolu à
le faire, certain d'être approuvé par le prince Murat.
Les officiers de mes dragons leur avaient déjà fait mettre le sabre hors
du fourreau, ce qui paraissait calmer un peu l'ardeur des gardes du
corps, lorsque le commandant du demi-bataillon qui se trouvait derrière
eux ayant gagné la tête de leur colonne pour savoir quel était le sujet
de ce tumulte, je reconnus en lui don Miguel Rafaël Cœli, ce jovial
officier avec lequel j'avais voyagé de Nantes à Salamanque en 1802,
lors de ma première entrée en Espagne. C'était un homme modéré; il
comprit les raisons qui portaient le maréchal Murat à s'opposer à ce
qu'on fît entrer dans Madrid le prince de la Paix, dont le massacre
certain couvrirait d'opprobre l'armée française si elle ne l'empêchait
pas, et amènerait une collision sanglante si elle voulait repousser les
assassins. Don Rafaël Cœli, en sa qualité de commandant en second de
l'escorte, avait le droit d'émettre son avis; il parla dans le même sens
que moi au chef des gardes du corps, et il fut convenu que Godoy serait
provisoirement détenu dans la prison du bourg de Pinto. Ce pauvre
malheureux, témoin de ce qui venait de se passer, était resté
impassible, et lorsqu'il fut dans la prison où je l'accompagnai, il
m'adressa des remerciements en très bon français, en me chargeant
d'exprimer sa reconnaissance au prince Murat.
Je me permis alors de faire observer aux gardes du corps ce qu'il y
avait d'atrocement barbare dans la manière dont ils traitaient leur
prisonnier; qu'il était honteux pour l'uniforme espagnol que quatre
cents militaires armés jusqu'aux dents ne se crussent pas assez forts
pour garder un homme désarmé et eussent recours à des chaînes pour
s'assurer de lui!... Le bon Rafaël Cœli, qui n'eût certainement pas pris
de telles mesures s'il eût été commandant supérieur de l'escorte, ayant
appuyé ce que je disais, nous obtînmes qu'on débarrasserait le prince de
la Paix de son collier de fer, ainsi que de ses menottes et des entraves
qu'il avait aux pieds: il ne fut plus attaché que par le milieu du
corps. Je ne pus gagner qu'on le laissât libre dans sa prison, mais du
moins il pouvait se mouvoir un peu, et coucher sur des matelas que je
lui fis donner. Depuis cinq jours que Godoy avait été blessé, on ne
l'avait même pas pansé!... Sa chemise, imbibée de sang coagulé, était
collée à sa peau; il n'avait qu'un soulier, pas de mouchoir, était à
demi nu, et la fièvre le dévorait!... Le chirurgien de nos dragons
visita ses plaies; des officiers, des sous-officiers et jusqu'à de
simples cavaliers français apportèrent du linge et furent touchés de la
manière digne et cependant reconnaissante dont le prisonnier recevait
leurs offrandes.
Bien que je comptasse sur la loyauté du commandant de l'infanterie, don
Rafaël Cœli, j'étais néanmoins peu rassuré sur ce qui arriverait au
prince de la Paix dès que je l'aurais quitté, en le laissant aux mains
de ses cruels ennemis les gardes du corps; je pris donc sur moi de faire
loger l'escadron français dans le bourg et convins avec le capitaine
qu'il aurait constamment un poste dans l'intérieur de la prison, pour
surveiller celui que les gardes du corps y avaient placé. Je retournai
ensuite à Madrid. Non seulement le prince Murat approuva tout ce que
j'avais fait, mais pour assurer plus efficacement encore la vie de
Godoy, il envoya sur-le-champ un bataillon cantonner à Pinto, en lui
donnant l'ordre de veiller à ce que les gardes du corps n'entreprissent
rien contre le prince de la Paix. Au surplus, Ferdinand VII étant passé
le lendemain par le bourg de Pinto, en se rendant à Madrid, et le chef
des gardes du corps lui ayant rendu compte de la scène de la veille, le
nouveau roi et ses ministres, qui redoutaient par-dessus tout de se
compromettre avec les Français, le louèrent fort d'avoir évité d'en
venir aux mains avec nos dragons, et ordonnèrent de laisser Godoy dans
la prison de Pinto, d'où, quelques jours après, ils le firent
transporter dans celle du vieux château fort de Villaviciosa, qui se
trouve plus éloigné de la capitale.