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MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON DE MARBOT

II

MADRID--ESSLING--TORRÈS-VÉDRAS

PARIS

1891

... J'engage le colonel Marbot à continuer à écrire pour la défense

de la gloire des armées françaises et à en confondre les

calomniateurs et les apostats. (Testament de Napoléon.)

[Illustration:

Le Général de division BARON de MARBOT

1840]

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE PREMIER

État du Portugal.--Marche de Junot sur Lisbonne.--La famille royale

d'Espagne.--Toute-puissance de Godoy.--Intrigues de Napoléon.

CHAPITRE II

1808.--Je suis nommé aide de camp de Murat.--Nouvelles intrigues de

Napoléon.--Révolution d'Aranjuez.--Abdication de Charles IV.--Je sauve

Godoy du massacre.--Entrée de Ferdinand VII à Madrid et départ pour

Bayonne.

CHAPITRE III

Ferdinand au pouvoir de Napoléon.--Charles IV et Godoy à

Bayonne.--Émeute et bataille dans les rues de Madrid.

CHAPITRE IV

Mission à Bayonne auprès de l'Empereur.--Abdication de Charles

IV.--Joseph est nommé roi.--Soulèvement général de l'Espagne.

CHAPITRE V

Capitulation de Baylen et ses conséquences.--Nos troupes se retirent sur

l'Èbre.--Évacuation du Portugal.--Je suis décoré et attaché à

l'état-major du maréchal Lannes.

CHAPITRE VI

Marche sur l'Èbre.--Bataille de Burgos.--Le maréchal Lannes remplace

Moncey dans le commandement de l'armée de l'Èbre.--Bataille de Tudela.

CHAPITRE VII

Mission périlleuse de Tudela à Aranda par la montagne.--Incidents de

route.--Je suis attaqué et grièvement blessé à Agreda.--Retour à Tudela.

CHAPITRE VIII

Nous rejoignons Napoléon.--Somo-Sierra.--Marche sur le

Portugal.--Passage du Guadarrama.--Echec de Benavente.--Marche sur

Astorga.

CHAPITRE IX

1809.--Bataille de la Corogne.--Napoléon quitte l'armée.--Lannes est

dirigé sur Saragosse.--Siège et prise de cette ville.--Je suis

grièvement blessé.

CHAPITRE X

J'accompagne Lannes à Lectoure, Bordeaux et Paris, en faisant fonction

de courrier.--Épisode.--Départ pour Augsbourg.--Mouton à Landshut.

CHAPITRE XI

Remonte improvisée.--Épisode de la bataille d'Eckmühl.--Combat de

cavalerie devant Ratisbonne.--Déroute de l'ennemi.

CHAPITRE XII

L'Empereur est blessé devant Ratisbonne.--Je monte le premier à l'assaut

avec Labédoyère, et nous pénétrons dans la ville.

CHAPITRE XIII

Une Française nous dirige vers le pont du Danube.--Récits erronés au

sujet du siège de Ratisbonne.--Masséna à Ebersberg.--Incertitudes de

Napoléon.--Arrivée à Mölk.

CHAPITRE XIV

L'Empereur me propose de tenter une expédition des plus périlleuses.--Je

l'accepte et me dévoue pour l'armée.--Résultats considérables de mon

expédition.

CHAPITRE XV

Entrée dans Saint-Pölten.--Prise de possession du Prater.--Attaque et

reddition de Vienne.--Soulèvements partiels en Allemagne.

CHAPITRE XVI

Occupation de l'île Schwartze-Laken.--Établissement des ponts contre

l'île de Lobau.--La bataille s'engage entre Essling et Aspern.

CHAPITRE XVII

Rivalité de Lannes et de Bessières.--Vive altercation entre ces

maréchaux.--L'Empereur reprend l'offensive contre le centre ennemi.

CHAPITRE XVIII

Rupture des ponts du Danube.--Nous conservons nos positions.--Le

maréchal Lannes est blessé.--Nous nous fortifions dans l'île de Lobau.

CHAPITRE XIX

Considérations sur la bataille d'Essling.--Lannes meurt entre mes

bras.--Séjour à Vienne.

CHAPITRE XX

Biographie du maréchal Lannes.--L'Empereur me nomme chef d'escadron et

chevalier de l'Empire.--J'entre dans l'état-major de Masséna.

CHAPITRE XXI

État-major de Masséna.--M. de Sainte-Croix.--Faveur méritée dont il

jouit auprès de Napoléon.

CHAPITRE XXII

Préparatifs faits en vue d'un nouveau passage du Danube.--Arrestation

d'un espion.--Bataille de Wagram.--Prise d'Enzersdorf.--Combat sur le

Russbach.

CHAPITRE XXIII

Deuxième journée.--Alternatives du combat et défaite du prince

Charles.--Considérations diverses sur la bataille de Wagram.

CHAPITRE XXIV

Le général Lasalle.--Incidents de la bataille de Wagram et observations

diverses.--Disgrâce de Bernadotte.

CHAPITRE XXV

Ce qui m'advint à la bataille de Wagram.--Brouille avec Masséna.--Prise

d'Hollabrünn et entrée à Guntersdorf.

CHAPITRE XXVI

Combat de Znaïm.--Les cuirassiers de Guiton.--Je suis blessé en séparant

les combattants.--M. d'Aspre.--Nouvelle brouille avec Masséna.--Retour à

Paris.

CHAPITRE XXVII

1810.--Mésaventure dans un bal masqué.--Création de l'ordre des Trois

Toisons.--Mariage de l'Empereur avec Marie-Louise d'Autriche.

CHAPITRE XXVIII

Campagne de Portugal.--Mon départ.--D'Irun à Valladolid.--Masséna et

Junot.--Fâcheux pronostics sur l'issue de cette campagne.

CHAPITRE XXIX

État-major de Masséna.--L'influence de Pelet succède à celle de

Sainte-Croix, nommé général.--Casabianca.

CHAPITRE XXX

Attaque et prise de Ciudad-Rodrigo.--Faits d'armes de part et

d'autre.--Je tombe gravement malade.--Incidents divers.--Prise

d'Alméida.

CHAPITRE XXXI

Campagne de Soult en Portugal.--Prise de Chavès et de Braga.--Siège et

prise d'Oporto.--Le trône de Portugal est offert à Soult.

CHAPITRE XXXII

Surprise d'Oporto.--Retraite de Soult par les montagnes.--Mauvais

vouloir du maréchal Victor.--Mort de Franceschi.

CHAPITRE XXXIII

Situation de nos armées en Espagne.--L'armée de Portugal.--Notre parc

d'artillerie est menacé.--Réunion de Viseu.--Causes d'insuccès de la

campagne.--L'armée devant l'Alcoba.

CHAPITRE XXXIV

Échec de Busaco.--Épisode.--Nous tournons la position et gagnons la

route de Coïmbre.

CHAPITRE XXXV

Les Portugais quittent précipitamment Coïmbre.--Marche sur

Lisbonne.--Massacre de nos blessés dans Coïmbre.--Lignes de Cintra et de

Torrès-Védras.--Mésintelligence entre Masséna et ses

lieutenants.--Retraite sur Santarem.

CHAPITRE XXXVI

Coureurs anglais.--Nous nous établissons à Santarem.--Organisation de la

maraude.--Le maréchal Chaudron.--Triste situation et perplexités de

l'armée.--Arrivée des renforts du comte d'Erlon.

CHAPITRE XXXVII

1811.--Aventures d'un espion anglais.--Mauvais vouloir des chefs de

corps.--Retraite.--Incidents et combats divers.

CHAPITRE XXXVIII

Je suis blessé à Miranda de Corvo.--Affaire de Foz de Arunce.--Nouveaux

projets de Masséna.--Résistance et destitution de Ney.

CHAPITRE XXXIX

Retraite définitive.--Confusion d'ordres.--Retour offensif sur

Alméida.--Mauvaise volonté de Bessières.

CHAPITRE XL

Bataille de Fuentès d'Oñoro.--Fatale méprise.--Beau mouvement de

Masséna.--Insuccès dû à l'abstention de Bessières.

CHAPITRE XLI

Dévouement de trois soldats.--Destruction d'Alméida et évasion de la

garnison.--L'armée se cantonne à Ciudad-Rodrigo.--Marmont remplace

Masséna.--Fautes de ce dernier.

CHAPITRE XLII

Causes principales de nos revers dans la Péninsule.--Désunion des

maréchaux.--Faiblesse de Joseph.--Désertion des alliés.--Justesse du tir

des Anglais.--Jugement sur la valeur respective des Espagnols et des

Portugais.--Retour en France.

CHAPITRE PREMIER

État du Portugal.--Marche de Junot sur Lisbonne.--La famille royale

d'Espagne.--Toute-puissance de Godoy.--Intrigues de Napoléon.

Pour l'intelligence de ce que je vais raconter, il est indispensable de

jeter un coup d'œil rapide sur la position dans laquelle se trouvaient

le Portugal et l'Espagne à l'époque du traité de Tilsitt.

La couronne de Portugal était, en 1807, sur la tête de dona Maria, veuve

de Pierre III; mais comme cette princesse était en démence, son fils,

qui régna depuis et porta le nom de Jean VI, gouvernait pour elle avec

le titre de régent. Le Portugal, pays généralement rocailleux, ayant

fort peu de grandes routes, est séparé de l'Espagne par des montagnes

stériles, habitées par des pâtres à demi sauvages. Ce n'est qu'au revers

méridional, sur les rivages de la mer, dans les vallées du Tage, du

Mondego, du Douro et du Minho, que l'on trouve un terrain fertile et des

populations civilisées. Toutefois, cette région, riche en produits du

sol, n'ayant pas une seule fabrique, était devenue un vaste champ ouvert

au commerce et à l'industrie des Anglais. Ils en faisaient une sorte de

colonie et en exploitaient les richesses, sans avoir les charges du

gouvernement: _de fait_, sinon de droit, ce pays leur appartenait.

Napoléon attendait depuis longtemps l'occasion de les en chasser et d'y

ruiner leur commerce. Il crut l'avoir trouvée après la paix de Tilsitt.

Pour compléter le blocus continental, il enjoignit au Portugal

d'interdire ses ports aux Anglais. L'exécution de cette mesure était

très difficile, car la nation portugaise ne vivait que de l'échange de

ses produits naturels avec ceux de l'industrie anglaise. Vous verrez,

par la suite de ces _Mémoires_, que je suis loin d'approuver en tout la

politique de Napoléon; cependant, je dois dire que la mesure était

politiquement excusable, parce qu'elle devait contraindre l'Angleterre

d'adhérer à la paix générale.

L'Empereur réunit donc à Bayonne, au mois de septembre 1807, une armée

de vingt-cinq mille hommes destinée à envahir le Portugal. Mais il

commit alors deux fautes graves: la première, de former le corps

expéditionnaire avec des régiments nouvellement organisés; la seconde,

de donner au général Junot le commandement de cette armée.

Napoléon tomba dans plus d'une erreur sur le choix des personnes, parce

qu'il écoutait plutôt ses affections que la voix publique. L'armée

voyait en Junot un homme très brave, plutôt qu'un véritable capitaine.

La première fois que je l'aperçus, je fus frappé et inquiété par ses

yeux hagards; sa fin justifia mes appréhensions. On connaît l'origine de

sa fortune, alors que simple fourrier du bataillon de la Côte-d'Or, il

gagna par un bon mot l'affection du capitaine d'artillerie Bonaparte,

dans la tranchée de Toulon. Il le suivit en Égypte, commanda à Paris, et

devint ambassadeur à Lisbonne. Sa gaieté, sa franchise militaire, sa

réputation de bravoure, enfin sa prodigalité, lui conquirent l'amitié

des grands et la sympathie populaire. Ses succès en Portugal

déterminèrent sans doute l'Empereur à le choisir pour commander l'armée

d'occupation, et c'eût été en effet un avantage, si Junot se fût montré

moins imprévoyant comme général.

L'Espagne, alors notre alliée, devait fournir à nos troupes sur leur

passage le logement et les vivres. Le devoir d'un général en chef était

de s'assurer de l'exécution de cette promesse; mais Junot, négligeant

cette précaution, fit entrer son armée en Espagne le 17 octobre, et

lança ses colonnes sur les routes, où rien n'était prêt pour les

recevoir. Nos troupes couchèrent à la belle étoile et ne reçurent qu'une

demi-ration de vivres.

On était à la fin de l'automne; l'armée traversait les contreforts des

Pyrénées dont le climat était très rude, et nos malheureux soldats

couvrirent bientôt la route de malades et de traînards. Quel spectacle

pour les populations espagnoles qui accouraient de toutes parts pour

contempler les vainqueurs de Marengo, d'Austerlitz et de Friedland, et

ne voyaient que de chétifs conscrits, pouvant à peine porter leurs sacs

et leurs armes, et dont la réunion ressemblait plutôt à l'évacuation

d'un hôpital qu'à une armée marchant à la conquête d'un royaume!... Ce

triste spectacle donna aux Espagnols une fort mauvaise impression de nos

troupes, et entraîna l'année suivante des effets désastreux.

Napoléon méprisa trop les nations de la Péninsule, et crut qu'il

suffirait de montrer des troupes _françaises_ pour obtenir d'elles tout

ce qu'on voudrait. Ce fut une grande erreur! Il faut dire aussi que,

n'étant pas mis au courant des difficultés qui s'opposaient à la marche

des troupes, l'Empereur réitérait l'ordre d'avancer promptement. Junot

abusa de ces injonctions, et son armée, composée de soldats enfants, se

trouva bientôt disséminée par petits détachements sur un espace de plus

de deux cents lieues de route, entre Bayonne et Salamanque. Heureusement

que les Espagnols n'étaient pas encore en guerre avec la France;

cependant, pour _s'entretenir la main_, ils assassinèrent une

cinquantaine de nos soldats.

Arrivé à Ciudad-Rodrigo, une des dernières villes d'Espagne, Junot fit

faire à sa tête de colonne une halte de quelques jours. Il avait laissé

plus de quinze mille hommes en arrière. Dès qu'un tiers l'eut rejoint,

il traversa les montagnes de Penha-Parda, qui le séparaient de la vallée

du Tage, en n'emportant qu'une demi-ration de pain par homme!... Ces

montagnes, que j'ai traversées, sont incultes et habitées par des

populations pauvres et barbares. Les troupes les franchirent à travers

toutes les difficultés, au prix des plus grandes fatigues, sans

logements et sans vivres, ce qui les força à s'emparer de quelques

troupeaux appartenant aux habitants, et ceux-ci en tirèrent vengeance

par l'assassinat d'une centaine de traînards français. Enfin, l'armée

atteignit la ville d'Alcantara, et fit son entrée en Portugal par la

ville de Castello-Branco. Ce ne fut qu'après beaucoup d'efforts, et en

souffrant de toutes les intempéries, qu'on parvint à Abrantès avec cinq

ou six mille hommes exténués de fatigue et presque tous nu-pieds. C'est

à Abrantès que commence la belle partie de la vallée du Tage. Les

traînards et les malades, encore engagés dans les montagnes, informés du

bien-être qui les attendait à Abrantès, s'empressèrent d'arriver, et

l'armée se rallia peu à peu.

Un général prévoyant lui eût donné le temps de se réunir; mais Junot,

sous prétexte que l'Empereur lui avait ordonné de saisir toutes les

marchandises appartenant aux Anglais, et pour les empêcher de les

enlever en arrivant promptement à Lisbonne, réunit quatre mille hommes

des moins fatigués, et se porta sur la capitale avec cette faible

colonne, laissant à ses généraux le soin de ramasser le surplus de son

armée et de venir le joindre. Cette audacieuse entreprise pouvait perdre

son armée, car Lisbonne contenait une garnison de douze à quinze mille

hommes, et une flotte anglaise stationnait à l'embouchure du Tage:

c'était plus qu'il n'en fallait pour repousser les quatre mille hommes

de troupes conduits par Junot. Mais l'effet magique que produisaient les

victoires de Napoléon était si grand, que le gouvernement portugais,

accédant à toutes les demandes de l'Empereur, s'empressa de déclarer la

guerre aux Anglais, dans l'espoir que Junot arrêterait sa marche. Mais

l'avant-garde du général français, continuant d'avancer, jeta dans la

capitale une confusion inexprimable. Le régent, ne sachant d'abord quel

parti prendre, finit par se décider à transporter au Brésil le siège du

gouvernement. La reine folle, le régent, la famille royale, les grandes

familles, en tout neuf à dix mille individus, s'embarquèrent sur une

flotte considérable, emportant avec eux d'immenses richesses, et le 28

novembre firent voile vers le Brésil.

Ce même jour, Junot attaquait Santarem; mais la petite colonne ayant dû

traverser la plaine de Golegan couverte de deux pieds d'eau, un si grand

nombre de soldats furent pris de fièvre, qu'il ne se trouva plus le

lendemain que quinze cents hommes en état de suivre Junot, qui n'en

continua pas moins sa marche avec cette faible escorte, et fit

audacieusement son entrée à Lisbonne. On doit rendre à Junot la justice

de convenir qu'après avoir rallié ses troupes, il pourvut avec zèle à

tous leurs besoins; aussi, dans le courant de décembre, l'armée

présentait un effectif de vingt-trois mille hommes en assez bon état.

Junot, embarrassé des troupes portugaises, licencia les soldats

indigènes qui voulurent rester dans leurs foyers, et forma des autres

une division qu'il envoya en France. Elle servit assez bien, et fit la

campagne de Russie.

Laissons Junot s'organiser en Portugal, et jetons un coup d'œil sur

l'état où se trouvait la cour de Madrid à l'époque du traité de Tilsitt.

Le roi Charles IV, prince nul, ennemi des affaires, n'ayant de passion

que pour la chasse, régnait alors sur l'Espagne, et laissait à la Reine

le soin de gouverner. La reine Marie-Charlotte, princesse de Parme,

cousine du Roi, femme de moyens et aimant le pouvoir, dominait

complètement son époux. Vers 1788, un très pauvre gentillâtre, nommé

Emmanuel Godoy, entré nouvellement aux gardes du corps, s'étant fait

remarquer dans la société de Madrid par son talent sur la guitare, la

Reine voulut l'entendre. C'était un homme de petite taille, très bien

fait, d'une figure agréable, ayant de l'esprit, de l'ambition et

beaucoup d'audace. Il plut à la Reine, qui en fit son favori. Telle fut

la cause première des malheurs de l'Espagne, qui ont si grandement

contribué à ceux de la France.

Les courtisans pensèrent que la faveur dont jouissait Godoy ne serait

que passagère; mais celui-ci, prenant pour modèle le célèbre Potemkin,

qui, de simple garde de Catherine II, était devenu son amant et son

premier ministre, sut si bien gagner la confiance de la Reine, que

celle-ci le fit nommer par le Roi commandant en chef des gardes, membre

du conseil, officier général, et enfin premier ministre!

La Révolution française ayant amené la guerre entre la France et

l'Espagne, nos troupes s'étaient emparées de plusieurs provinces au delà

des Pyrénées, lorsqu'en 1795 Godoy obtint de la France un traité des

plus honorables, par lequel les conquêtes faites sur l'Espagne lui

étaient rendues. La nation lui en fut reconnaissante, et le Roi lui

donna d'immenses dotations avec le titre de _prince de la Paix_; enfin

la Reine lui fit épouser une princesse du sang royal!... Dès ce moment,

la puissance de Godoy ne connut plus de bornes, et le nouveau prince de

la Paix régna tranquillement sur la monarchie espagnole.

Mais à l'époque de la bataille d'Iéna, Godoy ayant imprudemment publié

un manifeste qui pouvait être considéré comme une menace à l'adresse de

Napoléon, celui-ci lui demanda des explications et exigea l'envoi en

Allemagne d'un corps d'armée de vingt-cinq mille hommes, sous les ordres

du général marquis de La Romana. Plus encore, Godoy dut bientôt fournir

un corps de même importance pour soutenir Junot en Portugal; il est vrai

que par le traité secret de Fontainebleau, l'Empereur lui assurait le

titre de prince des Algarves et donnait à la reine d'Étrurie, fille de

Charles IV, la province de Beira.

L'insolence dont Godoy avait toujours fait preuve à l'égard de

Ferdinand, prince des Asturies, ne fit alors qu'augmenter. Ferdinand

avait vingt-trois ans; il était veuf et sans enfants, et, naturellement

grave, il avait contracté, au milieu d'une situation de famille des plus

pénibles, l'habitude de la solitude. Mais la nation espagnole,

généralement hostile au prince de la Paix, semblait vouloir protester

par son affection pour Ferdinand contre la haine dont il était l'objet:

fondant sur lui toutes ses espérances, elle attendait impatiemment son

arrivée au trône comme un véritable soulagement et y voyait la fin de

toutes ses misères.

Une cause imprévue précipita les événements. Vers la fin de 1807, à

l'époque où Junot se dirigeait vers le Portugal à la tête d'une armée

française, le roi d'Espagne tomba très gravement malade. Le prince des

Asturies, croyant voir dans les manœuvres de la Reine l'intention de

l'éloigner du trône, consulta trois personnes sur lesquelles il pouvait

compter; et d'après le conseil des ducs de l'Infantado, de San Carlos,

et du chanoine Escoïquiz, son ancien précepteur, il recourut à Napoléon,

en lui demandant la main d'une princesse de sa famille. La lettre fut

remise à notre ambassadeur à Madrid, le comte de Beauharnais. Mais le

brouillon en ayant été indignement soustrait et porté à la Reine,

celle-ci poussa Charles IV à agir avec la dernière violence. Ferdinand

fut arrêté, privé de son épée et mis en accusation pour avoir voulu

attenter à la _vie_ du Roi!... Ses conseillers furent également saisis

et mis en jugement comme complices. Cependant, il faut reconnaître que

si Ferdinand avait eu des torts, le besoin de défendre ses droits à la

couronne, et même peut-être sa vie, les atténua bien grandement.

Ces faits étaient trop graves pour que le roi d'Espagne n'en informât

pas les souverains et surtout l'empereur des Français, son puissant

voisin. On a dit, et malheureusement avec raison, que l'ambition de

Napoléon l'avait perdu. Mais on a généralement mal compris cette

ambition, qui se rapportait surtout à la France. Napoléon voulait la

voir si grande et si puissante de son vivant qu'elle fût inattaquable

après lui: d'abord, en abaissant la puissance de l'Angleterre; en second

lieu, en ne laissant subsister dans l'Europe centrale et méridionale que

des États ayant les mêmes intérêts que la France, la considérant comme

leur appui, et toujours prêts à la soutenir. Ce projet gigantesque eût

exigé le travail lent et méthodique de deux règnes et de deux souverains

comme Napoléon. La précipitation le perdit, et ses premiers succès

l'aveuglèrent. Il crut ne pas trouver plus de résistance en Espagne

qu'il n'en avait éprouvé en Hollande, en Westphalie, à Naples, où il

avait établi ses frères, non plus que dans le Portugal, si facilement

conquis.

En apprenant les scènes de l'Escurial, l'Empereur crut le moment

favorable et voulut profiter de l'occasion. Il espérait que la nation

espagnole, lasse de tant de turpitudes, se jetterait dans ses bras. Il

ne connaissait pas ce peuple qui pousse jusqu'à la frénésie la haine de

l'étranger. Mais en admettant, ce qui est vrai, que beaucoup d'Espagnols

éclairés portassent leurs yeux sur Napoléon pour régénérer leur pays, il

faut convenir que sa conduite fut bien faite pour détruire leurs

illusions.

En effet, sous prétexte qu'il fallait garantir les côtes de la Péninsule

d'une invasion anglaise, l'Empereur, au lieu de rendre à l'Espagne

l'armée du marquis de La Romana qui lui avait été prêtée pour la guerre

du Nord, et dont il n'avait plus besoin depuis la paix de Tilsitt, fit

entrer en Espagne un corps de vingt-cinq mille hommes commandé par

Dupont, qui fut bientôt suivi de trente-quatre mille soldats conduits

par le maréchal Moncey. L'arrivée de ce grand nombre de troupes

étrangères fut considérée comme une réponse à la demande de secours

adressée par le prince des Asturies. Napoléon pouvait en ce moment

s'attacher pour toujours la nation espagnole, en donnant à ce dernier la

fille de son frère Lucien, qui fût devenue un trait d'union entre les

deux peuples. Malheureusement, l'Empereur ne crut pas ce moyen d'une

efficacité suffisante.

L'arrestation et la mise en jugement de Ferdinand avaient produit dans

toutes les parties du royaume une telle irritation et soulevé à un si

haut degré l'indignation publique contre la Reine et Godoy, que

celui-ci, n'osant poursuivre ses projets, se décida à jouer le rôle de

médiateur entre le Roi et son fils; toutefois personne n'en fut dupe.

Bientôt survint une préoccupation plus grave. Un agent, M. Yzquierdo,

que le prince de la Paix entretenait à Paris, arriva à conclure du

silence de l'Empereur et de la marche constante des troupes vers la

Péninsule, que le vrai projet de Napoléon n'était pas de rétablir le bon

accord entre Charles IV et son fils, mais bien de profiter de leurs

dissensions pour les chasser l'un et l'autre du trôné afin d'y placer un

prince de la famille impériale. L'avis qu'il donna à ce sujet jeta la

Reine dans la consternation, et elle résolut de suivre l'exemple de la

famille royale de Portugal, en transportant le siège du gouvernement en

Amérique.

Ce fut un grand malheur pour la France que ce projet n'ait pas été

exécuté; car la nation espagnole, abandonnée par ses princes, aurait

accepté, faute de mieux, un roi de la main de Napoléon, ou du moins eût

opposé à ses armées une moins vive résistance. Le Roi se refusa à

prendre le parti de fuir, et se décidant à demander à Napoléon la main

d'une princesse de sa famille, il en écrivit directement à l'Empereur.

Cependant, voulant gagner du temps, et poussé par son mauvais génie,

Napoléon faisait avancer de nouvelles troupes sur l'Espagne, dans

l'espoir, sans doute, d'effrayer la famille royale et de la décider à

lui abandonner la Péninsule.

Pendant que ce royaume était ainsi agité, je continuais à vivre

paisiblement auprès de ma mère, à Paris, où je passai une partie de

l'hiver et assistai aux fêtes nombreuses qui s'y donnèrent. La plus

belle fut celle offerte par la ville, à l'occasion du retour de la garde

impériale.

Ainsi se termina pour moi l'année 1807, pendant laquelle j'avais couru

de si grands dangers et éprouvé tant de vicissitudes. Je ne me doutais

point que dans le cours de l'année que nous commencions, je verrais

encore la mort de bien près! Mais revenons aux affaires de la Péninsule,

dont l'historique se trouve lié à ce qui m'advint en 1808 et dans les

années suivantes.

CHAPITRE II

1808. Je suis nommé aide de camp de Murat.--Nouvelles intrigues de

Napoléon.--Révolution d'Aranjuez.--Abdication de Charles IV.--Je sauve

Godoy du massacre.--Entrée de Ferdinand VII à Madrid et départ pour

Bayonne.

Dans le courant de janvier, Napoléon répondit enfin au roi d'Espagne,

mais d'une façon évasive; car, sans refuser positivement de donner au

prince des Asturies la main d'une de ses nièces, il ajournait

indéfiniment l'époque de ce mariage. La réception de cette réponse

augmenta d'autant plus les craintes de la cour de Madrid, qu'elle apprit

la marche de nouvelles troupes françaises vers la Catalogne et l'Aragon,

ce qui, en comptant l'armée de Portugal, porterait à cent vingt-cinq

mille hommes les forces que l'Empereur allait avoir dans la Péninsule.

Enfin, Napoléon souleva une grande partie du voile qui avait caché ses

projets. Sous prétexte d'envoyer des troupes sur la flotte française

stationnée à Cadix, il fit avancer, en février, un nombreux corps

d'armée vers Madrid, par où passe la route qui conduit de Bayonne à

Cadix, et nomma le prince Murat généralissime de toutes les forces

françaises qui se trouvaient en Espagne.

Je venais de passer plus de six mois à Paris, et bien que le maréchal

Augereau, dont j'étais toujours aide de camp, fût loin de prévoir la

guerre qui allait éclater dans la Péninsule, il ne jugea pas convenable,

ni favorable à mon avancement, que je restasse à Paris, du moment qu'une

nombreuse armée se réunissait au delà des Pyrénées. Se voyant retenu en

France par les suites de sa blessure, il me conduisit chez le prince

Murat, pour le prier de m'attacher provisoirement à son état-major. J'ai

déjà dit que mon père, compatriote de Murat, lui avait rendu plusieurs

services. Murat, qui s'en était toujours montré reconnaissant, consentit

de fort bonne grâce à me prendre auprès de lui, jusqu'au moment où le

maréchal Augereau aurait un commandement. Je fus très satisfait de cette

décision, malgré les désagréments attachés à la position d'officier _à

la suite_: mais je tenais à faire preuve de zèle, je comptais sur la

bienveillance de l'Empereur, et j'étais aussi bien aise de revoir

l'Espagne et d'être témoin des grands événements qui s'y préparaient. Il

fallait faire des dépenses considérables pour paraître convenablement à

l'état-major de Murat, alors le plus brillant de l'armée; ces dépenses

me furent facilitées par ce qui me restait des splendides frais de poste

touchés pendant et après la campagne de Friedland. J'achetai donc trois

bons chevaux, avec lesquels mon domestique Woirland alla m'attendre à

Bayonne, où je me rendis après avoir renouvelé mes uniformes.

C'était la troisième fois qu'en changeant de position je me trouvais à

Bayonne. Le prince Murat m'y reçut parfaitement bien; ses aides de camp

firent de même. Je fus bientôt au mieux avec tous, bien que je

résistasse aux instances qu'ils ne cessaient de me faire pour que je

jouasse avec eux. Ces messieurs avaient toute la journée les cartes ou

les dés en main, gagnant ou perdant plusieurs milliers de francs avec la

plus grande indifférence. Mais, outre que j'ai toujours détesté le jeu,

je comprenais que je devais conserver ce que j'avais pour subvenir au

renouvellement de mes équipages en cas d'accidents, et que l'honneur

m'imposait de ne pas risquer ce que je ne pourrais peut-être pas payer.

Une partie des troupes que Murat devait commander se trouvant déjà en

Castille, ce prince entra en Espagne le 10 mars 1808, et nous fûmes en

cinq jours à Burgos, où le quartier général fut établi. Murat, réglant

ensuite sa marche sur celle des colonnes, se transporta successivement à

Valladolid et à Ségovie. Les Espagnols, se flattant toujours que les

Français venaient pour protéger le prince des Asturies, reçurent fort

bien nos troupes, dont l'extrême jeunesse et la faiblesse renouvelèrent

chez eux l'étonnement qu'ils avaient éprouvé en voyant l'armée de Junot;

car, par suite d'une aberration incompréhensible, Napoléon s'était

obstiné à n'envoyer dans la Péninsule que des régiments de nouvelle

formation.

Nous n'occupions en Espagne que des villes ouvertes, et seulement deux

places fortes, Barcelone et Pampelune; mais, comme les citadelles et les

forts étaient entre les mains des troupes espagnoles, l'Empereur

prescrivit aux généraux de tâcher de s'en emparer. On employa, à cet

effet, une ruse vraiment indigne. Le gouvernement espagnol, tout en

défendant à ses généraux de laisser occuper les citadelles et les forts,

avait prescrit de recevoir les troupes françaises en amies et de tout

faire pour contribuer à leur bien-être. Les commandants de nos corps

demandèrent qu'on leur permît d'installer leurs malades et leurs

magasins dans les citadelles, ce qui leur fut accordé. Ils firent alors

déguiser leurs grenadiers en malades et cacher des armes dans les sacs

de distribution de plusieurs compagnies qui, sous prétexte d'aller

chercher du pain dans les magasins, pénétrèrent dans la place et

désarmèrent les Espagnols. C'est ainsi que le général Duhesme, qui

n'avait que cinq mille hommes, s'empara de la citadelle de Barcelone et

du fort Mont-Jouy. La citadelle de Pampelune et presque toutes celles de

la Catalogne eurent le même sort.

Cette conduite produisit un très fâcheux effet et remplit d'effroi la

Reine et le prince de la Paix, qui se trouvaient déjà à Aranjuez.

Comprenant les intentions de Napoléon, ils résolurent de se retirer

d'abord en Andalousie et de gagner ensuite Cadix et l'Amérique, si les

circonstances s'aggravaient. Cependant, Ferdinand, entretenu par le

comte de Beauharnais, notre ambassadeur, dans l'espoir d'obtenir la main

d'une nièce de Napoléon, ne voyait en nous que des libérateurs. Appuyé

par les membres de la famille royale, par les grands, par plusieurs

ministres et surtout par le Conseil des Indes, Ferdinand refusa de

suivre la Reine et Godoy en Amérique. Ceux-ci prétextèrent d'une visite

au port de Cadix et aux troupes du camp de Saint-Roch, près de

Gibraltar, et ordonnèrent de commencer les préparatifs de voyage. En

voyant charger sur les voitures et fourgons de la Cour les caisses du

trésor, l'argenterie et les meubles les plus riches, les nobles, le

peuple et la garnison d'Aranjuez comprirent la vérité! L'indignation fut

générale et s'étendit à Madrid.

Malgré tout, le Roi allait partir le 16 mars au matin, lorsqu'une émeute

populaire, soutenue par les troupes, et surtout par les gardes du corps,

ennemis de Godoy et dévoués au prince des Asturies, vint s'opposer au

départ de la famille royale. Charles IV, comprenant la vérité, déclare

alors qu'il ne partira pas. Une proclamation, publiée dans ce sens,

parut calmer la multitude; mais, pendant la nuit, la garnison et une

partie de la population de Madrid s'étant rendues à Aranjuez, qui n'est

qu'à huit lieues de la capitale, s'y réunirent à l'émeute, qu'augmentait

une foule de paysans accourus des environs, et, tous ensemble, ils se

portèrent au palais en criant: «Vive le Roi! Mort à Godoy!» Le torrent

populaire, se dirigeant ensuite vers l'hôtel du prince de la Paix,

l'enfonce, le saccage et, pénétrant jusqu'à l'appartement de sa femme,

princesse de sang royal, l'environne de respect et la reconduit au

palais du Roi. Les housards dont se composait la garde récemment donnée

au prince de la Paix, s'étant présentés devant son hôtel, pour favoriser

au moins son évasion, les gardes du corps du Roi les attaquèrent, et les

ayant dispersés à coups de sabre, autorisèrent la foule à chercher

Godoy, dont chacun demandait la mort.

Les ministres, pour sauver la vie du favori, en donnant satisfaction au

peuple, firent signer au Roi un décret par lequel le prince de la Paix

était déchu de tous ses titres, grades et dignités. Cette nouvelle

remplit la foule d'une joie délirante, à laquelle Ferdinand eut

l'inconvenance de s'associer.

Godoy, qu'on avait inutilement cherché dans les réduits les plus obscurs

de son palais, n'en était cependant pas sorti, car dès les premiers

moments de l'émeute, il était monté dans un grenier rempli d'un grand

nombre de nattes de jonc. Elles étaient toutes roulées: il en déploya

une, s'y roula lui-même, et la laissa ensuite tomber au milieu des

autres, dont elle avait à peu près la dimension. Aucun des assassins,

entrés dans le grenier, n'avait découvert le prince, qui passa

péniblement quarante-huit heures dans cette retraite. Enfin, vaincu par

la faim et la soif, il en sortit; mais en voulant gagner la rue, il fut

arrêté par un factionnaire, qui eut l'indignité de le livrer à la

populace, laquelle, se ruant sur Godoy, lui fit de nombreuses blessures.

Déjà ce malheureux avait la cuisse percée par une broche de cuisine, un

œil presque crevé, la tête fendue, et allait être assommé, lorsqu'un

piquet de gardes du corps, commandé par un estimable officier et composé

d'hommes moins cruels que la majorité de leurs camarades, arracha le

prince de la Paix à ses bourreaux et parvint, non sans peine, à le jeter

dans la caserne, sur le fumier d'une écurie!... Chose remarquable,

c'était dans cette même caserne d'Aranjuez qu'Emmanuel Godoy avait été

reçu simple garde du corps vingt ans avant, en 1788.

En apprenant l'arrestation de leur favori, le Roi et la Reine,

craignant pour sa vie, firent appel à la générosité du prince des

Asturies et le supplièrent d'user de son influence pour aller arracher

Godoy des mains des révoltés. Ferdinand arriva à la caserne au moment où

la populace en enfonçait les portes. À la voix du prince des Asturies,

la foule, à laquelle il promit la mise en jugement de Godoy, s'écarta

respectueusement. Celui-ci attendait courageusement la mort, lorsque

dans l'écurie où il gisait tout sanglant il vit entrer l'héritier du

trône... À l'aspect de son ennemi personnel, il retrouva toute son

énergie, et Ferdinand lui ayant dit, avec une véritable ou feinte

générosité: «Je te fais grâce!...» Godoy lui répondit, avec une fierté

toute castillane, dont sa triste position rehaussait encore la valeur:

«Il n'y a que le Roi qui ait le droit de faire grâce, et tu ne l'es pas

encore!» On prétend que Ferdinand aurait répondu: «Cela ne tardera

pas!...» Mais le fait n'est pas prouvé. Quoi qu'il en soit, la couronne

était, une demi-heure après, sur la tête du prince des Asturies.

En effet, Ferdinand retournait au palais au milieu des acclamations de

la populace et des troupes, lorsque le Roi et la Reine, entendant ces

cris, et tremblant pour la vie de leur favori et peut-être aussi pour la

leur, cédèrent à la terreur et aux mauvais conseils de quelques âmes

timorées. Pensant que le meilleur moyen de calmer la multitude était de

déposer l'autorité royale entre les mains de leur fils, ils signèrent

l'acte de leur abdication!

Dès que cet acte fut publié, une joie frénétique s'empara de la

population d'Aranjuez et gagna bientôt Madrid, ainsi que toute

l'Espagne, sans qu'il vînt à personne la pensée que l'arrivée des

Français pourrait venir troubler ce bonheur, tant on était aveuglé sur

les projets de l'Empereur. Cependant, ses troupes descendaient en ce

moment les hauteurs de Somo-Sierra et de la Guadarrama, marchant sur

deux colonnes, dont l'une était à Buitrago et l'autre auprès de

l'Escurial, c'est-à-dire à une journée de Madrid, où le prince Murat

pouvait entrer le lendemain avec trente mille hommes que suivaient de

très nombreux renforts!

Le prince des Asturies, que je nommerai désormais Ferdinand VII, n'était

cependant pas sans inquiétudes sur l'effet que son avènement illicite à

la couronne produirait sur l'esprit de Napoléon et de Murat. Il

s'empressa donc d'envoyer plusieurs grands seigneurs vers l'Empereur

pour lui demander derechef son amitié et la main d'une de ses nièces, et

dépêcha le duc del Parque vers Murat pour lui expliquer, à sa manière,

les faits importants qui venaient de s'accomplir à Aranjuez. Ces

premières dispositions prises, Ferdinand VII organisa son ministère,

rappela ses amis, les ducs de San Carlos, de l'Infantado et le chanoine

Escoïquiz, et les combla tous trois de faveurs.

Ce fut le 19 mars, au moment où l'état-major de Murat traversait les

monts de Guadarrama, que nous eûmes les premières nouvelles du

soulèvement d'Aranjuez. Le 20 mars, nous apprîmes l'abdication de

Charles IV et l'avènement de Ferdinand VII. Murat hâta sa marche, et le

21 son quartier général fut établi au bourg d'El Molar, à quelques

lieues de Madrid.

Un tumulte affreux régnait dans cette ville, dont la population, dans sa

joie féroce, brûla et pilla les hôtels du prince de la Paix, celui de sa

mère, de sa famille et de ses amis; on les eût même massacrés, sans

l'énergie du comte de Beauharnais, qui leur offrit à l'ambassade de

France un asile que personne n'osa violer.

En apprenant la révolution d'Aranjuez, le prince Murat, ordinairement si

expansif, devint sombre, préoccupé, et fut plusieurs jours sans adresser

la parole à aucun de nous; il est certain qu'à sa place, au milieu d'un

pays bouleversé, tout autre maréchal eût trouvé la tâche fort difficile.

Mais la position personnelle de Murat la compliquait encore, car en

voyant trois des frères de l'Empereur déjà pourvus de couronnes et le

quatrième, Lucien, ayant refusé d'en accepter une, Murat pouvait se

flatter que l'intention de Napoléon fût de lui donner le trône

d'Espagne, si la famille royale, abandonnant la patrie, s'enfuyait en

Amérique. Il apprenait donc à très grand regret l'avènement de

Ferdinand, autour duquel la nation espagnole, dont il était adoré,

allait se presser. Aussi Murat, se fondant sur ce qu'il n'avait pas

d'ordre de l'Empereur pour reconnaître la royauté de Ferdinand VII,

continua à lui donner dans ses lettres le titre de prince des Asturies,

et fit conseiller à Charles IV de protester contre une abdication qui

lui avait été arrachée par la révolte et la menace.

Le vieux roi et la Reine, qui regrettaient le pouvoir, écrivirent à

Napoléon pour se plaindre amèrement de leur fils, dont ils

représentèrent la conduite à Aranjuez comme une sorte de _parricide_, ce

qui n'était pas dénué de fondement. Le 23, Murat fit son entrée à Madrid

à la tête du corps d'armée du maréchal Moncey. Le nouveau roi avait

invité la population à bien recevoir les troupes de son _ami_ Napoléon.

Il fut obéi ponctuellement, car nous ne vîmes que des figures

bienveillantes, au milieu de cette foule immense et curieuse; mais il

était facile de reconnaître combien leur étonnement était grand à

l'aspect de nos jeunes soldats d'infanterie.

L'effet moral fut tout à notre désavantage; aussi, en comparant les

larges poitrines et les membres robustes des Espagnols qui nous

entouraient, à ceux de nos faibles et chétifs fantassins, mon

amour-propre national fut-il humilié, et, sans prévoir les malheurs

qu'amènerait la mauvaise opinion que les Espagnols allaient concevoir de

nos troupes, je regrettai vivement que l'Empereur n'eût pas envoyé dans

la Péninsule quelques-uns des vieux corps de l'armée d'Allemagne.

Cependant, notre cavalerie, surtout les cuirassiers, arme inconnue des

modernes Espagnols, excita enfin leur admiration. Il en fut de même de

l'artillerie. Mais un cri d'enthousiasme s'éleva à l'arrivée de

plusieurs régiments de cavalerie et d'infanterie de la garde impériale

qui fermaient la marche. La vue des mameluks étonna beaucoup les

Espagnols, qui ne concevaient pas que des Français _chrétiens_ eussent

admis des _Turcs_ dans leurs rangs, car, depuis l'invasion des Maures,

les peuples de la Péninsule exècrent les musulmans, tout en redoutant

d'avoir à combattre contre eux; quatre mameluks feraient fuir vingt

Castillans. Nous ne tardâmes pas à en avoir la preuve.

Murat alla s'établir dans un des palais du prince de la Paix, le seul

que la populace eût épargné, croyant qu'il appartenait encore à la

couronne. On me logea près de ce palais, chez un respectable conseiller

de la Cour des Indes. J'avais à peine mis pied à terre, que le prince

Murat, apprenant que les ennemis de Godoy l'envoyaient dans les prisons

de Madrid, sans doute pour l'y faire massacrer, et que ce malheureux

était déjà aux portes de la ville, m'ordonna de partir avec un escadron

de dragons et d'empêcher _à tout prix_ l'entrée du prince de la Paix

dans la capitale, en signifiant aux chefs de ceux qui le conduisaient

que lui, Murat, les rendait _responsables_ de la vie du prisonnier.

Je rencontrai Godoy à deux lieues du faubourg de Madrid. Bien que cet

infortuné fût horriblement blessé et tout couvert de sang, les gardes du

corps qui l'escortaient avaient eu la cruauté de lui mettre des fers

aux pieds et aux mains, et de l'attacher par le corps sur une mauvaise

charrette découverte, où il était exposé aux brûlants rayons du soleil

et à des milliers de mouches qu'attirait le sang de ses plaies à peine

recouvertes de lambeaux de toile grossière!... Ce spectacle m'indigna,

et je vis avec plaisir qu'il produisait le même effet sur l'escadron

français qui m'accompagnait.

Les gardes du corps chargés de conduire le prince de la Paix étaient au

nombre d'une centaine et soutenus par un demi-bataillon d'infanterie.

J'expliquai poliment au chef des gardes quel était le but de ma mission;

mais cet officier m'ayant répondu, avec une arrogance extrême, qu'il

n'avait pas d'ordre à recevoir du commandant de l'armée française, et

qu'il allait continuer sa marche sur la ville, je lui dis sur le même

ton que moi, qui devais exécuter les ordres de mon chef, le prince

Murat, j'allais m'opposer par tous les moyens à ce que le prisonnier

allât plus loin!... Mes dragons n'étaient pas des conscrits, mais de

vieux et braves soldats d'Austerlitz, dont les mâles figures annonçaient

la résolution. Je les plaçai en bataille, de manière à barrer le passage

de la charrette, et dis au chef des gardes du corps que j'attendais

qu'il fît tirer le premier coup de feu, mais qu'aussitôt je fondrais sur

sa troupe et sur lui, suivi de tout mon escadron; j'étais bien résolu à

le faire, certain d'être approuvé par le prince Murat.

Les officiers de mes dragons leur avaient déjà fait mettre le sabre hors

du fourreau, ce qui paraissait calmer un peu l'ardeur des gardes du

corps, lorsque le commandant du demi-bataillon qui se trouvait derrière

eux ayant gagné la tête de leur colonne pour savoir quel était le sujet

de ce tumulte, je reconnus en lui don Miguel Rafaël Cœli, ce jovial

officier avec lequel j'avais voyagé de Nantes à Salamanque en 1802,

lors de ma première entrée en Espagne. C'était un homme modéré; il

comprit les raisons qui portaient le maréchal Murat à s'opposer à ce

qu'on fît entrer dans Madrid le prince de la Paix, dont le massacre

certain couvrirait d'opprobre l'armée française si elle ne l'empêchait

pas, et amènerait une collision sanglante si elle voulait repousser les

assassins. Don Rafaël Cœli, en sa qualité de commandant en second de

l'escorte, avait le droit d'émettre son avis; il parla dans le même sens

que moi au chef des gardes du corps, et il fut convenu que Godoy serait

provisoirement détenu dans la prison du bourg de Pinto. Ce pauvre

malheureux, témoin de ce qui venait de se passer, était resté

impassible, et lorsqu'il fut dans la prison où je l'accompagnai, il

m'adressa des remerciements en très bon français, en me chargeant

d'exprimer sa reconnaissance au prince Murat.

Je me permis alors de faire observer aux gardes du corps ce qu'il y

avait d'atrocement barbare dans la manière dont ils traitaient leur

prisonnier; qu'il était honteux pour l'uniforme espagnol que quatre

cents militaires armés jusqu'aux dents ne se crussent pas assez forts

pour garder un homme désarmé et eussent recours à des chaînes pour

s'assurer de lui!... Le bon Rafaël Cœli, qui n'eût certainement pas pris

de telles mesures s'il eût été commandant supérieur de l'escorte, ayant

appuyé ce que je disais, nous obtînmes qu'on débarrasserait le prince de

la Paix de son collier de fer, ainsi que de ses menottes et des entraves

qu'il avait aux pieds: il ne fut plus attaché que par le milieu du

corps. Je ne pus gagner qu'on le laissât libre dans sa prison, mais du

moins il pouvait se mouvoir un peu, et coucher sur des matelas que je

lui fis donner. Depuis cinq jours que Godoy avait été blessé, on ne

l'avait même pas pansé!... Sa chemise, imbibée de sang coagulé, était

collée à sa peau; il n'avait qu'un soulier, pas de mouchoir, était à

demi nu, et la fièvre le dévorait!... Le chirurgien de nos dragons

visita ses plaies; des officiers, des sous-officiers et jusqu'à de

simples cavaliers français apportèrent du linge et furent touchés de la

manière digne et cependant reconnaissante dont le prisonnier recevait

leurs offrandes.

Bien que je comptasse sur la loyauté du commandant de l'infanterie, don

Rafaël Cœli, j'étais néanmoins peu rassuré sur ce qui arriverait au

prince de la Paix dès que je l'aurais quitté, en le laissant aux mains

de ses cruels ennemis les gardes du corps; je pris donc sur moi de faire

loger l'escadron français dans le bourg et convins avec le capitaine

qu'il aurait constamment un poste dans l'intérieur de la prison, pour

surveiller celui que les gardes du corps y avaient placé. Je retournai

ensuite à Madrid. Non seulement le prince Murat approuva tout ce que

j'avais fait, mais pour assurer plus efficacement encore la vie de

Godoy, il envoya sur-le-champ un bataillon cantonner à Pinto, en lui

donnant l'ordre de veiller à ce que les gardes du corps n'entreprissent

rien contre le prince de la Paix. Au surplus, Ferdinand VII étant passé

le lendemain par le bourg de Pinto, en se rendant à Madrid, et le chef

des gardes du corps lui ayant rendu compte de la scène de la veille, le

nouveau roi et ses ministres, qui redoutaient par-dessus tout de se

compromettre avec les Français, le louèrent fort d'avoir évité d'en

venir aux mains avec nos dragons, et ordonnèrent de laisser Godoy dans

la prison de Pinto, d'où, quelques jours après, ils le firent

transporter dans celle du vieux château fort de Villaviciosa, qui se

trouve plus éloigné de la capitale.

Mémoires du général baron de Marbot (2/3) · 第 1 / 35 段