comportait d'élégances, de distinction, de vice, de vertu, de gloire.
Les jeunes généraux, les vieux parlementaires, les femmes qui portaient
en breloques une boucle de leur fiancé, de leurs frères, ou de leur
premier amant, coupée sur la tête chérie au moment où Samson allait s'en
emparer, les fournisseurs plus cousus d'or que les fermiers généraux de
jadis, les muscadins aux amples cravates de mousseline, les madame Angot
toutes ruisselantes de bijouterie, les savants, les écrivains Monge,
Laplace, Volney, se pressaient dans les salons du Luxembourg, heureux de
survivre, désireux de rattraper les heures perdues, insoucieux de
l'avenir, se disant avec un sourire sceptique: «Pourvu que ça dure!»
Dans l'ombre Talleyrand, revenu d'Amérique, ricanait et couvait cette
société en décomposition, comme un vautour planant sur un charnier.
Quand Joséphine eut fait prévenir Barras quelle désirait l'entretenir en
particulier, on la conduisit dans un petit salon attenant au cabinet du
directeur.
Elle attendit quelques instants. La cloison était légère: un bruit
de voix s'élevait de la pièce voisine; elle entendit la fin d'une
discussion.
—Pourquoi soupçonnes-tu Bonaparte? disait Barras dont Joséphine
reconnut le verbe sonore, c'est un homme pur d'argent, comme il nous en
faut...
—Je le crois ambitieux, répondit la personne avec qui s'entretenait
Barras.
—Ne l'es-tu pas, toi, Carnot? reprit le directeur... Sois donc franc:
tu es jaloux de Bonaparte! les plans qu'il a combinés pour l'armée
d'Italie, tu les as anéantis sans les soumettre au Directoire, craignant
que la gloire t'échappât du triomphe de nos armes!
—Je n'ai pas connu ces plans, répondit le directeur Carnot. Je les
ignorais... Je jure que cela n'est pas vrai...
—Ne lève pas la main! dit brutalement Barras. Il en dégoutterait du
sang!...
—Tu me reproches, toi aussi, dit Carnot avec âpreté, d'avoir signé des
arrêts de mort?
—Tous les arrêts de mort... oui, tu les as tous signés avec
Robespierre...
—Je les ai signés sans les lire, comme Robespierre signait mes plans
d'attaque sans même y jeter les yeux... nous avons servi la Révolution
chacun de notre côté... la postérité nous jugera!...
—Va-t'en, buveur de sang! cria Barras.
—Adieu, toi qui te grises d'or et de volupté! répondit Carnot. Je
te le répète: je crains l'ambition de Bonaparte, mais je ne m'oppose
nullement à ce que tu le nommes général en Italie!... Après tout, lui
aussi fut un terroriste, un protégé des Jacobins, un régicide comme toi
et moi... récompense-le, c'est ton affaire! Mais ne crois pas qu'il ait
d'aussi vertueux desseins que tu le supposes... Le 13 vendémiaire, ce
n'est pas Rome qu'il a sauvée, c'est Byzance!...
Et l'ancien membre du Comité de Salut public sortit en faisant claquer
la porte avec violence.
Barras, soulevant une portière, se présenta souriant à Joséphine et lui
dit:
—Quelle heureuse circonstance vous fait, belle vicomtesse, vous tenir à
l'écart de la fête, et qui me vaut l'agréable surprise de cet entretien
particulier?
Barras, au fond, était inquiet. Il n'avait pas dédaigné les faveurs
passagères de la séduisante créole, mais il ne tenait nullement à
renouer des relations qui, de part et d'autre, n'avaient eu qu'un
caractère occasionnel et capricieux. Joséphine, très à court d'argent,
sans appui, sans relations, avait été heureuse de s'attacher un instant
l'homme qui avait vaincu Thermidor, un ci-devant noble, généreux,
aimable, et qui pouvait lui servir, sinon de protecteur en titre, du
moins de caution dans les circonstances difficiles. Lui, de son
côté, impatient de renouer les traditions de l'ancien régime, avait été
flatté d'une conquête d'origine aristocratique, la veuve d'un président
de la Constituante, général en chef de la glorieuse armée du Rhin. Mais
il n'était resté entre eux que des souvenirs d'une liaison agréable, et
la saveur de voluptés rapidement écoulées.
Joséphine, un peu troublée, lui confessa l'objet de ses démarches:
—On veut que je me remarie, mon cher directeur... Qu'en pensez-vous?
—Mais je pense que vous ferez un heureux... Puis-je savoir quel est
l'homme sur lequel vous avez jeté les yeux?
—Vous le connaissez, Barras!... c'est le général Vendémiaire, dit en
souriant Joséphine.
—Bonaparte? Un garçon d'avenir... un artilleur de premier ordre... Si
vous l'aviez vu comme moi à cheval, dans le cul-de-sac Dauphin, braquant
ses canons contre les sectionnaires sur les marches de Saint-Roch, vous
seriez persuadée qu'un homme aussi brave ne peut faire qu'un excellent
mari... Oh! il est intrépide!... j'étais à côté de lui, et les
sectionnaires faisaient un feu du diable, dit Barras en manière
d'aparté.
—Il est bon, fit Joséphine... Il veut servir de père aux orphelins
d'Alexandre de Beauharnais et de mari à sa veuve.
—C'est très louable, mais l'aimez-vous?
—Je serai franche avec vous, Barras; non, je ne l'aime pas...
d'amour...
—Auriez-vous de l'éloignement pour lui?... Dame, il ne paie pas de
mine...
—Je n'ai pour lui ni répugnance, ni désir... je me trouve dans un état
de tiédeur qui me déplaît... C'est ce que les dévots,—vous savez qu'à
la Martinique, mon pays, on est fort attaché à la religion,—trouvent
l'état le plus fâcheux pour l'âme...
—Il s'agit aussi du corps, lorsqu'on parle du mariage...
—L'amour est un culte aussi, Barras! Il exige la foi... on a besoin de
conseils, d'exhortations pour croire, pour être fervente... voilà
pourquoi je réclame vos conseils. Prendre une résolution a toujours paru
fatigant à ma nature nonchalante... J'ai, toute ma vie, trouvé plus
commode de suivre la volonté des autres...
—Alors, il faut que je vous ordonne d'épouser le général?
—Conseillez-le-moi seulement... J'admire le courage de Bonaparte... Il
a sauvé la société au 13 vendémiaire...
—Il a protégé la Convention, abattu les factieux qui voulaient
renverser la République et gagné à lui seul, dans Paris, une bataille de
rues qui vaut toutes les batailles rangées...
—C'est un homme supérieur... J'apprécie l'étendue de ses
connaissances en toutes choses dont il parle généralement bien, la
vivacité de son esprit qui lui fait comprendre la pensée des autres
presque avant qu'elle ait été exprimée; mais je suis effrayée, je
l'avoue, de l'empire qu'il semble vouloir exercer sur tout ce qui
l'entoure...
—Il a l'œil dominateur, en effet! La première fois que je l'ai vu,
dit Barras avec gravité, je fus étrangement surpris à son aspect.
J'aperçus un homme au-dessous de la taille ordinaire, d'une extrême
maigreur... On aurait dit un ascète échappé des solitudes... ses cheveux
coupés d'une façon particulière, encadrant ses oreilles, tombaient sur
ses épaules... Oh! ce n'est pas un de nos muguets de la jeunesse dorée!
Il était vêtu d'un habit droit, boutonné jusqu'en haut, orné d'une
petite broderie en or très étroite; il portait à son chapeau une plume
tricolore... Au premier abord, sa figure ne me parut pas belle, mais des
traits prononcés, un œil vif et fouilleur, un geste animé et brusque
décelaient une âme ardente; son front large et soucieux indiquait le
penseur profond... Son parler était bref; il s'exprime assez
incorrectement... mais, s'il ne cherche la correction, à tous moments il
trouve le sublime... C'est un homme, Joséphine! un homme intègre, un
vaillant qui sera peut-être demain un héros!... Puisqu'il veut de vous,
prenez-le... C'est un conseil d'ami que je vous donne... de bon
ami, croyez-le!...
—Alors, vous m'engagez à devenir sa femme...
—Oui... et, avec le temps, vous l'aimerez...
—Vous croyez?... J'ai un peu peur de lui....
—Vous n'êtes pas la seule!... tous mes collègues le redoutent...
Carnot, un terroriste, un buveur de sang, un complice de Robespierre
pourtant, le déteste, parce qu'il en est jaloux et qu'il le craint...
—S'il intimide les directeurs, jugez l'impression qu'il doit faire sur
une femme!...
—Vous vous y habituerez... d'ailleurs, il vous aime, m'avez-vous
dit?...
—Je crois qu'il est fort amoureux de moi, mais, Barras, entre amis, on
peut se faire de telles confidences, ayant passé la première jeunesse,
puis-je espérer conserver longtemps cette tendresse violente qui, chez
le général, ressemble à un accès de délire!...
—Ne vous inquiétez pas de l'avenir...
—Si, lorsque nous serons unis, il venait à cesser de m'aimer, ne me
reprochera-t-il pas sa faiblesse, son abandon?... Il se repentira de
l'illusion subie. Il cuvera l'amertume de l'ivresse dissipée. Ne
regrettera-t-il pas un mariage plus brillant, avec une femme plus jeune,
qu'il aurait pu contracter! Que répondrai-je alors? que ferai-je?... je
pleurerai... Autant m'éviter les larmes...
—Ne prévoyez donc pas ainsi les malheurs... On souffre à devancer
les misères!... Bonaparte est un gaillard voué au bonheur... Êtes-vous
superstitieuse? Il m'a confié qu'il avait une étoile, et qu'il y
croyait...
—Moi, à la Martinique, une négresse qui pratiquait les enchantements,
et dont les prophéties locales se sont toutes réalisées, m'a prédit que
je porterais un jour une couronne de reine... Je ne vois pas bien
Bonaparte roi et moi partageant son trône...
—Vous pourrez partager avec lui la gloire qui couronnera le commandant
en chef de la plus belle armée de la République.
—Que voulez-vous dire, mon cher Barras? demanda Joséphine surprise, se
souvenant de l'altercation avec Carnot qu'elle avait entendue, et dont
le général Bonaparte faisait l'objet.
—Je veux dire que vous serez la plus heureuse des femmes, comme vous
êtes l'une des plus belles reines de beauté de notre République, si vous
épousez Bonaparte... et comme cadeau de noces, moi, votre vieil ami,
reconnaissant aussi envers le général qui m'a si bien mitraillé les
insurgés des sections, je mettrai dans votre corbeille un joli bijou...
—Vraiment!... quoi donc? une agrafe d'or avec des diamants, comme en
porte la belle madame Tallien?...
—Mieux que cela... le commandement en chef de l'armée d'Italie!...
Mais on doit s'étonner de mon absence de la fête, dit Barras jouissant
de l'étonnement de Joséphine, prenez mon bras et rentrons dans les
salons... Je veux être le premier à féliciter Bonaparte sur son mariage
et sur son nouveau commandement!...
Et, entraînant la veuve Beauharnais, tout étonnée de la décision qui lui
était imposée et de la faveur inestimable que le tout-puissant directeur
accordait à son futur époux, Barras fit sa rentrée majestueuse dans les
salons ruisselants de lumières, de fleurs, de femmes, au bras de son
ancienne maîtresse qui allait s'appeler madame Bonaparte.
XXV
LE SABRE DES PYRAMIDES
Bonaparte fut nommé, le 23 février 1796, général en chef de l'armée
d'Italie. Carnot s'était rallié à l'avis de Barras. Rewbell seul y fit
opposition, mais ses collègues passèrent outre.
Le 9 mars, c'est-à-dire quelques jours après, le mariage du général et
de la veuve Beauharnais fut célébré.
Il est à présumer qu'il avait été consommé auparavant.
Toute cette période de la vie de Bonaparte n'est qu'une fièvre d'amour.
On le vit littéralement à l'adoration de sa Joséphine. Prosterné,
extasié, anéanti devant la crèche comme un carmélite, en face de ce
saint-sacrement.
Il l'accablait de ses caresses, il l'étreignait furieusement, il se
ruait sur elle et l'emportait, comme un fauve sa proie, dans
l'alcôve saccagée. Tel qu'un barbare au pillage, il se jetait sur ces
voiles légers dont Joséphine, en souvenir des tropicales soirées, se
plaisait à envelopper ses charmes. Il arrachait, déchirait, décousait,
mettait en lambeaux tout ce qui faisait obstacle à l'impétuosité de ses
mains frémissantes, de ses lèvres avides. Toute l'exubérance de sa
nature exceptionnelle éclatait dans cette prise de possession brutale
comme une charge de cavalerie. Il aimait, il prenait une femme pour la
première fois, ou à peu près, et ses réserves de passions accumulées
dévalaient comme un torrent, se précipitaient avec la violence d'un
fleuve longtemps retenu, les vannes levées. Dans cette expansion
vigoureuse, dans cet assouvissement de la chair à jeun, dans cette
jouissance double où l'amour-propre satisfait, la vanité flattée, la
joie du but atteint, le rêve accompli mêlaient leurs ivresses, Bonaparte
en oubliait le rut de la guerre, de la gloire, de la puissance dont ses
nerfs furent toute sa vie surexcités. Ce n'était plus le même homme. Il
tremblait, il balbutiait, il riait, il pleurait. Il y eut dans cette
prise de possession de Joséphine de la folie et de l'intoxication.
La célébration du mariage fut la fin de cette lune de miel si courte.
Deux jours après la cérémonie officielle, il se mettait en route pour
l'Italie. Il était désormais sur la route de la gloire et ne
s'arrêterait plus à l'hôtellerie de l'amour, qu'en passant, entre deux
victoires, jusqu'au jour où la fatalité le ferait trébucher contre le
lit éblouissant de l'archiduchesse Marie-Louise d'Autriche.
Dans l'acte de mariage, Bonaparte par galanterie, pour rapprocher les
distances d'âge, s'était vieilli de deux ans, et, par coquetterie,
Joséphine, par un certificat de nativité, à défaut d'acte de naissance
régulier, s'était rajeunie de quatre ans. Cette supercherie d'une jolie
femme, désireuse de ne pas paraître trop âgée auprès d'un jeune époux,
devait avoir de terribles conséquences pour Joséphine, à l'époque du
divorce, au moins sous le rapport de la légalité de cette procédure.
Bonaparte emporta sa fièvre passionnelle en courant vers cette Italie,
où les triomphes les plus prodigieux l'attendaient.
Il ne laissait passer aucune journée sans adresser à sa Joséphine des
épîtres amoureuses, un peu emphatiques de ton, où l'on retrouvait
l'éloquence et la pompe de Saint-Preux écrivant à Julie. Harassé de
travaux, las de veiller, à peine descendu de cheval après avoir parcouru
les positions où le lendemain il battrait l'ennemi, le jeune général, au
milieu de préoccupations et de dangers qui se multipliaient, ne manquait
jamais de jeter sur le papier des phrases embrasées, témoignant de
l'intensité de son amour, qu'un courrier, galopant nuit et jour, portait
aussitôt à Paris avec le bulletin de la bataille gagnée la veille et
l'annonce des drapeaux pris à l'ennemi qu'un aide de camp déposerait sur
l'autel de la Patrie, dans une cérémonie magnifique présidée par les
directeurs.
Et cette fête de la Victoire qu'il organisait de sa tente dressée sur le
plateau de Rivoli, cette journée de patriotiques réjouissances qu'il
donnait à Paris, quand son ami Junot se présenta à la Convention porteur
des étendards autrichiens, c'était pour sa Joséphine que l'idée, un peu
théâtrale, lui en était venue.
Elle fut la reine de la France, ce jour-là, l'insignifiante et sensuelle
créole. Devant les troupes, en face de tout le peuple rassemblé, au son
du canon et des cloches, clamant à la cité en liesse l'alleluia de la
victoire, elle parada au bras de Junot, en qui l'on saluait le
représentant, l'ami, le compagnon du héros dont le nom montait vers le
ciel, proféré par cent mille bouches en délire.
Carnot debout, au centre de l'autel du Champ de Mars, prononçait une
harangue où le jeune général victorieux était comparé à Epaminondas et à
Miltiade. Lebrun, poète officiel, dirigeait un chœur chantant cet
hymne de circonstance:
Enivrons-nous, amis, aux coupes de la gloire.
Sous des lauriers, que Bacchus a d'attraits!
Buvons, buvons à la victoire,
Fidèle amante des Français!
Tout Paris se montrait alors la citoyenne Bonaparte et son époux, à
distance, en donnant l'ordre de marcher sur Mantoue et de la prendre,
jouissait du triomphe qu'il lui avait préparé.
Joséphine cependant, le soir même de cette apothéose où elle avait
figuré en déesse, ayant congédié un acteur subalterne qui l'occupait
depuis quelque temps, couchait avec un joli sous-lieutenant de hussards,
M. Charles, auquel elle donnait ce que les fournisseurs, les usuriers,
les marchandes à la toilette, lui laissaient de l'argent, qu'en se
privant, lui envoyait Bonaparte. C'était sa façon à elle de récompenser
l'armée.
Non seulement Joséphine trompait ce jeune mari si ardent, si glorieux,
si convoité par toutes les femmes, qu'elle n'aimait pas, mais elle ne
feignait même pas d'avoir pour lui les égards que la simple convenance
exigeait. Elle se refusa longtemps à se rendre en Italie où il
l'appelait de tous ses désirs. Bonaparte, à la pensée surexcitée par la
privation, en arrivait aux plus folles divagations: il parlait
d'abandonner son commandement, de donner sa démission et d'accourir à
Paris, auprès de sa Joséphine, si elle ne se décidait à venir le
rejoindre.
Elle consentit enfin, le cœur gros, à quitter ce Paris qui lui
tenait tant au cœur, et à se mettre en route. Dans ses bagages, elle
emmenait le beau Charles.
Lorsque, dans la suite de ce récit (_La Maréchale_), nous parlerons du
divorce de Napoléon, nous reviendrons sur ces épisodes de la trahison
continuelle de cette gourgandine couronnée sur laquelle romanciers,
dramaturges, poètes, trompant la postérité, ont apitoyé l'âme populaire.
Napoléon n'a pas été trahi que par les maréchaux qu'il avait gorgés
d'honneurs, engraissés de dotations. Les deux femmes qu'il avait
appelées à partager la gloire de son nom, furent deux infâmes coquines;
même la bestiale fille d'empereur, cette Marie-Louise, archiduchesse
toujours en chasse, est-elle plus excusable? Elle n'était pas tirée des
boudoirs équivoques de la galanterie directoriale, et l'on ne pouvait
exiger d'elle de la reconnaissance pour le soldat couronné qui l'avait
conquise l'épée à la main, et était entré dans son lit en vainqueur,
comme dans une capitale rendue.
Après la campagne d'Italie, les préliminaires de Léoben, le traité de
Campo-Formio, Bonaparte, à la fois triomphateur et pacificateur, se
retrouva hanté des visions de l'Orient.
Ce n'était plus alors l'aiguillon de la misère, l'ambition, la vague
convoitise d'une femme ardente et cupide de tout ce qui pouvait
s'acquérir, se prendre, se tenir dans des mains rapaces et solides comme
des serres, dont il se sentait pressé. L'Orient n'était pas seulement
pour lui un paradis de conquêtes et de gloire qu'il entrevoyait dans les
fumées de son rêve éveillé. C'était aussi un port, un abri.
Revenu à Paris le 5 décembre 1797, après les ratifications du traité de
Campo-Formio, et la signature de la convention militaire qui remettait à
la France Mayence et Manheim, c'est-à-dire le Rhin, il n'avait pas
tardé, dans son petit hôtel de la rue Chantereine, flatteusement
débaptisée et devenue rue de la Victoire, à connaître les dangers de la
popularité et les périls d'une situation exceptionnelle dans la
République.
Il dut tout d'abord assister à des fêtes célébrées en l'honneur des
armées victorieuses. Il en fut le héros. On ne voyait que lui parmi
l'éclat frissonnant des drapeaux, et son nom résonnait dans toutes les
bouches. Barras, Talleyrand, qui déjà s'essayait au métier de traître,
le louangèrent solennellement. Bonaparte répondit en termes vagues. De
son remerciement une seule phrase sortait claire, presque menaçante:
«Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois
organiques, l'Europe entière deviendra libre» dit-il avec énergie. Un
orage était ainsi prophétisé. Le coup de foudre du 18 brumaire
s'annonçait sourdement, sous cette phrase grosse de tempêtes.
Bonaparte cherchait alors à se dérober aux ovations qui le
poursuivaient. Carnot, proscrit après Fructidor, avait laissé une place
vacante à l'Institut. Elle lui fut offerte et depuis, dans les
cérémonies publiques, il affecta de se montrer vêtu du modeste habit à
palmes vertes. Sous cette livrée de la science, il semblait moins un
soldat vainqueur, qu'un laborieux serviteur de l'idée.
On avait proposé de lui donner le château de Chambord, cette merveille
de l'art de la Renaissance, à titre de donation nationale. Il refusa. Il
déclina également toutes distinctions qui lui furent offertes. Il ne
voulut accepter que le titre de général en chef de l'armée d'Angleterre.
Il préparait avec certain fracas un projet de descente en
Grande-Bretagne. En réalité, il étudiait le moyen de frapper
l'implacable ennemi de la France et de la Révolution, là où surtout elle
était vulnérable: dans ses colonies. L'Egypte le tentait. Il résolut d'y
entraîner ses compagnons d'armes. Il y avait sur les bords du Nil des
lauriers inattendus à récolter. Il reviendrait de ce fabuleux pays avec
un prestige éblouissant. Le plan gigantesque et chimérique se
développait dans son cerveau bouillonnant de conquérir non seulement
l'Egypte, mais la Syrie, la Palestine, la Turquie, d'entrer, comme un
chef de croisés, dans Constantinople, et là, de prendre l'Europe à
revers, poussant les vagues de son armée, grossies de fellahs, de
Bédouins, de Druses, de Turcs et des peuplades attirées de l'Asie
Mineure; il battait toutes les armes, il reformait la carte du monde et
sous son épée triomphale courbait tous les souverains et toutes les
nations.
Bonaparte s'emballait ainsi, devant les plans et les cartes concernant
l'Egypte, dans ses fantastiques rêveries d'immense empire occidental. En
même temps, sa froide raison lui conseillait une absence. Il n'était pas
fâché de prouver que, lui parti, le Directoire ne pouvait commettre que
des fautes, les généraux ne connaître que les défaites. Son besoin
d'activité le stimulait à chercher de nouvelles occasions de gloire. Il
se rendait compte aussi que le peuple est mobile, et qu'il se lasse bien
vite d'encenser une idole: «On ne m'aura pas vu trois fois en spectacle,
disait-il, qu'on ne me regardera plus.»
Une sourde conspiration le décida à brusquer son départ. La jalousie des
directeurs s'était allumée. Déjà Rewbell, un honnête homme mais un
parfait imbécile, lui avait tendu la plume, un jour qu'il parlait de
donner sa démission, pour qu'il la signât. On cherchait vaguement à le
mettre en accusation sous un prétexte de concussion, à propos de sommes
touchées en Italie. Le Directoire feignait d'oublier qu'il avait poussé
le général à tirer de l'Italie des sommes en argent, des tableaux,
des statues, du butin de toute nature, et que chaque mois le victorieux
Bonaparte faisait passer à Moreau et à ses autres collègues moins
heureux de l'armée du Rhin, des subsides leur servant à régler les
soldes en retard.
Le 19 mai 1798, il s'embarquait à Toulon. Avant de prendre la mer, il
adressa à ses troupes une proclamation vibrante d'espoir, où miroitait
la splendeur de la terre promise:
«Soldats, apprenez que vous n'avez pas encore assez fait pour la patrie,
et que la patrie n'a pas encore assez fait pour vous. Je vais vous mener
dans un pays où, par vos exploits futurs, vous surpasserez ceux qui
étonnent aujourd'hui vos admirateurs, et rendrez à la patrie les
services qu'elle a droit d'attendre d'une armée d'invincibles. Je
promets à chaque soldat, qu'au retour de cette expédition, il aura à sa
disposition de quoi acheter six arpents de terre.»
La campagne d'Egypte, avec ses légendaires étapes,—les soldats
plaisamment demandèrent en foulant les sables du désert de Giseh si
c'était là que le général voulait leur distribuer les arpents de terre
promis,—ses victoires invraisemblables, ses désastres maritimes, sa
revanche terrestre d'Aboukir, furent comme un conte des Mille et une
Nuits dont le sultan public demeura charmé, impatient d'apprendre la
suite.
Le 15 octobre 1799, grande nouvelle: Bonaparte est débarqué à
Fréjus. Il se dirige vers Paris, escorté de l'acclamation des foules. Il
est le héros, le sauveur, le dieu. La France se donne à lui, dans un rut
formidable, comme une gouge pâmée tombant aux bras d'un premier rôle,
dans l'entr'acte du drame palpitant.
Avait-il, en revenant ainsi précipitamment, le projet préconçu de
renverser le gouvernement et de substituer sa volonté à la Constitution
existante? Nullement. C'était un grand rêveur, Napoléon Bonaparte. Il
avait entrevu la possibilité d'un changement de régime comme l'hypothèse
de la reconstitution d'un empire carlovingien. Il subordonnait aux
événements la réalisation de ces utopiques conceptions.
Le 18 brumaire a été commandé par l'opinion, exécuté par Bonaparte. Le
Directoire était discrédité; la France, lasse de cette dictature de
l'incapacité. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait, mais elle le
voulait absolument. Si Bonaparte n'eût pas tenté le coup de Brumaire,
Augereau, Bernadotte ou Moreau l'eussent essayé.