amants, des dettes, des hauts et des bas. Elle vivait en marge de la
société. La cour lui était non pas interdite, car les Beauharnais
faisaient partie de la bonne noblesse d'Orléans, mais difficile à
aborder. Elle n'avait que sa tante Renaudin pour la présenter, et la
situation équivoque de cette dame lui interdisait l'entrée de
Versailles.
M. de Beauharnais revint en France, plaida en séparation. Le Parlement
lui donna gain de cause, mais les torts étant réciproques, l'arrêt
alloua à Joséphine une pension de dix mille livres. La séparée jugea à
propos de faire un voyage au pays natal. Elle retourna à la Martinique,
en revint en 1791, en compagnie d'un galant officier de marine, M.
Scipion de Roure.
Elle retrouva son mari en haute situation. Le vicomte de Beauharnais,
député de la noblesse, était devenu l'un des membres influents de la
Constituante. C'est à lui que revient l'honneur d'avoir proposé, dans la
nuit fameuse du 4 août, l'admissibilité de tous les citoyens dans les
emplois civils, militaires et ecclésiastiques, et l'égalité des peines
pour toutes les classes de citoyens; l'abolition, par conséquent, de
l'ancien régime en deux articles. Il avait été élu plusieurs fois
président de l'Assemblée nationale et recevait, en son hôtel de la rue
de l'Université, un grand nombre de députés dont il était le chef.
Joséphine, ambitieuse et avide de présider un salon politique, où
fréquentait tout ce que l'Assemblée comptait d'hommes distingués, voulut
se réconcilier avec son mari. Elle se fit humble, douce, repentante,
féline. Elle réussit. Pendant quelque temps, elle rayonna dans cet hôtel
de la rue de l'Université dont elle était la reine.
Mais les jours s'assombrissaient. La Terreur avait clos les salons.
Beauharnais était à l'armée. Général en chef de l'armée du Rhin, il fit
le siège de Mayence. Démissionnaire, il fut arrêté en 1794, comme frère
et major général de l'armée de Condé. Bien qu'un républicain et un
patriote comme le général Beauharnais ne dût pas pactiser avec les
traîtres, malgré la présence de son frère dans leur état-major, il fut
guillotiné, le 5 thermidor. Quatre jours plus tard, les prisons
s'ouvraient, et il eût été sauvé.
Sa mort fut le fait d'une erreur, et de la précipitation avec laquelle,
dans ce terrible moment, s'exécutaient les arrêts criminels.
Beauharnais doit être réhabilité entièrement, quoique sa tête ait roulé
pêle-mêle avec celles des traîtres, des conspirateurs et des ennemis de
la patrie. Il a été victime de dénonciations injustes. Lui-même a
déclaré qu'il ne fallait point reprocher à la Révolution sa mort.
Avant de marcher à l'échafaud, dans un testament sublime, digne
d'un philosophe de l'antiquité, Beauharnais exprima surtout cette
crainte que la postérité ne le crût un «mauvais citoyen», relevant son
cadavre parmi ceux des traîtres que le glaive de la loi frappait.
«Travaille à réhabiliter ma mémoire, écrivait-il à sa femme, dans cette
lettre suprême, interrompue par le bourreau; prouve qu'une vie entière
consacrée à servir son pays et à faire triompher la liberté et l'égalité
doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout
dans la classe des gens suspects. Mais ce travail doit être ajourné,
car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour
pulvériser ses fers, doit s'environner d'une juste méfiance et plus
craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent.»
Le noble citoyen terminait en recommandant à sa jeune femme de se
consoler dans l'éducation de ses enfants, en leur apprenant que c'était
à force de civisme qu'ils devaient effacer le souvenir de son supplice.
Quel admirable caractère que ce héros, qui, sorti des rangs de
l'aristocratie, se fait le défenseur du peuple, abat la féodalité,
proclame le premier, à une époque où cette loi des sociétés modernes
semblait une hérésie, une anarchique utopie, l'égalité des peines et
l'admissibilité des nobles et des roturiers aux grades dans l'armée,
aux emplois dans la magistrature, dans les fonctions de l'État, et
qui, après avoir présidé la plus grande des assemblées françaises,
commandé l'armée immortelle du Rhin, périt sur l'échafaud, victime de
passions aveugles, subissant le contre-coup d'une cruelle et injuste
fiction de solidarité fraternelle, et n'a, au seuil de la mort, qu'une
crainte, c'est que la peine inique qu'il subit ne laisse supposer qu'il
l'ait méritée! Alexandre de Beauharnais a le droit de prendre place au
Panthéon de la Révolution, parmi les martyrs sanglants de l'évangile
nouveau,—au Panthéon égalitaire et indistinct où se retrouvent
proscripteurs et proscrits, les décapités de germinal et les vaincus de
thermidor ou de prairial: Danton à côté de Saint-Just, et Vergniaud près
de Couthon et de Soubrany.
Joséphine a été favorisée, entre toutes, par le mariage. Beauharnais et
Bonaparte, quelle femme n'eût été fière de ces deux maris, ne les eût
aimés, adorés, respectés! Elle ne les a aimés ni l'un ni l'autre; elle
les a trompés, à bouche que veux-tu, avec les premiers gentils officiers
et muscadins que le hasard des sociétés faciles où elle se plaisait
jetait dans ses jupes.
La Révolution fit de Joséphine, qui, jusque-là, n'avait été qu'une
déclassée, une sorte de grande dame. Le nom de son mari lui servit de
titre auprès des femmes de l'ancienne cour ayant échappé à la
Terreur. En prison, elle se lia avec plusieurs vénérables survivantes du
naufrage de la vieille aristocratie. Elle connut aussi la Cabarrus.
Chez celle-ci, trônant et minaudant sous le double pavillon du citoyen
Tallien, son époux, et du directeur Barras, son amant, Joséphine, un
jour, se trouva en face du maigre et silencieux vainqueur de
vendémiaire.
Bonaparte était à la mode. On ne parlait que de ce jeune général qui,
d'un bond, venait de sauter dans la gloire. Les salons se le
disputaient. Les femmes lui souriaient, cherchaient à l'attirer. Lui,
passait grave, indifférent, souverain déjà.
La veuve Beauharnais, avec sa nonchalance créole, ses graves manières,
ses charmes déjà fanés, séduisit le froid jeune homme du premier regard.
En cette entrevue décisive chez madame Tallien, Bonaparte se sentit
attiré, pris, enveloppé. Dans le cercle vaporeux de cette brune enfant
des îles, il se voyait entraîné, et, avec charme, subissait le vertige.
Elle était loin d'être belle. Son futur beau-frère, Lucien Bonaparte,
fit part en ces termes de l'impression qu'elle produisit sur lui:
«Elle avait peu, fort peu d'esprit; point du tout de ce que l'on
pourrait appeler la beauté; mais certains souvenirs créoles, dans les
souples ondulations de sa taille, plutôt petite que moyenne; une
figure sans fraîcheur naturelle, il est vrai, à laquelle les apprêts de
sa toilette remédiaient assez bien, à la clarté des lustres; tout enfin
dans sa personne n'était pas dépourvu de ces quelques restes de sa
première jeunesse, que le peintre Gérard, cet habile restaurateur de la
beauté flétrie des femmes sur le retour, a fort agréablement reproduits
dans les portraits qui nous restent de la femme du Premier Consul...
dans les brillantes soirées du Directoire où Barras m'avait fait
l'honneur de m'admettre, elle ne me paraissait plus jeune et inférieure
aux autres beautés qui composaient ordinairement la cour du voluptueux
directeur et dont la belle Tallien était la véritable Calypso...»
Le portrait, peu flatté, paraît exact.
Joséphine avait alors plus de trente-deux ans. Elle était mère de deux
jeunes enfants, et son existence mouvementée, ses tracas princiers, ses
voyages, le décousu de sa vie domestique, ses amours de passage, avaient
certainement contribué à accélérer pour elle la marche du temps.
Elle vainquit cependant le vainqueur à leur premier tête-à-tête.
Bonaparte sortit de chez la Tallien le cœur bouleversé, les yeux
brillants, secoué dans tout son être par une fièvre qui, pour la
première fois, n'était pas celle de la gloire, tourmenté d'un besoin qui
n'était plus la faim, oubliant même sa famille et dédaignant la
conquête du monde, qu'il rêvait en ses heures solitaires de jeunesse
besogneuse, pour ne penser qu'à celle de _Yeyette_, comme lui avait dit
se nommer familièrement, pour les intimes, la voluptueuse créole.
XXIII
MADAME BONAPARTE
Bonaparte,—dont toute la première jeunesse fut chaste, laborieuse, et
qui ne connut que les débauches cérébrales et les griseries de
l'intellect,—fut amoureux de Yeyette avec emportement.
Il est certain que Joséphine ne méritait nullement cet excès d'amour.
Mais le jeune général se trouvait dans une situation psychologique telle
que son cœur devait fatalement s'éprendre au premier contact d'une
femme répondant à peu près à ce type, à ce modèle, que dans ses songes
antérieurs, sa pensée avait si longuement et si avidement évoqué.
Joséphine n'était pas une de ces femmes d'esprit, de ces bas-bleus dont
il eut justement, toute sa vie, l'horreur. Elle ne se piquait point de
lancer des saillies ou de malicieuses épigrammes. Elle plut d'abord
au général, en paraissant s'intéresser énormément à ses conquêtes
militaires, en lui parlant stratégie.
Elle avait en outre à ses yeux un prestige incomparable:
n'appartenait-elle pas à l'ancienne aristocratie? Pour le petit
gentillâtre corse, élevé dans un domaine misérable, et qui jamais
n'avait approché de femmes bien vêtues, fleurant le parfum de l'ancienne
cour, cette vicomtesse personnifiait la beauté féminine alliée à la
grandeur. Le prestige de la noblesse, la Terreur passée se ravivait,
lustral: la guillotine avait rajeuni les oripeaux fanés de l'ancien
régime, et, sous l'ondée de sang, la noblesse reprenait coloris et
vigueur. Il redevenait véridique le mot de la galante douairière: «Pour
un roturier, une marquise a toujours trente ans.» Cette attraction
nobiliaire, ce prestige du titre, du nom, du rang, jusqu'au plus profond
de nos couches sociales démoralisées s'est perpétuée. Le commerçant ne
fait-il pas étalage de sa clientèle titrée? Les hôteliers n'ouvrent-ils
pas toutes grandes les portes de leurs appartements, parfois celles de
leurs coffres-forts devant des monseigneurs aussi redoutables souvent
que les pinces des cambrioleurs? Et, dans la trivialité de leur verbiage
amoureux, les don Juan en casquette ne formulent-ils pas encore leur
admiration et leurs désirs, à la vue d'une jolie fille, par cette
exclamation toute chargée du respect de jadis: «Je l'embrasserais comme
une reine!»
Bonaparte, dont le génie en ébullition n'excluait pas une ignorance
absolue des usages et des choses du monde, ne pouvait faire la
distinction entre une vraie grande dame, puisqu'il n'en avait jamais vu
auparavant, et cette irrégulière veuve, aux allures molles et aux yeux
langoureux, qui lui adressait des éloges si simples, si sincères, sur
ses talents militaires.
Dans toute passion naissante, si déraisonnable qu'elle soit ou si
logique, si inévitable qu'elle apparaisse par la suite, il convient de
toujours constater un germe, un mobile initial, une monère, diraient les
embryogénistes. Chez l'un c'est le besoin d'aimer, le sexe qui commande;
un autre subira la loi de l'attraction et de la sociabilité, fuyant
l'isolement, l'ennui, monstre flasque, gluant comme un poulpe, qui vous
enlace en ses tentacules; pour celui-ci, l'amour sera comme une fleur
qui pousse, dans un terrain préparé, jaillissant d'une plante où la sève
a monté; enfin pour certains hommes, au cerveau intuitif, à la pensée
objective, pour les grands imaginatifs, les constructeurs de châteaux en
Espagne, les armateurs d'esquifs invraisemblables destinés à appareiller
vers des rivages fabuleux, l'amour est un concept réalisé, une
idée incarnée, une vapeur d'esprit qui se condense en chair
marmoréenne... pour ceux-là, dont Napoléon était, poètes sans jamais
écrire de vers, la femme est évoquée comme une apparition désignée; elle
sort de l'inconnu telle que la statue conçue par le statuaire du bloc
informe de la glaise, presque comme la blonde Eve tirée de la côte du
premier amant...
Napoléon aimait en Joséphine l'amante idéale.
Il ne retrouva pas en elle les traits, le nez, la bouche, les yeux qu'il
avait combinés dans l'esquisse de sa figure d'amour. Avec son teint mat,
sa peau de tropicale riche, élevée à l'ombre, portée en manchy de rotin
et balancée en des hamacs, tandis que, de grandes plumes d'autruche,
deux négresses éventaient sa sieste gracieuse, ses yeux gros bleu foncé,
ses cheveux châtains dorés aux boucles frisottantes que contenait un
cercle d'or, Yeyette ne réalisait sans doute pas au point juste le type
physique de son imagination.
Mais elle personnifiait admirablement la femme idéale qu'il attendait,
qu'il espérait, qu'il voulait.
Sa tentative auprès de madame veuve Permon, qui aurait pu être sa mère,
prouvait qu'il n'attachait qu'une importance secondaire à la question
d'âge. La maturité de Joséphine devenait sans doute un attrait de plus
pour le rude soldat, le politique impitoyable et glacé qu'il était déjà.
Avec les femmes, Bonaparte n'avait guère que les désirs et les audaces
d'un collégien.
Sa démarche, sans résultat, auprès du marchand de savon de Marseille
pour épouser Désirée, la sœur de madame Joseph Bonaparte, prouvait
qu'il n'était pas indifférent à la dot.
Il voulait une femme qui pût tenir un salon, et qui lui apportât, avec
une aisance acquise, un intérieur, un mobilier, des relations, et un
rang social établi. Joséphine, pour lui, présentait tous ces avantages.
Elle appartenait, comme la veuve Permon, à l'aristocratie, et de plus
elle était, comme Désirée Clary, riche. Bonaparte le croyait du moins.
Après son entrevue chez la Tallien, il fut invité au petit hôtel du nº
6 de la rue Chantereine, et fut ébloui de ce qu'il prenait pour un luxe
de vraie vicomtesse.
Disons à ce propos qu'elle est absolument inexacte l'anecdote, charmante
d'invention, du jeune Eugène Beauharnais venant réclamer, chez le
général Bonaparte, l'épée de son père, confisquée au cours des
perquisitions exécutées chez les sectionnaires, après leur défaite.
Aucun récit contemporain ne mentionne ce fait. L'épée du général n'avait
pu être saisie que chez sa veuve. Et la vicomtesse de Beauharnais était
l'amie de madame Tallien, elle vivait dans la société de Barras, elle
passait même pour remplacer, de temps à autre, auprès de lui, la belle
Notre-Dame de Thermidor. Chez une femme aussi protégée du
commandant en chef de l'intérieur, au nom duquel le désarmement
s'opérait, la police se fût bien gardée d'oser perquisitionner. Et puis,
dans ce cas, c'est à Barras, et non à Bonaparte, son subordonné
militaire, que se serait adressée la réclamation légitime de la famille
Beauharnais.
Le logis de la rue Chantereine était modeste et meublé de bric et de
broc. La gêne y inscrivait partout son passage. Avec Gauthier, son
jardinier-cocher-valet de pied, et mademoiselle Compoint, femme de
chambre, très avancée dans l'amitié, dans l'intimité de Joséphine,
habillée presque aussi élégamment qu'elle et traitée en amie, en
sœur, Joséphine réussit à éblouir Bonaparte qui ne savait rien du
luxe, et ressemblait à un sous-officier invité chez la femme du colonel.
La bohème dorée logeait à l'hôtel Chantereine, loué, à la citoyenne
Talma, quatre mille livres. Il n'y avait pas de vin dans la cave, ni de
bois sous la remise, mais un carrosse avec deux chevaux étiques
s'étalait, bien en vue, à l'entrée du pavillon. Joséphine, très
coquette, tenait au luxe apparent. Elle avait beaucoup de robes, très
peu de chemises. Ses costumes légers, vaporeux en gaze, en mousseline,
produisaient beaucoup d'effet aux réunions, et lui coûtaient fort peu.
Bonaparte fut tout de suite pincé. Il sortit de la maisonnette délabrée,
la tête folle et les sens embrasés. Il désirait à présent Joséphine
comme femme, comme chair, comme être à posséder, à étreindre, à
fouler sous l'impétuosité de ses caresses.
Celle qu'il avait cherchée sans la connaître par ses qualités
extérieures, sa position dans le monde, son origine, ses affinités, son
milieu, il la trouvait et, comme femme, elle satisfaisait toutes les
exigences de son désir. Donc il la voulait, il l'aurait. Rien ne pouvait
arrêter sa volonté lancée comme un obus hors du canon.
Joséphine hésita tout d'abord. Bien que sa position fût précaire, elle
se demandait si la fortune du général Bonaparte persisterait. Après
tout, pour elle, ce n'était qu'un parvenu, grâce à l'amitié de Barras.
Sans le choix de Barras, c'est Brune ou Verdières, proposés par Carnot,
qui eussent été chargés de défendre la Convention au 13 vendémiaire.
Barras continuerait-il sa protection au jeune aventurier? Le
tout-puissant Directoire ne verrait-il pas d'un mauvais œil ce
mariage?
Joséphine résolut d'aller consulter le sensuel et cynique potentat.
Elle fit donc atteler un soir, et se rendit au Luxembourg, chez le
citoyen Barras, membre du Directoire.
XXIV
CHEZ BARRAS
Il y avait fête au Luxembourg quand Joséphine de Beauharnais se fit
annoncer.
Elle s'était habillée avec recherche à la mode nouvelle, robe à la
Flore, flottante à la façon d'une écharpe, vaporeuse, légère, au tissu
presque transparent, laissant luire sous son réseau délié l'ivoire mat
des chairs.
Il s'agissait, non seulement de plaire à Barras, mais aussi d'éclipser
toutes les beautés qui s'épanouissaient en corbeilles roses, blanches,
bleues, à la grecque, à la romaine, à la Diane, à la Terpsichore, toute
la mythologie de l'Olympe du moment, dans les salons de Barras.
Qu'elle refusât ou qu'elle donnât sa main au général Bonaparte,
Joséphine entendait maintenir sa réputation de femme à la mode,
courtisée, recherchée, et prouver qu'elle n'avait pas renoncé à
l'empire des grâces. Au fond du cœur, cette démarche qu'elle
risquait, ce conseil et cet appui qu'elle venait demander au brillant
directeur, n'étaient qu'un prétexte à se montrer sollicitée, désirée,
aimée, par un personnage, sans doute un peu nouveau, mais dont le monde
déjà semblait subir l'ascendant et présager les hautes destinées.
Elle voulait exhiber à ses rivales son amoureux Bonaparte, comme une
parure inédite, comme un bijou un peu sauvage, mais précieux, et il ne
lui déplaisait pas de dire à Barras, en feignant de le consulter, que
son collègue au commandement de l'armée intérieure, son second dans la
journée de vendémiaire, dont l'épée victorieuse pouvait peser autant que
son sabre de parade dans la balance de l'avenir, la trouvait adorable et
n'avait pas la sottise de lui préférer quelque impure aux charmes
avilis.
Était-ce coquetterie, regrets ou ironie? Joséphine n'a pas été
historiquement la maîtresse de Barras. Elle fut dans la réalité des
boudoirs restaurés, dans le décor poétique des sylphides et des nymphes
diaphanes peintes par Prud'hon, la sultane d'une heure de Barras,
démocrate pacha à la face brutale de soudard, aux prétentions élégantes
d'un roué de la Régence.
Aucune femme ne lui résistait, à ce casse-cœur qui était un
casse-cou. Sa vie avait été pleine d'aventures amoureuses. Ce
révolutionnaire était un aristocrate de naissance, talon et bonnet
rouges, le comte Paul de Barras, s'il vous plaît! Méridional, cela va
sans dire, étant né à Fox-Emphoux, dans le Var, capitaine aux armées du
roi, membre de la Convention, régicide, président de la redoutable
assemblée, investi du commandement suprême au 9 thermidor et au 13
vendémiaire, il avait été élu membre du Directoire, le dernier par 129
voix sur 218 votants. On sait que le Directoire était composé de 5
membres nommés par le Conseil des Anciens sur une liste de 50 membres
présentés par l'Assemblée des Cinq-Cents. Ses collègues étaient
Larévellière-Lépeaux, élu par 216 voix, Rewbell, Letourneur et Carnot.
Le dernier de tous, Barras, s'était imposé et gouvernait réellement le
Directoire. Il était grand, robuste, avec l'aspect d'un Fanfan-la-Tulipe
parvenu aux honneurs; il conservait, sous le fastueux manteau
directorial, ses mœurs et ses allures de don Juan de caserne. Ses
collègues laborieux comme Letourneur, austères comme Carnot et Rewbell,
enthousiastes, honnêtes, mais peu décoratifs comme le difforme
Larévellière-Lépeaux, ne représentaient pas le pouvoir brillant,
théâtral, cabotin même, si l'on peut employer ce vocable alors inconnu,
tel que le voulaient les Français de l'an III, las de la liberté,
regrettant les plaisirs, l'insouciance, le laisser-aller des
mœurs et la pompeuse allure de l'ancien régime.
Barras, par sa prestance, par la façon dont il portait la tête au milieu
des solliciteurs de tout rang et de toute origine, par le geste dont il
soulevait son chapeau à triple plume blanche, par la soldatesque
nonchalance avec laquelle il laissait traîner sur les parquets du
Luxembourg son sabre courbé au fourreau de vermeil, personnifiait
admirablement, pour la foule redevenue servile, la majesté royale
rétablie sans la monarchie. Ce Louis XIV de corps de garde était le roi
de la République. Tout le servait. Ses vices surtout. Ses maîtresses
formaient la garde de son pouvoir joyeux. Il rassurait par les fêtes
qu'il donnait. Le peuple ne songeait pas à reprocher à ce jouisseur ses
jouissances. On sortait d'une bataille terrible, d'un carême effrayant:
à tous les rangs de la société, un seul régime apparaissait désirable,
celui qui permettrait de vivre en paix et de faire tous les jours
Mardi-Gras.
La guillotine, les fêtes affreuses de la rue, les hommes en bonnet rouge
et en carmagnole, les furies de la guillotine coiffées du madras
évoquant la face hideuse de Marat, le luxe proscrit, l'amour suspect,
l'art réfugié à l'étranger, tout cela n'était plus qu'un cauchemar. On
s'éveillait dans la joie, dans l'ivresse; on se reprenait à des plaisirs
brusquement ranimés, on se retrouvait à table entre échappés de la
charrette. Les dîners, les parties de campagne, les vins débouchés au
milieu de gais compagnons et de jolies filles décolletées, les roses
dont on jonchait les nappes et les surtouts, les équipages qui
semblaient revenir des écuries de Pluton, les convives dont beaucoup,
comme Lazare, sortaient réellement du tombeau, donnaient à cette époque
étrange, bigarrée, puissante, une couleur et une outrance que jamais
plus les âges pacifiés ne reverront.
Il la personnifiait superbement dans ses folies, dans ses passions, dans
ses forces aussi, cette transitoire période du Directoire, le
voluptueux et intelligent Barras.
Il avait rétabli l'ordre dans la rue, et le plaisir dans la société.
Quoi d'étonnant que toutes les femmes fussent folles de lui? Avec cela,
très dépensier: comme il jetait l'or sur les tables de brelan du
Palais-Royal, il lançait par poignées les louis aux jeunes beautés
attirées, phalènes vénales, par le flamboiement de cet astre nouveau. La
Cabarrus était l'odalisque favorite. Cette intrigante courtisane qui
repoussa, n'ayant plus besoin de lui, l'odieux Tallien, n'est pas
seulement maîtresse en titre, elle est aussi la complice de Barras.
C'est elle le grand agent de corruption sociale. Son rôle est celui
d'une magnifique proxénète. Elle aide le sybarite directeur à enterrer
la Révolution sous les fleurs et à faire succéder l'orgie
crapuleuse à la débauche sanglante. La Révolution, où les frères
s'entre-dévorèrent, fut un repas des Atrides: la Cabarrus avec Barras en
fit un festin de Trimalcion.