Bonaparte avait groupé autour de lui tout un état-major brillant et

valeureux: Lannes, Murat, Berthier, Marmont, puis des légistes,

inclinant la jurisprudence devant la force comme Cambacérès, des

pêcheurs en eaux troubles comme Fouché et Talleyrand. Ses deux frères,

Lucien et Joseph, travaillaient activement pour lui, Lucien surtout

qui était membre des Cinq-Cents.

Le complot s'organisa sans grandes précautions.

Tout le monde en était, ou à peu près.

Le 18 brumaire,—9 novembre 1799,—à six heures du matin, tous les

généraux et officiers supérieurs, convoqués par Bonaparte, se trouvaient

rassemblés dans son hôtel de la rue de la Victoire, sous le prétexte

d'une revue à passer. Il y avait les six adjudants de la garde

nationale, et, à leur tête, Moreau, Macdonald, Murat, Sérurier,

Andréassy, Berthier, plus le prudent Bernadotte, seul en civil.

Un seul général important manquait. Bonaparte en fit la remarque avec

inquiétude:

—Où donc est Lefebvre? demanda-t-il à Marmont. Lefebvre ne serait-il

pas avec nous?...

Au même instant, on annonça le général Lefebvre.

Il avait fait du chemin, le mari de la Sans-Gêne.

L'ancien garde-française, le lieutenant de la milice, le capitaine de

Verdun à l'armée du Nord, était devenu le général commandant la 17e

division militaire, c'est-à-dire le gouverneur de Paris.

De capitaine au 13e d'infanterie légère à Jemmapes, il avait été nommé

chef de bataillon, chef de demi-brigade, puis général de brigade à

l'armée de la Moselle, sous les ordres de son ami Hoche.

Le 10 janvier 1794, il était promu général de division et commandait

l'immortelle armée de Sambre-et-Meuse, à la mort de Hoche. A Fleurus, à

Altenkirchen, il s'était comporté en héros.

Après avoir commandé l'armée du Danube, il avait été candidat au

Directoire, mais écarté à raison de ses opinions très républicaines et

de sa qualité de militaire.

Nommé au commandement en chef de l'armée de Paris, Lefebvre était

peut-être le général dont le concours se trouvait le plus indispensable

à la réussite des desseins de Bonaparte.

Il n'avait pas été averti des projets du futur maître de la France.

A minuit, ayant appris que des mouvements de troupes s'opéraient, il

était monté à cheval et avait parcouru la ville.

Surpris de voir sans son ordre de la cavalerie prête à se mettre en

route pour une destination inconnue, il avait interrogé sévèrement le

commandant: Sébastiani. Celui-ci l'avait renvoyé à Bonaparte.

Lefebvre arrivait donc de fort méchante humeur chez le général.

Bonaparte, l'apercevant, courut à lui, les bras ouverts:

—Eh bien, mon vieux Lefebvre, lui cria-t-il familièrement, comment cela

va-t-il?... Et ta femme, la bonne Catherine? Toujours le cœur sur

la main et la réplique alerte, je suppose?... Madame Bonaparte se

plaint de ne pas la voir assez souvent...

—Ma femme se porte fort bien, je vous remercie, général, dit Lefebvre,

très froid, mais il ne s'agit pas d'elle pour le moment...

Bonaparte l'interrompit.

—Voyons, Lefebvre, mon cher camarade, dit-il avec le ton affectueux et

l'air bon garçon qu'il savait prendre à l'occasion, vous, l'un des

soutiens de la République, la laisserez-vous périr entre les mains de

ces avocats?... Tenez, voilà le sabre que je portais aux Pyramides, je

vous le donne comme un gage de mon estime et de ma confiance...

Et il tendit à Lefebvre, hésitant et flatté, un magnifique sabre, à

poignée ornée de pierreries, le cimeterre de Mourad-bey.

—Vous avez raison, dit Lefebvre subitement calmé, jetons les avocats à

la rivière!...

Et il ceignit le sabre des Pyramides.

Le 18 brumaire était accompli.

Le soir de cette journée décisive, qui changeait encore une fois la

destinée de la France, Lefebvre, embrassant Catherine, lui dit, tirant à

demi du fourreau le don de Bonaparte:

—Ça, vois-tu, femme, c'est un sabre de Turc, ce n'est bon qu'à la

parade ou à taper du plat dans le dos des avocats... nous le laisserons

au fourreau... il nous rappellera seulement l'amitié du général

Bonaparte... un parvenu comme nous, ma Catherine!...

—Tu ne t'en serviras pas de ce beau sabre? demanda la Sans-Gêne.

—Non... pour défendre la patrie... pour taper sur les Autrichiens, les

Anglais, les Prussiens, partout où Bonaparte voudra nous conduire,

fût-ce au tonnerre de Dieu, j'ai le mien, femme, mon sabre de

Sambre-et-Meuse, il me suffit!...

Et le général Lefebvre, attirant à lui sa bonne épouse, qu'il aimait

toujours comme au 10 août, déposa sur ses grosses joues un long baiser,

franc et pur comme son sabre de combat.

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE[1]

[1] L'épisode qui complète l'ouvrage a pour titre: _Madame

Sans-Gêne, la Maréchale_, et paraîtra à la fin du mois de mai

prochain.

TABLE DES MATIÈRES

PREMIÈRE PARTIE

LA BLANCHISSEUSE

I.—La fricassée 1

II.—La prédiction 10

III.—La dernière nuit de la royauté 20

IV.—Un chevalier du poignard 31

V.—La chambre de Catherine 50

VI.—Le petit Henriot 56

VII.—Le locataire de l'hôtel de Metz 71

VIII.—Le joli sergent 85

IX.—Le serment sous les peupliers 95

X.—L'enrôlement involontaire 114

XI.—La créance de madame Sans-Gêne 129

DEUXIÈME PARTIE

LA CANTINIÈRE

I.—En chaise de poste 138

II.—Chez la fruitière 147

III.—La demoiselle de Saint-Cyr 158

IV.—Première défaite de Bonaparte 169

V.—Le siège de Verdun 174

VI.—A l'étape 179

VII.—L'abandonnée 193

VIII.—L'arrivée des volontaires 203

IX.—L'envoyé de Brunswick 210

X.—Le serment de Beaurepaire 217

XI.—La mission de Léonard 228

XII.—Le camp des émigrés 233

XIII.—Le second enfant de Catherine 246

XIV.—La fin d'un héros 253

XV.—Au bord du néant 265

XVI.—Jemmapes 273

XVII.—La messe de mariage 289

XVIII.—Dette de reconnaissance 306

XIX.—Avant l'attaque 321

XX.—La victoire en chantant 332

XXI.—L'étoile 343

XXII.—Yeyette 353

XXIII.—Madame Bonaparte 370

XXIV.—Chez Barras 377

XXV.—Le sabre des Pyramides 391

ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY

* * * * *

Modifications:

Page 38 «bouique» remplacé par «boutique» (dans sa boutique dont

elle avait)

Page 58 «uste» par «juste» (Hein? suis-je tombé juste?...)

Page 79 «pratiquai» par «pratiquait» (pratiquait toujours sa sévère

philosophie)

Page 105 «vervoyant» par «verdoyant» (dans un verdoyant fouillis).

Page 107 «se» par «ses» (c'est que, dans ses réticences et ses

grognements).

Page 116 «qu» par «qui» (cette appréhension vague qui pénétrait son

âme).

Page 134 «ajouta-il» par «ajouta-t-il» (ajouta-t-il avec un soupir).

Page 174 «Crépi-en-Valois» par «Crépy-en-Valois» (qui séparait

Crépy-en-Valois de Verdun).

Page 203 «Catheriue» par «Catherine» (—Ce que nous venons faire?

dit Catherine).

Page 219 «l'Hymme» par «l'Hymne» (l'Hymne des Marseillais).

Page 230 «Commercv» par «Commercy» (sur la route de Commercy...)

Page 238 «C'étai,» par «C'était» (C'était touchant et grotesque).

Page 289 «Lavelide» par «Laveline» (et le marquis de Laveline).

Page 338 «ne ne» par «ne» (Ça ne nous disait rien de bon).

Page 341 «skako» par «shako» (il m'a fendu mon shako).

Page 357 «j'en je ne» par «je ne» (je ne la remettrai au fourreau).

Page 381 «volupteux» par «voluptueux» (le voluptueux et intelligent

Barras).

Page 397 «L'Orien» par «L'Orient» (L'Orient n'était pas seulement

pour lui).

Page 405 Appel de la note [1] ajouté.

Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau · 第 19 / 19 段