Toute la poésie lamartinienne, tout le charme qui s'attache aux talents

oratoires, aux vertus et aux renommées des députés de la Gironde, ne

sauraient les amnistier du crime de lèse-patrie.

A l'heure où l'Europe monarchique se ruait sur la France et prétendait

dicter des lois et imposer un régime dynastique à la nation affranchie,

les Girondins, oublieux de leur passé, méconnaissant le devoir, par

haine contre la Montagne, par peur aussi, dans un mouvement de recul à

jamais exécrable, pactisèrent avec l'ennemi, firent appel à l'étranger.

Heureusement, Robespierre, Saint-Just, Couthon, Carnot veillaient au

Comité de salut public; les volontaires accouraient aux armées; de

jeunes généraux comme Hoche et Marceau remplaçaient aux frontières les

Dumouriez et les Custine, conspirateurs royalistes; heureusement,

surtout, le hasard fit que les canons de la République, devant Toulon et

la flotte anglaise, furent confiés à un jeune artilleur inconnu,

Napoléon Bonaparte.

La ville traîtresse était occupée par une tourbe exotique venue, comme à

la curée, de tous les ports du littoral: des Espagnols, des Napolitains,

des Sardes, des Maltais. Le pape avait envoyé des moines chargés de

fanatiser la population. C'était la Vendée du Midi. Une Vendée pire que

celle de l'Ouest: les rebelles ayant la route de la mer pour recevoir

des renforts et, au milieu d'eux, les troupes anglaises.

L'armée républicaine était divisée en deux corps séparés par le mont

Pharon; l'enthousiasme, l'inexpérience, la bravoure et l'indiscipline se

rencontraient, dans le mélange tumultueux de ces bataillons improvisés,

qui furent le noyau de la future armée d'Italie.

Le commandement était échu un peu au hasard. De simples soldats

devenaient généraux en une semaine. Le général en chef était un mauvais

peintre, pire militaire, Carteaux. Le médecin Doppet et le ci-devant

marquis Lapoype étaient ses seconds. Cette bigarrure s'expliquait

par la désertion et l'émigration de presque tous les anciens officiers,

appartenant à la noblesse.

Les commissaires de la Convention, Salicetti, Fréron, Albitte, Barras et

Gasparin, se multipliaient, enflammant le zèle des chefs, haranguant les

soldats, et décrétant la résistance, en attendant la victoire.

Le siège se prolongeait. Les gorges d'Ollioules, les défilés avoisinant

Toulon, avaient été emportés, mais la place tenait toujours, défendue

par de formidables ouvrages. Les sièges réclament de l'expérience

militaire, de la science et des qualités de sang-froid qui faisaient

défaut aux chefs comme aux soldats de cette armée, formée de la veille.

Carteaux, le général en chef, ne connaissait même pas la portée d'une

pièce d'artillerie.

Le hasard lui amena Bonaparte. Se rendant d'Avignon à Nice, Bonaparte

s'arrêta à Toulon pour faire visite à son compatriote le représentant

Salicetti.

Celui-ci le présenta à Carteaux, qui, avec une satisfaction réelle,

quêtant un compliment, s'empressa de montrer à l'officier d'artillerie

ses batteries. Bonaparte ne put que hausser les épaules; les pièces

étaient si mal placées que les boulets destinés à atteindre la flotte

anglaise n'allaient pas jusqu'au rivage.

Carteaux se retrancha derrière la mauvaise qualité de la poudre,

mais Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer l'inanité de

l'explication. Les représentants, frappés de ses raisonnements, lui

confièrent aussitôt la direction des opérations du siège.

En quelques jours, avec une activité prodigieuse, il fit venir du

matériel, des pièces, des officiers, de Lyon, de Grenoble, de Marseille.

Il sentait qu'il était inutile de faire un siège en règle. Si l'on

parvenait à forcer l'escadre anglaise à s'éloigner de Toulon, la ville

bloquée se rendrait. Il fallait donc s'emparer d'un point, d'où l'on pût

battre la double rade, le promontoire de l'Eguillette. «Là est Toulon!»

dit Bonaparte, avec la vision du génie. Il s'empara en effet du fort de

l'Eguillette; la flotte anglaise mit à la voile, et Toulon se rendit. La

coalition était vaincue. Le Midi ne connaîtrait point la Vendée, et

Bonaparte entrait dans l'histoire, victorieux et tout surprenant de

génie. Il fut fait général d'artillerie et envoyé à Nice au quartier

général de l'armée d'Italie, commandée par Dumerbion.

Glorieux, pourvu d'un grade qui pouvait, à vingt-quatre ans, satisfaire

son ambition et amortir le choc de ses désirs, Bonaparte se préoccupa de

l'établissement de ses frères et sœurs, son idée fixe.

Le bonheur de Joseph le ravissait. Il ne cessait de dire en parlant

de lui: «Est-il heureux, ce coquin de Joseph!» Avoir épousé la fille

d'un marchand de savons lui semblait alors la plus belle destinée. Il se

mêlait, à cette admiration pour le couple nouvellement uni, un peu de

regret de n'avoir pu épouser Désirée, la seconde fille du négociant

Clary.

Mais un incident matrimonial qu'il n'avait pas prévu vint le troubler et

l'irriter.

Il apprit, à Nice, que son frère Lucien venait de se marier. Et dans

quelles conditions! Bonaparte n'en décoléra pas de dix ans.

Lucien avait un petit emploi dans l'administration militaire, à

Saint-Maximin, dans le Vaucluse.

Il était jeune, ardent, beau parleur, et faisait la joie et la gloire

d'une auberge où il prenait ses repas.

Boyer, l'aubergiste, avait une fille charmante, nommée Christine.

Celle-ci ne put demeurer insensible à la faconde et aux compliments du

futur président des Cinq-Cents. Elle déclara à son père qu'elle voulait

épouser Lucien.

L'aubergiste, qui était sur le point de refuser la clef et la table à

son pensionnaire, toujours en retard pour le paiement des quinzaines, se

gratta la tête et finit par donner son consentement. C'était une façon

de solder le compte de ce mauvais payeur.

Bonaparte, en découvrant que son frère lui donnait pour

belle-sœur la fille d'un aubergiste, eut un violent accès de fureur.

Déjà il devinait sa grandeur et s'irritait de tout ce qui pouvait, parmi

les siens, nuire à sa fortune ou amoindrir l'éclat de sa renommée

grandissante.

Il rompit toute relation avec son frère.

A la jeune femme il garda toujours rancune. Elle était douce et

résignée, cette Christine Boyer; elle s'efforça à plusieurs reprises

d'apaiser Bonaparte et de rentrer en grâce.

On a conservé d'elle cette lettre touchante, écrite au moment où elle

allait devenir mère:

«Permettez-moi de vous appeler du nom de frère. Fuyant Paris

d'après votre ordre, j'ai avorté en Allemagne. Dans un mois,

j'espère vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien

d'autres circonstances me font espérer que ce sera un neveu. Je

vous promets d'en faire un militaire; mais je désire qu'il porte

votre nom et soit votre filleul. J'espère que vous ne me

refuserez pas. Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous

dédaignerez pas, car après tout vous êtes notre frère; mes

enfants sont vos seuls neveux et nous vous aimons plus que la

fortune. Puissé-je un jour vous témoigner toute la tendresse que

j'ai pour vous!»

Bonaparte demeura sourd à cette plainte. La fille de l'aubergiste

demeura consignée à la porte de son cœur.

Il rêvait d'ailleurs pour lui-même une alliance qui flattait son

amour-propre, et se souciait peu de présenter à la grande dame qu'il se

proposait d'épouser l'ignorante et rustique Christine.

Les événements s'étaient précipités pour Bonaparte.

Il avait perdu ses protecteurs: les deux Robespierre guillotinés, les

thermidoriens poursuivaient leurs vengeances. Bonaparte eut un instant

la pensée, en apprenant le 9 thermidor, de proposer aux représentants de

marcher sur Paris avec ses troupes. Il renonça à ce projet, mais ne put

se faire pardonner ses attaches avec les révolutionnaires.

Dubois-Crancé, membre du Comité de Salut public, désireux de disperser

les Jacobins, qui, selon des rapports de police, étaient nombreux à

l'armée d'Italie, désigna Bonaparte comme général d'artillerie en

Vendée.

Stupéfait et accablé par ce coup, Bonaparte partit pour Paris,

accompagné de ses deux aides de camp, Junot et Marmont.

Un capitaine d'artillerie sans valeur, Aubry, étant alors ministre de la

guerre, jalousait les officiers de son arme qui avaient eu de

l'avancement rapide. Girondin par-dessus le marché, Aubry se vengea de

l'ami de Robespierre, du stratégiste de Toulon, en l'envoyant comme

général d'infanterie à l'armée de l'Ouest. C'était renchérir sur la

disgrâce de Dubois-Crancé.

Comme on essayait de fléchir le ministre de la guerre, ce triste

successeur de Carnot s'étonna que l'on soutînt aussi chaleureusement un

terroriste. Bonaparte ayant voulu plaider sa cause lui-même, Aubry lui

dit sèchement:

—Vous êtes trop jeune pour commander l'artillerie d'une armée!

—On vieillit vite sur les champs de bataille et j'en arrive! répondit

cruellement le général, cinglant le rond de cuir arrogant.

Aubry fut inflexible. Bonaparte, refusant d'aller combattre en Vendée,

fut rayé de l'armée.

Il chercha alors à prendre du service auprès du sultan, et serait

retombé dans la misère noire des années précédentes, si son frère Joseph

ne lui était venu en aide.

Un des directeurs du ministère de la guerre, Doulcet de Pontécoulant, se

souvint tout à coup de lui et le fit entrer au service topographique, au

moment même où il allait s'embarquer pour Constantinople.

L'Orient l'attirait toujours. Il rêvait, sous un ciel lointain, la

fortune et la gloire. Un fatalisme tout musulman dominait déjà son âme:

«Tout me fait braver le sort et le destin, écrivait-il à son frère

Joseph, et si cela continue, mon ami, je finirai par ne plus me

détourner lorsque passe une voiture.»

Avec les pays bleus de l'Islam, un autre mirage attire et fascine sa

pensée: il entrevoit, parée, brillante, ornée d'élégance et toute

rehaussée d'aristocratie, une femme, de l'ancienne société, à qui il

donnera son cœur, son nom, et qui en échange lui apportera la

satisfaction des sens, le bonheur domestique, l'aisance aussi, et

l'accès dans la société qui se reconstitue.

Un événement retentissant vint condenser les vapeurs de cette rêverie en

réalité...

La Convention avait terminé sa laborieuse et formidable carrière. La

Constitution de l'an III était son legs. Les conventionnels, en se

retirant, avaient décidé que les deux tiers de membres de la Convention

resteraient sur leurs sièges. Ces décrets soulevèrent une insurrection

dans Paris.

Le 11 vendémiaire (3 octobre 1795), les électeurs de diverses sections

réunis à l'Odéon, et, le 12, les électeurs de la section Lepelletier

(Bourse) firent un appel aux armes. Le général de Menou, qui reçut

l'ordre de désarmer les sections, se laissa déborder. Il sortit du

couvent des Filles-Saint-Thomas, aujourd'hui l'emplacement de la rue du

4 Septembre et de la rue Vivienne, en parlementant. Les insurgés

triomphaient. Il était huit heures du soir.

Bonaparte se trouvait au théâtre Feydeau. Surpris par les

événements, il se rendit à l'assemblée. On discutait les mesures à

prendre. On cherchait à désigner un général pour remplacer Menou.

Barras, qui était désigné pour assurer le maintien de l'ordre, se

ressouvint de Bonaparte qu'il avait connu et apprécié devant Toulon.

Le lendemain 13 vendémiaire, Bonaparte balayait les sectionnaires devant

l'église Saint-Roch, et se trouvait nommé général pour l'intérieur.

Il tenait cette fois le pouvoir et n'allait plus le lâcher. La veille,

destitué et sans ressources, il se voyait brusquement maître de Paris et

bientôt de la nation.

Son étoile, tour à tour radieuse et pâlissante, luisait enfin claire et

fixe au firmament. Pour vingt ans elle allait devenir le phare de la

France éblouie.

XXII

YEYETTE

La fortune avait soudainement souri à Bonaparte.

Un coup de bascule inattendu et puissant venait de l'envoyer au pinacle.

Malgré ses talents militaires déjà révélés, et les éloges que lui

avaient décernés publiquement des hommes au pouvoir, son nom demeurait

obscur et sa situation précaire.

Cambon, le grand financier de la Convention, homme intègre et esprit

d'élite, le héros favori de Michelet, peu tendre pour la plupart des

vrais chefs de la Révolution, avait délivré en sa faveur ce certificat à

l'occasion des combats d'Antibes: «Nous étions dans ces imminents

dangers, lorsque le vertueux et brave général Bonaparte se mit à la tête

de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage.»

Fréron déclarait qu'il était seul capable de sauver les armées en

péril de la République.

Barras, le corrompu mais intelligent politicien, l'oubliait.

Mariette, arrachée par lui à la mort, au milieu des forçats de Toulon

lâchés par les Anglais, ne donnait aucun signe de vie.

Aubry, le capitaine obtus qui s'était bombardé général de division en

prenant le portefeuille de la guerre, le rayait de l'armée.

Enfin ce rêve d'un mariage riche qu'il avait par deux fois tenté de

réaliser, en épousant, soit la veuve de son ami Permon, soit Désirée

Clary, la seconde fille de l'aubergiste Boyer, s'était évanoui.

Il ne lui restait plus qu'à partir pour la Turquie, organiser la garde

du sultan, ainsi que l'y autorisait un décret du Comité de Salut public,

en date du 15 septembre 1795, ainsi conçu:

«Le général Bonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux

aides de camp pour y prendre du service dans l'armée du

Grand-Seigneur et contribuer de ses talents et de ses

connaissances acquises à la restauration de l'artillerie de ce

puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les

ministres de la Porte. Il servira dans sa garde et sera traité

par le Grand-Seigneur comme les généraux de ses armées.

»Il sera accompagné, pour l'aider dans sa mission, par les

citoyens Junot et Henri Livrat, en qualité d'aides de

camp, capitaines Sergis et Billaud de Villarceau, comme chefs

de bataillon d'artillerie, Blaise de Villeneuve, capitaine du

génie, Bourgeois et la Chasse, lieutenants d'artillerie de

première classe, Maissonnet et Schneid, sergents-majors

d'artillerie.»

Mais l'insurrection du 13 vendémiaire avait éclaté.

Tout le monde avait perdu la tête, excepté celui qui devait sauver la

Convention et rétablir l'ordre légal.

Barras, que les souvenirs du 9 thermidor désignaient au choix de ses

collègues, chargé de tous les pouvoirs, chercha autour de lui le

militaire capable de commander les troupes, dans cette journée où chacun

jouait sa vie.

Il avisa Bonaparte qui rôdait dans les couloirs.

Carnot avait proposé de confier le commandement à Brune. Barras répondit

qu'il fallait un artilleur. Fréron, très amoureux de Pauline Bonaparte

et qui sollicitait sa main, appuya le nom de Bonaparte.

—Je vous donne trois minutes pour réfléchir, dit Barras.

Durant ces trois minutes, la pensée de Bonaparte tourna avec la rapidité

vertigineuse et insensible des sphères célestes.

Il craignait, en acceptant, d'assumer la responsabilité lourde, parfois

injuste, terrible toujours, de ceux qui se chargent des besognes de

répression. Ecraser les sectionnaires, c'était peut-être vouer son nom à

l'exécration de la postérité. Il avait refusé d'aller commander une

brigade contre les Vendéens: devait-il prendre sur lui de faire marcher

une armée contre les Parisiens? Il n'était pas fait pour la guerre

civile. Et puis, au fond, il partageait beaucoup les sentiments des

sectionnaires. Ces insurgés voulaient chasser les impuissants et les

incapables qui cherchaient à s'éterniser au pouvoir, en enlevant au

peuple les deux tiers du choix de la représentation nationale. Vaincu,

il serait perdu, livré à la vengeance des sectionnaires maîtres de

Paris. Victorieux, il trempait son épée dans le sang français et

devenait, comme il l'a dit lui-même, le bouc émissaire des crimes de la

Révolution, auxquels il était étranger.

Mais, sa pensée, évoluant avec la promptitude de la foudre, lui montra

les conséquences de son refus: si la Convention était dispersée par la

force, que devenaient les conquêtes de la Révolution? Les victoires de

Valmy, de Jemmapes, de Toulon, du Col de Tende, les glorieux succès des

armées de Sambre-et-Meuse et d'Italie devenaient inutiles; la réaction,

la trahison effaçaient tout cela. La défaite de la Convention, c'était

la déroute de la Révolution et l'oppression de la France: les

Autrichiens à Strasbourg, les Anglais débarquant à Brest, les

principes et les libertés de la République anéantis avec les

conquêtes... Le devoir d'un bon citoyen était de se rallier à la

Convention, malgré ses fautes, et, puisqu'il tenait une épée et savait

s'en servir, il agirait bien en défendant le gouvernement établi, quelle

que fût l'incapacité de ceux qui le composaient.

Relevant la tête, il répondit à Barras:

—J'accepte, mais je vous préviens que l'épée tirée, je ne la remettrai

au fourreau que l'ordre rétabli...

Il était une heure du matin. Le lendemain, la victoire de la Convention

était définitive et Barras disait à la tribune:

—J'appellerai l'attention de la Convention nationale sur le général

Bonaparte. C'est à lui, c'est à ses dispositions savantes et promptes

que l'on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait

distribué des postes avec beaucoup d'habileté. Je demande que la

Convention confirme la nomination de Bonaparte à la place de général en

second de l'armée de l'intérieur.

Quelques jours après, Barras donnait sa démission et Bonaparte restait

seul investi du commandement.

Il était temps. Il n'avait plus de bottes aux pieds et son habit se

fendait d'une façon cynique et dérisoire.

Quelques jours auparavant, il s'était enhardi à se présenter chez

madame Tallien.

Cette créature séduisante et perverse, Thérézia Cabarrus, qui avait armé

le bras du versatile Tallien et décrété, du fond de sa prison, le 9

thermidor, gouvernait Barras, alors personnage de premier rang.

Pour obtenir l'appui de Barras et décrocher un emploi quelconque,

Bonaparte, à bout de ressources, n'ayant ni un écu ni un vêtement, se

rendit à une soirée de la belle courtisane.

Il lui fallut une énergie et une force de caractère énormes pour oser

s'avancer, en son piteux accoutrement, au milieu de femmes élégantes, de

muscadins pimpants et de généraux empanachés.

Il portait de longs cheveux tombant des deux côtés du front, sans

poudre,—et pour cause: les perruquiers faisaient payer cher leur

accommodement,—une petite queue derrière nouait ses mèches lisses. Ses

bottes ne résistaient que par un miracle de précaution. Les crevasses en

avaient été soigneusement barbouillées d'encre. Son uniforme tout râpé

était le même qu'il avait porté devant l'ennemi, glorieux mais usé, et

un simple galon de soie remplaçait, par économie, la broderie insigne du

grade.

Il apparut si minable à la triomphante maîtresse en titre, qu'elle lui

donna sur-le-champ une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la

division de Paris, la 17e, à l'effet de lui faire obtenir, conformément

au décret de fructidor an III, qui accordait un costume aux officiers en

activité, du drap pour un habit neuf. Bonaparte n'était pas en activité,

n'avait aucun droit à cette distribution, mais la protection de madame

Tallien valait mieux qu'un décret: le pauvre officier sans solde eut du

drap pour se faire tailler un habit, et put, le 13 vendémiaire, montrer

aux conventionnels, transis de peur et ensuite exubérants de joie, un

sauveur vêtu à peu près proprement.

Rapidement, comme les princesses de contes de fées pour qui les palais

sortent des citrouilles, Bonaparte se métamorphosa et autour de lui les

choses changèrent.

Il s'installa au quartier général, situé rue des Capucines. Junot,

Lemarois sont auprès de lui. Son oncle est mandé à Paris pour lui servir

de secrétaire. Il emploie le premier argent que lui verse le trésorier à

secourir sa famille. Il envoie cinquante mille francs à sa mère, se

contentant, lui, d'acheter de belles bottes neuves dont il avait envie

et de se faire coudre une broderie d'or luisant, à l'habit qu'il devait

à l'intervention de madame Tallien.

Il se hâta d'user de son influence pour placer ses frères: il prend

Louis comme aide de camp, avec le grade de capitaine, et sollicite un

consulat pour Joseph. Il expédie de l'argent au collège où se

trouve Jérôme, réglant l'arriéré et ordonnant qu'on lui apprît les arts

d'agrément, le dessin, la musique.

Rassuré sur le sort des siens, sûr de l'avenir quant à lui, redevenu

général et en passe de choisir un commandement avantageux, car la

Convention n'a rien à refuser à son sauveur et le Directoire qui va

entrer en fonctions ne peut se passer de son épée, il en revient à ses

idées matrimoniales.

Un mariage riche, avec une femme lui donnant la fortune, l'influence, le

poids social qui lui manquent, effaçant les traces de la gêne antérieure

et l'aidant à tenir son nouveau rang, voilà le but de son ambition.

Mais Bonaparte, mathématicien inflexible, cerveau puissant et

infaillible, devait connaître, comme le plus naïf jeune homme, la

domination du turbulent viscère qui règle les actions des hommes et

souvent les dérègle.

Il devint amoureux.

Avec une étourderie de collégien, il se laissa prendre au piège

voluptueux d'une coquette sur le retour, de cette créole vaine, volage,

dépensière et sotte, qui ne l'aima que le jour où l'empereur lui ôta le

diadème d'impératrice qu'il avait follement posé sur son front de femme

légère.

Ce fut chez madame Tallien, que le général de vendémiaire venait

remercier de l'accueil fait à l'officier destitué du mois précédent, que

Bonaparte rencontra la veuve Beauharnais.

Cette veuve Beauharnais était une créole des Antilles.

Une de ces aventurières qui courent le monde, et, sensuelles,

audacieuses, charmantes, sont des courtisanes pires, protégées par leur

exotisme et admises dans la société à la faveur de leur aspect

d'étrangères. A beau séduire qui vient de loin.

Elle se nommait Marie-Josèphe-Rose Tascher de la Pagerie. Elle était née

le 23 juin 1763, dans la paroisse de Notre-Dame de la Purification, à la

Martinique. Le père de cette Josèphe, dite Joséphine, nommé Joseph

Gaspard, cultivait les plantations que lui avait léguées sa famille,

venue de France, pour coloniser, en 1726. Ancien capitaine de dragons,

chevalier de Saint-Louis et page de la Dauphine, il avait peu de fortune

et se préoccupait fort de marier convenablement sa fille aînée, car

Joséphine avait encore deux sœurs: Catherine-Marie-Désirée et

Marie-Françoise.

Une certaine dame Renaudin, tante de la jeune fille, lui procura le mari

souhaité. Elle l'avait sous la main: le fils cadet du marquis de

Beauharnais, ancien gouverneur des Iles du Vent. Les Beauharnais

provenaient de l'Orléanais. La tante Renaudin était la maîtresse du

marquis.

Le mariage fut décidé à distance, car le jeune Beauharnais se

trouvait en France, et sa fiancée s'embarqua en septembre 1779. Elle

parvint à Bordeaux et, quelque temps après, épousa le vicomte Alexandre

de Beauharnais, nommé capitaine au régiment de la Sarre, à l'occasion de

son mariage. Il avait dix-huit ans, elle seize. Bonaparte, à l'époque où

sa future impératrice se mariait, avait dix ans et entrait à l'Ecole de

Brienne.

Ce fut rue Thévenot, à Paris, que se logèrent les deux époux. Le 2

septembre 1780, naquit Eugène, le futur prince, vice-roi d'Italie. Le

ménage ne demeura pas longtemps uni. Bientôt le jeune vicomte quittait

sa femme pour aller servir en Amérique, sous les ordres de Bouillé. Le

désir de donner aux Américains l'indépendance, et de s'immortaliser aux

côtés de Lafayette et de Rochambeau, s'alliait, chez le trop précoce

mari, au désir de s'éloigner d'une femme coquette, frivole à l'excès et

surtout dépensière. Il laissait Joséphine enceinte. Elle mit au monde,

le 10 avril 1781, la future reine Hortense, la mère de Napoléon III.

A cette époque, Joséphine n'avait donné à son mari aucun sujet de

plainte. Celui-ci, marié trop jeune, s'abandonnait au désir des amours

nouvelles et à l'entraînement des distractions passagères. Son départ

n'attrista que médiocrement l'étourdie. Il lui rendait une liberté dont

elle se montrait friande.

Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau · 第 16 / 19 段