oratoires, aux vertus et aux renommées des députés de la Gironde, ne
sauraient les amnistier du crime de lèse-patrie.
A l'heure où l'Europe monarchique se ruait sur la France et prétendait
dicter des lois et imposer un régime dynastique à la nation affranchie,
les Girondins, oublieux de leur passé, méconnaissant le devoir, par
haine contre la Montagne, par peur aussi, dans un mouvement de recul à
jamais exécrable, pactisèrent avec l'ennemi, firent appel à l'étranger.
Heureusement, Robespierre, Saint-Just, Couthon, Carnot veillaient au
Comité de salut public; les volontaires accouraient aux armées; de
jeunes généraux comme Hoche et Marceau remplaçaient aux frontières les
Dumouriez et les Custine, conspirateurs royalistes; heureusement,
surtout, le hasard fit que les canons de la République, devant Toulon et
la flotte anglaise, furent confiés à un jeune artilleur inconnu,
Napoléon Bonaparte.
La ville traîtresse était occupée par une tourbe exotique venue, comme à
la curée, de tous les ports du littoral: des Espagnols, des Napolitains,
des Sardes, des Maltais. Le pape avait envoyé des moines chargés de
fanatiser la population. C'était la Vendée du Midi. Une Vendée pire que
celle de l'Ouest: les rebelles ayant la route de la mer pour recevoir
des renforts et, au milieu d'eux, les troupes anglaises.
L'armée républicaine était divisée en deux corps séparés par le mont
Pharon; l'enthousiasme, l'inexpérience, la bravoure et l'indiscipline se
rencontraient, dans le mélange tumultueux de ces bataillons improvisés,
qui furent le noyau de la future armée d'Italie.
Le commandement était échu un peu au hasard. De simples soldats
devenaient généraux en une semaine. Le général en chef était un mauvais
peintre, pire militaire, Carteaux. Le médecin Doppet et le ci-devant
marquis Lapoype étaient ses seconds. Cette bigarrure s'expliquait
par la désertion et l'émigration de presque tous les anciens officiers,
appartenant à la noblesse.
Les commissaires de la Convention, Salicetti, Fréron, Albitte, Barras et
Gasparin, se multipliaient, enflammant le zèle des chefs, haranguant les
soldats, et décrétant la résistance, en attendant la victoire.
Le siège se prolongeait. Les gorges d'Ollioules, les défilés avoisinant
Toulon, avaient été emportés, mais la place tenait toujours, défendue
par de formidables ouvrages. Les sièges réclament de l'expérience
militaire, de la science et des qualités de sang-froid qui faisaient
défaut aux chefs comme aux soldats de cette armée, formée de la veille.
Carteaux, le général en chef, ne connaissait même pas la portée d'une
pièce d'artillerie.
Le hasard lui amena Bonaparte. Se rendant d'Avignon à Nice, Bonaparte
s'arrêta à Toulon pour faire visite à son compatriote le représentant
Salicetti.
Celui-ci le présenta à Carteaux, qui, avec une satisfaction réelle,
quêtant un compliment, s'empressa de montrer à l'officier d'artillerie
ses batteries. Bonaparte ne put que hausser les épaules; les pièces
étaient si mal placées que les boulets destinés à atteindre la flotte
anglaise n'allaient pas jusqu'au rivage.
Carteaux se retrancha derrière la mauvaise qualité de la poudre,
mais Bonaparte n'eut pas de peine à démontrer l'inanité de
l'explication. Les représentants, frappés de ses raisonnements, lui
confièrent aussitôt la direction des opérations du siège.
En quelques jours, avec une activité prodigieuse, il fit venir du
matériel, des pièces, des officiers, de Lyon, de Grenoble, de Marseille.
Il sentait qu'il était inutile de faire un siège en règle. Si l'on
parvenait à forcer l'escadre anglaise à s'éloigner de Toulon, la ville
bloquée se rendrait. Il fallait donc s'emparer d'un point, d'où l'on pût
battre la double rade, le promontoire de l'Eguillette. «Là est Toulon!»
dit Bonaparte, avec la vision du génie. Il s'empara en effet du fort de
l'Eguillette; la flotte anglaise mit à la voile, et Toulon se rendit. La
coalition était vaincue. Le Midi ne connaîtrait point la Vendée, et
Bonaparte entrait dans l'histoire, victorieux et tout surprenant de
génie. Il fut fait général d'artillerie et envoyé à Nice au quartier
général de l'armée d'Italie, commandée par Dumerbion.
Glorieux, pourvu d'un grade qui pouvait, à vingt-quatre ans, satisfaire
son ambition et amortir le choc de ses désirs, Bonaparte se préoccupa de
l'établissement de ses frères et sœurs, son idée fixe.
Le bonheur de Joseph le ravissait. Il ne cessait de dire en parlant
de lui: «Est-il heureux, ce coquin de Joseph!» Avoir épousé la fille
d'un marchand de savons lui semblait alors la plus belle destinée. Il se
mêlait, à cette admiration pour le couple nouvellement uni, un peu de
regret de n'avoir pu épouser Désirée, la seconde fille du négociant
Clary.
Mais un incident matrimonial qu'il n'avait pas prévu vint le troubler et
l'irriter.
Il apprit, à Nice, que son frère Lucien venait de se marier. Et dans
quelles conditions! Bonaparte n'en décoléra pas de dix ans.
Lucien avait un petit emploi dans l'administration militaire, à
Saint-Maximin, dans le Vaucluse.
Il était jeune, ardent, beau parleur, et faisait la joie et la gloire
d'une auberge où il prenait ses repas.
Boyer, l'aubergiste, avait une fille charmante, nommée Christine.
Celle-ci ne put demeurer insensible à la faconde et aux compliments du
futur président des Cinq-Cents. Elle déclara à son père qu'elle voulait
épouser Lucien.
L'aubergiste, qui était sur le point de refuser la clef et la table à
son pensionnaire, toujours en retard pour le paiement des quinzaines, se
gratta la tête et finit par donner son consentement. C'était une façon
de solder le compte de ce mauvais payeur.
Bonaparte, en découvrant que son frère lui donnait pour
belle-sœur la fille d'un aubergiste, eut un violent accès de fureur.
Déjà il devinait sa grandeur et s'irritait de tout ce qui pouvait, parmi
les siens, nuire à sa fortune ou amoindrir l'éclat de sa renommée
grandissante.
Il rompit toute relation avec son frère.
A la jeune femme il garda toujours rancune. Elle était douce et
résignée, cette Christine Boyer; elle s'efforça à plusieurs reprises
d'apaiser Bonaparte et de rentrer en grâce.
On a conservé d'elle cette lettre touchante, écrite au moment où elle
allait devenir mère:
«Permettez-moi de vous appeler du nom de frère. Fuyant Paris
d'après votre ordre, j'ai avorté en Allemagne. Dans un mois,
j'espère vous donner un neveu. Une grossesse heureuse et bien
d'autres circonstances me font espérer que ce sera un neveu. Je
vous promets d'en faire un militaire; mais je désire qu'il porte
votre nom et soit votre filleul. J'espère que vous ne me
refuserez pas. Parce que nous sommes pauvres, vous ne nous
dédaignerez pas, car après tout vous êtes notre frère; mes
enfants sont vos seuls neveux et nous vous aimons plus que la
fortune. Puissé-je un jour vous témoigner toute la tendresse que
j'ai pour vous!»
Bonaparte demeura sourd à cette plainte. La fille de l'aubergiste
demeura consignée à la porte de son cœur.
Il rêvait d'ailleurs pour lui-même une alliance qui flattait son
amour-propre, et se souciait peu de présenter à la grande dame qu'il se
proposait d'épouser l'ignorante et rustique Christine.
Les événements s'étaient précipités pour Bonaparte.
Il avait perdu ses protecteurs: les deux Robespierre guillotinés, les
thermidoriens poursuivaient leurs vengeances. Bonaparte eut un instant
la pensée, en apprenant le 9 thermidor, de proposer aux représentants de
marcher sur Paris avec ses troupes. Il renonça à ce projet, mais ne put
se faire pardonner ses attaches avec les révolutionnaires.
Dubois-Crancé, membre du Comité de Salut public, désireux de disperser
les Jacobins, qui, selon des rapports de police, étaient nombreux à
l'armée d'Italie, désigna Bonaparte comme général d'artillerie en
Vendée.
Stupéfait et accablé par ce coup, Bonaparte partit pour Paris,
accompagné de ses deux aides de camp, Junot et Marmont.
Un capitaine d'artillerie sans valeur, Aubry, étant alors ministre de la
guerre, jalousait les officiers de son arme qui avaient eu de
l'avancement rapide. Girondin par-dessus le marché, Aubry se vengea de
l'ami de Robespierre, du stratégiste de Toulon, en l'envoyant comme
général d'infanterie à l'armée de l'Ouest. C'était renchérir sur la
disgrâce de Dubois-Crancé.
Comme on essayait de fléchir le ministre de la guerre, ce triste
successeur de Carnot s'étonna que l'on soutînt aussi chaleureusement un
terroriste. Bonaparte ayant voulu plaider sa cause lui-même, Aubry lui
dit sèchement:
—Vous êtes trop jeune pour commander l'artillerie d'une armée!
—On vieillit vite sur les champs de bataille et j'en arrive! répondit
cruellement le général, cinglant le rond de cuir arrogant.
Aubry fut inflexible. Bonaparte, refusant d'aller combattre en Vendée,
fut rayé de l'armée.
Il chercha alors à prendre du service auprès du sultan, et serait
retombé dans la misère noire des années précédentes, si son frère Joseph
ne lui était venu en aide.
Un des directeurs du ministère de la guerre, Doulcet de Pontécoulant, se
souvint tout à coup de lui et le fit entrer au service topographique, au
moment même où il allait s'embarquer pour Constantinople.
L'Orient l'attirait toujours. Il rêvait, sous un ciel lointain, la
fortune et la gloire. Un fatalisme tout musulman dominait déjà son âme:
«Tout me fait braver le sort et le destin, écrivait-il à son frère
Joseph, et si cela continue, mon ami, je finirai par ne plus me
détourner lorsque passe une voiture.»
Avec les pays bleus de l'Islam, un autre mirage attire et fascine sa
pensée: il entrevoit, parée, brillante, ornée d'élégance et toute
rehaussée d'aristocratie, une femme, de l'ancienne société, à qui il
donnera son cœur, son nom, et qui en échange lui apportera la
satisfaction des sens, le bonheur domestique, l'aisance aussi, et
l'accès dans la société qui se reconstitue.
Un événement retentissant vint condenser les vapeurs de cette rêverie en
réalité...
La Convention avait terminé sa laborieuse et formidable carrière. La
Constitution de l'an III était son legs. Les conventionnels, en se
retirant, avaient décidé que les deux tiers de membres de la Convention
resteraient sur leurs sièges. Ces décrets soulevèrent une insurrection
dans Paris.
Le 11 vendémiaire (3 octobre 1795), les électeurs de diverses sections
réunis à l'Odéon, et, le 12, les électeurs de la section Lepelletier
(Bourse) firent un appel aux armes. Le général de Menou, qui reçut
l'ordre de désarmer les sections, se laissa déborder. Il sortit du
couvent des Filles-Saint-Thomas, aujourd'hui l'emplacement de la rue du
4 Septembre et de la rue Vivienne, en parlementant. Les insurgés
triomphaient. Il était huit heures du soir.
Bonaparte se trouvait au théâtre Feydeau. Surpris par les
événements, il se rendit à l'assemblée. On discutait les mesures à
prendre. On cherchait à désigner un général pour remplacer Menou.
Barras, qui était désigné pour assurer le maintien de l'ordre, se
ressouvint de Bonaparte qu'il avait connu et apprécié devant Toulon.
Le lendemain 13 vendémiaire, Bonaparte balayait les sectionnaires devant
l'église Saint-Roch, et se trouvait nommé général pour l'intérieur.
Il tenait cette fois le pouvoir et n'allait plus le lâcher. La veille,
destitué et sans ressources, il se voyait brusquement maître de Paris et
bientôt de la nation.
Son étoile, tour à tour radieuse et pâlissante, luisait enfin claire et
fixe au firmament. Pour vingt ans elle allait devenir le phare de la
France éblouie.
XXII
YEYETTE
La fortune avait soudainement souri à Bonaparte.
Un coup de bascule inattendu et puissant venait de l'envoyer au pinacle.
Malgré ses talents militaires déjà révélés, et les éloges que lui
avaient décernés publiquement des hommes au pouvoir, son nom demeurait
obscur et sa situation précaire.
Cambon, le grand financier de la Convention, homme intègre et esprit
d'élite, le héros favori de Michelet, peu tendre pour la plupart des
vrais chefs de la Révolution, avait délivré en sa faveur ce certificat à
l'occasion des combats d'Antibes: «Nous étions dans ces imminents
dangers, lorsque le vertueux et brave général Bonaparte se mit à la tête
de cinquante grenadiers et nous ouvrit le passage.»
Fréron déclarait qu'il était seul capable de sauver les armées en
péril de la République.
Barras, le corrompu mais intelligent politicien, l'oubliait.
Mariette, arrachée par lui à la mort, au milieu des forçats de Toulon
lâchés par les Anglais, ne donnait aucun signe de vie.
Aubry, le capitaine obtus qui s'était bombardé général de division en
prenant le portefeuille de la guerre, le rayait de l'armée.
Enfin ce rêve d'un mariage riche qu'il avait par deux fois tenté de
réaliser, en épousant, soit la veuve de son ami Permon, soit Désirée
Clary, la seconde fille de l'aubergiste Boyer, s'était évanoui.
Il ne lui restait plus qu'à partir pour la Turquie, organiser la garde
du sultan, ainsi que l'y autorisait un décret du Comité de Salut public,
en date du 15 septembre 1795, ainsi conçu:
«Le général Bonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux
aides de camp pour y prendre du service dans l'armée du
Grand-Seigneur et contribuer de ses talents et de ses
connaissances acquises à la restauration de l'artillerie de ce
puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les
ministres de la Porte. Il servira dans sa garde et sera traité
par le Grand-Seigneur comme les généraux de ses armées.
»Il sera accompagné, pour l'aider dans sa mission, par les
citoyens Junot et Henri Livrat, en qualité d'aides de
camp, capitaines Sergis et Billaud de Villarceau, comme chefs
de bataillon d'artillerie, Blaise de Villeneuve, capitaine du
génie, Bourgeois et la Chasse, lieutenants d'artillerie de
première classe, Maissonnet et Schneid, sergents-majors
d'artillerie.»
Mais l'insurrection du 13 vendémiaire avait éclaté.
Tout le monde avait perdu la tête, excepté celui qui devait sauver la
Convention et rétablir l'ordre légal.
Barras, que les souvenirs du 9 thermidor désignaient au choix de ses
collègues, chargé de tous les pouvoirs, chercha autour de lui le
militaire capable de commander les troupes, dans cette journée où chacun
jouait sa vie.
Il avisa Bonaparte qui rôdait dans les couloirs.
Carnot avait proposé de confier le commandement à Brune. Barras répondit
qu'il fallait un artilleur. Fréron, très amoureux de Pauline Bonaparte
et qui sollicitait sa main, appuya le nom de Bonaparte.
—Je vous donne trois minutes pour réfléchir, dit Barras.
Durant ces trois minutes, la pensée de Bonaparte tourna avec la rapidité
vertigineuse et insensible des sphères célestes.
Il craignait, en acceptant, d'assumer la responsabilité lourde, parfois
injuste, terrible toujours, de ceux qui se chargent des besognes de
répression. Ecraser les sectionnaires, c'était peut-être vouer son nom à
l'exécration de la postérité. Il avait refusé d'aller commander une
brigade contre les Vendéens: devait-il prendre sur lui de faire marcher
une armée contre les Parisiens? Il n'était pas fait pour la guerre
civile. Et puis, au fond, il partageait beaucoup les sentiments des
sectionnaires. Ces insurgés voulaient chasser les impuissants et les
incapables qui cherchaient à s'éterniser au pouvoir, en enlevant au
peuple les deux tiers du choix de la représentation nationale. Vaincu,
il serait perdu, livré à la vengeance des sectionnaires maîtres de
Paris. Victorieux, il trempait son épée dans le sang français et
devenait, comme il l'a dit lui-même, le bouc émissaire des crimes de la
Révolution, auxquels il était étranger.
Mais, sa pensée, évoluant avec la promptitude de la foudre, lui montra
les conséquences de son refus: si la Convention était dispersée par la
force, que devenaient les conquêtes de la Révolution? Les victoires de
Valmy, de Jemmapes, de Toulon, du Col de Tende, les glorieux succès des
armées de Sambre-et-Meuse et d'Italie devenaient inutiles; la réaction,
la trahison effaçaient tout cela. La défaite de la Convention, c'était
la déroute de la Révolution et l'oppression de la France: les
Autrichiens à Strasbourg, les Anglais débarquant à Brest, les
principes et les libertés de la République anéantis avec les
conquêtes... Le devoir d'un bon citoyen était de se rallier à la
Convention, malgré ses fautes, et, puisqu'il tenait une épée et savait
s'en servir, il agirait bien en défendant le gouvernement établi, quelle
que fût l'incapacité de ceux qui le composaient.
Relevant la tête, il répondit à Barras:
—J'accepte, mais je vous préviens que l'épée tirée, je ne la remettrai
au fourreau que l'ordre rétabli...
Il était une heure du matin. Le lendemain, la victoire de la Convention
était définitive et Barras disait à la tribune:
—J'appellerai l'attention de la Convention nationale sur le général
Bonaparte. C'est à lui, c'est à ses dispositions savantes et promptes
que l'on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait
distribué des postes avec beaucoup d'habileté. Je demande que la
Convention confirme la nomination de Bonaparte à la place de général en
second de l'armée de l'intérieur.
Quelques jours après, Barras donnait sa démission et Bonaparte restait
seul investi du commandement.
Il était temps. Il n'avait plus de bottes aux pieds et son habit se
fendait d'une façon cynique et dérisoire.
Quelques jours auparavant, il s'était enhardi à se présenter chez
madame Tallien.
Cette créature séduisante et perverse, Thérézia Cabarrus, qui avait armé
le bras du versatile Tallien et décrété, du fond de sa prison, le 9
thermidor, gouvernait Barras, alors personnage de premier rang.
Pour obtenir l'appui de Barras et décrocher un emploi quelconque,
Bonaparte, à bout de ressources, n'ayant ni un écu ni un vêtement, se
rendit à une soirée de la belle courtisane.
Il lui fallut une énergie et une force de caractère énormes pour oser
s'avancer, en son piteux accoutrement, au milieu de femmes élégantes, de
muscadins pimpants et de généraux empanachés.
Il portait de longs cheveux tombant des deux côtés du front, sans
poudre,—et pour cause: les perruquiers faisaient payer cher leur
accommodement,—une petite queue derrière nouait ses mèches lisses. Ses
bottes ne résistaient que par un miracle de précaution. Les crevasses en
avaient été soigneusement barbouillées d'encre. Son uniforme tout râpé
était le même qu'il avait porté devant l'ennemi, glorieux mais usé, et
un simple galon de soie remplaçait, par économie, la broderie insigne du
grade.
Il apparut si minable à la triomphante maîtresse en titre, qu'elle lui
donna sur-le-champ une lettre pour M. Lefeuve, ordonnateur de la
division de Paris, la 17e, à l'effet de lui faire obtenir, conformément
au décret de fructidor an III, qui accordait un costume aux officiers en
activité, du drap pour un habit neuf. Bonaparte n'était pas en activité,
n'avait aucun droit à cette distribution, mais la protection de madame
Tallien valait mieux qu'un décret: le pauvre officier sans solde eut du
drap pour se faire tailler un habit, et put, le 13 vendémiaire, montrer
aux conventionnels, transis de peur et ensuite exubérants de joie, un
sauveur vêtu à peu près proprement.
Rapidement, comme les princesses de contes de fées pour qui les palais
sortent des citrouilles, Bonaparte se métamorphosa et autour de lui les
choses changèrent.
Il s'installa au quartier général, situé rue des Capucines. Junot,
Lemarois sont auprès de lui. Son oncle est mandé à Paris pour lui servir
de secrétaire. Il emploie le premier argent que lui verse le trésorier à
secourir sa famille. Il envoie cinquante mille francs à sa mère, se
contentant, lui, d'acheter de belles bottes neuves dont il avait envie
et de se faire coudre une broderie d'or luisant, à l'habit qu'il devait
à l'intervention de madame Tallien.
Il se hâta d'user de son influence pour placer ses frères: il prend
Louis comme aide de camp, avec le grade de capitaine, et sollicite un
consulat pour Joseph. Il expédie de l'argent au collège où se
trouve Jérôme, réglant l'arriéré et ordonnant qu'on lui apprît les arts
d'agrément, le dessin, la musique.
Rassuré sur le sort des siens, sûr de l'avenir quant à lui, redevenu
général et en passe de choisir un commandement avantageux, car la
Convention n'a rien à refuser à son sauveur et le Directoire qui va
entrer en fonctions ne peut se passer de son épée, il en revient à ses
idées matrimoniales.
Un mariage riche, avec une femme lui donnant la fortune, l'influence, le
poids social qui lui manquent, effaçant les traces de la gêne antérieure
et l'aidant à tenir son nouveau rang, voilà le but de son ambition.
Mais Bonaparte, mathématicien inflexible, cerveau puissant et
infaillible, devait connaître, comme le plus naïf jeune homme, la
domination du turbulent viscère qui règle les actions des hommes et
souvent les dérègle.
Il devint amoureux.
Avec une étourderie de collégien, il se laissa prendre au piège
voluptueux d'une coquette sur le retour, de cette créole vaine, volage,
dépensière et sotte, qui ne l'aima que le jour où l'empereur lui ôta le
diadème d'impératrice qu'il avait follement posé sur son front de femme
légère.
Ce fut chez madame Tallien, que le général de vendémiaire venait
remercier de l'accueil fait à l'officier destitué du mois précédent, que
Bonaparte rencontra la veuve Beauharnais.
Cette veuve Beauharnais était une créole des Antilles.
Une de ces aventurières qui courent le monde, et, sensuelles,
audacieuses, charmantes, sont des courtisanes pires, protégées par leur
exotisme et admises dans la société à la faveur de leur aspect
d'étrangères. A beau séduire qui vient de loin.
Elle se nommait Marie-Josèphe-Rose Tascher de la Pagerie. Elle était née
le 23 juin 1763, dans la paroisse de Notre-Dame de la Purification, à la
Martinique. Le père de cette Josèphe, dite Joséphine, nommé Joseph
Gaspard, cultivait les plantations que lui avait léguées sa famille,
venue de France, pour coloniser, en 1726. Ancien capitaine de dragons,
chevalier de Saint-Louis et page de la Dauphine, il avait peu de fortune
et se préoccupait fort de marier convenablement sa fille aînée, car
Joséphine avait encore deux sœurs: Catherine-Marie-Désirée et
Marie-Françoise.
Une certaine dame Renaudin, tante de la jeune fille, lui procura le mari
souhaité. Elle l'avait sous la main: le fils cadet du marquis de
Beauharnais, ancien gouverneur des Iles du Vent. Les Beauharnais
provenaient de l'Orléanais. La tante Renaudin était la maîtresse du
marquis.
Le mariage fut décidé à distance, car le jeune Beauharnais se
trouvait en France, et sa fiancée s'embarqua en septembre 1779. Elle
parvint à Bordeaux et, quelque temps après, épousa le vicomte Alexandre
de Beauharnais, nommé capitaine au régiment de la Sarre, à l'occasion de
son mariage. Il avait dix-huit ans, elle seize. Bonaparte, à l'époque où
sa future impératrice se mariait, avait dix ans et entrait à l'Ecole de
Brienne.
Ce fut rue Thévenot, à Paris, que se logèrent les deux époux. Le 2
septembre 1780, naquit Eugène, le futur prince, vice-roi d'Italie. Le
ménage ne demeura pas longtemps uni. Bientôt le jeune vicomte quittait
sa femme pour aller servir en Amérique, sous les ordres de Bouillé. Le
désir de donner aux Américains l'indépendance, et de s'immortaliser aux
côtés de Lafayette et de Rochambeau, s'alliait, chez le trop précoce
mari, au désir de s'éloigner d'une femme coquette, frivole à l'excès et
surtout dépensière. Il laissait Joséphine enceinte. Elle mit au monde,
le 10 avril 1781, la future reine Hortense, la mère de Napoléon III.
A cette époque, Joséphine n'avait donné à son mari aucun sujet de
plainte. Celui-ci, marié trop jeune, s'abandonnait au désir des amours
nouvelles et à l'entraînement des distractions passagères. Son départ
n'attrista que médiocrement l'étourdie. Il lui rendait une liberté dont
elle se montrait friande.