La bataille allait commencer. Il ne pouvait songer à traverser les

lignes, ni à se rendre au camp français, même comme parlementaire, à

l'heure où, avec le soleil allumant la crête des collines, luirait de

Jemmapes à Mons la flamme des canons...

Il fallait attendre le résultat de la journée. La victoire devait sans

nul doute appartenir aux vieilles troupes disciplinées de l'armée

impériale. Les cordonniers, les tailleurs et les merciers qui formaient

les bataillons républicains pouvaient-ils avoir l'espérance de tenir

contre les soldats aguerris du duc de Saxe? La canonnade de Valmy

n'avait été qu'une surprise. La fortune des armes, à Jemmapes, devait

revenir du côté du nombre, du savoir militaire et de l'ordre

tactique: le duc de Saxe-Teschen avait déjà dépêché un courrier à Vienne

annonçant la défaite des sans-culottes.

Mais, dans la déroute inévitable des Français, que deviendraient Blanche

et son enfant?...

L'angoisse de Neipperg croissait, à la prévision des dangers qui

suivraient cette défaite, et la débandade de cette armée improvisée,

incapable d'opérer une retraite, selon les règles de l'art militaire.

Il cherchait vainement le moyen de préserver les deux êtres qui lui

étaient si chers des conséquences terribles de la débâcle prévue, quand

une rumeur au dehors le fit sortir précipitamment du grand salon du

château transformé en quartier général, où les officiers qui

l'accompagnaient rédigeaient sous sa dictée les ordres de combat du

général Clerfayt et remettaient aux estafettes des plis pour les

différents chefs de corps, en vue de l'action qui allait s'engager...

Il s'informa de la cause de ce tumulte.

On lui apprit qu'une femme échevelée, les vêtements déchirés, souillés

de boue, l'air égaré, venait d'être arrêtée par les sentinelles, à

l'entrée du parc. Elle voulait pénétrer dans le château. Elle prétendait

qu'elle était la fille du marquis de Laveline, logé en ce moment chez M.

de Lowendaal.

Neipperg poussa un cri de surprise et d'effroi.

Blanche au château! Blanche ayant passé à travers les troupes occupant

la plaine!... Que signifiait ce retour brusque de la jeune fille, que

Catherine lui avait assuré être en sûreté au camp des Français?... Quel

malheur inattendu présageait cette rencontre inespérée!...

Il ordonna qu'on lui amenât sur-le-champ cette femme...

C'était bien Blanche de Laveline, le costume en lambeaux, ayant couru à

travers les buissons et les fondrières de la campagne marécageuse.

Il se précipita vers elle, il l'étreignit dans un élan passionné...

Au milieu de ses sanglots et de ses sourires, car la joie, comme un

rayon de soleil à travers la pluie, croisait sa douleur, Blanche de

Laveline raconta à son amant sa fuite, qu'il savait déjà, et son arrivée

au camp des républicains, escortée par les soldats du capitaine

Lefebvre.

Selon les indications données par la bonne Catherine, elle s'était

dirigée en hâte vers la cantine du 13e léger...

Là, dans la carriole de la cantinière, elle avait trouvé un enfant

endormi sur un matelas roulé dans des couvertures.

Auprès se trouvait un autre matelas, mais dont les couvertures étaient

rejetées...

Elle s'était penchée vers l'enfant endormi, et déjà sa lèvre

maternelle allait se poser, ravie, sur le front pur de son fils, surpris

dans son sommeil par ce baiser, quand, à la lueur d'une lanterne que

portait un des soldats lui servant de guide, elle distingua les traits

du petit être reposant...

C'était une fillette, qui, s'éveillant, se mit à l'examiner avec des

yeux effarés...

Elle poussa un grand cri:

—Où est mon enfant?... où est mon petit Henriot? s'écria-t-elle, le

cœur déchiré d'angoisse.

La petite fille, regardant à côté d'elle, dit:

—Tiens... Henriot qui n'est plus là!... Est-ce qu'il est allé voir

tirer le canon?... Oh! le vilain, de ne pas m'avoir éveillée!...

Un soldat expliqua alors qu'il avait cru apercevoir un homme,—un

civil,—qui s'enfuyait du côté de Maubeuge, emportant dans ses bras un

enfant endormi...

Blanche s'était évanouie en apprenant cette affreuse nouvelle.

On la transporta au poste de santé. Des premiers soins lui furent

donnés.

Dès qu'elle rouvrit les yeux, elle réclama son enfant... elle se

souvenait de ce qu'elle venait d'apprendre... cet homme aperçu

s'enfuyant vers Maubeuge, un enfant dans les bras... elle voulait se

lever, s'élancer à sa poursuite...

L'aide-major qui la soignait eut pitié de sa douleur.

—Vous ne pourriez, lui dit-il, passer par cette route tout

encombrée de charrois, de caissons, de troupes, de fuyards aussi...

—Je veux retrouver mon enfant! répétait la malheureuse mère avec

obstination, et elle ajoutait, en suppliant l'aide-major de la laisser

partir: Mais pourquoi cet homme a-t-il pris mon fils?... quel crime cet

enlèvement cache-t-il? quel or a payé ce scélérat?... pour le compte de

qui agissait-il?

L'aide-major Marcel ne pouvait répondre à ces questions pressées, qui

s'échappaient confusément de la gorge enfiévrée de la jeune femme.

Un sergent qui était venu rejoindre à l'ambulance l'aide-major et lui

avait parlé à l'oreille, dit tout à coup, comme pris de pitié devant

cette grande souffrance:

—Madame, un renseignement que j'ai surpris peut vous mettre sur la

trace du misérable qui s'est introduit dans le camp, à l'aide de la

trahison sans doute...

—Oh! dites-moi ce que vous savez, sergent! fit Blanche reprenant

espoir.

—Parle, René, dit l'aide-major, dans une audacieuse tentative comme

celle-ci, le moindre indice peut aider à surprendre le coupable...

Et le Joli Sergent, car c'était la jeune fiancée de Marcel le philosophe

qui intervenait, raconta que dans sa compagnie se trouvait un homme qui

avait été, à Verdun, l'ordonnance du malheureux commandant

Beaurepaire.

Cette ordonnance avait reconnu, s'approchant de la carriole de la

cantinière Lefebvre, un homme avec lequel il avait bu à Verdun, la nuit

du bombardement. Il l'avait parfaitement reconnu. Cet homme était le

domestique du baron de Lowendaal. Il se nommait Léonard...

—Léonard?... le valet à tout faire de M. de Lowendaal? s'était écriée

Blanche. Et aussitôt, devinant d'où le coup partait, elle avait accusé

Lowendaal de lui avoir fait enlever son enfant par ce Léonard, afin de

la dominer, de la contraindre au mariage qu'elle avait cru rompre à

jamais par sa fuite. Le petit Henriot devenait un otage aux mains du

baron.

Aussi, malgré les conseils de l'aide-major et de René, Blanche,

subitement ranimée, s'était remise en route.

Elle avait refait le chemin périlleux déjà parcouru; se glissant parmi

les herbes, les taillis, les ronces, enjambant les fossés, franchissant

les ruisseaux, les pieds ensanglantés, la robe en loques; elle était

revenue au château, espérant y retrouver, avec Lowendaal et Léonard, son

enfant volé.

Elle ne savait ce qu'elle ferait, ce qu'elle dirait pour résister aux

menaces de Lowendaal, aux injonctions de son père...

Mais elle se sentait forte, elle ne faillirait pas puisqu'il

s'agissait d'arracher son enfant aux mains du ravisseur.

Sa joie de trouver Neipperg au château se mêlait à l'accablement où la

jetait la nouvelle du départ de son père et de Lowendaal, sans qu'aucune

trace de Léonard et de l'enfant eût été reconnue.

Sans doute, le scélérat avait été rejoindre, à un endroit désigné à

l'avance, le baron, et lui avait remis l'enfant.

Où et comment atteindre Lowendaal, le marquis de Laveline? car personne

ne savait certainement vers quel point s'était dirigé Léonard avec son

précieux fardeau.

Neipperg fit connaître à Blanche que son père et le baron avaient pris

la route de Bruxelles.

—Nous les rattraperons là demain, dit-il, avec une assurance qui calma

un peu Blanche.

—Pourquoi ne pas nous mettre en route cette nuit même? demanda Blanche

impatiente. Demain nous serions à Bruxelles...

—Demain, chère amie, chère femme, dit en souriant Neipperg, il faut que

je me batte... Quand nous aurons mis les Français en déroute, je pourrai

revenir sur mes pas et poursuivre les misérables qui nous ont volé notre

enfant... mon devoir de soldat passe avant mes angoisses de père!...

Blanche poussa un soupir et dit:

—Je vous obéis... j'attendrai donc... Oh! que cette nuit, que cette

journée vont me paraître longues!...

Neipperg réfléchissait profondément.

—Blanche, dit-il tout à coup avec gravité, qu'allez-vous devenir ici,

seule femme au milieu de tant de gens de guerre rassemblés?... Je ne

puis me tenir sans cesse auprès de vous... et ma protection ne saurait

être que discrète, réservée... je suis sans droits pour vous faire

respecter... pour réclamer en votre nom l'aide, les égards, et même

l'appui de nos généraux, de nos princes, de nos soldats aussi...

Blanche, me comprenez-vous?...

Mademoiselle de Laveline rougit, baissa la tête, et ne répondit pas.

Neipperg continua:

—Si nous rejoignons, après la bataille, votre père et M. de Lowendaal,

croyez-vous qu'ils ne se targueront pas de leur autorité!...

—Je résisterai... je me défendrai...

—Ils vous domineront par votre enfant... qu'ils garderont... ainsi ils

s'empareront de mon fils!... quel droit pourrais-je invoquer pour

réclamer cet enfant, pour leur ordonner de vous le remettre?... Blanche,

avez-vous songé à cette difficulté que rien ne saurait surmonter... rien

que votre volonté?

—Que faut-il faire?

—Me donner les droits qui me permettront de parler haut et ferme, en

votre nom et au mien...

—Faites ce que vous jugerez bon, ne savez-vous pas que mon sort est lié

au vôtre?...

—Eh bien, quoique séparés, les hasards de la guerre nous ont

rapprochés, il faut que nous soyons à jamais unis, Blanche, il faut que

vous soyez ma femme!... Y consentez-vous?...

Pour toute réponse, mademoiselle de Laveline s'élança dans les bras de

celui qui allait devenir son époux.

—Tout avait été préparé ici pour la célébration du mariage, dit

Neipperg... le prêtre est à l'autel, le notaire sommeille avec ses

paperasses dans une des salles du château... il n'y a qu'à l'éveiller...

il changera les noms du futur, tandis que l'ecclésiastique donnera sa

bénédiction... Venez, Blanche, venez faire de moi le plus heureux des

époux!...

Une heure après, dans la chapelle où Catherine Lefebvre avait joué un

instant le personnage de l'épousée, Blanche de Laveline devenait

comtesse de Neipperg...

A peine les paroles sacramentelles de l'église avaient-elles uni les

époux, pendant que le tabellion, effaré, remportait précipitamment son

contrat dûment signé, paraphé, scellé, un crépitement de fusillade

éclata dans le vallon au pied de la chapelle...

Les trompettes, les tambours lançaient éperdument aux échos le signal du

combat...

—Messieurs, dit Neipperg en conduisant Blanche vers un groupe

d'officiers, je vous présente la comtesse de Neipperg, ma femme...

Tous s'inclinèrent et souhaitèrent mille chances et prospérité à une

union contractée un si beau matin de bataille, la veille d'une grande

victoire, dans une chapelle transformée en redoute, où les volées

formidables du canon remplaçaient l'alleluia des cloches.

XX

LA VICTOIRE EN CHANTANT...

Ceux qui se trouvaient, ce mémorable matin du 6 novembre 1792, sur la

crête de Jemmapes,—les paysans belges opprimés par l'Empire que la

victoire des sans-culottes allait affranchir,—virent un inoubliable et

majestueux spectacle...

Une aube pâle et grise se levait sur les collines. De légers frissons

couraient sur les sommets, courbant les tiges des arbustes, éparpillant

des feuilles séchées.

Les masses profondes des Autrichiens, des Hongrois, des Prussiens,

garnissaient toutes les cimes. Les pelisses fourrées des hussards, les

hauts bonnets des grenadiers, les shakos demi-coniques de l'infanterie,

les lances, les sabres courbés de la cavalerie, luisaient,

papillotaient, bruissaient, dans la clarté livide de cette matinée

automnale.

Plus bas, des redoutes improvisées, des fortins, des palissades,

abritaient des tirailleurs tyroliens, aux chapeaux de feutre en pointe,

avec une plume de faisan ou de héron passée dans la ganse.

L'artillerie, embusquée à droite et à gauche, espaçait, dans l'embrasure

des gabions et des madriers, ses longs cous de bronze aux bouches prêtes

à cracher la mitraille.

La position des Autrichiens s'étendait formidable: la droite s'adossait

au village de Jemmapes, formant une équerre avec le front et la gauche

appuyée à la chaussée de Valenciennes.

Sur les trois collines boisées, en amphithéâtre, s'étageaient trois

rangs de redoutes garnies de vingt pièces de grosse artillerie, d'autant

d'obusiers et de trois pièces de canon par bataillon, formant un total

de près de cent bouches à feu.

L'avantage de l'emplacement, la supériorité incontestable d'une armée

aguerrie, bien pourvue de munitions, commandée par des chefs

expérimentés comme Clerfayt et Beaulieu, la puissance d'une artillerie

foudroyant d'en haut l'ennemi s'avançant dans une plaine coupée de

marais, et forcé de gravir sous un feu meurtrier des pentes aussi

terriblement défendues, donnaient aux généraux de l'Empire la presque

certitude de la victoire.

De plus, l'armée autrichienne, bien reposée, installée sur un terrain

sec, avait le ventre garni, quand le premier coup de canon, avec

l'aurore, ouvrit la bataille.

Les Français, eux, avaient pataugé toute la nuit dans un terrain humide,

ils n'avaient pas eu le temps de faire la soupe. On leur avait dit

qu'ils mangeraient dans la journée, à Mons, après la victoire.

Ils s'étaient mis en marche, l'estomac vide, mais le cœur plein

d'espérance, se promettant de gagner, avec la bataille, leur déjeuner

avant midi...

Le brouillard lentement se leva sur les fonds fangeux de la plaine

couverte d'hommes, piétinant, se bousculant, avançant dans un désordre

de torrent...

Au signal du canon, en même temps que l'armée s'ébranlait, toutes les

musiques des brigades attaquèrent, dans un ensemble sublime, la

_Marseillaise_... Les sonorités des cuivres répondaient aux détonations

des obusiers...

De cinquante mille poitrines s'échappaient à la fois, rythmées par

l'artillerie et soutenues par les instruments, les paroles martiales de

l'hymne terrifiant de la Révolution...

Et les échos de Jemmapes, de Cuesmes, de Berthaimont renvoyaient aux

Autrichiens les défis superbes de ces appels héroïques: Aux armes,

citoyens!... formez vos bataillons!...

Ce n'était plus une armée qui entrait en ligne, c'était une nation

entière, debout, se ruant, pour défendre son sol et sauver sa liberté...

La vieille tactique était abandonnée. Comme une mer rompant ses digues,

la France écumante poussait sa marée d'hommes à l'assaut de ces

hauteurs, brisant tout, emportant redoutes, fortins, palissades, abatis,

sous ses vagues de plus en plus hautes...

Une inondation dans un ouragan, telle fut la bataille de Jemmapes...

Le canon et la baïonnette furent seuls employés...

De loin, l'artillerie ravageait les défenses autrichiennes, puis, à

l'arme blanche, les volontaires, les gardes, les bourgeois et les

ouvriers d'hier s'élançaient sur les pièces, sabraient les artilleurs,

enfonçaient les carrés d'infanterie, arrêtaient les escadrons, les

cavaliers en un instant culbutés...

Les antiques bandes impériales, les vétérans des guerres dynastiques,

furent décimés, dispersés, anéantis, par ces héros à jeun, dont beaucoup

portaient encore le sarrau campagnard, la veste de l'artisan, et dont

les mains pour la première fois maniaient le fusil.

Le général d'Harville commandait à gauche, avec le vieux général

Ferrand. Chargé d'enlever le village de Jemmapes, celui-ci trouva de la

résistance; Dumouriez lui envoya Thévenot comme renfort, qui,

bientôt, pénétrait victorieux dans la place. Il était midi.

Beurnonville attaquait à droite. Sous ses ordres, Dampierre commandait

les volontaires parisiens. A ces enfants des faubourgs de Paris revint

l'honneur d'emporter les trois redoutes. Ils hésitaient un peu, nos

guerriers improvisés. L'imposante ordonnance de l'armée autrichienne les

surprenait. Les dragons impériaux les chargeaient avec un ensemble

magnifique et terrifiant. Intrépides, face à la mort, croisant le fusil,

ils se laissèrent aborder, puis, faisant feu à bout portant, se jetèrent

la baïonnette en avant et dispersèrent cette cavalerie chamarrée. Les

hussards de Dumouriez achevèrent la déroute, détruisant tout, jusqu'à

Mons.

Au centre, deux brigades s'étaient arrêtées. Un combattant, sans grade,

sans uniforme, le valet de chambre de Dumouriez, Baptiste Renard, prit

sur lui de les rallier, de les entraîner, et assura la victoire sur ce

point. Là commandait le lieutenant-général Egalité, plus connu par la

suite sous le nom de Louis-Philippe.

Ce fut au chant de la _Marseillaise_ et du _Ça ira_ que les derniers

retranchements des Autrichiens furent emportés par les bataillons

parisiens, celui de la section des Lombards entre autres, et par les

braves volontaires. Les troupes de ligne, le 13e léger où Lefebvre se

battit comme un enragé, les chasseurs et hussards de Berchiny et de

Chamborand contribuèrent également à cette victoire décisive, qui

préservait la France de l'invasion, délivrait la Belgique, écrasait les

vieilles bandes d'Allemagne et donnait à la République naissante le

baptême de la gloire.

* * * * *

Après la bataille, on se mit en mesure de souper, chez les vainqueurs.

L'heure du déjeuner et du dîner était passée. On se rattrapa sur le

repas du soir.

On but à la victoire, à la nation, à Dumouriez, à Baptiste Renard, héros

en livrée, à la Convention nationale, aux Belges affranchis, et aussi à

l'humanité!...

Ce dernier toast fut porté au bivouac des volontaires de

Mayenne-et-Loire, par un aide-major, à l'uniforme tout éclaboussé de

sang, car il avait, lui aussi, terriblement manœuvré avec l'arme

blanche, parmi les héros de cette immortelle journée.

Comme on se racontait les diverses péripéties de la bataille, un soldat

dit tout à coup:

—Vous ne savez pas ce que nous avons trouvé dans ce château que l'on

voit là-bas, à mi-côte, et qui était, paraît-il, le quartier général des

Autrichiens?... Major Marcel, ça pourrait vous intéresser...

—Qu'est-ce qu'il y avait donc dans ce château? demanda notre

philosophe, qui avait, ce jour-là du moins, de décisifs arguments,

vivants et morts, à faire valoir contre la barbarie des guerres.

—Eh bien! major, il y avait un enfant...

—Que dites-vous, un enfant?... Expliquez-vous, dit René qui s'était

approché, ce qui ne pouvait guère surprendre, car on était sûr de

rencontrer le Joli Sergent partout où se trouvait l'aide-major Marcel.

René ajouta:

—La citoyenne Lefebvre, la cantinière du 13e, s'informait tantôt d'un

enfant... Dites-nous un peu ce que c'était que ce p'tiot ramassé au

milieu des balles?...

—Je ne l'ai pas ramassé, dit le soldat.

—Vous avez eu le cœur de laisser cet innocent exposé à la

mitraille... Ça n'est pas d'un soldat français!

—Ecoutez donc, sergent, reprit le narrateur... Nous avancions, quelques

camarades et moi, dans ce château tout désert... On se défilait avec

prudence, redoutant quelque embuscade... Ça ne nous disait rien de bon,

ce silence, cette tranquillité...

—C'était sage, dit le major... Continue...

—Voilà que tout à coup, en regardant par un soupirail, dans une cave,

nous apercevons comme une ombre... j'ajuste... je tire... plus

rien!... nous descendons vers la cave... nous entendons vaguement

appeler... crier... nous enfonçons la porte... qu'est-ce que nous

trouvons?... Un petit bonhomme, tout effaré, qu'on avait enfermé là, et

qui nous dit, en nous voyant:—C'est Léonard!... Il s'est sauvé par

là!... Et l'enfant nous montrait un second soupirail donnant sur une

cour extérieure.

—Léonard!... on devait retrouver ce traître-là partout où il y a une

lâcheté à commettre, dit une voix derrière les soldats...

C'était Catherine Lefebvre qui survenait. Elle avait entendu la fin du

récit du soldat.

Elle dit vivement:

—Et qu'avez-vous fait?... Vous avez fusillé Léonard, je pense... et

rassuré l'enfant... Où est-il, mon petit Henriot? Car c'est lui, j'en

suis sûre, que ce scélérat avait volé et qu'il voulait livrer à ce baron

de Lowendaal... Mais parle donc, clampin! cria-t-elle au soldat.

Celui-ci secoua la tête:

—Léonard s'est échappé... quant à l'enfant...

—Tu l'as abandonné, malheureux?

—Il a bien fallu!... En se donnant de l'air, ce coquin que vous nommez

Léonard a mis le feu à un baril de poudre abandonné par les

Autrichiens... Nous avons tous failli sauter avec la baraque!... Alors,

nous avons battu en retraite...

—Mes amis, s'écria Catherine, des gens de cœur il n'en manque

pas ici... qui veut aller chercher sous les décombres du château?...

peut-être ce pauvre petit être sera-t-il encore vivant!... Allons! ne

parlez pas tous à la fois! dit la cantinière irritée du silence.

—C'est qu'on est moulu, fit un des soldats.

—On n'a seulement pas fini la soupe, dit un autre.

—Demain, il faut être d'aplomb pour entrer dans Mons, ajouta un

troisième.

Et celui qui avait raconté l'aventure grommela:

—Il y a peut-être encore des coups de fusil à attraper et des barils de

poudre à voir péter dans ce maudit château!... Un moutard ne vaut pas la

peine qu'on risque sa peau comme ça...

—J'irai donc, moi, dit Catherine, et toute seule encore, puisque

Lefebvre est de service aux grand'gardes et que vous êtes tous trop

lâches pour m'accompagner... J'ai promis à sa mère de lui rendre un jour

cet enfant, je tiendrai ma promesse... Buvez bien, mangez bien, dormez

bien, les enfants!... bonsoir!...

—Citoyenne Lefebvre, je vous suivrai, moi, si vous le voulez, dit le

Joli Sergent. A deux, on a plus de courage!...

—Dites à trois, fit une voix timide, et le long La Violette apparut.

Son sabre n'avait plus de fourreau, son uniforme était haché de

coups de sabre. Il était coiffé d'un casque de capitaine de dragons

impériaux.

—Tu viens avec nous, La Violette?... C'est bien ça, mon garçon!... Il

s'agit, tu sais, de notre petit Henriot, car c'est certainement lui que

ce misérable Léonard a abandonné dans le château.

—Il s'agit de vous, m'ame Lefebvre!... j'veux pas vous laisser seule,

dans les champs de bataille, vous le savez bien... ah! c'est que j'ai eu

une fière peur toute la journée, allez!... il s'en apercevait, le

capitaine de dragons!... oh! oui, quand il m'a fendu mon shako d'un

coup de sabre... J'étais décoiffé, voyez-vous...

—Et tu l'as tué, le capitaine?...

—Oui... pour lui prendre son casque... je ne pouvais pas m'en aller

nu-tête... j'aurais eu l'air de m'être endormi pendant qu'on se

battait... Oh! ça n'a pas été si commode, m'ame Lefebvre!... le

capitaine avait auprès de lui cinq dragons qui ne voulaient pas me

laisser emporter le casque de leur chef... ils y tenaient, paraît-il! Je

l'ai eu tout de même, vous le voyez... mais ça a été dur... les cinq

dragons ont tenu bon jusqu'au dernier... c'est très entêté, ces

Allemands!...

—Brave garçon, tu as fait cela, toi... un aide-cantinier?...

—Oui, m'ame Lefebvre... Mais marchons, allons au château... vous

verrez que, la nuit, je vous l'ai dit, je ne suis pas un poltron...

Au moment où ils se disposaient à se mettre en route, une forme sombre

se dessina, leur barrant le passage...

Catherine eut un mouvement de surprise:

—Comment! c'est vous, major Marcel? dit-elle étonnée.

—Il vient avec nous! dit René aussitôt.

—Ne faut-il pas un médecin, là-bas?... si l'enfant est blessé, fit

l'aide-major.

Et tous les quatre s'enfoncèrent dans la nuit, parmi les morts, les

débris d'affûts, les armes brisées, encombrant les pentes glorieuses de

Jemmapes.

Sous les ruines du château de Lowendaal, Catherine découvrit le petit

Henriot, évanoui, atteint seulement de contusions légères.

Marcel le soigna, le ranima. Ramené au camp, le jeune garçon sauvé du

champ de bataille fut adopté par le 13e léger et devint l'enfant du

régiment.

XXI

L'ÉTOILE

Toulon, comme Lyon, Marseille, Caen, Bordeaux, était devenu une place

forte de la trahison.

Les royalistes, unis aux Girondins, avaient ouvert les portes de la

ville, avec l'arsenal, à la coalition.

Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau · 第 15 / 19 段