souper terminé, les domestiques bavardaient.
Elle se montra sur le seuil et dit, d'un ton bref:
—Qu'on prévienne M. le baron que mademoiselle de Laveline l'attend à la
chapelle!...
Puis elle se retira lentement, s'efforçant de marcher avec majesté, et
prenant garde de ne pas s'embarrasser dans les plis de la cape, un peu
longue pour sa taille.
Comme elle allait pénétrer dans la chapelle, des pas et des voix près
d'elle la surprirent.
Le baron parlait.
—Alors, tu as le mot d'ordre, Léonard?...
—Oui, monsieur le baron, répondait l'homme interrogé, j'ai pu le
surprendre... J'avais attiré ici, à la cuisine, une estafette, sous
prétexte de lui fournir des renseignements... je lui ai offert à boire,
il avait grand'soif et probablement grand sommeil aussi, car il dort à
présent.
—Et ses papiers? demanda vivement Lowendaal.
—Je les ai lus... rien d'important... sauf le mot d'ordre que j'ai
retenu...
—Bien, Léonard... cours vite aux grand'gardes autrichiennes... avertir
l'officier qui commande!...
Et le baron, cessant de parler, rentra dans le château.
—Que veut dire cela? se demanda Catherine... Quel mot d'ordre ont-ils
surpris?... Serait-ce par hasard celui des nôtres?...
Elle hésita sur ce qu'elle devait faire. Ne fallait-il pas s'enfuir,
courir au camp français et donner l'alarme?...
Mais elle avait promis à Blanche, sa bienfaitrice, de tromper ses
persécuteurs, en jouant un instant son personnage à la chapelle...
Elle allait d'abord tenir sa promesse, ensuite elle aurait le temps de
regagner le camp et de prévenir Lefebvre de la trahison.
Elle entra donc résolument dans la chapelle, impatiente à présent de
voir paraître le baron et de s'échapper pour donner l'alarme aux soldats
de son mari.
—Si on les surprenait pendant leur sommeil! pensa-t-elle avec effroi.
Son insouciance reprit le dessus bien vite.
—Bah! se dit-elle, les braves du 13e ne dorment que d'un œil, et
ils ne laisseront pas les kaiserlicks, même avec le mot d'ordre volé,
arriver à portée de fusil, sans leur montrer qu'on fait bonne garde chez
nous, et qu'on s'y méfie des traîtres...
Elle s'assit donc, un peu plus rassurée, sur l'un des deux fauteuils
préparés, devant l'autel, pour les époux.
Un prêtre, agenouillé, priait dévotement dans un angle.
Il parut ne faire aucune attention à elle.
Curieusement, elle examina les tableaux du chemin de croix, les
ornements du tabernacle, la petite lampe astrale où brûlait une mèche
vacillante et les quatre cierges allumés jetant une lueur funèbre.
—Brrr!... est-ce qu'on voulait chanter ici l'office des morts et non
célébrer une messe de mariage? murmura Catherine, impressionnée par la
tristesse de l'édifice religieux.
L'attente lui parut longue.
Tout à coup la porte de la chapelle s'ouvrit avec fracas.
Un bruit de pas, auquel se mêlait un cliquetis de sabres, résonna.
Catherine, pour conserver plus longtemps son personnage, se drapa
complètement dans le manteau de Blanche et s'agenouilla, évitant de se
retourner.
Le prêtre, lentement, s'était relevé après deux génuflexions et s'était
approché de l'autel. Il avait commencé rapidement la lecture, à voix
basse, de son rituel.
Le baron de Lowendaal cependant, se dirigeant vers celle qu'il croyait
sa fiancée, l'aborda le chapeau à la main, la jambe tendue, le sourire
aux lèvres, et lui dit galamment:
—J'espérais, mademoiselle, avoir l'honneur et le très grand plaisir de
vous accompagner moi-même en ce saint lieu, avec monsieur votre père...
bien heureux comme moi de votre bon vouloir. Je comprends vos timidités
et vous les pardonne... Veuillez me permettre de prendre place à vos
côtés!
Catherine ne répondit rien, ne bougea pas.
Le marquis à son tour s'avança et dit à mi-voix:
—C'est très bien, ma fille... et je vous félicite d'être enfin devenue
raisonnable!...
Et il ajouta plus haut:
—Mais, Blanche, débarrassez-vous donc de ce manteau de voyage... ce
n'est pas aimable de se marier ainsi!... et puis il faut faire honneur à
nos invités, vos témoins et ceux de votre mari... des officiers du
général Clerfayt... Montrez-leur au moins votre visage! souriez un peu,
c'est de mise en un pareil jour!... qu'on puisse voir votre sourire!...
Catherine, en entendant nommer des officiers autrichiens, fit un
mouvement brusque.
Son manteau s'écarta et dégagea sa jupe à ganse tricolore.
Vivement le marquis porta la main au manteau, le tira entièrement.
—Ce n'est pas ma fille! cria-t-il abasourdi.
—Qui êtes-vous? dit le baron non moins stupéfait.
Le prêtre, à ce moment tourné vers l'assistance, étendait les bras,
marmottant:
—_Benedicat vos, omnipotens Deus!... Dominus vobiscum!_
Et il attendait qu'on répondît:
—_Et cum spiritu tuo!..._
Mais l'effarement était trop général pour qu'on pût suivre la liturgie.
Les officiers autrichiens s'étaient approchés:
—Une Française!... une cantinière! dit, avec un effroi comique, celui
qui paraissait le chef.
—Eh bien! oui, une Française!... Catherine Lefebvre, cantinière au
13e! Vrai! ça vous estomaque, mes gas!... s'écria madame Sans-Gêne, se
dépêtrant de son long manteau et prête à rire au nez du fiancé déconfit,
à tirer la langue au marquis furieux et à ratisser des doigts devant les
officiers autrichiens inquiets, regardant si des soldats du 13e, dont
Catherine avait fièrement lancé le numéro, comme un appel de trompette,
comme un signal de combat, n'allaient pas surgir du confessionnal et
sortir du tabernacle, sous la protection du Dieu des armées.
XVIII
DETTE DE RECONNAISSANCE
Le premier moment de surprise passé, l'un des officiers mit la main sur
l'épaule de Catherine:
—Vous êtes ma prisonnière, madame! reprit-il gravement.
—Allons donc! fit Catherine... moi, je ne me bats pas!... je suis ici
en visite... en parlementaire...
—Ne raillez pas!... vous vous êtes introduite dans ce château... dont
j'ai pris possession au nom de S. M. l'empereur d'Autriche... vous êtes
Française et en territoire autrichien... je vous garde!...
—Vous arrêtez les femmes à présent?... ça n'est pas galant...
—Vous êtes cantinière...
—Les cantinières ne sont pas des soldats...
—Ce n'est pas comme soldat que vous êtes prisonnière, c'est comme
espionne!... répondit l'officier, et faisant un signe derrière lui, il
commanda:
—Qu'on aille chercher quatre hommes, et qu'on emmène cette femme...
qu'elle soit gardée à vue jusqu'à ce qu'on ait examiné ce qu'il
conviendra de faire d'elle...
Le baron de Lowendaal, qui s'était précipité au dehors et avait couru à
la chambre de Blanche, revenait effaré:
—Messieurs, dit-il d'une voix étranglée, cette femme est la complice
d'une évasion... elle a facilité la fuite de mademoiselle de Laveline,
ma fiancée... Où est mademoiselle de Laveline? reprit-il, furieux,
s'adressant à Catherine.
Celle-ci se mit à rire.
—Si vous voulez revoir mademoiselle de Laveline, dit-elle au baron,
vous devrez quitter ces messieurs autrichiens et vous rendre au camp
français... c'est là qu'elle vous attend!...
—Au camp français!... qu'a-t-elle été y faire?...
Le marquis se pencha à l'oreille du baron:
—Ceci vous rassure... ce n'est pas chez les Français qu'elle aura été
retrouver ce Neipperg, dont vous étiez jaloux...
Il essayait ainsi de calmer le fiancé déconfit.
—C'est possible, répondit le baron, mais, encore une fois, qu'est-ce
qui l'a pu décider à se sauver chez les Français... Est-ce qu'elle
est amoureuse de Dumouriez?
—Elle a été retrouver son enfant, dit tranquillement Catherine.
—Son enfant! s'écrièrent le marquis et le baron, également stupéfaits.
—Eh! oui... le petit Henriot, un joli chérubin... comme vous n'auriez
jamais été capable d'en fabriquer un, baron! cria familièrement la
Sans-Gêne, narguant l'épouseur déçu.
Mais Lowendaal se dépitait à l'écart, trop mystifié, trop accablé aussi
pour relever les paroles narquoises de Catherine.
Léonard cependant, qui assistait à cette scène, tout déconcerté
contournait sa lèvre dans une piteuse grimace.
Tous ses projets s'écroulaient: Blanche partie, l'enfant, dont le baron
apprenait l'existence, cessait d'être un moyen d'intimidation, une
menace, une arme perpétuellement levée sur celle qui devait s'appeler
dans quelques instants la baronne de Lowendaal. Il n'avait plus aucun
espoir de réaliser les combinaisons avantageuses qu'avait fait naître en
lui la possession du secret de mademoiselle de Laveline.
Il réfléchit rapidement au parti qu'il convenait de prendre.
C'était un homme de tête et qu'aucun scrupule n'arrêtait, maître
Léonard, sauf la crainte des galères, dont à propos savait
l'entretenir son patron, dans les circonstances difficiles.
—Moi aussi, je vais au camp français!... murmura-t-il, j'ai le mot
d'ordre... je pourrai passer... et tout n'est peut-être pas perdu pour
moi!... A nous deux, madame la baronne!
Alors, sans bruit, se glissant derrière les soldats autrichiens que l'un
des officiers avait été chercher, il gagna la porte de la chapelle, et
s'élança dans la campagne...
L'officier qui avait arrêté Catherine dit alors d'une voix brève:
—Il faut en finir... monsieur le baron, vous n'avez aucune observation
à faire?... aucune question à poser à notre prisonnière?...
—Non... non, emmenez-la!... gardez-la!... fusillez-la!... s'écria-t-il
exaspéré, ou plutôt, reprit-il avec un désespoir comique, interrogez-la,
obtenez d'elle que je sache ce qu'est devenue mademoiselle de
Laveline... qu'elle dise enfin ce que signifie cet enfant dont elle a
parlé...
L'officier répondit tranquillement:
—Nous allons l'enfermer dans une des salles du château... la prison
porte conseil, demain elle nous répondra...
—Demain, les soldats de la République seront ici et pas un de nous ne
parlera, car vous serez tous morts ou détalés, cria crânement Catherine.
—Emmenez-la, dit froidement l'officier, se tournant vers ses
hommes.
Et il ajouta:
—Déposez vos fusils, et emportez cette femme après l'avoir garrottée si
elle résiste.
Les quatre hommes appuyèrent leurs fusils contre la balustrade qui
fermait le chœur et s'avancèrent d'un pas lourd, prêts à exécuter
l'ordre.
—N'approchez pas! cria Catherine... Le premier qui bouge est mort!...
Et tirant vivement ses deux pistolets de sa ceinture, elle les braqua
sur les soldats qui s'arrêtèrent.
—Avancez donc!... mais avancez donc! rugit l'officier, une femme vous
fait peur à présent!...
Les quatre hommes allaient se décider à exécuter l'ordre, quand, dans le
silence de la nuit, tout proche de la chapelle, éclata un roulement de
tambour...
C'était le pas de charge qu'on battait...
—Les Français!... les Français!... dit avec terreur le baron.
La panique fut soudaine, irrésistible.
Les soldats, oubliant leurs fusils, s'enfuirent en désordre. Sur leurs
traces, les officiers s'élancèrent, cherchant à les rallier pour se
replier sur les positions autrichiennes, persuadés qu'ils étaient d'une
surprise par l'avant-garde de Dumouriez.
Le marquis et le baron avaient couru s'enfermer dans le château...
La chapelle était déserte. Le prêtre, à l'autel, indifférent à tout ce
qui s'était accompli, achevait son office...
Le tambour cependant battait toujours plus fort...
Sur le seuil de la chapelle, Catherine, surprise et joyeuse, vit
déboucher, tapant à tour de bras sur la peau d'âne, le maigre et long La
Violette...
—Toi ici! dit-elle... Que viens-tu faire?... où est le régiment?...
—Au camp, parbleu!... fit La Violette cessant de taper. Je suis arrivé
à temps, hein? m'ame Lefebvre... Dites donc, si nous fermions l'entrée,
nous serions plus chez nous?...
Et, rapidement, il poussa les deux battants de la porte et assujettit
solidement la barre.
Puis, il expliqua à Catherine étonnée qu'il avait conduit Blanche vers
le camp, mais qu'à mi-chemin ils étaient tombés dans une patrouille
française, commandée par Lefebvre.
Il avait confié à deux hommes sûrs mademoiselle de Laveline, qui, à
cette heure, devait se trouver en sûreté, dans les lignes de Dumouriez,
avec son petit Henriot.
Alors il avait pris le parti de revenir vivement au château, craignant
pour la brave cantinière du 13e. Surpris d'entendre du bruit dans la
chapelle, il en avait fait le tour et, se haussant vers un vitrail,
il s'était rendu compte du danger que courait la femme de son capitaine.
L'idée lui était venue d'utiliser son tambour, afin d'effrayer les
kaiserlicks...
—Hein! m'ame Lefebvre, j'sais bien m'en servir de la caisse à
Guillaumet... qu'en pensez-vous? j'ferais un fameux tapin tout de même,
si j'n'étais pas si long!... dit en terminant son récit le brave garçon.
—Et mon mari, où l'as-tu laissé?... demanda Catherine anxieuse.
—A deux cents mètres d'ici! prêt à accourir avec ses hommes, si je
donne le signal...
—Quel signal?...
—Un coup de feu...
—Attendons!... il me semble qu'on vient... entends-tu ces pas, ce
bruit?... on dirait des chevaux?...
Un piétinement d'hommes et un frappement de sabots indiquaient en effet
l'arrivée d'une troupe nombreuse, avec de la cavalerie.
—Faut-il tirer, m'ame Lefebvre? demanda La Violette décrochant son
fusil qu'il portait en bandoulière.
Et il ajouta, montrant les fusils abandonnés par les Autrichiens:
—Nous avons là de quoi donner, quatre fois encore, le signal.
—Ne tire pas! dit-elle vivement.
—Pourquoi ça?... vous croyez donc qu'ils me font peur vos
kaiserlicks... puisqu'il est nuit, je vous l'ai dit, je ne crains
rien...
—Malheureux!... les Autrichiens ont du renfort... tu ferais tomber
Lefebvre et les nôtres dans une embuscade... nous deux, nous nous
échapperons toujours... il vaut mieux parlementer...
—Commandez, m'ame Lefebvre, je vous obtempère!
On cogna rudement à la porte, et une voix cria:
—Ouvrez! ou l'on enfonce la porte...
Catherine dit à La Violette de faire tomber la barre. La porte fut
ouverte, et des cavaliers, des soldats apparurent. Leur masse sombre se
discernait au scintillement des sabres, des casques et des baïonnettes,
dans la nuit.
Catherine et La Violette s'étaient réfugiés jusqu'auprès de l'autel.
Ils aperçurent là un fantôme noir, accroupi.
C'était le prêtre, qui, ayant terminé sa messe, marmottait tout bas des
prières... peut-être celles qu'on dit pour les agonisants...
Les soldats avaient envahi la chapelle. On ne voyait que des fusils et
des sabres.
L'officier qui avait voulu arrêter Catherine reparut, humilié de s'être
sauvé devant une femme, désireux de prendre sa revanche.
Il se tourna vers un personnage, enveloppé dans un manteau galonné,
et qui semblait un officier supérieur.
—Mon colonel, dit-il, nous allons fusiller ce soldat et cette femme...
—La femme aussi? demanda froidement celui qu'on avait désigné comme
colonel.
—Ce sont deux espions... les ordres sont formels...
—Demandez-leur qui ils sont... leurs noms... ce qu'ils voulaient faire
en s'introduisant ici... après nous déciderons! dit le colonel.
Catherine avait entendu:
—Je demande, fit-elle avec fermeté, qu'on nous traite en prisonniers de
guerre...
—La bataille n'est pas commencée, dit l'officier.
—Si... par nous!... j'étais l'avant-garde et voici la première colonne,
dit-elle en montrant La Violette. Vous n'avez pas le droit de nous
fusiller, puisque nous nous rendons... Prenez garde! si vous commettez
cette lâcheté, ça se saura chez les nôtres... n'attendez alors pas de
grâce des voltigeurs du 13e!... Ils ne sont pas loin... ils ne
tarderont pas à être ici... souvenez-vous du moulin de Valmy... Vos
prisonniers paieront pour nous deux!... Mon mari, qui est capitaine,
nous vengera, allez! aussi vrai que je me nomme Catherine Lefebvre...
L'officier au manteau, qu'on avait appelé colonel, fit un mouvement
de surprise.
Il s'avança de quelques pas, cherchant à discerner dans l'ombre celle
qui venait de parler ainsi.
—Seriez-vous parente, madame, dit-il avec politesse, d'un Lefebvre, qui
servait dans les gardes à Paris, et qui a épousé une blanchisseuse...
qu'on nommait madame Sans-Gêne?
—La blanchisseuse, la Sans-Gêne, c'est moi!... Lefebvre, le capitaine
Lefebvre, c'est mon mari!...
Le colonel, en proie à une vive émotion, très visible, fit deux pas vers
Catherine, puis, entr'ouvrant son manteau et la regardant bien en face,
il lui dit:
—Ne me reconnaissez-vous pas, à votre tour?...
Catherine recula d'un pas, disant:
—Votre voix... vos traits, mon colonel, il me semble... oh! c'est comme
dans un brouillard que votre personne m'apparaît.
—Un brouillard fait par la fumée des canons... Avez-vous oublié la
matinée du 10 août?...
—Le dix août?... c'est donc vous, le blessé?... l'officier autrichien?
s'écria Catherine.
—Oui, c'est moi, le comte de Neipperg, que vous avez sauvé... et qui
vous ai gardé une éternelle reconnaissance... Venez, que je vous
embrasse, vous à qui je dois la vie!
Et il s'avançait, les bras ouverts, cherchant à l'attirer vers
lui...
Mais Catherine, reculant, dit vivement:
—Je vous remercie, mon colonel, d'avoir ainsi conservé la mémoire... Ce
que j'ai fait pour vous, le 10 août, m'était inspiré par l'humanité...
vous étiez poursuivi, désarmé, de plus blessé; je vous ai protégé...
sans m'occuper de savoir sous quel drapeau vous aviez reçu une blessure,
pour quelle cause vous preniez la fuite... Aujourd'hui, je vous
retrouve, portant l'uniforme des ennemis de la nation, commandant des
soldats qui envahissent mon pays: je ne veux plus me rappeler ce qui
s'est passé à Paris... mes amis, les soldats de mon régiment, mon
mari... ce brave garçon que vous voyez là, prisonnier, à côté de moi,
tous les patriotes pourraient me reprocher d'avoir préservé la vie d'un
aristocrate, d'un Autrichien, d'un colonel qui fait fusiller des gens
qui se rendent... Monsieur le comte, ne me parlez pas du 10 août!... je
ne veux pas savoir que j'ai sauvé un ennemi tel que vous...
Neipperg se contint. Les paroles énergiques de Catherine Lefebvre
produisirent en lui une émotion extraordinaire.
—Catherine, ma bienfaitrice, dit-il avec un accent sincère, ne me
reprochez pas de servir mon pays comme vous servez le vôtre. Comme votre
vaillant mari défend son drapeau, je me bats pour le mien... la
destinée nous a séparés en nous faisant naître sous un ciel différent,
elle ne semble nous rapprocher qu'aux heures de grand péril... Ne
m'accablez pas de votre hostilité... Si vous voulez oublier le 10 août,
moi, je dois m'en souvenir, et le colonel d'état-major de l'armée
impériale victorieuse...
—Pas encore victorieuse! interrompit sèchement Catherine.
—Elle le sera demain, reprit Neipperg, et il ajouta: Le colonel de
l'Empire qui commande ici, n'a pas oublié, lui, qu'il doit payer la
dette contractée par le combattant des Tuileries, le blessé de la
blanchisserie Saint-Roch... Catherine Lefebvre, vous êtes libre!...
—Merci, répondit simplement la cantinière. Mais, et... La Violette?
dit-elle en montrant l'aide-cantinier, qui redressa sa haute taille avec
fierté, désireux de se montrer sous tous ses avantages à l'officier
ennemi.
—Cet homme est un soldat... il a pénétré ici par ruse... je ne puis lui
éviter le traitement réservé aux espions...
—Alors, vous me fusillerez avec lui! dit simplement Catherine. Il ne
sera pas raconté par la suite, dans nos camps, que Catherine Lefebvre,
la cantinière du 13e, aura laissé passer par les armes un brave garçon
qui n'est venu que pour elle se faire prendre par les Autrichiens.
Allons, colonel, donnez les ordres, et qu'on fasse vite, car je
pourrais m'attendrir... ce n'est pas toujours drôle de penser qu'on va
recevoir douze balles dans la peau, quand on est jeune... et qu'on aime
son mari!... Pauvre Lefebvre, j'vas lui manquer! Enfin, c'est la
guerre!...
—Pardon, excuse, mon colonel, dit La Violette, de sa voix enfantine, si
ça ne vous faisait rien de me fusiller tout seul... car moi je l'ai
mérité, oh! je ne dis pas non! chacun pour soi et malheureux qui est
pris!... moi, je ne dois pas y couper au peloton d'exécution... Mais
m'ame Lefebvre n'a rien fait... parole, mon colonel, c'est moi qui l'ai
traînée ici!...
—Toi... et pourquoi cela?... Que venait-elle chercher avec toi dans
cette demeure?
—Je l'ai forcée à venir... pour porter l'enfant, donc! quand on se
serait entendu... moi, je ne suis pas fameux comme nourrice...
—Quel enfant?... Oh! mon Dieu, s'écria Neipperg se penchant vers
Catherine, vous deviez porter un enfant... Cet enfant?
—C'est le vôtre, monsieur le comte... j'avais promis à mademoiselle de
Laveline de lui remettre son fils, ici, à Jemmapes...
—Et vous avez risqué?... Oh! brave cœur!... Et où est-il, mon
enfant?...
—En sûreté au camp français... auprès de sa mère...
—Mademoiselle de Laveline n'est donc plus ici!... que
m'apprenez-vous?...
—Elle s'est enfuie... au moment où son père allait la contraindre à
épouser le baron de Lowendaal...
—Je serais donc arrivé trop tard pour la délivrer, sans vous?
—Sans La Violette! dit Catherine, c'est lui qui a tout fait.
—Allons, je vois qu'il faut aussi que je mette en liberté La Violette,
dit Neipperg en souriant. Catherine, vous êtes libre... je vous le
répète, emmenez aussi votre camarade... Je vais vous donner deux hommes
qui vous accompagneront jusqu'aux grand'gardes...
Puis, ayant donné les ordres nécessaires, Neipperg dit à Catherine:
—Vous allez revoir Blanche, dites-lui que je l'aime toujours et que je
l'attends... Après la bataille, je la retrouverai sur la route de
Paris...
—Ou sur la route de Bruxelles, monsieur le comte! répliqua Catherine
très crâne.
Neipperg ne répondit rien.
Il porta la main à son chapeau et dit à Catherine:
—Profitez des dernières heures de la nuit pour regagner votre camp...
Croyez bien, ma chère madame Lefebvre, que je ne m'estime pas avoir
assez payé ma dette... je suis toujours votre obligé... Peut-être
les hasards de la guerre me fourniront-ils encore l'occasion de vous
prouver que le comte de Neipperg n'est pas un ingrat!...
—Bah! fit Catherine, nous sommes quittes, monsieur le comte, pour
l'affaire du 10 août... mais je vous redois encore quelque chose pour ce
garçon-là, fit-elle en montrant La Violette... comme vous le dites, nous
sommes gens de revue, et l'on s'acquittera un jour ou l'autre... Allons,
adieu, mon colonel... et toi, grand clampin, par file à droite et au pas
accéléré, en avant, marche! ajouta-t-elle en bourrant amicalement La
Violette.
Tous deux passèrent, fièrement, devant les soldats autrichiens. La
Violette ne perdant pas un pouce de sa haute taille, et Catherine, le
poing à la hanche, le coquet chapeau à cocarde tricolore sur le côté, et
son rire de défi aux lèvres.
Au moment de franchir la porte de la chapelle, elle se retourna et dit
ironiquement:
—A tantôt, messieurs, je reviendrai ici avec Lefebvre et ses
voltigeurs, avant midi!...
XIX
AVANT L'ATTAQUE
Neipperg, tout soucieux, regardait s'éloigner Catherine.
Il se demandait si, comme l'avait annoncé la brave cantinière, il lui
serait donné de retrouver bientôt Blanche et de revoir enfin son petit
Henriot.
Comment, au milieu d'armées en bataille, une jeune femme, avec un
enfant, pourrait-elle se frayer un passage sans danger?
Il était heureux toutefois de savoir que le mariage comploté par
Lowendaal et le marquis n'avait pas été accompli. Blanche demeurait
libre et pouvait encore être à lui.
Il chercha, des yeux, Lowendaal et M. de Laveline, mais ils avaient
disparu.
Un sous-officier, qu'il interrogea, lui apprit que le baron et le
marquis étaient montés dans la berline tout attelée qui les
attendait. Ils avaient pris en hâte la route de Bruxelles.
Neipperg poussa un soupir de soulagement. Son rival ne serait plus là
pour lui disputer celle qui tenait toute son âme. L'espoir lui
appartenait. L'avenir n'était plus un gouffre noir, où il s'abîmait.
Blanche et son enfant lui apparaissaient, émergeant de ce gouffre. Il
les arrachait à la nuit, et, avec eux, se baignait dans un bonheur
radieux...
Une ombre à cette vision rayonnante. Comment rejoindrait-il Blanche? en
quel endroit retrouverait-il son enfant?...