château de tout disposer pour la bénédiction nuptiale...
A minuit, le mariage serait célébré, et immédiatement après, profitant
de la nuit, les époux partiraient pour Bruxelles avec le marquis. On
attendrait là, bien en sûreté, derrière l'armée impériale, le résultat
des hostilités.
Blanche, depuis son arrivée au château, s'était enfermée, ne voulant
recevoir personne.
Le baron avait insisté par deux fois pour avoir ensemble un entretien;
elle avait refusé de le laisser pénétrer dans l'appartement qui lui
était réservé.
Anxieusement elle guettait, auprès d'une fenêtre, la venue de quelqu'un
qui tardait...
Ses yeux parcouraient la campagne déserte, cherchant en vain...
C'était Catherine Lefebvre dont elle attendait l'apparition...
La poitrine serrée, le cœur battant et s'arrêtant avec des sursauts
douloureux, la gorge sèche et les mains agitées d'un tremblement
nerveux, Blanche de Laveline se remémorait les promesses de la vaillante
femme...
Elle avait toute confiance. Elle se disait que si Catherine ne se
trouvait pas au rendez-vous fixé, si elle ne lui amenait pas son enfant,
ainsi qu'il avait été convenu, c'était qu'un obstacle imprévu était
survenu...
Quel pouvait être cet empêchement qui arrêtait Catherine Lefebvre et lui
faisait ainsi manquer à sa promesse? La malheureuse Blanche ne le
devinait pas.
Elle ignorait la présence de Catherine dans l'armée du Nord...
Elle ne se doutait point qu'à quelques mètres d'elle, des éclaireurs du
13e léger fouillaient les bois de Cuesmes, et qu'au retour de leur
reconnaissance, à la cantine où Catherine, ayant auprès d'elle Henriot
et Alice, leur versait la goutte, ils racontaient leurs hardies
explorations jusque sous les murs du château de Lowendaal...
Catherine, elle, n'avait pas eu de peine à apprendre que Blanche de
Laveline se trouvait au château...
Un paysan, dévoué à la cause de la liberté, avait rapporté que, la
veille, un beau monsieur et une belle dame étaient arrivés s'installer
au château...
Dans ces hôtes élégants, Catherine avait reconnu sa protectrice, et
aussitôt son plan fut bien arrêté: elle se rendrait au château, elle
verrait Blanche de Laveline et lui apprendrait que son enfant, le petit
Henriot, se trouvait tout près d'elle, sous la protection des
baïonnettes de Lefebvre...
On combinerait ensuite la façon la moins périlleuse de réunir la mère et
l'enfant, en leur facilitant le passage à travers les lignes.
Sa résolution prise, Catherine, ayant mis dans sa ceinture les deux
pistolets dont elle avait coutume de s'armer les jours de combat, sortit
à la brune du camp et se dirigea vers le château de Lowendaal.
Elle n'avait rien dit à Lefebvre, car il eût probablement désapprouvé
l'expédition, redoutant les périls auxquels s'exposait sa femme courant
les bois et les plaines, la nuit, entre les deux armées prêtes à prendre
contact.
Mais, avant de partir, elle embrassa longuement le petit Henriot, déjà
au lit, dans le chariot où reposait aussi Alice, en murmurant:
—Dors... petit, je vais chercher ta mère!...
Puis elle se mit en route, insoucieuse et brave, se moquant des
Autrichiens qui battaient la campagne, un peu inquiète cependant du
retour, craignant d'être grondée par Lefebvre.
Au moment où elle franchissait un petit bouquet d'arbres, dernier
avant-poste français, elle vit se dresser devant elle une forme longue
et maigre...
La silhouette d'un homme, embusqué derrière l'un des arbres, lui
apparut...
Elle porta la main à sa ceinture, prit un des pistolets, l'arma et
dit, pas très fort, de peur d'être entendue des sentinelles postées dans
le voisinage:
—Qui va là?...
Elle visait en même temps, prête à faire feu...
—Pas de bêtises! m'ame Lefebvre... c'est un ami, dit une voix qu'elle
crut reconnaître.
—Qui ça, un ami?...
—Mais... La Violette, pour vous servir.
—Ah! c'est toi, imbécile... tu m'as fait presque peur! dit Catherine
reconnaissant l'aide-cantinier, garçon dévoué un peu simplet et dont le
bataillon se moquait volontiers.
La Violette ne passait pas pour un brave, et il était l'objet de
quolibets et de brimades chaque jour.
Catherine avait désarmé son pistolet. Elle riait à présent de son émoi.
—Eh bien! avance, dit-elle... que diable! je ne dois pas te faire
peur!... qu'as-tu donc à rôder par ici, en avant des lignes, toi, un
poltron?
La Violette, timidement, fit quelques pas.
—J'vas vous dire, m'ame Lefebvre... je vous ai vue sortir du camp, pour
lors j'ai voulu vous suivre...
—Pour m'espionner?
—Oh! non... mais je me suis dit comme ça qu'il y avait peut-être du
danger là où vous allez...
—Du danger!... oui, oui, il y en a, mais qu'est-ce que cela te
faisait?... Le danger et toi, ça fait deux!
—Il y a longtemps, m'ame Lefebvre, que je veux m'apprivoiser avec le
danger... Je m'suis dit comme ça que c'était peut-être une bonne
occasion ce soir...
—Pourquoi ce soir? dit Catherine, surprise de l'attitude et de
l'insistance de l'aide-cantinier.
—Dame! répondit La Violette un peu embarrassé, cherchant ses mots,
parce que... le soir, on est tranquille, on n'a pas crainte d'être vu...
—Tu ne voulais pas être vu?
—Ah! pour ça, non!... Si j'ai peur, la nuit, on ne le verra pas, tandis
que le jour ça m'intimiderait... Mais quelque chose me dit qu'avec vous,
m'ame Lefebvre, je n'aurai pas peur.
—Tu veux donc venir avec moi? demanda Catherine de plus en plus
surprise.
—Oh! ne me refusez pas! ne me renvoyez pas! supplia le pauvre garçon,
et il ajouta d'un ton très sincère, très ému aussi: Je vous aime tant,
m'ame Lefebvre!... je n'aurais jamais osé vous le dire dans le jour... à
la cantine... devant les camarades... Mais ici... où tout est noir, je
suis hardi... je ne me reconnais plus.
Catherine, tout en écoutant La Violette, avait continué sa route.
Elle allait répondre, d'un ton à demi irrité, à demi ironique, à
cet amoureux ridicule, quand deux coups de feu retentirent dans la nuit.
—Arrête-toi! cria Catherine à La Violette, qui s'était élancé en avant.
Où vas-tu donc?... Prends garde! cria-t-elle plus fort.
La Violette courait toujours. Derrière son dos ballottait un objet
rond... on eût dit une bosse mobile.
Catherine avait vu disparaître l'aide-cantinier dans une houblonnière,
d'où les deux coups de feu étaient partis...
Craignant une embuscade, elle s'arrêta sur la bordure de la
houblonnière...
Elle entendit comme un bruit sec de branches cassées, le tapage d'une
lutte, un piétinement... puis, au loin, dans la plaine, elle aperçut la
silhouette indécise d'un homme s'enfuyant vers les bois qui montaient
jusqu'à Jemmapes.
—Il file du mauvais côté!... il va tomber dans les avant-postes
autrichiens et se faire prendre, pensa-t-elle, supposant que c'était La
Violette qui fuyait ainsi.
Et elle ajouta avec un soupir où il y avait un tantinet de regret:
—C'est dommage! C'était un bon garçon, quoique poltron! On le
remplacera difficilement à la cantine.
Elle se disposait à poursuivre son chemin, en tournant la houblonnière,
et voulait gagner les communs du château dont elle apercevait déjà
les toits, quand reparut parmi les perches à houblon, long et maigre
comme elles, La Violette.
Il tenait son sabre nu à la main et en essuyait la lame dans les
feuilles.
—C'est toi! fit-elle stupéfaite. D'où viens-tu? Qu'as-tu fait?
—J'ai empêché ce kaiserlick de recharger son fusil comme il en avait
l'intention, dit tranquillement La Violette en remettant son sabre au
fourreau.
—Où est-il? demanda Catherine.
—Là... dans les houblons!...
—Il est mort?...
—Je crois que oui... Quant à l'autre, il a eu de la chance d'avoir
affaire à un poltron comme moi... sans cela je l'aurais attrapé à la
course... Car je cours bien, m'ame Lefebvre!... Mais j'avais ça qui me
gênait, ajouta l'aide-cantinier, en montrant l'objet rond qu'il portait
sur le dos...
—Qu'est-ce donc?...
—La caisse de Guillaumet, le tapin... Je la lui ai empruntée...
—Pourquoi faire?...
—Ça peut servir, des fois... Et puis, ça me va mieux que le fusil, le
tambour. Oh! que j'aurais été tapin avec plaisir... mais y a pas
mèche!... j'suis trop grand, m'ame Lefebvre. A présent, dites donc,
si on poussait un peu les cailloux?... L'Autrichien que j'ai désarmé va
donner l'alarme et il pourrait nous tomber pas mal de ces habits blancs
sur le dos... Ce n'est pas pour moi que je dis cela!...
—Tu n'as donc plus peur?...
—La nuit, jamais!... je vous l'ai dit... Marchons, m'ame Lefebvre!
—La Violette, tu es un brave!...
—Ne vous moquez pas de moi, m'ame Lefebvre!... je sais bien que je ne
suis qu'un poltron et je sais aussi que je vous aime si tellement si
fort!...
—La Violette... je te défends de parler comme ça...
—C'est bon!... on s'taira... mais, avançons!... avançons!... à présent
que le terrain est déblayé...
Catherine regarda avec une nouvelle surprise son aide-cantinier. Il se
révélait à elle sous un aspect fort inattendu. La Violette ne bronchait
pas sous le feu! La Violette se précipitait le sabre à la main sur deux
Autrichiens en embuscade! on lui avait changé son aide de cantine!...
Elle eut un instant la pensée de le renvoyer au camp, mais le voyant si
aguerri, si martial, elle craignit de lui faire de la peine. Et puis, à
deux on pouvait mieux se tirer d'affaire.
—La Violette, lui dit-elle avec une voix plus douce, plus amicale,
je dois te prévenir que là où je vais il y a du danger... beaucoup de
danger... Tu persistes à vouloir m'accompagner?
—Je vous suivrai dans le feu, m'ame Lefebvre!...
—Eh bien! commence par m'accompagner dans l'eau, car il faut franchir
le ruisseau pour parvenir à ce château que tu vois... C'est là que je
vais...
—Que nous allons!... Marchez, m'ame Lefebvre! je vous suis!...
—Bien! tais-toi!... et ouvre l'œil!...
Tous deux descendirent dans le lit du petit ruisseau la Wême, et ayant
de l'eau à mi-jambes, le traversèrent...
Bientôt ils se trouvèrent devant la porte des écuries du château.
Avec précaution Catherine suivit les murs, cherchant un endroit par où
pénétrer facilement dans les jardins.
Ayant aperçu une place où la muraille était en partie démolie, elle fit
signe à La Violette de l'aider à grimper.
—Avec bonheur, m'ame Lefebvre, dit le naïf amoureux se courbant, tout
joyeux de sentir frôler ses épaules par la robuste jambe de Catherine,
qui se servait de ses reins comme d'un escabeau.
Quelques instants après, tous deux étaient dans le jardin et se
dirigeaient avec prudence, en se dissimulant derrière les arbres, vers
une salle du rez-de-chaussée où brillait une vive lumière.
XVII
LA MESSE DE MARIAGE
Le baron de Lowendaal et le marquis de Laveline, dans une entrevue
décisive, avaient terminé leurs accords.
Le fermier général avait posé ses conditions: Blanche serait sa femme,
cette nuit-là même, ou bien, partant immédiatement pour l'Alsace, il
ferait mettre sous séquestre les biens de Laveline, sans parler d'autres
mesures dont il se réservait d'user... Il pouvait perdre à tout jamais
le marquis.
Celui-ci avait aussitôt témoigné de son vif désir d'avoir pour gendre le
baron.
Ce n'était pas seulement l'honneur de ce mariage qui préoccupait M. de
Laveline, son propre honneur était en jeu et lui faisait désirer
ardemment que Blanche se montrât raisonnable et consentît à répondre aux
vœux de Lowendaal.
Le baron, comme lorsqu'il avait décidé Léonard à le débarrasser de
Beaurepaire, agissait par contrainte.
Il avait su engager le marquis, toujours pressé d'argent, dans une
opération scandaleuse et pleine de dangers. Ami du prince de Rohan,
Laveline avait trempé dans l'affaire misérable du Collier.
Il avait échappé aux poursuites, mais le baron détenait la preuve de sa
participation aux manœuvres frauduleuses des instigateurs de cette
vaste escroquerie, où le rôle de la reine Marie-Antoinette fut plus
qu'équivoque.
Le marquis, pour échapper au baron, fuyait-il la France? La cour
autrichienne, dont il deviendrait le prisonnier, lui ferait son procès,
vengeant ainsi l'honneur de la reine, archiduchesse de l'empire.
Demeurait-il en son pays? Dénoncé au gouvernement révolutionnaire, son
rôle dans l'aventure du Collier le désignait inévitablement à
l'échafaud.
Il se trouvait donc absolument à la discrétion du baron.
Comme le château même qui l'abritait, un peu forcément, le père de
Blanche était pris entre deux feux.
Il résolut donc de tenter une dernière démarche auprès de sa fille.
Il trouva Blanche plus décidée que jamais à résister aux désirs du
baron.
M. de Laveline, à bout d'arguments, finit par confesser le péril où
il s'était placé. Le baron était maître de ses biens, de son honneur, de
sa vie. Il fallait que Blanche le sauvât ou il n'aurait plus qu'à
mourir. Voudrait-elle, en le poussant à un acte de désespoir, assumer le
remords d'une sorte de parricide?
Blanche, émue, tremblante, en recevant cette confidence, ne put que
balbutier des paroles sans suite.
Elle s'étonnait de l'étrange persistance du baron. N'avait-il donc ni
pitié, ni dignité, celui qui voulait encore être son époux, bien que
sachant qu'elle le détestait, qu'elle en aimait un autre et qu'un enfant
était né de son amour?
Persuadée que le baron avait reçu la lettre remise à Léonard, Blanche
essayait de calmer les alarmes de son père. Elle se disait que pour
avoir gardé le silence vis-à-vis de M. de Laveline, il fallait que M. de
Lowendaal eût été touché par la confession qui lui était parvenue. Il
n'avait pas révélé son secret, c'est donc qu'il ne voulait pas abuser de
son influence redoutable sur M. de Laveline. Epris fortement, il
comptait que Blanche reviendrait sur sa détermination. Il pardonnait la
faute qui lui avait été avouée. Il voulait oublier qu'un autre avait été
aimé avant lui. Peut-être espérait-il se faire aimer à son tour...
Il y avait donc, au fond du cœur de M. de Lowendaal, une
espérance qu'il convenait de détruire. Pour cela, il fallait persister
dans le refus, et sans rien dire à M. de Laveline des motifs qui la
poussaient, Blanche répéta que jamais elle ne serait la femme du baron.
—Eh bien! fit M. de Laveline, emporté par la fureur et taxant de folie
cette résistance, fille rebelle et perverse, je te contraindrai bien à
obéir... tu seras mariée cette nuit, entends-tu, cette nuit, quand je
devrais te traîner moi-même, les pieds attachés, jusqu'à l'autel!...
Puis il était sorti pour retrouver le baron, et lui dire de presser les
préparatifs du mariage.
Blanche, restée seule, se mit à réfléchir. La résolution de Lowendaal ne
tiendrait pas contre l'énergie dont elle s'armait. Elle devait résister
encore, et jusqu'au bout refuser cette union qui lui faisait horreur.
Mais, pour cette lutte, il lui manquait l'allié le plus sûr: son
enfant...
Pourquoi ne l'avait-elle pas auprès d'elle?
La présence de ce témoignage vivant de son amour pour un autre
convaincrait le marquis et forcerait Lowendaal à renoncer à sa
poursuite.
Elle se demandait avec une inquiétude croissante ce qui empêchait
Catherine Lefebvre de tenir sa promesse...
La nuit était venue et elle ne pouvait plus parcourir du regard la
campagne. Elle devait renoncer à l'espoir de découvrir au loin une
femme, en marche vers le château, portant un enfant dans les bras.
Alors elle tomba dans une profonde mélancolie, songeant à ces armées
qui, autour du château, comme un filet, déployaient leurs masses
sombres. Elle se disait qu'au milieu de ces gens de guerre, Catherine
avait dû craindre de se mettre en route; on l'avait peut-être forcée à
retarder son voyage.
—Elle ne viendra pas! pensait-elle douloureusement, et qui sait si je
reverrai jamais mon enfant?...
Alors, épouvantée à l'idée d'être contrainte à ce mariage odieux qu'on
préparait en ce moment même, désespérée de causer la ruine et peut-être
la mort de son père par son refus, la pensée lui vint de s'enfuir...
Elle irait par les chemins, au hasard, droit devant elle...
La nuit était propice; le voisinage des deux armées favorable.
Au milieu de tous ces soldats elle pourrait se glisser, les routes
étaient remplies de pauvres gens effrayés qui fuyaient devant les
troupes. Une femme se sauvant passerait inaperçue, ou du moins
insoupçonnée.
Elle gagnerait une ville quelconque, Bruxelles ou Lille, et de là se
rendrait à Paris, à Versailles, à la recherche de Catherine et de
son petit Henriot...
Des bijoux et un peu d'or lui restaient; elle écrirait à son père, une
fois loin de ce château détesté, et le premier moment de colère passé,
elle recevrait du marquis des ressources.
Son projet arrêté, elle se mit aussitôt en mesure de l'exécuter...
Elle prit un petit sac dans lequel elle jeta pêle-mêle ce qu'elle avait
de plus précieux, puis elle s'enveloppa dans son manteau de voyage et,
par précaution, prit une seconde cape, destinée à servir de couverture
et de matelas dans les auberges incommodes où le hasard des routes lui
ferait chercher un gîte...
Ayant soin de laisser la lumière allumée, bien en vue, elle ouvrit la
porte avec précaution, descendit sur la pointe du pied, sondant les
corridors, prêtant l'oreille, retenant sa respiration, s'arrêtant à
chaque pas pour repartir, oppressée, anxieuse, vaillante quand même.
Elle parvint à une porte donnant sur les jardins potagers...
Sans bruit, elle fit glisser le verrou et se trouva en plein air...
La nuit était fraîche et belle. Pas assez obscure. Il fallait éviter, en
traversant les espaces découverts, de se laisser apercevoir des gens du
château.
Quand elle aurait gagné les bois avoisinant les murs du parc, elle
serait sauvée: s'apercevrait-on de sa fuite, on ne pourrait la rejoindre
dans ces halliers ténébreux...
Comme elle contournait avec précaution les bâtiments du château, et
qu'elle passait devant une salle basse joyeusement éclairée, où les gens
de service achevaient leur repas, il lui sembla voir, embusquées
derrière un arbre, deux formes étranges...
Elle tressaillit, elle s'arrêta...
Lentement les deux formes se détachèrent, vinrent à elle...
La peur la paralysait. Elle n'osait ni fuir, ni avancer, ni crier...
Elle distingua vaguement une longue et maigre silhouette d'homme, puis
une femme portant un jupon court, avec un petit chapeau aux bords
relevés...
Deux secondes après, l'homme et la femme étaient près d'elle:
—Ne dites rien! nous sommes des amis, fit vivement la femme...
—Cette voix!... murmura Blanche, qui êtes-vous?... j'ai peur... je vais
appeler...
—N'appelez pas!... dites-nous où nous pourrions trouver mademoiselle
Blanche de Laveline...
—Mais c'est moi... Ah! mon Dieu! Catherine, c'est vous!... je
distingue votre voix! s'écria Blanche, reconnaissant celle qui devait
lui rendre son enfant.
Catherine, surprise et heureuse de la rencontre, apprit rapidement à
Blanche qu'elle venait en compagnie de La Violette, qu'elle présenta, et
qui se mit respectueusement au port d'armes, faisant le salut militaire,
pour lui parler de son enfant et le lui remettre, si elle pouvait, au
milieu des désordres d'une guerre, s'en charger.
—Où est-il, mon petit Henriot? demanda Blanche tremblante, craignant
d'apprendre une terrible nouvelle.
Elle fut bien vite rassurée.
—Mais ce costume? demanda-t-elle, étonnée de l'accoutrement de la
cantinière.
Catherine lui fit connaître qu'elle servait au régiment et que son petit
Henriot reposait au milieu des voltigeurs du 13e.
Blanche voulait se rendre aussitôt au camp.
Catherine lui conseilla de rester plutôt au château. Le lendemain, au
jour, on saurait à quoi s'en tenir sur les mouvements de l'armée
autrichienne. Peut-être les Français viendraient-ils occuper le château.
Rien ne serait plus simple que de lui amener alors l'enfant. Se hasarder
au milieu de la nuit, à travers la campagne que parcouraient les
éclaireurs, était folie!
—C'est bon pour moi, une cantinière, de courir ainsi entre deux
armées! dit gaiement Catherine.
Et La Violette ajouta:
—Vous ne savez pas ce que c'est d'avoir peur, mam'zelle!... c'est
effrayant, allez! je connais ça, moi!... restez ici, c'est le
meilleur... M'ame Lefebvre, dites-lui donc qu'il peut y avoir encore des
Autrichiens dans la houblonnière!
Catherine confirma l'opinion de La Violette. Blanche devait
raisonnablement passer la nuit au château et le lendemain on aviserait.
Mais mademoiselle de Laveline déclara alors à Catherine qu'elle voulait
fuir le château où, par force, on entendait qu'elle fût, cette nuit
même, éternellement liée au baron de Lowendaal.
Que faire? se demanda la bonne Catherine embarrassée, et elle murmura:
Quel malheur que Lefebvre ne soit pas avec nous!... il nous donnerait un
bon conseil, lui!... Si encore cet imbécile-là avait une idée,
grommela-t-elle en regardant La Violette...
—Voyons! as-tu une idée, toi? demanda-t-elle avec brusquerie à
l'aide-cantinier.
—Si vous voulez, m'ame Lefebvre, répondit-il timidement, je m'en vas
retourner au camp et je ramènerai le petit.
Catherine haussa les épaules.
—Je ne te vois pas bien, La Violette, portant un enfant dans les
bras...
—Si j'allais avec vous? dit vivement Blanche... Oh! oui, Catherine,
permets-moi de t'accompagner...
—Mais le danger?... les balles?... les sentinelles?...
—Je ne crains rien de tout cela... Est-ce qu'une mère a peur de quelque
chose lorsqu'il s'agit d'embrasser son enfant!
Catherine allait se décider à donner satisfaction à Blanche; avec elle
on battrait en retraite vers le camp français, quand un bruit de voix
les contraignit à se taire et à se blottir derrière un bouquet d'arbres
dont l'ombre pouvait les protéger.
Entouré de valets portant des flambeaux, le baron de Lowendaal disait à
l'un de ses domestiques:
—Prévenez mademoiselle de Laveline que l'heure de la cérémonie est
avancée et que je l'attends à la chapelle, en compagnie du marquis, son
père...
Le baron traversa le terre-plein, devant le château, et se rendit à la
chapelle, petit édifice élevé sur la droite, au milieu d'une pelouse.
—Ah! mon Dieu! je suis perdue... on va s'apercevoir de ma disparition!
murmura Blanche.
—Il faudrait gagner du temps... mais comment?... Ah! il y a un moyen,
mais il est bien chanceux, dit Catherine.
—Lequel?... parle, ma bonne Catherine... je suis prête à tout
braver plutôt que de me laisser violenter par cet homme... je n'irai pas
à la chapelle!...
—Si quelqu'un s'y rendait à votre place?... cela permettrait de
dérouter un quart d'heure leurs recherches...
—Un quart d'heure, ce serait le salut! dit Blanche. Je pourrais sortir
du parc, me cacher dans la campagne... Qui sait? atteindre peut-être les
avant-postes français... Oui! l'idée est excellente... Mais qui donc
oserait ainsi prendre ma place?
—Moi! dit Catherine... Allons! il n'y a pas une seconde à perdre...
Donnez-moi votre manteau... Hâtez-vous! Tenez, voilà votre baron qui
sort.
Lowendaal, ayant examiné si tout se trouvait disposé à la chapelle pour
la cérémonie, revenait, satisfait, chercher M. de Laveline et donner en
passant des ordres aux écuries pour le départ. Aussitôt le mariage
célébré, il comptait monter en berline et gagner avec sa jeune épousée
la route de Bruxelles. L'approche de l'armée autrichienne et l'imminence
du combat lui faisaient avancer l'heure qu'il avait fixée pour la
cérémonie et pour le voyage.
Rapidement, Catherine s'était enveloppée du manteau de Blanche.
Celle-ci, se couvrant de la cape dont elle avait eu la précaution
de se munir, après avoir embrassé silencieusement l'énergique
cantinière, s'éloigna suivie de La Violette, tout fier de son rôle
nouveau d'écuyer d'une demoiselle errante...
Catherine les suivit anxieusement jusqu'à ce qu'elle vît leurs formes se
fondre dans la nuit...
Ils avaient alors atteint la limite du parc...
Blanche se trouvait à l'abri des violences du baron de Lowendaal. Elle
allait bientôt embrasser son enfant.
—Pauvre petit Henriot! le reverrai-je seulement?... se dit Catherine
avec émotion; et mon Lefebvre, s'il ne me revoyait plus, lui aussi?...
Bah! ne pensons pas à tout cela, et tâchons de jouer de notre mieux
notre rôle de fiancée! reprit-elle avec sa bonne humeur habituelle.