commandant...
—Son cœur ne bat plus! murmura-t-elle pleine d'angoisse.
Un silence terrible emplissait la chambre...
Elle avait appliqué sa main sur le front du commandant, elle sentit
quelque chose d'épais, de gluant, qui poissait ses doigts...
Effrayée, elle recula...
Elle éprouvait comme un vertige, une faiblesse générale l'enveloppait,
des nausées lui montaient à la gorge, elle allait tomber...
C'était la mort...
Elle rassembla son énergie.
—Ah! la fenêtre!... se dit-elle, étonnée de ne pas avoir pensé plus tôt
à ouvrir.
Elle se précipita vers la croisée, et donna brusquement de l'air...
Il était temps. La suffocation lui venait. Une seconde de plus, elle
s'affaissait étourdie, étouffée par la fumée...
La réverbération de l'incendie sur la maison d'en face éclaira le lit où
Beaurepaire était étendu.
Le commandant semblait dormir, rigide, insensible.
Sa face était livide, l'oreiller était rouge...
Un trou à la tempe, d'où suintait un filet de sang, révélait de quel
sommeil dormait l'héroïque commandant.
—Ah! les misérables, ils l'ont assassiné! cria Catherine en s'élançant
hors de la chambre. Elle poussa un appel désespéré que nul n'entendit
dans la confusion générale et qui se perdit parmi l'horreur de
l'incendie.
Comme elle cherchait à s'orienter à travers l'escalier où pleuvaient des
décombres, des débris de charpente calcinée, des plâtras, des lambeaux
de boiseries à demi brûlées au milieu d'une pluie d'étincelles crevant
de lourds flocons de fumée noire, elle entendit une voix douce qui
chantait sur un mode plaintif:
Do, do,
L'enfant do,
L'enfant dormira tantôt.
Stupéfaite, Catherine chercha à reconnaître d'où provenait ce chant
inattendu. Quelle nourrice aveugle et sourde berçait son enfant avec ce
chant paisible au milieu de cette nuit d'épouvante?
La voix venait de l'étage supérieur. Hardiment, bravant la flamme qui
pouvait d'un moment à l'autre attaquer l'escalier derrière elle et lui
couper la retraite, Catherine escalada les marches à travers la fumée.
Elle poussa vivement la porte d'une chambre d'où partait la voix
dolente, chantonnant toujours, sur un ton égal, le refrain berceur...
Elle aperçut, insensible, l'œil vague, la tête penchée, Herminie de
Beaurepaire, assise au bord du lit et tenant sur ses genoux la petite
Alice, dormant du lourd sommeil de l'enfance.
—Venez vite!... venez vite, madame! s'écria Catherine... C'est le feu!
Mais Herminie continua à chantonner et à bercer la petite Alice.
Aux cris de Catherine, l'enfant s'était éveillée...
—Il n'y a pas de temps à perdre!... vite! descendons! dit Catherine
impérativement.
Et elle prit par la main l'enfant qui tremblait de frayeur.
Herminie, debout, fit une grave révérence et dit:
—Bonjour, madame!... vous ne savez pas? je vais me marier... vous
viendrez à ma noce, n'est-ce pas?... vous verrez comme je serai
belle!...
—La malheureuse est folle!... oh! la pauvre femme! fit avec pitié
Catherine, mais ce n'est pas le moment de s'attendrir... Allons! il faut
me suivre! reprit-elle, donnant exprès à sa voix une intonation rude.
La folle se mit en mouvement, d'une seule pièce, les yeux fixes, les
bras pendants, comme un automate effrayant.
Catherine, entraînant la petite Alice, se hâta de descendre. Elle se
retourna pour voir si Herminie la suivait...
Celle-ci continuait à marcher droite et raide...
En passant devant la chambre où gisait Beaurepaire, Herminie allongea le
bras, poussa un cri aigu et cria:
—C'est là... là... l'homme... le pistolet à la tempe!... Oh! il me tue
aussi!...
Et elle tomba inanimée sur le palier.
Catherine jugea impossible de l'emporter. Il fallait aller au plus
pressé.
Elle dégringola les marches du premier étage, traînant toujours Alice
après elle et, farouche, bondit dans la rue.
Elle était sauvée avec l'enfant.
Des soldats, accourus au signal de l'incendie attribué à un obus des
Prussiens, commençaient à organiser une chaîne.
Elle leur confia l'enfant, et, reconnaissant des hommes de la compagnie
de Lefebvre, elle les supplia de monter dans la maison pour essayer de
soustraire aux flammes Herminie encore vivante et le cadavre du
commandant.
Trois ou quatre hommes de bonne volonté s'élancèrent aussitôt.
Quelques instants après, on ramenait le corps de Beaurepaire, et deux
soldats maintenaient la folle qui criait:
—Laissez-moi partir!... il faut que j'aille m'habiller... vous ne
savez donc pas! je me marie!... voyez tout ce monde... et puis l'on a
allumé les cierges... Oh! que c'est beau, l'église, un jour de
mariage!...
Et, tragique, elle montrait aux assistants glacés de terreur les flammes
qui léchaient les murs déjà noircis...
* * * * *
Madame de Blécourt s'était cassé la jambe, en sautant de son balcon dans
la rue. Elle mourut peu de jours après.
Herminie, dont la raison n'était pas revenue, fut emmenée chez un parent
qui s'offrit à la garder, à la soigner.
Le corps de Beaurepaire fut transporté à l'hôtel de ville.
Là, le président et le procureur-syndic déclarèrent que le commandant
s'était suicidé pour ne pas signer la capitulation de Verdun.
Cette intention avait été, disait-on, manifestée à haute voix par
Beaurepaire, la veille, lorsqu'on délibérait sur les conditions de la
reddition de la ville.
Plusieurs témoins en déposèrent, et la nouvelle de la mort héroïque du
commandant, ne voulant pas assister vivant à la reddition de la ville
qu'il avait charge de défendre, propagée par les traîtres qui
l'avaient fait assassiner, fut acceptée par les patriotes.
De grands honneurs funèbres furent par la suite décernés à la mémoire de
l'héroïque Beaurepaire. La Convention accueillit l'explication d'un
suicide exemplaire et glorieux.
Les lâches qui avaient poussé à l'assassinat de Beaurepaire, accompli
par Léonard, ouvrirent le lendemain la porte de leur ville aux armées
autrichiennes et prussiennes, en vertu du traité de capitulation que
Lowendaal avait porté au quartier général du duc de Brunswick.
Le roi de Prusse fit une entrée triomphale dans Verdun.
Tous les riches bourgeois l'acclamèrent. Le président Ternaux lui offrit
un banquet à l'hôtel de ville, et le procureur-syndic Gossin, au
dessert, le compara à Alexandre le Grand prenant possession de Babylone.
Des jeunes filles royalistes, qui furent plus tard exécutées, et que la
poésie a glorifiées comme des martyres, insultèrent au dévouement des
défenseurs de Verdun, en apportant, vêtues de blanc, avec la bannière de
leur confrérie en tête, des couronnes au roi de Prusse, vainqueur sans
combat, maître de la ville par la trahison.
Verdun, comme Longwy, méritait d'être désormais appelée la ville des
lâches.
La frontière était dégarnie, la route de Paris ouverte, et les
armées d'Autriche et de Prusse n'avaient plus qu'à marcher sur la
capitale afin de lui infliger le châtiment exemplaire promis par
Brunswick.
Aucune forteresse, aucune armée, aucune résistance ne pouvait, pensaient
les royalistes dans l'ivresse de l'espérance, arrêter la course
victorieuse des alliés. On n'avait pas prévu le Moulin de Valmy.
* * * * *
La garnison de Verdun avait été admise aux honneurs de la guerre. Elle
défila avec armes et bagages.
Lefebvre, promu capitaine, fut dirigé avec le 13e d'infanterie légère
sur l'armée du Nord.
Catherine Lefebvre avait emmené avec elle la petite Alice, que la folie
de sa mère faisait orpheline.
Elle la coucha dans la carriole, à côté du petit Henriot, enchanté de
retrouver sa jeune camarade de Verdun, puis elle dit à Lefebvre avec un
bon sourire, en lui montrant ces deux têtes blondes endormies:
—Dis donc, mon homme, ça nous fait déjà deux enfants que la patrie nous
envoie, est-ce que ça ne te donne pas un peu de honte?
Le capitaine Lefebvre, en embrassant sa femme, promit de rattraper le
temps perdu.
Et l'on se mit en route, la colère aux yeux et l'espoir de la
revanche au cœur, en jurant de reprendre bientôt la ville livrée et
de reconduire, la baïonnette aux reins, les Prussiens et les
Autrichiens, qui n'auraient pas toujours en face d'eux les traîtres de
Verdun.
XV
AU BORD DU NÉANT
Pendant que ces événements s'accomplissaient dans l'Est et que Dumouriez
et Kellermann arrêtaient l'invasion à Valmy et sauvaient la France et la
République en forçant les Autrichiens et les Prussiens à se rejeter sur
la Belgique, que faisait Bonaparte?
Il se trouvait fort en peine au milieu de toute sa famille, réfugiée à
Marseille et dénuée de toutes ressources.
Après plusieurs pérégrinations de logements en logements, en des
quartiers pauvres, expulsée sans pitié par d'intraitables logeurs,
madame Letizia Bonaparte, âme virile, cœur énergique, trouva un local
assez convenable dans la rue du faubourg de Rome. Le propriétaire était
un riche marchand de savons, nommé Clary, qui montra tout de suite
une grande sympathie pour les exilés.
L'existence de la famille Bonaparte était laborieuse et digne.
Levée dès l'aube, madame Bonaparte se mettait aux soins du ménage,
balayait, lavait, préparait le modeste repas, puis distribuait à ses
filles la besogne. L'une allait aux provisions, l'autre raccommodait le
linge et les habits de la maisonnée, la plus jeune seule avait la
permission de jouer.
Dans le jour, la mère et les deux filles aînées faisaient des travaux
d'aiguille dont l'humble produit les aidait à vivre.
Joseph venait d'obtenir un emploi de commissaire des guerres dans
l'administration des subsistances militaires, mais ses émoluments lui
suffisaient à peine.
A titre de réfugiés corses, victimes de leur dévouement à la France, la
famille Bonaparte recevait de la municipalité des rations de pain de
munition.
Bonaparte, encore une fois privé de solde, était dans l'impossibilité de
contribuer à l'alimentation des siens.
Face à face avec l'horrible spectre de la misère, il perdit courage, et
le suicide hanta son cerveau surexcité.
Un jour, n'ayant dans la poche qu'un sou qu'il jeta à un pauvre, il se
dirigea vers un rocher dominant la mer.
Il s'abîma alors dans une méditation profonde.
L'eau verte miroitante l'attirait... Inutile à son pays, désarmé,
sentant son génie réduit à l'impuissance, n'ayant plus confiance en soi,
ne voyant plus au firmament assombri cette étoile qui l'avait guidé,
accablé par le sentiment de son isolement, ne pouvant supporter l'idée
d'être à charge à sa mère au lieu de la soutenir, il considéra d'un
œil fixe et farouche la mer battant doucement la pointe d'un roc à
fleur d'eau.
Là, en se précipitant de la hauteur, il se fracasserait sûrement le
crâne...
Délivré de la vie, il débarrasserait les siens d'une bouche inutile et
leur laisserait tout entière la ration de pain allouée par la charité
publique.
Il demeura ainsi, en proie aux plus sinistres résolutions, se tâtant, se
reprochant d'hésiter à mourir, se persuadant qu'il n'avait rien à
espérer sur la terre, et ses yeux, fixes et froids, semblaient attirés
par l'abîme sombre et tournoyant au-dessous de lui.
Il resta ainsi une longue heure, au bord du néant.
La vue d'une barque cinglant au loin, et qui semblait se diriger vers la
côte, l'arracha à sa torpeur désespérée...
—Il faut en finir! se dit-il brusquement.
Déjà il calculait la distance et l'élan nécessaire pour s'élancer du
roc dans la mer, quand son nom prononcé le fit se retourner.
Un homme vêtu en pêcheur accourait vers lui, les bras ouverts.
Surpris et irrité d'être troublé dans sa détermination, il allait
descendre vivement du rocher et chercher un endroit plus écarté où il
pût mettre à fin sa sinistre résolution, quand le pêcheur lui cria:
—C'est bien toi, Napoléon?... Que diable fais-tu ici? tu ne me remets
donc pas?... Desmazis, ton ancien camarade d'artillerie au régiment de
la Fère?... as-tu donc oublié nos bonnes soirées de Valence?
Bonaparte reconnut alors son ancien compagnon, et tous deux
s'embrassèrent.
Desmazis expliqua qu'il avait émigré, aux premiers grondements de la
Révolution. Il vivait tranquille en Italie, auprès de Savone, sur la
côte. Ayant appris que sa vieille mère, retirée à Marseille, se trouvait
gravement malade, il avait équipé à ses frais, car il était fort riche,
une balancelle, et était parvenu, sous un costume de pêcheur, jusqu'au
port où il avait abordé sans éveiller l'attention.
Rassuré sur la santé de sa mère qu'il avait pu serrer dans ses bras, et
que son arrivée avait contribué à rétablir, il allait se remettre en
mer. Par prudence, il avait donné l'ordre à son matelot de venir le
prendre en dehors du port.
Il attendait sa barque.
—Mais, toi, que faisais-tu en cet endroit solitaire? demanda-t-il avec
intérêt.
Bonaparte balbutia quelque vague explication.
Puis il cessa de parler, et, retombant dans une morne méditation, il se
mit à regarder de nouveau avec fixité l'eau verte ourlant d'argent la
pointe noire du roc.
—Ah çà! qu'as-tu? dit avec émotion le bon Desmazis. Tu ne m'écoutes
pas... ça ne te réjouit donc pas de me revoir?... Quel chagrin te fait
souffrir?... est-ce qu'un malheur te menace?... réponds-moi!... vraiment
tu m'as tout l'air d'un fou qui va se tuer!...
Bonaparte, gagné par l'accent de sympathie de son camarade, lui révéla
sa situation et confessa son désir d'en finir avec l'existence.
—Quoi! ce n'est que cela? dit Desmazis. Oh! j'arrive bien alors! Tiens,
ajouta-t-il en détachant sa ceinture, voici dix mille francs en or. Je
n'en ai pas besoin pour le moment. Tu me les rendras quand tu le
pourras. Prends donc et va sauver les tiens.
Et il tendit à Bonaparte abasourdi les dix mille francs, une fortune
pour le pauvre officier sans solde.
Puis, comme pour se dérober à la reconnaissance, et aussi pour ne
pas permettre, avec la réflexion, à un refus de se produire, Desmazis
quitta brusquement son ami, en lui disant:
—Au revoir!... ma balancelle accoste... mes matelots m'attendent...
bonne chance, Napoléon!...
Et, dégringolant rapidement le sentier par lequel il avait grimpé pour
surprendre si à propos son camarade désespéré, le généreux Desmazis
gagna sa barque, fit déployer la voile et prit rapidement le large.
Bonaparte, cependant, tout ahuri, avait laissé partir son sauveur, sans
un mot; comme fasciné, il considérait cet or qui semblait tombé du ciel.
Puis, tout à coup, prenant sa course, il s'élança vers la ville, entra
comme une trombe dans la pauvre chambre où madame Bonaparte cousait avec
ses filles...
Il répandit, ainsi qu'un semeur le grain, les pièces d'or sur la table,
en s'écriant:
—Mère, nous sommes riches!... Mes sœurs, vous pourrez manger tous
les jours et vous acheter chacune une robe neuve... Ah! c'est un coup du
sort!...
Et il faisait ruisseler les pièces joyeusement autour de lui...
Et ses oreilles s'emplissaient du tintement du métal sur le carreau...
Plus tard, Napoléon fit rechercher par la police son bienfaiteur.
Desmazis, caché dans un village de la Provence, s'occupait
d'horticulture. Il cultivait des violettes et semblait ne plus se
souvenir du camarade qu'il avait si à propos obligé.
Napoléon eut toutes les peines du monde à lui faire accepter trois cent
mille francs à titre de remboursement; il lui donna en même temps la
place d'administrateur des jardins de la couronne.
Les dix mille francs prêtés par l'ancien camarade de régiment, non
seulement sauvèrent de la misère Bonaparte et de la famine les siens,
mais ils permirent aussi à Joseph de faire un riche mariage, en parant
aux premières nécessités de la vie quotidienne.
M. Clary, le propriétaire de la maison, avait deux charmantes filles:
Julie et Désirée.
Joseph fit la cour à Julie et bientôt elle devint sa femme.
Bonaparte, toujours préoccupé de projets matrimoniaux, enviait le
bonheur de Joseph.
Il jeta les yeux sur Désirée et se déclara à plusieurs reprises, comme
prétendant sérieux.
Mais il fut éconduit poliment, doucement, éconduit quand même.
Le futur vainqueur préludait à ses triomphes de toute sorte par deux
échecs féminins successifs.
Désirée, pas plus que madame Permon, ne semblait tentée par sa mine
chétive et son avenir problématique.
Il se montra longtemps dépité du refus de Désirée Clary.
La ténacité avec laquelle il l'avait poursuivie ne fit qu'accroître son
irritation. Le désir de prendre une éclatante revanche conjugale de
cette petite sotte qui avait dédaigné celui qui, par la suite, était
appelé à choisir parmi tout un gracieux étalage de princesses et
d'archiduchesses, contribua pour beaucoup à le jeter bientôt dans les
bras de la veuve Beauharnais, celle qui devait être un jour
l'impératrice Joséphine.
Quant à Désirée Clary, sa destinée, pour être moins éblouissante, fut
brillante cependant. Elle épousa, en effet, Bernadotte, et nous la
retrouverons reine de Suède.
Telle était donc la situation de Bonaparte au moment où Lefebvre et sa
femme, dans les bataillons de l'armée du Nord, marchaient vers le
village immortel de Jemmapes.
XVI
JEMMAPES
Robespierre avait dit: La guerre est absurde.
Et il avait ajouté: Il faut la faire quand même!
C'était le _Credo_ républicain.
La guerre était absurde parce qu'on n'avait ni soldats, ni généraux, ni
armes, ni munitions, ni vivres, ni argent,—rien de ce qui permet à un
peuple d'entrer en campagne pour attaquer, ou de se resserrer sur son
territoire pour barrer la route à l'invasion.
Les généraux étaient tous des royalistes et des traîtres: Dumouriez,
Dillon, Custine, Valence.
Le jeune duc de Chartres, qui devait plus tard s'appeler Louis-Philippe,
était favorisé par le général en chef. Dumouriez, dans un but secret,
devançant de beaucoup trop d'années l'avenir, avait réservé au prince
royal un rôle très brillant: le jeune duc devait occuper la Meuse
et arrêter les Autrichiens en marche sur Valenciennes et Lille. On lui
ménageait ainsi des lauriers susceptibles de se transformer en fleurs de
couronne.
Bien que le duc de Chartres se soit conduit très bravement dans
l'immortelle journée de Jemmapes, ce fut un simple domestique, nommé
Baptiste Renard, au service de Dumouriez, qui rallia la brigade du jeune
prince, ébranlée et prête à reculer, décidant ainsi de la victoire au
centre.
L'armée,—il n'y avait pas d'armée, mais une cohue de combattants
équipés à la diable, dont beaucoup étaient encore vêtus de la blouse et
du sarreau rustiques, beaucoup sans fusils, armés de piques, forgées à
la hâte,—n'avait ni cohésion, ni discipline, ni instruction. C'était le
peuple debout, ayant, dans un instant d'enthousiasme, empoigné les armes
qui se trouvaient sous sa main, courant pêle-mêle à la délivrance du sol
natal.
Ils allaient en chantant, ces volontaires sublimes. La _Marseillaise_,
la _Carmagnole_, le _Ça ira_ rythmaient leur marche tumultueuse.
Mais ces bandes héroïques avaient la foi, l'entraînement, l'élan...
Elles eurent bien vite raison, à Valmy, des vieilles troupes
mercenaires.
A Jemmapes, l'infanterie improvisée des volontaires de la République,
commandée, il est vrai, par de vieux sous-officiers comme Hoche et
Lefebvre, remplaçant les officiers nobles passés à l'ennemi, allait
devenir, pour vingt ans, la reine des batailles.
Le 5 novembre 1792, au coucher du soleil, rouge vif, traînant comme une
bannière de sang à l'horizon, l'armée de la République déboucha devant
les formidables positions de Jemmapes.
Les hauteurs qui avoisinent la ville de Mons supportent trois villages,
aujourd'hui centres actifs d'exploitation houillère: Cuesmes,
Berthaimont, Jemmapes.
Les Autrichiens s'étaient retranchés sur ces positions. Des redoutes,
des abatis de bois, des palissades, quatorze petits fortins, une
artillerie nombreuse, des chasseurs tyroliens embusqués dans les bois,
la cavalerie massée dans les vallons entre les trois villages, prête à
déboucher et à sabrer les Français montant imprudemment à l'assaut des
collines, telle était l'inexpugnable forteresse naturelle que les
conscrits de la liberté avaient à enlever.
Le duc de Saxe-Teschen, prince d'Empire, lieutenant de l'empereur
d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, commandait en chef, ayant sous ses
ordre Clerfayt, général habile, mais dont les sages conseils ne purent
prévaloir. Clerfayt se défiait de l'impétuosité gauloise et, au lieu
d'attendre l'assaut, il proposait de déboucher, par trois colonnes,
la nuit, sur les Français surpris, et de les disperser avant qu'ils
aient pu adopter un ordre de bataille. L'avantage devait rester dans
cette surprise à des troupes aguerries et disciplinées.
Le duc de Saxe-Teschen, heureusement, considéra comme peu glorieuse une
attaque de nuit: il rêvait l'apothéose d'une retentissante bataille,
livrée au grand soleil.
Dumouriez profita de l'inaction de l'ennemi pour disposer son armée en
demi-cercle: le général d'Harville commandait l'extrême droite;
Beurnonville, la droite marchant sur Cuesmes; le duc de Chartres,
occupant le centre, devait attaquer Jemmapes de front, le général
Ferrand manœuvrait sur le flanc du village à gauche. L'ordre était de
s'avancer en colonnes, par bataillons. La cavalerie soutenait les
flancs. L'artillerie avait été bien disposée pour enfiler les vallons
séparant les trois collines. Les hussards et les dragons étaient massés
entre Cuesmes et Jemmapes pour barrer la route à la cavalerie
autrichienne.
Ces dispositions prises de part et d'autre, on alluma les feux et on
passa la nuit à s'observer.
Tandis que la bataille se préparait, voici ce qui se décidait dans le
château de Lowendaal, campé à mi-côte du village de Jemmapes, entre les
deux armées.
Un ruisseau et un bouquet de bois le protégeaient du côté des
Français, la montagne s'élevant derrière les tourelles l'abritait du feu
des Autrichiens.
Terrain neutre entre les deux camps, le château avait été désigné comme
poste avancé par les deux états-majors.
Des escouades françaises, envoyées en reconnaissance, avaient rencontré
sous ses murailles, venant en sens inverse, des patrouilles
autrichiennes. On s'était salué de quelques coups de fusil, puis chaque
petite troupe s'était repliée, pour faire le rapport sur la situation.
Les Autrichiens soutenaient que le château était au pouvoir des
Français, et les Français déclaraient que les Autrichiens y avaient déjà
pris position.
Le résultat fut que la demeure du baron de Lowendaal resta seulement
occupée par ses hôtes naturels.
Le baron de Lowendaal, arrivé de l'avant-veille, y avait reçu, comme il
avait été convenu, son ami le marquis de Laveline, accompagné de
Blanche.
Les troupes n'ayant pas encore opéré leur mouvement de concentration, le
baron, plus épris que jamais de Blanche, rassuré par Léonard sur les
suites de son aventure d'amour avec Herminie de Beaurepaire, n'avait pas
hésité à hâter les préparatifs de son mariage.
Beaurepaire mort, Herminie, corps sans raison et sans existence
sociale, ne pouvait plus être un obstacle. De ses reproches, de ses
plaintes, de ses menaces, Lowendaal se trouvait affranchi. La preuve
vivante de ses importunes amours, la petite Alice, avait disparu; le
baron se trouvait donc absolument libre...
Il touchait au but de ses désirs. Encore quelques heures et il
posséderait Blanche.
Malgré les observations du marquis de Laveline, estimant que le moment
et le lieu apparaissaient fort mal choisis pour célébrer un mariage,
l'ennemi—pour le marquis et son futur gendre, l'ennemi, c'étaient les
soldats français—pouvant survenir d'un jour à l'autre, le baron avait
répondu en exigeant du marquis qu'il tînt sa promesse.
Il lui rappela même assez brutalement que les opérations militaires
n'empêchaient nullement le règlement des dettes et que les biens du
marquis étant situés en Alsace, c'est-à-dire sous le canon des armées
impériales, il lui serait difficile de se soustraire à ses engagements.
Il ajouta même une phrase comminatoire dont M. de Laveline parut
comprendre très nettement la portée, car il cessa ses objections et
répondit:
—Allons, il n'y a plus qu'à décider ma fille... je ne peux pourtant pas
la traîner de force à l'autel!
Le baron avait grommelé:
—Cela vous regarde!... Arrangez-vous pour mettre à la raison cette
jeune rebelle!