S'approchant davantage, elle posa son oreille sur la poitrine du

commandant...

—Son cœur ne bat plus! murmura-t-elle pleine d'angoisse.

Un silence terrible emplissait la chambre...

Elle avait appliqué sa main sur le front du commandant, elle sentit

quelque chose d'épais, de gluant, qui poissait ses doigts...

Effrayée, elle recula...

Elle éprouvait comme un vertige, une faiblesse générale l'enveloppait,

des nausées lui montaient à la gorge, elle allait tomber...

C'était la mort...

Elle rassembla son énergie.

—Ah! la fenêtre!... se dit-elle, étonnée de ne pas avoir pensé plus tôt

à ouvrir.

Elle se précipita vers la croisée, et donna brusquement de l'air...

Il était temps. La suffocation lui venait. Une seconde de plus, elle

s'affaissait étourdie, étouffée par la fumée...

La réverbération de l'incendie sur la maison d'en face éclaira le lit où

Beaurepaire était étendu.

Le commandant semblait dormir, rigide, insensible.

Sa face était livide, l'oreiller était rouge...

Un trou à la tempe, d'où suintait un filet de sang, révélait de quel

sommeil dormait l'héroïque commandant.

—Ah! les misérables, ils l'ont assassiné! cria Catherine en s'élançant

hors de la chambre. Elle poussa un appel désespéré que nul n'entendit

dans la confusion générale et qui se perdit parmi l'horreur de

l'incendie.

Comme elle cherchait à s'orienter à travers l'escalier où pleuvaient des

décombres, des débris de charpente calcinée, des plâtras, des lambeaux

de boiseries à demi brûlées au milieu d'une pluie d'étincelles crevant

de lourds flocons de fumée noire, elle entendit une voix douce qui

chantait sur un mode plaintif:

Do, do,

L'enfant do,

L'enfant dormira tantôt.

Stupéfaite, Catherine chercha à reconnaître d'où provenait ce chant

inattendu. Quelle nourrice aveugle et sourde berçait son enfant avec ce

chant paisible au milieu de cette nuit d'épouvante?

La voix venait de l'étage supérieur. Hardiment, bravant la flamme qui

pouvait d'un moment à l'autre attaquer l'escalier derrière elle et lui

couper la retraite, Catherine escalada les marches à travers la fumée.

Elle poussa vivement la porte d'une chambre d'où partait la voix

dolente, chantonnant toujours, sur un ton égal, le refrain berceur...

Elle aperçut, insensible, l'œil vague, la tête penchée, Herminie de

Beaurepaire, assise au bord du lit et tenant sur ses genoux la petite

Alice, dormant du lourd sommeil de l'enfance.

—Venez vite!... venez vite, madame! s'écria Catherine... C'est le feu!

Mais Herminie continua à chantonner et à bercer la petite Alice.

Aux cris de Catherine, l'enfant s'était éveillée...

—Il n'y a pas de temps à perdre!... vite! descendons! dit Catherine

impérativement.

Et elle prit par la main l'enfant qui tremblait de frayeur.

Herminie, debout, fit une grave révérence et dit:

—Bonjour, madame!... vous ne savez pas? je vais me marier... vous

viendrez à ma noce, n'est-ce pas?... vous verrez comme je serai

belle!...

—La malheureuse est folle!... oh! la pauvre femme! fit avec pitié

Catherine, mais ce n'est pas le moment de s'attendrir... Allons! il faut

me suivre! reprit-elle, donnant exprès à sa voix une intonation rude.

La folle se mit en mouvement, d'une seule pièce, les yeux fixes, les

bras pendants, comme un automate effrayant.

Catherine, entraînant la petite Alice, se hâta de descendre. Elle se

retourna pour voir si Herminie la suivait...

Celle-ci continuait à marcher droite et raide...

En passant devant la chambre où gisait Beaurepaire, Herminie allongea le

bras, poussa un cri aigu et cria:

—C'est là... là... l'homme... le pistolet à la tempe!... Oh! il me tue

aussi!...

Et elle tomba inanimée sur le palier.

Catherine jugea impossible de l'emporter. Il fallait aller au plus

pressé.

Elle dégringola les marches du premier étage, traînant toujours Alice

après elle et, farouche, bondit dans la rue.

Elle était sauvée avec l'enfant.

Des soldats, accourus au signal de l'incendie attribué à un obus des

Prussiens, commençaient à organiser une chaîne.

Elle leur confia l'enfant, et, reconnaissant des hommes de la compagnie

de Lefebvre, elle les supplia de monter dans la maison pour essayer de

soustraire aux flammes Herminie encore vivante et le cadavre du

commandant.

Trois ou quatre hommes de bonne volonté s'élancèrent aussitôt.

Quelques instants après, on ramenait le corps de Beaurepaire, et deux

soldats maintenaient la folle qui criait:

—Laissez-moi partir!... il faut que j'aille m'habiller... vous ne

savez donc pas! je me marie!... voyez tout ce monde... et puis l'on a

allumé les cierges... Oh! que c'est beau, l'église, un jour de

mariage!...

Et, tragique, elle montrait aux assistants glacés de terreur les flammes

qui léchaient les murs déjà noircis...

* * * * *

Madame de Blécourt s'était cassé la jambe, en sautant de son balcon dans

la rue. Elle mourut peu de jours après.

Herminie, dont la raison n'était pas revenue, fut emmenée chez un parent

qui s'offrit à la garder, à la soigner.

Le corps de Beaurepaire fut transporté à l'hôtel de ville.

Là, le président et le procureur-syndic déclarèrent que le commandant

s'était suicidé pour ne pas signer la capitulation de Verdun.

Cette intention avait été, disait-on, manifestée à haute voix par

Beaurepaire, la veille, lorsqu'on délibérait sur les conditions de la

reddition de la ville.

Plusieurs témoins en déposèrent, et la nouvelle de la mort héroïque du

commandant, ne voulant pas assister vivant à la reddition de la ville

qu'il avait charge de défendre, propagée par les traîtres qui

l'avaient fait assassiner, fut acceptée par les patriotes.

De grands honneurs funèbres furent par la suite décernés à la mémoire de

l'héroïque Beaurepaire. La Convention accueillit l'explication d'un

suicide exemplaire et glorieux.

Les lâches qui avaient poussé à l'assassinat de Beaurepaire, accompli

par Léonard, ouvrirent le lendemain la porte de leur ville aux armées

autrichiennes et prussiennes, en vertu du traité de capitulation que

Lowendaal avait porté au quartier général du duc de Brunswick.

Le roi de Prusse fit une entrée triomphale dans Verdun.

Tous les riches bourgeois l'acclamèrent. Le président Ternaux lui offrit

un banquet à l'hôtel de ville, et le procureur-syndic Gossin, au

dessert, le compara à Alexandre le Grand prenant possession de Babylone.

Des jeunes filles royalistes, qui furent plus tard exécutées, et que la

poésie a glorifiées comme des martyres, insultèrent au dévouement des

défenseurs de Verdun, en apportant, vêtues de blanc, avec la bannière de

leur confrérie en tête, des couronnes au roi de Prusse, vainqueur sans

combat, maître de la ville par la trahison.

Verdun, comme Longwy, méritait d'être désormais appelée la ville des

lâches.

La frontière était dégarnie, la route de Paris ouverte, et les

armées d'Autriche et de Prusse n'avaient plus qu'à marcher sur la

capitale afin de lui infliger le châtiment exemplaire promis par

Brunswick.

Aucune forteresse, aucune armée, aucune résistance ne pouvait, pensaient

les royalistes dans l'ivresse de l'espérance, arrêter la course

victorieuse des alliés. On n'avait pas prévu le Moulin de Valmy.

* * * * *

La garnison de Verdun avait été admise aux honneurs de la guerre. Elle

défila avec armes et bagages.

Lefebvre, promu capitaine, fut dirigé avec le 13e d'infanterie légère

sur l'armée du Nord.

Catherine Lefebvre avait emmené avec elle la petite Alice, que la folie

de sa mère faisait orpheline.

Elle la coucha dans la carriole, à côté du petit Henriot, enchanté de

retrouver sa jeune camarade de Verdun, puis elle dit à Lefebvre avec un

bon sourire, en lui montrant ces deux têtes blondes endormies:

—Dis donc, mon homme, ça nous fait déjà deux enfants que la patrie nous

envoie, est-ce que ça ne te donne pas un peu de honte?

Le capitaine Lefebvre, en embrassant sa femme, promit de rattraper le

temps perdu.

Et l'on se mit en route, la colère aux yeux et l'espoir de la

revanche au cœur, en jurant de reprendre bientôt la ville livrée et

de reconduire, la baïonnette aux reins, les Prussiens et les

Autrichiens, qui n'auraient pas toujours en face d'eux les traîtres de

Verdun.

XV

AU BORD DU NÉANT

Pendant que ces événements s'accomplissaient dans l'Est et que Dumouriez

et Kellermann arrêtaient l'invasion à Valmy et sauvaient la France et la

République en forçant les Autrichiens et les Prussiens à se rejeter sur

la Belgique, que faisait Bonaparte?

Il se trouvait fort en peine au milieu de toute sa famille, réfugiée à

Marseille et dénuée de toutes ressources.

Après plusieurs pérégrinations de logements en logements, en des

quartiers pauvres, expulsée sans pitié par d'intraitables logeurs,

madame Letizia Bonaparte, âme virile, cœur énergique, trouva un local

assez convenable dans la rue du faubourg de Rome. Le propriétaire était

un riche marchand de savons, nommé Clary, qui montra tout de suite

une grande sympathie pour les exilés.

L'existence de la famille Bonaparte était laborieuse et digne.

Levée dès l'aube, madame Bonaparte se mettait aux soins du ménage,

balayait, lavait, préparait le modeste repas, puis distribuait à ses

filles la besogne. L'une allait aux provisions, l'autre raccommodait le

linge et les habits de la maisonnée, la plus jeune seule avait la

permission de jouer.

Dans le jour, la mère et les deux filles aînées faisaient des travaux

d'aiguille dont l'humble produit les aidait à vivre.

Joseph venait d'obtenir un emploi de commissaire des guerres dans

l'administration des subsistances militaires, mais ses émoluments lui

suffisaient à peine.

A titre de réfugiés corses, victimes de leur dévouement à la France, la

famille Bonaparte recevait de la municipalité des rations de pain de

munition.

Bonaparte, encore une fois privé de solde, était dans l'impossibilité de

contribuer à l'alimentation des siens.

Face à face avec l'horrible spectre de la misère, il perdit courage, et

le suicide hanta son cerveau surexcité.

Un jour, n'ayant dans la poche qu'un sou qu'il jeta à un pauvre, il se

dirigea vers un rocher dominant la mer.

Il s'abîma alors dans une méditation profonde.

L'eau verte miroitante l'attirait... Inutile à son pays, désarmé,

sentant son génie réduit à l'impuissance, n'ayant plus confiance en soi,

ne voyant plus au firmament assombri cette étoile qui l'avait guidé,

accablé par le sentiment de son isolement, ne pouvant supporter l'idée

d'être à charge à sa mère au lieu de la soutenir, il considéra d'un

œil fixe et farouche la mer battant doucement la pointe d'un roc à

fleur d'eau.

Là, en se précipitant de la hauteur, il se fracasserait sûrement le

crâne...

Délivré de la vie, il débarrasserait les siens d'une bouche inutile et

leur laisserait tout entière la ration de pain allouée par la charité

publique.

Il demeura ainsi, en proie aux plus sinistres résolutions, se tâtant, se

reprochant d'hésiter à mourir, se persuadant qu'il n'avait rien à

espérer sur la terre, et ses yeux, fixes et froids, semblaient attirés

par l'abîme sombre et tournoyant au-dessous de lui.

Il resta ainsi une longue heure, au bord du néant.

La vue d'une barque cinglant au loin, et qui semblait se diriger vers la

côte, l'arracha à sa torpeur désespérée...

—Il faut en finir! se dit-il brusquement.

Déjà il calculait la distance et l'élan nécessaire pour s'élancer du

roc dans la mer, quand son nom prononcé le fit se retourner.

Un homme vêtu en pêcheur accourait vers lui, les bras ouverts.

Surpris et irrité d'être troublé dans sa détermination, il allait

descendre vivement du rocher et chercher un endroit plus écarté où il

pût mettre à fin sa sinistre résolution, quand le pêcheur lui cria:

—C'est bien toi, Napoléon?... Que diable fais-tu ici? tu ne me remets

donc pas?... Desmazis, ton ancien camarade d'artillerie au régiment de

la Fère?... as-tu donc oublié nos bonnes soirées de Valence?

Bonaparte reconnut alors son ancien compagnon, et tous deux

s'embrassèrent.

Desmazis expliqua qu'il avait émigré, aux premiers grondements de la

Révolution. Il vivait tranquille en Italie, auprès de Savone, sur la

côte. Ayant appris que sa vieille mère, retirée à Marseille, se trouvait

gravement malade, il avait équipé à ses frais, car il était fort riche,

une balancelle, et était parvenu, sous un costume de pêcheur, jusqu'au

port où il avait abordé sans éveiller l'attention.

Rassuré sur la santé de sa mère qu'il avait pu serrer dans ses bras, et

que son arrivée avait contribué à rétablir, il allait se remettre en

mer. Par prudence, il avait donné l'ordre à son matelot de venir le

prendre en dehors du port.

Il attendait sa barque.

—Mais, toi, que faisais-tu en cet endroit solitaire? demanda-t-il avec

intérêt.

Bonaparte balbutia quelque vague explication.

Puis il cessa de parler, et, retombant dans une morne méditation, il se

mit à regarder de nouveau avec fixité l'eau verte ourlant d'argent la

pointe noire du roc.

—Ah çà! qu'as-tu? dit avec émotion le bon Desmazis. Tu ne m'écoutes

pas... ça ne te réjouit donc pas de me revoir?... Quel chagrin te fait

souffrir?... est-ce qu'un malheur te menace?... réponds-moi!... vraiment

tu m'as tout l'air d'un fou qui va se tuer!...

Bonaparte, gagné par l'accent de sympathie de son camarade, lui révéla

sa situation et confessa son désir d'en finir avec l'existence.

—Quoi! ce n'est que cela? dit Desmazis. Oh! j'arrive bien alors! Tiens,

ajouta-t-il en détachant sa ceinture, voici dix mille francs en or. Je

n'en ai pas besoin pour le moment. Tu me les rendras quand tu le

pourras. Prends donc et va sauver les tiens.

Et il tendit à Bonaparte abasourdi les dix mille francs, une fortune

pour le pauvre officier sans solde.

Puis, comme pour se dérober à la reconnaissance, et aussi pour ne

pas permettre, avec la réflexion, à un refus de se produire, Desmazis

quitta brusquement son ami, en lui disant:

—Au revoir!... ma balancelle accoste... mes matelots m'attendent...

bonne chance, Napoléon!...

Et, dégringolant rapidement le sentier par lequel il avait grimpé pour

surprendre si à propos son camarade désespéré, le généreux Desmazis

gagna sa barque, fit déployer la voile et prit rapidement le large.

Bonaparte, cependant, tout ahuri, avait laissé partir son sauveur, sans

un mot; comme fasciné, il considérait cet or qui semblait tombé du ciel.

Puis, tout à coup, prenant sa course, il s'élança vers la ville, entra

comme une trombe dans la pauvre chambre où madame Bonaparte cousait avec

ses filles...

Il répandit, ainsi qu'un semeur le grain, les pièces d'or sur la table,

en s'écriant:

—Mère, nous sommes riches!... Mes sœurs, vous pourrez manger tous

les jours et vous acheter chacune une robe neuve... Ah! c'est un coup du

sort!...

Et il faisait ruisseler les pièces joyeusement autour de lui...

Et ses oreilles s'emplissaient du tintement du métal sur le carreau...

Plus tard, Napoléon fit rechercher par la police son bienfaiteur.

Desmazis, caché dans un village de la Provence, s'occupait

d'horticulture. Il cultivait des violettes et semblait ne plus se

souvenir du camarade qu'il avait si à propos obligé.

Napoléon eut toutes les peines du monde à lui faire accepter trois cent

mille francs à titre de remboursement; il lui donna en même temps la

place d'administrateur des jardins de la couronne.

Les dix mille francs prêtés par l'ancien camarade de régiment, non

seulement sauvèrent de la misère Bonaparte et de la famine les siens,

mais ils permirent aussi à Joseph de faire un riche mariage, en parant

aux premières nécessités de la vie quotidienne.

M. Clary, le propriétaire de la maison, avait deux charmantes filles:

Julie et Désirée.

Joseph fit la cour à Julie et bientôt elle devint sa femme.

Bonaparte, toujours préoccupé de projets matrimoniaux, enviait le

bonheur de Joseph.

Il jeta les yeux sur Désirée et se déclara à plusieurs reprises, comme

prétendant sérieux.

Mais il fut éconduit poliment, doucement, éconduit quand même.

Le futur vainqueur préludait à ses triomphes de toute sorte par deux

échecs féminins successifs.

Désirée, pas plus que madame Permon, ne semblait tentée par sa mine

chétive et son avenir problématique.

Il se montra longtemps dépité du refus de Désirée Clary.

La ténacité avec laquelle il l'avait poursuivie ne fit qu'accroître son

irritation. Le désir de prendre une éclatante revanche conjugale de

cette petite sotte qui avait dédaigné celui qui, par la suite, était

appelé à choisir parmi tout un gracieux étalage de princesses et

d'archiduchesses, contribua pour beaucoup à le jeter bientôt dans les

bras de la veuve Beauharnais, celle qui devait être un jour

l'impératrice Joséphine.

Quant à Désirée Clary, sa destinée, pour être moins éblouissante, fut

brillante cependant. Elle épousa, en effet, Bernadotte, et nous la

retrouverons reine de Suède.

Telle était donc la situation de Bonaparte au moment où Lefebvre et sa

femme, dans les bataillons de l'armée du Nord, marchaient vers le

village immortel de Jemmapes.

XVI

JEMMAPES

Robespierre avait dit: La guerre est absurde.

Et il avait ajouté: Il faut la faire quand même!

C'était le _Credo_ républicain.

La guerre était absurde parce qu'on n'avait ni soldats, ni généraux, ni

armes, ni munitions, ni vivres, ni argent,—rien de ce qui permet à un

peuple d'entrer en campagne pour attaquer, ou de se resserrer sur son

territoire pour barrer la route à l'invasion.

Les généraux étaient tous des royalistes et des traîtres: Dumouriez,

Dillon, Custine, Valence.

Le jeune duc de Chartres, qui devait plus tard s'appeler Louis-Philippe,

était favorisé par le général en chef. Dumouriez, dans un but secret,

devançant de beaucoup trop d'années l'avenir, avait réservé au prince

royal un rôle très brillant: le jeune duc devait occuper la Meuse

et arrêter les Autrichiens en marche sur Valenciennes et Lille. On lui

ménageait ainsi des lauriers susceptibles de se transformer en fleurs de

couronne.

Bien que le duc de Chartres se soit conduit très bravement dans

l'immortelle journée de Jemmapes, ce fut un simple domestique, nommé

Baptiste Renard, au service de Dumouriez, qui rallia la brigade du jeune

prince, ébranlée et prête à reculer, décidant ainsi de la victoire au

centre.

L'armée,—il n'y avait pas d'armée, mais une cohue de combattants

équipés à la diable, dont beaucoup étaient encore vêtus de la blouse et

du sarreau rustiques, beaucoup sans fusils, armés de piques, forgées à

la hâte,—n'avait ni cohésion, ni discipline, ni instruction. C'était le

peuple debout, ayant, dans un instant d'enthousiasme, empoigné les armes

qui se trouvaient sous sa main, courant pêle-mêle à la délivrance du sol

natal.

Ils allaient en chantant, ces volontaires sublimes. La _Marseillaise_,

la _Carmagnole_, le _Ça ira_ rythmaient leur marche tumultueuse.

Mais ces bandes héroïques avaient la foi, l'entraînement, l'élan...

Elles eurent bien vite raison, à Valmy, des vieilles troupes

mercenaires.

A Jemmapes, l'infanterie improvisée des volontaires de la République,

commandée, il est vrai, par de vieux sous-officiers comme Hoche et

Lefebvre, remplaçant les officiers nobles passés à l'ennemi, allait

devenir, pour vingt ans, la reine des batailles.

Le 5 novembre 1792, au coucher du soleil, rouge vif, traînant comme une

bannière de sang à l'horizon, l'armée de la République déboucha devant

les formidables positions de Jemmapes.

Les hauteurs qui avoisinent la ville de Mons supportent trois villages,

aujourd'hui centres actifs d'exploitation houillère: Cuesmes,

Berthaimont, Jemmapes.

Les Autrichiens s'étaient retranchés sur ces positions. Des redoutes,

des abatis de bois, des palissades, quatorze petits fortins, une

artillerie nombreuse, des chasseurs tyroliens embusqués dans les bois,

la cavalerie massée dans les vallons entre les trois villages, prête à

déboucher et à sabrer les Français montant imprudemment à l'assaut des

collines, telle était l'inexpugnable forteresse naturelle que les

conscrits de la liberté avaient à enlever.

Le duc de Saxe-Teschen, prince d'Empire, lieutenant de l'empereur

d'Autriche, gouverneur des Pays-Bas, commandait en chef, ayant sous ses

ordre Clerfayt, général habile, mais dont les sages conseils ne purent

prévaloir. Clerfayt se défiait de l'impétuosité gauloise et, au lieu

d'attendre l'assaut, il proposait de déboucher, par trois colonnes,

la nuit, sur les Français surpris, et de les disperser avant qu'ils

aient pu adopter un ordre de bataille. L'avantage devait rester dans

cette surprise à des troupes aguerries et disciplinées.

Le duc de Saxe-Teschen, heureusement, considéra comme peu glorieuse une

attaque de nuit: il rêvait l'apothéose d'une retentissante bataille,

livrée au grand soleil.

Dumouriez profita de l'inaction de l'ennemi pour disposer son armée en

demi-cercle: le général d'Harville commandait l'extrême droite;

Beurnonville, la droite marchant sur Cuesmes; le duc de Chartres,

occupant le centre, devait attaquer Jemmapes de front, le général

Ferrand manœuvrait sur le flanc du village à gauche. L'ordre était de

s'avancer en colonnes, par bataillons. La cavalerie soutenait les

flancs. L'artillerie avait été bien disposée pour enfiler les vallons

séparant les trois collines. Les hussards et les dragons étaient massés

entre Cuesmes et Jemmapes pour barrer la route à la cavalerie

autrichienne.

Ces dispositions prises de part et d'autre, on alluma les feux et on

passa la nuit à s'observer.

Tandis que la bataille se préparait, voici ce qui se décidait dans le

château de Lowendaal, campé à mi-côte du village de Jemmapes, entre les

deux armées.

Un ruisseau et un bouquet de bois le protégeaient du côté des

Français, la montagne s'élevant derrière les tourelles l'abritait du feu

des Autrichiens.

Terrain neutre entre les deux camps, le château avait été désigné comme

poste avancé par les deux états-majors.

Des escouades françaises, envoyées en reconnaissance, avaient rencontré

sous ses murailles, venant en sens inverse, des patrouilles

autrichiennes. On s'était salué de quelques coups de fusil, puis chaque

petite troupe s'était repliée, pour faire le rapport sur la situation.

Les Autrichiens soutenaient que le château était au pouvoir des

Français, et les Français déclaraient que les Autrichiens y avaient déjà

pris position.

Le résultat fut que la demeure du baron de Lowendaal resta seulement

occupée par ses hôtes naturels.

Le baron de Lowendaal, arrivé de l'avant-veille, y avait reçu, comme il

avait été convenu, son ami le marquis de Laveline, accompagné de

Blanche.

Les troupes n'ayant pas encore opéré leur mouvement de concentration, le

baron, plus épris que jamais de Blanche, rassuré par Léonard sur les

suites de son aventure d'amour avec Herminie de Beaurepaire, n'avait pas

hésité à hâter les préparatifs de son mariage.

Beaurepaire mort, Herminie, corps sans raison et sans existence

sociale, ne pouvait plus être un obstacle. De ses reproches, de ses

plaintes, de ses menaces, Lowendaal se trouvait affranchi. La preuve

vivante de ses importunes amours, la petite Alice, avait disparu; le

baron se trouvait donc absolument libre...

Il touchait au but de ses désirs. Encore quelques heures et il

posséderait Blanche.

Malgré les observations du marquis de Laveline, estimant que le moment

et le lieu apparaissaient fort mal choisis pour célébrer un mariage,

l'ennemi—pour le marquis et son futur gendre, l'ennemi, c'étaient les

soldats français—pouvant survenir d'un jour à l'autre, le baron avait

répondu en exigeant du marquis qu'il tînt sa promesse.

Il lui rappela même assez brutalement que les opérations militaires

n'empêchaient nullement le règlement des dettes et que les biens du

marquis étant situés en Alsace, c'est-à-dire sous le canon des armées

impériales, il lui serait difficile de se soustraire à ses engagements.

Il ajouta même une phrase comminatoire dont M. de Laveline parut

comprendre très nettement la portée, car il cessa ses objections et

répondit:

—Allons, il n'y a plus qu'à décider ma fille... je ne peux pourtant pas

la traîner de force à l'autel!

Le baron avait grommelé:

—Cela vous regarde!... Arrangez-vous pour mettre à la raison cette

jeune rebelle!

Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau · 第 12 / 19 段