il longea les maigres arbres et marcha droit vers un feu qui brûlait à
quelque distance dans la plaine,—un bivouac d'avant-poste
vraisemblablement.
Un cri de: «Qui-vive?» prononcé en français le fit s'arrêter.
—Je ne me suis pas trompé! murmura-t-il, ce sont des Français qui sont
là!
Il demeura immobile après avoir répondu:
—Ami!... envoyé de la municipalité de Verdun!...
Un silence suivit, puis il vit se détacher une masse sombre,
qu'accompagnait un cliquetis de fer.
Une lueur se balançait et marchait vers lui...
Quatre hommes, avec le porteur du falot, venaient le reconnaître.
Après avoir décliné ses qualités au chef de l'escouade, et avoir demandé
à être conduit au général en chef, le baron fut prié très poliment de
prendre place au bivouac, en attendant qu'on pût le mener au quartier
général.
Il accepta de grand cœur, car la nuit était fraîche. Il vint
s'asseoir auprès des volontaires royaux, devant des fagots brûlants.
Son arrivée avait mis en rumeur le campement, et les plus dormeurs
s'étaient éveillés pour venir aux nouvelles et apprendre de l'arrivant
ce qui se passait dans Verdun.
Ce camp des émigrés était étrange et bigarré.
L'armée de Condé se composait de volontaires accourus de tous les points
de la France, mais principalement de l'Ouest, pour se battre contre les
armées du pays, défendre le drapeau blanc, rétablir le roi et abattre la
Révolution.
Beaucoup de ces volontaires étaient venus là un peu contraints.
Les uns poussés par leurs familles, entraînés par l'exemple, incapables
de rester dans leurs propriétés ruinées ou envahies.
Quelques-uns par fanatisme, beaucoup dans l'espoir de rentrer avec
triomphe et profit en France, escomptant vingt-cinq ans d'avance le
fameux milliard des émigrés.
Cette armée de rebelles et de traîtres était divisée par provinces. Les
gentilshommes y conservaient leurs privilèges et leur infatuation. Ils
ne se mêlaient pas aux roturiers. Ainsi la Bretagne avait fourni sept
compagnies de nobles, et une huitième avait été réservée aux défenseurs
issus du tiers état. Le costume affirmait encore cette distinction des
castes. Les non-nobles portaient un uniforme gris de fer; les
gentilshommes avaient l'habit bleu de roi avec retroussis. Ainsi
ces insurgés contre la volonté de la nation, rassemblés pour une même
cause, courant les mêmes dangers, se préoccupaient de perpétuer dans
leurs bandes de partisans des hiérarchies et des catégories sociales qui
n'étaient déjà plus qu'un legs du passé. Les bourgeois, avec leur triste
casaque gris de fer, avaient pourtant plus d'abnégation et de vrai
dévouement que les nobles, puisqu'ils se battaient pour défendre des
privilèges auxquels ils n'avaient aucun droit.
Quelques déserteurs, conservant l'uniforme de leur corps, des officiers
de marine en très grand nombre, formaient le seul élément vraiment
militaire de l'émigration.
Le corps de la marine, brave, mais superstitieux et très entiché de la
royauté, était surtout recruté parmi les familles du littoral breton,
toutes hostiles à la Révolution. La désertion de ces marins affaiblit
pour longtemps notre force sur mer et, malgré le courage des matelots,
assura aux Anglais la victoire sur nos flottes et leur conserva l'empire
des eaux. On n'a pas assez tenu compte de cette trahison des officiers
de la marine royaliste, lorsqu'on a énuméré les mesures de rigueur
prises par la Convention dans l'Ouest.
La résistance héroïque des chouans fanatisés fut moins funeste à la
patrie que la fuite de ces marins expérimentés, les compagnons de La
Pérouse et de d'Estaing, ces glorieux adversaires des Anglais
durant la guerre d'Amérique, quittant le pont de leurs navires pour
aller caracoler ridiculement derrière un général prussien et se faire
battre par des gardes nationaux.
Les volontaires royaux étaient mal équipés, mal armés, mal
approvisionnés en tout. Leurs fusils, de fabrication allemande, étaient
fort pesants. Beaucoup de gentilshommes n'avaient que leurs armes de
chasse.
La composition de cette armée disparate la faisait ressembler à une
troupe de bohémiens révoltés. Les âges étaient mêlés. De vieux
hobereaux, cassés, voûtés, traînant la jambe, s'avançaient à côté de
jouvenceaux étiolés. Des familles entières, depuis le grand-père
jusqu'au petit-fils, se trouvaient côte à côte sur les rangs. C'était
touchant et grotesque.
L'armée des princes était d'ailleurs dépourvue d'artillerie et, malgré
le courage individuel dont firent preuve la plupart de ces soldats
improvisés, leur appoint à la cause royale ne fut jamais qu'une quantité
négligeable. Les Prussiens et les Autrichiens ne se firent pas faute de
le faire sentir à plus d'une reprise à ces gentilshommes encombrants et
inutiles.
Le baron de Lowendaal écoutait, avec son sourire railleur, les
confidences, les vantardises et les récriminations des volontaires.
Comme il venait de Paris, on l'accablait de questions sur l'état de
la capitale et les prévisions favorables au retour triomphal du roi.
Le baron leur répondait évasivement, disant qu'à son avis tout pouvait
encore s'arranger, qu'il fallait cependant compter avec la surexcitation
des foules et l'ardeur avec laquelle on courait s'enrôler, depuis que la
patrie avait été déclarée en danger.
Les jeunes gentilshommes écoutaient avec des ricanements hautains les
réponses pourtant fort mesurées du baron qui, de son côté, tout en
s'informant de l'heure à laquelle le général en chef pourrait le
recevoir, témoignait une certaine impatience de remplir sa mission.
Tout en racontant à son auditoire irritable ce qu'il savait des
préparatifs de résistance de la nation tout entière debout, prête à
mourir, le baron, du coin de l'œil, par-dessus la flamme rouge du
bivouac, guettait un coin sombre, par delà les remparts de Verdun, du
côté de la porte Saint-Victor.
Il semblait attendre d'un instant à l'autre un signal qui ne se
produisait pas...
Par moments il tirait sa montre, la consultait et, avec anxiété,
n'écoutant plus que distraitement le verbiage des gentilshommes,
regardait le coin du ciel toujours noir au-dessus de la ville...
—Que fait donc ce faquin de Léonard? murmurait-il. M'aurait-il
trahi!... aurait-il manqué de courage au bon moment... Oh! je me
vengerai terriblement... je l'envoie aux galères comme je l'ai dit, s'il
m'a trompé!...
Et le baron, ne faisant même plus mine de prêter l'oreille aux propos
des volontaires, feignant de céder au sommeil, fermait les yeux et
s'apprêtait à se rouler dans son manteau, le long des cendres rougeâtres
du bivouac, quand on vint l'avertir que le général Clerfayt l'attendait
et qu'il le recevrait sur-le-champ dans sa tente.
Le baron se leva en rechignant et suivit le planton qui devait le
guider, non sans jeter une dernière fois un regard chargé d'inquiétude
vers les maisons de Verdun se dressant au-dessus du rempart, dans la
ville haute. Plongées dans l'ombre et le repos, ces demeures paisibles
semblaient indifférentes au bombardement qui continuait de l'autre côté
de la ville, plus faible, plus ralenti, les Prussiens ne répondant que
modérément au feu des assiégés, et ceux-ci, en prévision d'un siège qui
pouvait, qui devait être long, ménageant les munitions.
Dans la tente du général en chef, le baron retrouva l'aide de camp qui
s'était présenté à l'hôtel de ville.
Il fit une grimace en saluant toutefois poliment le comte de Neipperg.
Celui-ci lui rendit froidement son salut.
L'entrevue fut brève.
Le général autrichien s'informa des dispositions de la ville de Verdun.
Et comme le baron lui assurait qu'elles étaient excellentes, favorables
à la reddition, le général répondit d'un geste muet, entr'ouvrant la
toile de sa tente, comme pour montrer les flamboiements d'obus au-dessus
des remparts...
Le baron regarda, suivant machinalement le geste du général.
Quelque maître qu'il fût de lui-même, il ne put s'empêcher de pousser
une rapide exclamation où il y avait du triomphe et du soulagement.
Il venait d'apercevoir, dans la partie nord de la ville, une rougeur
ardente.
Des flammes tourbillonnaient au milieu de flocons de fumée dans ce
quartier de Verdun, qui jusque-là semblait épargné par le feu des
assiégeants.
—Qu'avez-vous? demanda le général en chef, surpris de l'émotion
extraordinaire que venait de manifester l'envoyé de la municipalité.
—Rien, mon général... rien du tout! la fatigue, le trouble... la joie
aussi où je me trouve de savoir que demain les horreurs d'un siège
seront épargnées à cette belle cité... Voilà l'explication de mon cri à
la vue des obus et des boulets rouges sillonnant l'espace!...
dit-il en s'efforçant de paraître calme.
—Alors vous croyez, dit Clerfayt, que la ville ouvrira demain ses
portes?...
—J'en suis sûr, monseigneur... un homme à moi doit m'apporter ce matin
même la capitulation signée...
—Pourquoi ne pas l'avoir apportée vous-même? Pourquoi renvoyer mon aide
de camp, M. le comte de Neipperg que voici, chargé par moi et par
monseigneur le duc de Brunswick de vous remettre votre acceptation?...
—Je n'étais pas certain, général, que la ville serait en état de
capituler demain matin?...
—Ah!... et quel était l'obstacle?
—Un forcené... un chef de brigands, le commandant de Beaurepaire...
entré hier soir, par surprise, dans la place, et qui pourrait
contrecarrer nos projets, ruiner nos espérances...
—Un brave soldat! un adversaire énergique, que ce commandant, dit le
comte de Neipperg à Clerfayt.
—Vous l'avez vu? demanda Clerfayt avec intérêt.
—Je l'ai vu... je l'ai entendu parler... vous pouvez le voir agir...
car c'est lui qui a mis Verdun si rapidement en état de défense... tant
qu'il sera debout, je ne suis pas de l'avis de monsieur, moi: Verdun ne
capitulera pas...
Et Neipperg jeta un regard méprisant au baron.
—Qu'avez-vous à dire? fit Clerfayt. Vous me promettez l'ouverture des
portes pour demain matin... mon aide de camp, qui a vu la place et qui
affirme l'énergie de son défenseur, dit qu'elle ne cédera pas aussi
facilement... répondez-moi!
—Pardon! monseigneur, dit le baron de sa voix onctueuse, je ne
contredis point l'aide de camp... je vous avais déjà signalé cet
obstacle... Beaurepaire... et je vous faisais part de mes hésitations,
de mes craintes... je n'étais pas assuré, je vous l'ai dit, que Verdun
capitulerait...
—Et maintenant vous croyez la reddition possible?
—Certaine, monseigneur!...
—Mais... Beaurepaire?...
—Beaurepaire est mort, monseigneur!
—Mort!... qu'en savez-vous?... qui vous l'a appris?...
Le baron s'inclina, et, avec un sourire plus accentué que de coutume:
—Monseigneur, dit-il, me permettra d'attendre la confirmation
officielle de la nouvelle dont je ne suis que le prévoyant messager...
L'homme qui doit apporter la capitulation signée vous apprendra
également la fin, pour moi certaine, du commandant de Beaurepaire...
—Bien, monsieur, nous attendrons! dit froidement Clerfayt en
faisant signe au baron que l'entretien était terminé.
Tandis que Lowendaal se retirait, le comte de Neipperg disait au général
autrichien:
—Comment cet homme louche, à figure d'espion, sous son masque
débonnaire et souriant, sait-il que Beaurepaire n'est plus?... Il était
vivant il y a deux heures, quand j'ai quitté Verdun... l'auraient-ils
assassiné là-bas!...
Clerfayt regarda avec surprise son aide de camp:
—Nous faisons la guerre loyale et au grand jour, nous autres soldats,
mon cher Neipperg... Mais ces marchands qui nous tendent les mains et
nous ouvrent les portes de leurs villes sont capables de bien des
lâchetés!... il y a des épluchures et des débris peu propres dans la
cuisine de la victoire!... Les convives du festin ne doivent pas trop
s'inquiéter de la façon dont on leur a préparé les plats... Autrement
personne n'aurait d'appétit et personne ne mordrait à la gloire!...
Achevons notre courrier, mon cher, car déjà le matin paraît et, si ce
baron a dit vrai, nous aurons pas mal de choses à faire dans la journée:
la ville à occuper, les postes à garnir, les autorités à changer et à
surveiller, sans compter la revue que Leurs Majestés doivent passer au
milieu des félicitations et des hommages des habitants! A la besogne, et
faisons comme si ce Lowendaal n'avait pas dit vrai... Continuons à
envoyer quelques messagers énergiques à ce Beaurepaire, qui m'a l'air en
effet d'un rude adversaire!...
Et tandis que Neipperg s'asseyait devant la petite table du général, se
disposant à écrire sous sa dictée, Clerfayt, soulevant la porte de sa
tente, cria à l'un des officiers d'artillerie qui attendait auprès d'une
batterie:
—Commandant, continuez le feu jusqu'à ce que, sur les remparts de
Verdun, vous aperceviez hissé le drapeau parlementaire!...
XIII
LE SECOND ENFANT DE CATHERINE
Léonard, en quittant, fort perplexe, comme nous l'avons vu, son maître,
peu commode ce soir-là et beaucoup trop porté à se souvenir d'un passé
désagréable, se rendit vers la porte de France.
De ce côté, le canon tonnait sans relâche.
Ce n'était pas que Léonard fût fort amateur de cette musique des canons.
Mais il avait reçu des ordres précis et il lui fallait les exécuter.
Là où l'on se battait, il pensait devoir rencontrer celui qu'il
cherchait, celui qu'il avait reçu l'ordre de trouver: le commandant
Beaurepaire.
Avant de gagner les abords de la porte où, debout sur le revers des
glacis, se tenaient plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait
certainement celui qu'il avait mission d'aborder, Léonard se
faufila parmi des groupes de curieux entourant une carriole, devant
laquelle une table était installée avec des bouteilles, des verres,
quelques morceaux de pain, du cervelas et du saucisson.
C'était la cantine du 13e léger.
Derrière la table que deux torches fumeuses éclairaient, Catherine
Lefebvre, alerte, joyeuse et bourrue, vaquait à la distribution des
vivres et des rafraîchissements, suffisant à peine à répondre aux
commandes réitérées des canonniers altérés et des soldats venus, entre
deux coups de feu, s'offrir la goutte et boire à la délivrance de
Verdun.
De temps en temps, Catherine s'arrêtait de verser du vin ou de couper
des tronçons de cervelas pour donner un coup d'œil à sa carriole...
Là, dans un petit lit, dormait du sommeil inaltérable de l'enfance le
petit Henriot.
—Ça le berce, le canon! disait Catherine rassurée.
Elle se remettait à sa distribution, non sans grommeler quelques paroles
énergiques à l'adresse des Prussiens.
Dès le commencement de la bataille, lorsque, les ennemis s'approchant
déjà des portes de la ville, Beaurepaire avait surgi, se multipliant,
courant aux batteries, déployant ses tirailleurs, faisant garnir de
gabions et de fascines les ouvrages protégeant la porte de France,
Catherine, dédaignant l'abri de sa cantine, avait grimpé sur les glacis.
Là, comme une furie de la guerre, harcelant les traînards, encourageant
les braves, ramassant les premiers blessés, et, par moment, saisissant
un fusil et le déchargeant sur les cavaliers autrichiens qui s'étaient
hasardés jusque sous les embrasures des poternes, elle avait contribué
énergiquement à enrayer la panique et à arrêter l'ennemi, surpris de cet
accueil.
Beaurepaire l'avait aperçue et l'avait félicitée.
Puis, l'ennemi s'était retiré, ayant renoncé à surprendre une ville qui
se trouvait ainsi sur ses gardes; Catherine était retournée à sa cantine
où les clients abondaient.
Elle avait, dans l'intervalle du premier combat, entrevu Lefebvre qui,
avec ses voltigeurs, garnissait les parapets et, des meurtrières,
dirigeait un feu plongeant sur les éclaireurs autrichiens.
Toute rassurée et tout heureuse, car c'était pour elle le baptême du
feu, elle avait repris ses fonctions de cantinière, dont elle
s'acquittait avec bonne humeur, à la satisfaction générale.
Comme elle venait de verser la goutte à deux artilleurs, elle aperçut,
un peu à l'écart, un civil qui les regardait boire:
—Eh! l'ami, lui cria-t-elle sans façon, pourquoi ne viens-tu pas
t'arroser d'un bon coup de schnick, comme on dit chez nous?... Tu es un
civil, ça ne fait rien... Demain, tu seras comme les autres, sous les
armes... Va! tu peux trinquer avec les défenseurs de ton pays... on est
tous des frères!
Et comme l'homme ne répondait pas à cet appel engageant et faisait mine
de s'éloigner, elle le rappela:
—Eh! l'ami, ne t'en va pas comme ça!... Viens, que je t'ai dit... Tu
n'as peut-être pas d'argent pour trinquer?... Ça ne fait rien... c'est
moi qui régale aujourd'hui, demain tu paieras à ton tour... Qu'est-ce
qu'il faut te servir, citoyen?
L'homme interpellé répondit sèchement:
—Merci, je ne bois pas...
—Tu n'as pas soif... et tu ne te bats pas? Alors, qu'est-ce que tu
viens faire ici?...
L'homme hésita, puis dit d'une voix sourde:
—Je voudrais parler au commandant Beaurepaire...
Catherine le regarda avec surprise.
—Toi?... parler au commandant?... et qu'est-ce que tu lui veux?...
—J'ai des choses importantes à lui dire...
Catherine haussa les épaules.
—Tu choisis bien ton moment, mon garçon!...
—On choisit le moment qu'on peut...
—C'est possible... mais pour l'instant le commandant n'est pas
visible...
L'homme se frotta la tête et murmura:
—C'est qu'il faut absolument que je le trouve...
Catherine regardait avec méfiance son interlocuteur. Son insistance lui
semblait suspecte. Elle résolut d'avertir son mari.
Elle allait le signaler à l'un des soldats, en le priant de chercher
Lefebvre sur-le-champ, quand l'ordonnance de Beaurepaire survint.
Excité par le bruit du combat, la langue déliée par des libations
abondantes offertes par l'un des membres de la municipalité qui l'avait
interrogé longuement sur son chef, l'ordonnance se mit à bavarder. Le
soldat raconta, malgré les coups d'œil significatifs de Catherine,
que Beaurepaire avait été prendre un peu de repos chez une de ses
parentes dans un hôtel de la ville haute, où il devait, à quatre heures
du matin, aller l'éveiller, en lui amenant son cheval.
Catherine, à bout de patience, cria à l'ordonnance:
—Tu jacasses comme une pie borgne, veux-tu aller dormir un peu... ça te
fera du bien!... tu ne seras jamais en état d'éveiller le commandant à
quatre heures... comme il te l'a dit... Allons! demi-tour, ou je fais
venir le lieutenant Lefebvre... il ne plaisante pas avec les indiscrets
et les ivrognes, lui...
—C'est bien! on se tait... et l'on s'en va!... grommela
l'ordonnance qui, en trébuchant, s'éclipsa.
Catherine s'était remise à servir ses soldats.
Machinalement elle regarda du côté de l'homme qui insistait pour parler
à Beaurepaire...
Il avait disparu...
Catherine crut le voir se diriger en compagnie de l'ordonnance vers un
cabaret, entre-bâillant sa porte à des curieux hardis désireux
d'assister, à l'abri, aux travaux de défense de la ville.
Elle eut le rapide soupçon que cet homme complotait et qu'un danger
menaçait Beaurepaire...
Elle aurait voulu le suivre et le signaler à Lefebvre, mais elle ne
pouvait songer à quitter sa cantine en un pareil moment.
Les défenseurs de Verdun, passant la nuit à dresser des gabions sur les
remparts, à élever des palissades, à disposer des fascines, tandis que
le canon tirait sans relâche, avaient droit à trouver la cantine
ouverte.
Elle piétinait d'impatience, essayait de se persuader qu'elle s'alarmait
à tort et qu'aucun péril ne pourrait atteindre Beaurepaire du fait de
cet homme...
Le souvenir de Lowendaal, toutefois, se présenta à sa pensée.
Ce baron avait l'aspect d'un traître... Qui pouvait deviner ce qu'il
avait machiné contre l'intrépide défenseur de Verdun?
A la fin Catherine n'y tint plus, et quand, la nuit avançant, les
buveurs se firent plus rares, elle annonça brusquement son besoin de
sommeil et congédia les soldats attardés, les engageant, s'ils n'avaient
point le désir de se reposer, à se donner de la distraction sur les
remparts, où l'on n'avait pas trop de monde pour placer les gabions et
poser les fascines.
XIV
LA FIN D'UN HÉROS
Après avoir rangé sa cantine et donné un baiser léger au petit Henriot
qui dormait paisiblement, Catherine s'enfonça dans les rues sombres de
la ville haute.
Le soupçon lui restait. C'était vers l'hôtel de madame Blécourt, dans
cette maison où le commandant lui avait fait conduire la petite fille
gardée à Jouy-en-Argonne, qu'un péril menaçait Beaurepaire... Elle
devinait le piège, elle flairait la trahison.
Au moment où elle s'approchait de l'hôtel de madame de Blécourt, elle
entendit une détonation d'arme à feu...
Ce n'était pas un bruit capable de surprendre dans une ville
bombardée...
Mais ce coup de feu dans ce quartier isolé, paisible, loin des
remparts et où tout semblait sommeiller, l'effraya...
Elle pressentit un malheur, un crime.
Au bout d'une ruelle elle aperçut la silhouette d'un homme fuyant...
Il lui sembla reconnaître le singulier personnage dont les allures, à la
cantine, avaient éveillé sa méfiance.
Elle lui cria à tout hasard:
—Eh! l'homme!... pas si vite.... qui donc a tiré par ici?...
Mais l'inconnu redoublait de vitesse, sans répondre; tournant court, il
disparut dans une rue sombre...
Catherine hésita un instant. Devait-elle le suivre? Mais elle réfléchit
qu'un homme marchant vite, la nuit, dans une ville assiégée, n'était pas
par cela même un coupable... et puis, quel rapport pouvait-il exister
entre cet inconnu et Beaurepaire?
Ce n'était pas là qu'était le péril, si Beaurepaire se trouvait
menacé...
A l'hôtel de Blécourt il fallait d'abord s'assurer que le commandant
reposait en sûreté.
Catherine rebroussa donc chemin et marcha rapidement vers la maison, où
Herminie de Beaurepaire devait être endormie, ayant auprès d'elle la
petite Alice, où sans doute Beaurepaire, brisé de fatigue, s'était jeté
sur un lit, en attendant qu'on vînt l'éveiller pour retourner au
combat.
Comme elle allait soulever le marteau et frapper, des cris, des appels
s'élevèrent de l'intérieur...
Les fenêtres s'ouvrirent avec force.
Des têtes effarées apparurent, réclamant du secours...
En bonnet de nuit et en chemise, la vieille douairière de Blécourt se
montra au balcon, agitant convulsivement les bras, d'un air désespéré.
En même temps une lueur rouge darda son reflet sinistre sur la façade de
la maison voisine...
Des tourbillons de fumée noire s'échappaient des fenêtres ouvertes...
De longs jets de flammes jaillissaient sur les toits...
—Le feu!... il y a le feu!... cria Catherine... et cette porte qui ne
s'ouvre pas!...
Les domestiques, perdant la tête, couraient en poussant des cris par les
escaliers, s'appelant, réclamant les clefs. Ils finirent par ouvrir la
porte et se précipitèrent dans la rue...
Quelques habitants du voisinage, réveillés en sursaut, accoururent...
Mais déjà Catherine, courageusement, s'était élancée dans la maison en
flammes...
Le danger l'attirait, et elle se disait qu'il y avait là des existences
à sauver...
Elle montait au hasard, dans la fumée, se guidant à la clarté fauve
de l'incendie.
Une chambre, dont la porte était ouverte, s'offrit à sa vue, au premier
étage...
Elle y pénétra hardiment, criant:
—Y a-t-il quelqu'un qui dort ici?... Sauvez-vous vite!
La fumée l'empêchait d'avancer.
Nulle voix ne répondait.
Une gerbe de flammes vint brusquement empourprer le palier et éclairer
la chambre...
Catherine jeta un cri de terreur... Elle venait d'apercevoir, étendu sur
le lit, Beaurepaire, semblant endormi, inerte, sourd au tumulte
grandissant.
Elle se précipita vers lui.
—Mon commandant, vite, éveillez-vous! Levez-vous! c'est le feu!
cria-t-elle.
Le commandant demeura immobile.
La chambre était redevenue sombre.
La fumée tourbillonnait, épaisse, suffocante.
Catherine se pencha, avançant la main à tâtons.
Elle cherchait dans ces ténèbres fumeuses à reconnaître la place du lit.
Elle voulait secouer le commandant, pensant: «Peut-être s'est-il
évanoui?»
Elle toucha le corps inerte.
Prêtant l'oreille, elle écouta.
Aucun bruit de respiration ne montait du lit.
—Quel étrange et profond sommeil! pensa-t-elle. Et l'épouvante
envahit son âme virile.