S'orientant dans la campagne déserte, le baron gagna un petit bois dont

il longea les maigres arbres et marcha droit vers un feu qui brûlait à

quelque distance dans la plaine,—un bivouac d'avant-poste

vraisemblablement.

Un cri de: «Qui-vive?» prononcé en français le fit s'arrêter.

—Je ne me suis pas trompé! murmura-t-il, ce sont des Français qui sont

là!

Il demeura immobile après avoir répondu:

—Ami!... envoyé de la municipalité de Verdun!...

Un silence suivit, puis il vit se détacher une masse sombre,

qu'accompagnait un cliquetis de fer.

Une lueur se balançait et marchait vers lui...

Quatre hommes, avec le porteur du falot, venaient le reconnaître.

Après avoir décliné ses qualités au chef de l'escouade, et avoir demandé

à être conduit au général en chef, le baron fut prié très poliment de

prendre place au bivouac, en attendant qu'on pût le mener au quartier

général.

Il accepta de grand cœur, car la nuit était fraîche. Il vint

s'asseoir auprès des volontaires royaux, devant des fagots brûlants.

Son arrivée avait mis en rumeur le campement, et les plus dormeurs

s'étaient éveillés pour venir aux nouvelles et apprendre de l'arrivant

ce qui se passait dans Verdun.

Ce camp des émigrés était étrange et bigarré.

L'armée de Condé se composait de volontaires accourus de tous les points

de la France, mais principalement de l'Ouest, pour se battre contre les

armées du pays, défendre le drapeau blanc, rétablir le roi et abattre la

Révolution.

Beaucoup de ces volontaires étaient venus là un peu contraints.

Les uns poussés par leurs familles, entraînés par l'exemple, incapables

de rester dans leurs propriétés ruinées ou envahies.

Quelques-uns par fanatisme, beaucoup dans l'espoir de rentrer avec

triomphe et profit en France, escomptant vingt-cinq ans d'avance le

fameux milliard des émigrés.

Cette armée de rebelles et de traîtres était divisée par provinces. Les

gentilshommes y conservaient leurs privilèges et leur infatuation. Ils

ne se mêlaient pas aux roturiers. Ainsi la Bretagne avait fourni sept

compagnies de nobles, et une huitième avait été réservée aux défenseurs

issus du tiers état. Le costume affirmait encore cette distinction des

castes. Les non-nobles portaient un uniforme gris de fer; les

gentilshommes avaient l'habit bleu de roi avec retroussis. Ainsi

ces insurgés contre la volonté de la nation, rassemblés pour une même

cause, courant les mêmes dangers, se préoccupaient de perpétuer dans

leurs bandes de partisans des hiérarchies et des catégories sociales qui

n'étaient déjà plus qu'un legs du passé. Les bourgeois, avec leur triste

casaque gris de fer, avaient pourtant plus d'abnégation et de vrai

dévouement que les nobles, puisqu'ils se battaient pour défendre des

privilèges auxquels ils n'avaient aucun droit.

Quelques déserteurs, conservant l'uniforme de leur corps, des officiers

de marine en très grand nombre, formaient le seul élément vraiment

militaire de l'émigration.

Le corps de la marine, brave, mais superstitieux et très entiché de la

royauté, était surtout recruté parmi les familles du littoral breton,

toutes hostiles à la Révolution. La désertion de ces marins affaiblit

pour longtemps notre force sur mer et, malgré le courage des matelots,

assura aux Anglais la victoire sur nos flottes et leur conserva l'empire

des eaux. On n'a pas assez tenu compte de cette trahison des officiers

de la marine royaliste, lorsqu'on a énuméré les mesures de rigueur

prises par la Convention dans l'Ouest.

La résistance héroïque des chouans fanatisés fut moins funeste à la

patrie que la fuite de ces marins expérimentés, les compagnons de La

Pérouse et de d'Estaing, ces glorieux adversaires des Anglais

durant la guerre d'Amérique, quittant le pont de leurs navires pour

aller caracoler ridiculement derrière un général prussien et se faire

battre par des gardes nationaux.

Les volontaires royaux étaient mal équipés, mal armés, mal

approvisionnés en tout. Leurs fusils, de fabrication allemande, étaient

fort pesants. Beaucoup de gentilshommes n'avaient que leurs armes de

chasse.

La composition de cette armée disparate la faisait ressembler à une

troupe de bohémiens révoltés. Les âges étaient mêlés. De vieux

hobereaux, cassés, voûtés, traînant la jambe, s'avançaient à côté de

jouvenceaux étiolés. Des familles entières, depuis le grand-père

jusqu'au petit-fils, se trouvaient côte à côte sur les rangs. C'était

touchant et grotesque.

L'armée des princes était d'ailleurs dépourvue d'artillerie et, malgré

le courage individuel dont firent preuve la plupart de ces soldats

improvisés, leur appoint à la cause royale ne fut jamais qu'une quantité

négligeable. Les Prussiens et les Autrichiens ne se firent pas faute de

le faire sentir à plus d'une reprise à ces gentilshommes encombrants et

inutiles.

Le baron de Lowendaal écoutait, avec son sourire railleur, les

confidences, les vantardises et les récriminations des volontaires.

Comme il venait de Paris, on l'accablait de questions sur l'état de

la capitale et les prévisions favorables au retour triomphal du roi.

Le baron leur répondait évasivement, disant qu'à son avis tout pouvait

encore s'arranger, qu'il fallait cependant compter avec la surexcitation

des foules et l'ardeur avec laquelle on courait s'enrôler, depuis que la

patrie avait été déclarée en danger.

Les jeunes gentilshommes écoutaient avec des ricanements hautains les

réponses pourtant fort mesurées du baron qui, de son côté, tout en

s'informant de l'heure à laquelle le général en chef pourrait le

recevoir, témoignait une certaine impatience de remplir sa mission.

Tout en racontant à son auditoire irritable ce qu'il savait des

préparatifs de résistance de la nation tout entière debout, prête à

mourir, le baron, du coin de l'œil, par-dessus la flamme rouge du

bivouac, guettait un coin sombre, par delà les remparts de Verdun, du

côté de la porte Saint-Victor.

Il semblait attendre d'un instant à l'autre un signal qui ne se

produisait pas...

Par moments il tirait sa montre, la consultait et, avec anxiété,

n'écoutant plus que distraitement le verbiage des gentilshommes,

regardait le coin du ciel toujours noir au-dessus de la ville...

—Que fait donc ce faquin de Léonard? murmurait-il. M'aurait-il

trahi!... aurait-il manqué de courage au bon moment... Oh! je me

vengerai terriblement... je l'envoie aux galères comme je l'ai dit, s'il

m'a trompé!...

Et le baron, ne faisant même plus mine de prêter l'oreille aux propos

des volontaires, feignant de céder au sommeil, fermait les yeux et

s'apprêtait à se rouler dans son manteau, le long des cendres rougeâtres

du bivouac, quand on vint l'avertir que le général Clerfayt l'attendait

et qu'il le recevrait sur-le-champ dans sa tente.

Le baron se leva en rechignant et suivit le planton qui devait le

guider, non sans jeter une dernière fois un regard chargé d'inquiétude

vers les maisons de Verdun se dressant au-dessus du rempart, dans la

ville haute. Plongées dans l'ombre et le repos, ces demeures paisibles

semblaient indifférentes au bombardement qui continuait de l'autre côté

de la ville, plus faible, plus ralenti, les Prussiens ne répondant que

modérément au feu des assiégés, et ceux-ci, en prévision d'un siège qui

pouvait, qui devait être long, ménageant les munitions.

Dans la tente du général en chef, le baron retrouva l'aide de camp qui

s'était présenté à l'hôtel de ville.

Il fit une grimace en saluant toutefois poliment le comte de Neipperg.

Celui-ci lui rendit froidement son salut.

L'entrevue fut brève.

Le général autrichien s'informa des dispositions de la ville de Verdun.

Et comme le baron lui assurait qu'elles étaient excellentes, favorables

à la reddition, le général répondit d'un geste muet, entr'ouvrant la

toile de sa tente, comme pour montrer les flamboiements d'obus au-dessus

des remparts...

Le baron regarda, suivant machinalement le geste du général.

Quelque maître qu'il fût de lui-même, il ne put s'empêcher de pousser

une rapide exclamation où il y avait du triomphe et du soulagement.

Il venait d'apercevoir, dans la partie nord de la ville, une rougeur

ardente.

Des flammes tourbillonnaient au milieu de flocons de fumée dans ce

quartier de Verdun, qui jusque-là semblait épargné par le feu des

assiégeants.

—Qu'avez-vous? demanda le général en chef, surpris de l'émotion

extraordinaire que venait de manifester l'envoyé de la municipalité.

—Rien, mon général... rien du tout! la fatigue, le trouble... la joie

aussi où je me trouve de savoir que demain les horreurs d'un siège

seront épargnées à cette belle cité... Voilà l'explication de mon cri à

la vue des obus et des boulets rouges sillonnant l'espace!...

dit-il en s'efforçant de paraître calme.

—Alors vous croyez, dit Clerfayt, que la ville ouvrira demain ses

portes?...

—J'en suis sûr, monseigneur... un homme à moi doit m'apporter ce matin

même la capitulation signée...

—Pourquoi ne pas l'avoir apportée vous-même? Pourquoi renvoyer mon aide

de camp, M. le comte de Neipperg que voici, chargé par moi et par

monseigneur le duc de Brunswick de vous remettre votre acceptation?...

—Je n'étais pas certain, général, que la ville serait en état de

capituler demain matin?...

—Ah!... et quel était l'obstacle?

—Un forcené... un chef de brigands, le commandant de Beaurepaire...

entré hier soir, par surprise, dans la place, et qui pourrait

contrecarrer nos projets, ruiner nos espérances...

—Un brave soldat! un adversaire énergique, que ce commandant, dit le

comte de Neipperg à Clerfayt.

—Vous l'avez vu? demanda Clerfayt avec intérêt.

—Je l'ai vu... je l'ai entendu parler... vous pouvez le voir agir...

car c'est lui qui a mis Verdun si rapidement en état de défense... tant

qu'il sera debout, je ne suis pas de l'avis de monsieur, moi: Verdun ne

capitulera pas...

Et Neipperg jeta un regard méprisant au baron.

—Qu'avez-vous à dire? fit Clerfayt. Vous me promettez l'ouverture des

portes pour demain matin... mon aide de camp, qui a vu la place et qui

affirme l'énergie de son défenseur, dit qu'elle ne cédera pas aussi

facilement... répondez-moi!

—Pardon! monseigneur, dit le baron de sa voix onctueuse, je ne

contredis point l'aide de camp... je vous avais déjà signalé cet

obstacle... Beaurepaire... et je vous faisais part de mes hésitations,

de mes craintes... je n'étais pas assuré, je vous l'ai dit, que Verdun

capitulerait...

—Et maintenant vous croyez la reddition possible?

—Certaine, monseigneur!...

—Mais... Beaurepaire?...

—Beaurepaire est mort, monseigneur!

—Mort!... qu'en savez-vous?... qui vous l'a appris?...

Le baron s'inclina, et, avec un sourire plus accentué que de coutume:

—Monseigneur, dit-il, me permettra d'attendre la confirmation

officielle de la nouvelle dont je ne suis que le prévoyant messager...

L'homme qui doit apporter la capitulation signée vous apprendra

également la fin, pour moi certaine, du commandant de Beaurepaire...

—Bien, monsieur, nous attendrons! dit froidement Clerfayt en

faisant signe au baron que l'entretien était terminé.

Tandis que Lowendaal se retirait, le comte de Neipperg disait au général

autrichien:

—Comment cet homme louche, à figure d'espion, sous son masque

débonnaire et souriant, sait-il que Beaurepaire n'est plus?... Il était

vivant il y a deux heures, quand j'ai quitté Verdun... l'auraient-ils

assassiné là-bas!...

Clerfayt regarda avec surprise son aide de camp:

—Nous faisons la guerre loyale et au grand jour, nous autres soldats,

mon cher Neipperg... Mais ces marchands qui nous tendent les mains et

nous ouvrent les portes de leurs villes sont capables de bien des

lâchetés!... il y a des épluchures et des débris peu propres dans la

cuisine de la victoire!... Les convives du festin ne doivent pas trop

s'inquiéter de la façon dont on leur a préparé les plats... Autrement

personne n'aurait d'appétit et personne ne mordrait à la gloire!...

Achevons notre courrier, mon cher, car déjà le matin paraît et, si ce

baron a dit vrai, nous aurons pas mal de choses à faire dans la journée:

la ville à occuper, les postes à garnir, les autorités à changer et à

surveiller, sans compter la revue que Leurs Majestés doivent passer au

milieu des félicitations et des hommages des habitants! A la besogne, et

faisons comme si ce Lowendaal n'avait pas dit vrai... Continuons à

envoyer quelques messagers énergiques à ce Beaurepaire, qui m'a l'air en

effet d'un rude adversaire!...

Et tandis que Neipperg s'asseyait devant la petite table du général, se

disposant à écrire sous sa dictée, Clerfayt, soulevant la porte de sa

tente, cria à l'un des officiers d'artillerie qui attendait auprès d'une

batterie:

—Commandant, continuez le feu jusqu'à ce que, sur les remparts de

Verdun, vous aperceviez hissé le drapeau parlementaire!...

XIII

LE SECOND ENFANT DE CATHERINE

Léonard, en quittant, fort perplexe, comme nous l'avons vu, son maître,

peu commode ce soir-là et beaucoup trop porté à se souvenir d'un passé

désagréable, se rendit vers la porte de France.

De ce côté, le canon tonnait sans relâche.

Ce n'était pas que Léonard fût fort amateur de cette musique des canons.

Mais il avait reçu des ordres précis et il lui fallait les exécuter.

Là où l'on se battait, il pensait devoir rencontrer celui qu'il

cherchait, celui qu'il avait reçu l'ordre de trouver: le commandant

Beaurepaire.

Avant de gagner les abords de la porte où, debout sur le revers des

glacis, se tenaient plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait

certainement celui qu'il avait mission d'aborder, Léonard se

faufila parmi des groupes de curieux entourant une carriole, devant

laquelle une table était installée avec des bouteilles, des verres,

quelques morceaux de pain, du cervelas et du saucisson.

C'était la cantine du 13e léger.

Derrière la table que deux torches fumeuses éclairaient, Catherine

Lefebvre, alerte, joyeuse et bourrue, vaquait à la distribution des

vivres et des rafraîchissements, suffisant à peine à répondre aux

commandes réitérées des canonniers altérés et des soldats venus, entre

deux coups de feu, s'offrir la goutte et boire à la délivrance de

Verdun.

De temps en temps, Catherine s'arrêtait de verser du vin ou de couper

des tronçons de cervelas pour donner un coup d'œil à sa carriole...

Là, dans un petit lit, dormait du sommeil inaltérable de l'enfance le

petit Henriot.

—Ça le berce, le canon! disait Catherine rassurée.

Elle se remettait à sa distribution, non sans grommeler quelques paroles

énergiques à l'adresse des Prussiens.

Dès le commencement de la bataille, lorsque, les ennemis s'approchant

déjà des portes de la ville, Beaurepaire avait surgi, se multipliant,

courant aux batteries, déployant ses tirailleurs, faisant garnir de

gabions et de fascines les ouvrages protégeant la porte de France,

Catherine, dédaignant l'abri de sa cantine, avait grimpé sur les glacis.

Là, comme une furie de la guerre, harcelant les traînards, encourageant

les braves, ramassant les premiers blessés, et, par moment, saisissant

un fusil et le déchargeant sur les cavaliers autrichiens qui s'étaient

hasardés jusque sous les embrasures des poternes, elle avait contribué

énergiquement à enrayer la panique et à arrêter l'ennemi, surpris de cet

accueil.

Beaurepaire l'avait aperçue et l'avait félicitée.

Puis, l'ennemi s'était retiré, ayant renoncé à surprendre une ville qui

se trouvait ainsi sur ses gardes; Catherine était retournée à sa cantine

où les clients abondaient.

Elle avait, dans l'intervalle du premier combat, entrevu Lefebvre qui,

avec ses voltigeurs, garnissait les parapets et, des meurtrières,

dirigeait un feu plongeant sur les éclaireurs autrichiens.

Toute rassurée et tout heureuse, car c'était pour elle le baptême du

feu, elle avait repris ses fonctions de cantinière, dont elle

s'acquittait avec bonne humeur, à la satisfaction générale.

Comme elle venait de verser la goutte à deux artilleurs, elle aperçut,

un peu à l'écart, un civil qui les regardait boire:

—Eh! l'ami, lui cria-t-elle sans façon, pourquoi ne viens-tu pas

t'arroser d'un bon coup de schnick, comme on dit chez nous?... Tu es un

civil, ça ne fait rien... Demain, tu seras comme les autres, sous les

armes... Va! tu peux trinquer avec les défenseurs de ton pays... on est

tous des frères!

Et comme l'homme ne répondait pas à cet appel engageant et faisait mine

de s'éloigner, elle le rappela:

—Eh! l'ami, ne t'en va pas comme ça!... Viens, que je t'ai dit... Tu

n'as peut-être pas d'argent pour trinquer?... Ça ne fait rien... c'est

moi qui régale aujourd'hui, demain tu paieras à ton tour... Qu'est-ce

qu'il faut te servir, citoyen?

L'homme interpellé répondit sèchement:

—Merci, je ne bois pas...

—Tu n'as pas soif... et tu ne te bats pas? Alors, qu'est-ce que tu

viens faire ici?...

L'homme hésita, puis dit d'une voix sourde:

—Je voudrais parler au commandant Beaurepaire...

Catherine le regarda avec surprise.

—Toi?... parler au commandant?... et qu'est-ce que tu lui veux?...

—J'ai des choses importantes à lui dire...

Catherine haussa les épaules.

—Tu choisis bien ton moment, mon garçon!...

—On choisit le moment qu'on peut...

—C'est possible... mais pour l'instant le commandant n'est pas

visible...

L'homme se frotta la tête et murmura:

—C'est qu'il faut absolument que je le trouve...

Catherine regardait avec méfiance son interlocuteur. Son insistance lui

semblait suspecte. Elle résolut d'avertir son mari.

Elle allait le signaler à l'un des soldats, en le priant de chercher

Lefebvre sur-le-champ, quand l'ordonnance de Beaurepaire survint.

Excité par le bruit du combat, la langue déliée par des libations

abondantes offertes par l'un des membres de la municipalité qui l'avait

interrogé longuement sur son chef, l'ordonnance se mit à bavarder. Le

soldat raconta, malgré les coups d'œil significatifs de Catherine,

que Beaurepaire avait été prendre un peu de repos chez une de ses

parentes dans un hôtel de la ville haute, où il devait, à quatre heures

du matin, aller l'éveiller, en lui amenant son cheval.

Catherine, à bout de patience, cria à l'ordonnance:

—Tu jacasses comme une pie borgne, veux-tu aller dormir un peu... ça te

fera du bien!... tu ne seras jamais en état d'éveiller le commandant à

quatre heures... comme il te l'a dit... Allons! demi-tour, ou je fais

venir le lieutenant Lefebvre... il ne plaisante pas avec les indiscrets

et les ivrognes, lui...

—C'est bien! on se tait... et l'on s'en va!... grommela

l'ordonnance qui, en trébuchant, s'éclipsa.

Catherine s'était remise à servir ses soldats.

Machinalement elle regarda du côté de l'homme qui insistait pour parler

à Beaurepaire...

Il avait disparu...

Catherine crut le voir se diriger en compagnie de l'ordonnance vers un

cabaret, entre-bâillant sa porte à des curieux hardis désireux

d'assister, à l'abri, aux travaux de défense de la ville.

Elle eut le rapide soupçon que cet homme complotait et qu'un danger

menaçait Beaurepaire...

Elle aurait voulu le suivre et le signaler à Lefebvre, mais elle ne

pouvait songer à quitter sa cantine en un pareil moment.

Les défenseurs de Verdun, passant la nuit à dresser des gabions sur les

remparts, à élever des palissades, à disposer des fascines, tandis que

le canon tirait sans relâche, avaient droit à trouver la cantine

ouverte.

Elle piétinait d'impatience, essayait de se persuader qu'elle s'alarmait

à tort et qu'aucun péril ne pourrait atteindre Beaurepaire du fait de

cet homme...

Le souvenir de Lowendaal, toutefois, se présenta à sa pensée.

Ce baron avait l'aspect d'un traître... Qui pouvait deviner ce qu'il

avait machiné contre l'intrépide défenseur de Verdun?

A la fin Catherine n'y tint plus, et quand, la nuit avançant, les

buveurs se firent plus rares, elle annonça brusquement son besoin de

sommeil et congédia les soldats attardés, les engageant, s'ils n'avaient

point le désir de se reposer, à se donner de la distraction sur les

remparts, où l'on n'avait pas trop de monde pour placer les gabions et

poser les fascines.

XIV

LA FIN D'UN HÉROS

Après avoir rangé sa cantine et donné un baiser léger au petit Henriot

qui dormait paisiblement, Catherine s'enfonça dans les rues sombres de

la ville haute.

Le soupçon lui restait. C'était vers l'hôtel de madame Blécourt, dans

cette maison où le commandant lui avait fait conduire la petite fille

gardée à Jouy-en-Argonne, qu'un péril menaçait Beaurepaire... Elle

devinait le piège, elle flairait la trahison.

Au moment où elle s'approchait de l'hôtel de madame de Blécourt, elle

entendit une détonation d'arme à feu...

Ce n'était pas un bruit capable de surprendre dans une ville

bombardée...

Mais ce coup de feu dans ce quartier isolé, paisible, loin des

remparts et où tout semblait sommeiller, l'effraya...

Elle pressentit un malheur, un crime.

Au bout d'une ruelle elle aperçut la silhouette d'un homme fuyant...

Il lui sembla reconnaître le singulier personnage dont les allures, à la

cantine, avaient éveillé sa méfiance.

Elle lui cria à tout hasard:

—Eh! l'homme!... pas si vite.... qui donc a tiré par ici?...

Mais l'inconnu redoublait de vitesse, sans répondre; tournant court, il

disparut dans une rue sombre...

Catherine hésita un instant. Devait-elle le suivre? Mais elle réfléchit

qu'un homme marchant vite, la nuit, dans une ville assiégée, n'était pas

par cela même un coupable... et puis, quel rapport pouvait-il exister

entre cet inconnu et Beaurepaire?

Ce n'était pas là qu'était le péril, si Beaurepaire se trouvait

menacé...

A l'hôtel de Blécourt il fallait d'abord s'assurer que le commandant

reposait en sûreté.

Catherine rebroussa donc chemin et marcha rapidement vers la maison, où

Herminie de Beaurepaire devait être endormie, ayant auprès d'elle la

petite Alice, où sans doute Beaurepaire, brisé de fatigue, s'était jeté

sur un lit, en attendant qu'on vînt l'éveiller pour retourner au

combat.

Comme elle allait soulever le marteau et frapper, des cris, des appels

s'élevèrent de l'intérieur...

Les fenêtres s'ouvrirent avec force.

Des têtes effarées apparurent, réclamant du secours...

En bonnet de nuit et en chemise, la vieille douairière de Blécourt se

montra au balcon, agitant convulsivement les bras, d'un air désespéré.

En même temps une lueur rouge darda son reflet sinistre sur la façade de

la maison voisine...

Des tourbillons de fumée noire s'échappaient des fenêtres ouvertes...

De longs jets de flammes jaillissaient sur les toits...

—Le feu!... il y a le feu!... cria Catherine... et cette porte qui ne

s'ouvre pas!...

Les domestiques, perdant la tête, couraient en poussant des cris par les

escaliers, s'appelant, réclamant les clefs. Ils finirent par ouvrir la

porte et se précipitèrent dans la rue...

Quelques habitants du voisinage, réveillés en sursaut, accoururent...

Mais déjà Catherine, courageusement, s'était élancée dans la maison en

flammes...

Le danger l'attirait, et elle se disait qu'il y avait là des existences

à sauver...

Elle montait au hasard, dans la fumée, se guidant à la clarté fauve

de l'incendie.

Une chambre, dont la porte était ouverte, s'offrit à sa vue, au premier

étage...

Elle y pénétra hardiment, criant:

—Y a-t-il quelqu'un qui dort ici?... Sauvez-vous vite!

La fumée l'empêchait d'avancer.

Nulle voix ne répondait.

Une gerbe de flammes vint brusquement empourprer le palier et éclairer

la chambre...

Catherine jeta un cri de terreur... Elle venait d'apercevoir, étendu sur

le lit, Beaurepaire, semblant endormi, inerte, sourd au tumulte

grandissant.

Elle se précipita vers lui.

—Mon commandant, vite, éveillez-vous! Levez-vous! c'est le feu!

cria-t-elle.

Le commandant demeura immobile.

La chambre était redevenue sombre.

La fumée tourbillonnait, épaisse, suffocante.

Catherine se pencha, avançant la main à tâtons.

Elle cherchait dans ces ténèbres fumeuses à reconnaître la place du lit.

Elle voulait secouer le commandant, pensant: «Peut-être s'est-il

évanoui?»

Elle toucha le corps inerte.

Prêtant l'oreille, elle écouta.

Aucun bruit de respiration ne montait du lit.

—Quel étrange et profond sommeil! pensa-t-elle. Et l'épouvante

envahit son âme virile.

Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau · 第 11 / 19 段