Comme il connaissait parfaitement la langue française, le général

l'avait choisi pour porter aux notables et aux autorités de Verdun les

propositions de capitulation.

Après avoir salué l'assemblée, le jeune envoyé fit connaître les

conditions de Brunswick: elles consistaient dans la reddition de la

ville et de la citadelle dans les vingt-quatre heures, sous peine de

voir Verdun soumis à un bombardement et ses habitants livrés, après

l'assaut, à toute la fureur du soldat.

Au milieu d'une morne stupeur, ces farouches conditions furent écoutées.

On a beau se dire royaliste, comme se vantaient de l'être ces notables,

et craindre pour ses propriétés, il était difficile à ces riches

bourgeois d'entendre sans quelque révolte dans le cœur cette

hautaine et insultante menace.

Plusieurs de ces poltrons n'auraient pas été fâchés d'assister à une

protestation courageuse, ne fût-ce que pour la forme, afin de

sauvegarder les apparences de l'honneur.

Mais nul n'éleva la voix. Personne n'osait paraître appeler sur Verdun

la colère des Allemands.

Neipperg demeurait immobile, baissant les yeux.

Il s'indignait intérieurement de la couardise de ces marchands qui

préféraient la honte et le démembrement de la patrie à une résistance,

où leurs maisons auraient à subir les obus.

En lui-même il pensait que ce n'étaient point là les Français du 10

août, contre lesquels il s'était battu, et qui avaient si furieusement

emporté d'assaut le château des Tuileries.

Il n'avait plus que de l'admiration pour ces patriotes qui l'avaient

blessé. Les cœurs de soldat ne gardent pas de rancune après la

bataille. Mais la peur de ces bourgeois lui faisait mal et leur silence

honteux l'écœurait...

Il avait besoin de sortir, de respirer, de ne plus avoir sous les yeux

le spectacle de cette lâcheté collective.

Il lui semblait que sa blessure s'envenimait au contact de ces

trembleurs, qui étaient aussi des traîtres.

Il se leva et dit froidement:

—Vous avez entendu, messieurs, la communication du général en chef, que

dois-je rapporter comme réponse à M. le duc de Brunswick?...

Et il attendit, plus pâle qu'à son arrivée, debout, la main appuyée au

rebord de la table.

Une voix parla dans le silence général:

—Ne pensez-vous pas, messieurs, que tout en rendant hommage aux

sentiments miséricordieux de monseigneur le duc de Brunswick, vous

feriez bien d'ajourner votre réponse... ne fût-ce que pour permettre à

l'artillerie de M. le duc de faire à notre ville l'honneur de quelques

bombes?...

C'était Lowendaal qui avait pris tout à coup la parole.

Neipperg avait reconnu son rival.

Un flot de sang lui monta au visage.

Il eut un mouvement instinctif, comme pour s'élancer vers le baron, afin

de le provoquer...

Mais il se contint: il était ambassadeur: il avait une mission à

remplir, il ne s'appartenait pas...

Cette pensée lui traversa en même temps l'esprit: si le baron de

Lowendaal se trouvait à Verdun, Blanche de Laveline devait y être

aussi?...

Mais où la rencontrer? où la voir? où lui parler?

Il eut alors cet espoir que peut-être le baron, à son insu, lui ferait

connaître la retraite de Blanche...

Il fallait donc se montrer impassible, attendre, chercher...

Un murmure assez vif avait suivi les paroles de Lowendaal.

—De quoi se mêlait-il, ce fermier général? se disaient les bourgeois

chuchotant entre eux. Est-ce qu'il a des maisons, des ateliers, des

marchandises dans la cité? Est-ce lui qui supportera les dégâts des

propriétés? Puisqu'on sait qu'il est impossible de résister, le

commandant du génie l'a reconnu, à quoi bon faire massacrer du monde et

pour quelle raison exposer les immeubles au feu de l'artillerie?

—Notre population est sage et redoute les horreurs d'un siège, dit le

président, la proposition de M. le marquis de Lowendaal n'aurait pour

elle que la canaille... encore, presque tous ces braillards qui ne

possèdent rien, ont-ils déjà quitté la ville... ils se sont réfugiés du

côté de Thionville... ils ont retrouvé là un pas grand'chose de leur

espèce, un certain Billaud-Varennes qui va les envoyer au feu...

Espérons qu'on ne les reverra jamais à Verdun... Messieurs, êtes-vous

d'avis de les imiter ici?... Voulez-vous être mitraillés?

—Non! non! pas de bombardement! Signons tout de suite! crièrent vingt

voix.

Et les plus empressés, saisissant des plumes, entourèrent le président,

le pressant de leur laisser apposer leur signature sur le projet de

capitulation, rédigé à l'avance, dès l'annonce de l'arrivée de l'envoyé

autrichien.

Neipperg observait en silence cette réunion qui, d'abord paisible,

menaçait de devenir batailleuse.

Le baron de Lowendaal avait repris sa place, à l'écart:

—Mettons que je n'ai rien dit, avait-il murmuré, dépité.

Déjà le président levait la plume et cherchait l'endroit où il

convenait, sur le projet de capitulation, de mettre son nom, qui

engageait l'honneur de la ville, quand une fusillade lointaine éclata,

en même temps que le tambour battait la générale et que, sous les

fenêtres de l'hôtel de ville, des voix chantaient le _Ça ira_!

X

LE SERMENT DE BEAUREPAIRE

Tout le monde s'était levé dans un effarement indescriptible.

Les moins affolés avaient couru aux fenêtres...

La ville apparaissait illuminée, comme pour une fête...

Sur la place, des torches brûlaient, des femmes, des enfants battaient

des mains et formaient une ronde fantastique dans cette rougeur

d'incendie...

C'étaient les volontaires de Mayenne-et-Loire qui avaient entonné le _Ça

ira_, donnant le signal joyeux du réveil à la ville engourdie.

Les hommes étaient rares dans cette foule...

Ils se tenaient à distance et semblaient ne participer que des yeux à ce

tumulte martial.

Le procureur-syndic en fit la remarque au président.

—Voilà ces damnés volontaires qui font leur tapage! dit en

soupirant M. Ternaux.

Et M. Gossin de répondre avec un haussement d'épaules:

—Patience!... le duc de Brunswick nous en débarrassera bientôt!

Et il ajouta:

—Pourvu que ces diables déchaînés ne nous attirent pas un bombardement!

Au même instant, une lueur rouge traversa l'espace et un corps

flamboyant vint s'abattre sur une des maisons qui faisaient l'angle de

la place, en même temps qu'une forte détonation ébranla les vitres de

l'hôtel de ville...

—Tenez!... je l'avais prévu!... s'écria le procureur-syndic, voilà ce

que nous attirent ces coquins!... Les Prussiens tirent à boulets rouges

sur nos maisons!... Le voilà le bombardement que vous demandiez... vous

devez être satisfait, baron?

Le procureur se tourna, cherchant Lowendaal, mais le fermier général

avait disparu.

Impatient, désireux de le suivre, supposant que Lowendaal se dirigeait

du côté de Blanche de Laveline, Neipperg voulut se retirer.

—Je n'ai rien à faire ici désormais, messieurs, dit-il en prenant

congé. Le canon parle, je n'ai plus qu'à me taire... je vais retourner à

mon quartier général... Ma réponse, c'est votre poudre qui la porte en

ce moment!...

—Monsieur le comte, supplia le président, ne partez pas...

restez!... c'est un malentendu... tout va s'expliquer... tout

s'arrangera...

—Je ne vois pas trop comment! dit en souriant Neipperg; écoutez!...

voici le canon de vos remparts qui donne la réplique à nos obusiers...

le tambour bat dans vos rues... et il me semble que l'on vient jusque

dans votre hôtel de ville chercher des renforts pour garnir les

murailles et servir les pièces!...

Le tambour résonnait en effet dans l'escalier de l'hôtel de ville et des

pas nombreux martelaient les degrés. On entendait sonner sur le pavé du

vestibule les crosses des fusils.

—Ils osent venir ici! dit le procureur-syndic exaspéré. Monsieur le

commandant, vite, signez l'ordre de faire taire le tambour, et que les

hommes rentrent dans les logements qui ont dû leur être assignés! ajouta

le magistrat en invoquant M. Bellemond, directeur du génie et de

l'artillerie.

—Oui, monsieur le procureur, répondit cet officier pusillanime, je vais

donner ces ordres... dans un quart d'heure Verdun sera tranquille...

—Dans un quart d'heure Verdun sera en flammes et nous chanterons

l'Hymne des Marseillais à la lueur des obus! cria une voix forte,

derrière eux.

La porte s'était ouverte sous une poussée, et Beaurepaire,

accompagné de Lefebvre, et entouré de soldats du 13e et de volontaires

de Mayenne-et-Loire, apparaissait terrible comme le Dieu de la guerre,

devant ces citadins effarés.

Le président essaya de prendre un peu d'autorité:

—Qui vous a autorisé, commandant, à venir troubler les délibérations de

la municipalité et des citoyens qu'elle a réunis en conseil? dit-il

d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme.

—On assure, répondit Beaurepaire, sans se troubler, que vous machinez

tous ici une infâme trahison et que vous parlez de rendre la ville...

Est-ce vrai, citoyens?... répondez!

—Nous n'avons pas à vous faire connaître les résolutions de l'autorité,

commandant... veuillez vous retirer avec vos hommes et faire cesser le

feu que vous avez ordonné sans avoir pris l'avis du conseil de défense!

dit sévèrement le président, se sentant soutenu par les notables.

Beaurepaire réfléchit un instant, puis, se découvrant, dit avec une

intonation respectueuse:

—Messieurs, c'est vrai, je n'ai pas attendu l'avis du conseil de

défense pour faire feu sur les Prussiens qui déjà s'approchaient des

portes et faisaient mine d'entrer au premier signal... un signal qu'ils

paraissaient attendre du dedans... J'ai barricadé les portes; mon brave

ami Lefebvre, que voilà, a placé ses voltigeurs des deux côtés de

chaque palissade, et l'ennemi s'est arrêté... en même temps, pour

l'empêcher de voir de trop près ce que nous faisions sur les remparts,

j'ai envoyé quelques boulets qui ont fait reculer un peloton

d'Autrichiens trop pressés de nous rendre visite... je venais d'arriver

avec mes volontaires quand on m'a prévenu de ce qui se passait...

j'avoue que je n'ai pas pensé à prendre l'avis du conseil de défense!

—Et vous avez eu tort, commandant! dit le directeur du génie Bellemond.

Beaurepaire remit son chapeau.

—Camarade, dit-il au commandant, ceci me regarde... je répondrai, s'il

le faut, de ma conduite devant les représentants du peuple qui ne vont

pas tarder à venir ici... Je respecte la Commune de Verdun et ses

officiers municipaux... j'espère qu'ils sont patriotes, et prêts à faire

leur devoir... je prendrai leurs ordres pour tout ce qui concerne le

service intérieur et les mesures de police... Je sais l'obéissance que

les soldats de la nation doivent aux mandataires du peuple... Mais, pour

ce qui regarde mon métier de soldat et les obus à envoyer aux Prussiens,

vous me permettrez, camarade, d'agir comme il me paraîtra utile...

Tenez-vous-le pour dit! je suis ici votre égal, et nous n'avons qu'à

marcher d'accord ensemble pour repousser l'ennemi et sauver la ville!...

Ces paroles énergiques, lancées d'une voix mâle, impressionnèrent le

directeur du génie, officier subalterne subitement promu, et qui eût agi

bravement s'il ne se fût senti dominé par le président et le

procureur-syndic.

—Pourtant, hasarda-t-il, le conseil de défense existe... vous devez

prendre ses avis avant de livrer bataille!

—Quand l'ennemi est aux portes, et que déjà les combattants de la ville

hésitent, le conseil de défense, s'il était alors consulté, ne pourrait

qu'ordonner au chef des troupes de barrer la route, de disperser les

tirailleurs sur les remparts, de braquer des pièces sur les corps

ennemis s'approchant, et de commencer le feu... C'est ce que j'ai fait,

camarade! tout comme si j'avais eu le temps de consulter le conseil que

vous présidez... Mais en réalité, pouvait-il avoir un autre avis?

Pouvait-il me commander autre chose? Tout ce qu'il devrait me reprocher,

c'est de n'avoir pas ouvert un feu assez vif... Mais les munitions

manquaient... Les voilà qui arrivent... Ecoutez!... ça va chauffer!...

De violentes détonations suivirent les paroles de Beaurepaire; c'était

dans la direction de la porte Saint-Victor.

Les notables frémirent. Plusieurs se glissèrent dehors, inquiets pour

leurs demeures, car à cette furieuse canonnade les Prussiens et les

Autrichiens allaient certainement répondre par une pluie d'obus.

—Parbleu! voilà un brave homme! se dit Neipperg en regardant la franche

physionomie de Beaurepaire. Sa vue console de tout ce spectacle

honteux!...

Et s'avançant vers lui poliment, il lui dit:

—Commandant, je ne dois pas vous laisser ignorer qui je suis... le

comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt...

—Vous êtes en civil? dit Beaurepaire défiant, regardant celui qui se

présentait ainsi à lui.

—Je ne suis pas venu en parlementaire, commandant, mais simplement

chargé de remettre à la municipalité de Verdun et au conseil de défense

une note officieuse du généralissime.

—Une sommation d'avoir à rendre la place sans doute?

—Vous l'avez dit.

—Et qu'a-t-on répondu ici?...

Beaurepaire jeta un regard accusateur sur les notables et sur les

magistrats municipaux, qui baissèrent les yeux et détournèrent la tête.

Gossin, le procureur, souffla à l'oreille du président:

—Si cet agent de Brunswick dit tout, ce chenapan de Beaurepaire est

capable de nous faire fusiller par ses brigands, mon pauvre monsieur

Ternaux!

—J'en ai peur, mon pauvre monsieur Gossin! répondit tristement le

président.

Mais Neipperg se contenta de dire habilement:

—Je n'ai pas eu le temps de recueillir l'avis de ces messieurs... Vous

vous êtes chargé de répondre vous-même au généralissime!...

Cette franchise plut à Beaurepaire, qui dit aussitôt:

—Alors, monsieur, votre mission est terminée... Voulez-vous me

permettre de vous reconduire moi-même jusqu'aux avant-postes?

—Je suis à vos ordres, commandant!

Beaurepaire, avant de quitter la salle, se tourna une dernière fois vers

le président et le procureur-syndic:

—Messieurs de la Commune, leur dit-il, j'ai promis à mes hommes de

m'ensevelir avec eux sous les ruines de Verdun plutôt que de rendre la

ville... J'espère que vous partagez mon avis?...

—Mais, commandant, si la ville entière voulait capituler?... Si les

habitants refusaient de se laisser bombarder? Que décideriez-vous?

Iriez-vous, malgré toute une population, continuer à entretenir un feu

meurtrier? dit le président... Voyons! que feriez-vous?... Nous

attendons votre réponse...

Beaurepaire réfléchit une seconde, puis il éclata:

—Si vous me forciez à rendre la ville, entendez-vous bien,

messieurs? plutôt que de subir cette honte et de trahir mon serment...

je me ferais sauter la cervelle!... J'ai juré de défendre Verdun jusqu'à

la mort!...

Il alla vers la porte, puis revint brusquement, frappa d'un grand coup

de poing la table et répéta:

—Oui, jusqu'à la mort!... jusqu'à la mort!...

Il sortit suivi de Neipperg, laissant les notables terrifiés.

—Il se tuerait?... Ma foi, ce serait de la besogne toute faite et un

fort soulagement pour tout le monde, dit à mi-voix Lowendaal qui venait

de rentrer, sans bruit, dans la salle du conseil.

On l'interrogea. On lui demanda ce qui se passait dans la ville.

—On se bombarde ferme de part et d'autre, dit-il avec son sourire

sceptique. Les volontaires courent sur les remparts comme des fauves...

Il y en a déjà parmi eux plusieurs d'atteints... Ah! ces fantassins du

13e!... ils ont avec eux une sorte de démon femelle, la femme du

capitaine Lefebvre, m'a-t-on dit, une cantinière, qui se démène, va,

vient, porte les munitions, s'attelle aux pièces de canon, arrache la

mèche tout allumée des obus prussiens qui tombent sur les glacis... Je

crois vraiment qu'elle a ramassé à plusieurs reprises les fusils des

voltigeurs tombés près d'elle et ne s'en est allée qu'après avoir fait

le coup de feu... comme un homme!... Heureusement qu'il n'y a pas

beaucoup de soldats comme cette amazone, autrement jamais les

Autrichiens n'entreraient ici!...

—Vous espérez donc encore, baron? demanda le président.

—Plus que jamais... Ce bombardement était nécessaire, je vous l'ai

dit... les habitants n'étaient pas suffisamment impressionnés... Mon

domestique, le fidèle Léonard, avait eu beau griser des artisans, des

bourgeois, et leur raconter mille balivernes selon mes instructions, ils

n'étaient pas encore persuadés... ils n'acceptaient qu'avec hésitation

la capitulation... Demain matin, ils la réclameront tous!...

—Vous nous redonnez confiance!...

—Je vous dis, monsieur le président, que l'on viendra vous obliger à

signer la capitulation... vous aurez la main forcée!...

—Le ciel vous entende! soupira le président; mais voici l'envoyé du duc

de Brunswick retourné à son quartier général... Quand le revoir? Comment

le faire revenir... il a gardé le projet de capitulation...

—Il suffit que quelqu'un de sûr aille au camp autrichien et lui porte

le double que vous avez conservé... avec l'assurance que demain le

généralissime trouvera les portes ouvertes...

—Mais qui charger d'une telle mission?

—Moi! dit Lowendaal.

—Ah! vous nous sauvez!... s'écria le président qui, se levant, dans un

élan de joie, lui donna l'accolade comme il l'eût fait pour un messager

annonçant une victoire.

XI

LA MISSION DE LÉONARD

Quelques instants après, Lowendaal, muni du double du projet de

capitulation, quittait l'hôtel de ville. Il retrouva sur la place

Léonard qui l'attendait.

A voix basse, bien que toute oreille fût éloignée, le baron lui donna un

ordre assez détaillé.

Léonard eut des mouvements de surprise, témoignant qu'il comprenait la

tâche qui lui était confiée, mais aussi montrant qu'elle l'embarrassait

et l'effrayait même un peu...

Il se fit répéter deux fois ce que venait de lui dire son maître.

Celui-ci, d'un ton sévère, ajouta:

—Hésiteriez-vous, maître Léonard?... vous savez pourtant que, bien que

nous nous trouvions dans une ville assiégée, il s'y rencontre des

prisons et des gendarmes pour y conduire ceux qui... comme certain

personnage de ma connaissance... ont contrefait le sceau de l'Etat et

délivré, aux employés des aides et des gabelles, de faux récépissés...

—Je sais cela, monsieur le baron, hélas!... dit Léonard d'un ton

soumis.

—Si vous le savez, ne l'oubliez plus! reprit le baron se radoucissant.

Cela me peine, Léonard, d'être obligé de rappeler à un serviteur dévoué

comme vous l'êtes, que je l'ai sauvé des galères!...

—Et que vous pouvez l'y renvoyer! Oh! monsieur, je m'en souviendrai!

—Alors, vous obéirez?...

—Oui, monsieur le baron... Mais songez comme c'est grave... comme c'est

terrible ce que vous me demandez là!...

—Vous vous exagérez l'importance de cette affaire... de confiance, dont

il me plaît de vous charger... Morbleu! maître Léonard, vous m'avez

accoutumé à plus de docilité, à plus de dévouement aussi! Vous devenez

ingrat!... C'est un vilain défaut, l'oubli des bienfaits!...

—Monsieur le baron, je vous serai éternellement reconnaissant, larmoya

le misérable que Lowendaal avait surpris volant avec les employés des

fermes à l'aide de faux poinçons... je suis prêt à vous suivre et à vous

obéir partout où il vous plaira me conduire... Mais ce que vous

m'ordonnez présentement est...

—Abominable? vous avez des scrupules à présent, maître Léonard? dit le

baron, d'un ton devenu goguenard.

—Je ne me permettrais pas de trouver abominable une chose que M. le

baron me commande... je voulais dire autrement...

—Et quelle était votre pensée? Je serais curieux de connaître votre

opinion...

—Monsieur le baron, la... chose... est dangereuse... oh! pour moi

seulement! se hâta de dire Léonard, car si j'étais pris, on me rôtirait

à petit feu plutôt que de me faire dire ce que M. le baron m'aurait

ordonné...

—D'abord, on ne vous croirait pas, interrompit sèchement le baron;

ensuite, aucune preuve de l'ordre, que vous prétendriez avoir reçu de

moi, ne serait trouvée... Enfin, et ceci doit vous rassurer pleinement,

mes dispositions sont prises pour assurer votre retraite, au cas

improbable où vous seriez découvert...

—Vraiment, monsieur le baron? dit avec joie Léonard.

—Ma chaise de poste vous attendra auprès de la Porte-Neuve, sur la

route de Commercy... On ne se bat pas de ce côté!...

—Mais comment sortirai-je?

—Mission du conseil de défense... Prenez ce sauf-conduit et venez

me retrouver demain, au point du jour, au camp du duc de Brunswick...

Et Lowendaal remit à Léonard un laissez-passer en blanc de la

municipalité.

—J'obéirai! dit Léonard, plus rassuré.

—Tâchez de ne pas compromettre sottement votre mission en vous faisant

prendre par les enragés volontaires de Beaurepaire... Si vous vous

laissez arrêter, il me sera impossible de taire vos antécédents... Alors

gare les galères!... C'est aussi peut-être la mort immédiate, comme

espion!

Léonard eut un frisson.

—Je ferai attention, monsieur le baron!

—Bien... vous avez compris... allez donc!... et que du camp des émigrés

je reçoive de vos nouvelles!...

—Je tâcherai, monsieur le baron!... C'est égal, ce que vous voulez de

moi n'est pas commode... et j'ai peur que la chaise de poste attende

inutilement à la Porte-Neuve!...

—Imbécile!... dans une ville que de toutes parts l'on bombarde... où la

flamme est partout... la surveillance est impossible... Je compte sur

vous, maître Léonard!... Si vous me trahissiez, ou si vous veniez à

faiblir, comme je rentrerai demain dans Verdun, vous pouvez compter que

ma première visite sera pour le présidial et la seconde pour le

fonctionnaire chargé de ferrer les galériens en attendant le départ

de la prochaine chiourme pour Toulon!... Adieu, maître Léonard, ou

plutôt à demain, à la pointe du jour!...

Et Lowendaal s'éloigna d'un pas tranquille vers la Porte-Neuve, tandis

que Léonard, perplexe, méditant sur l'accomplissement de sa mission, se

demandait:

—Comment pénétrer, sans éveiller l'attention de personne, dans cet

hôtel de madame de Blécourt?... Comment aborder au milieu de la nuit le

commandant Beaurepaire?... sans escorte, désarmé, endormi?...

XII

LE CAMP DES ÉMIGRÉS

Lowendaal, en quittant Léonard, murmura d'un air satisfait:

—Le drôle fera ce que je lui ai dit... il tremble un peu... mais la

peur des galères sera pour son esprit plus forte que la crainte du grand

sabre de ce sacripant de Beaurepaire!... placer l'homme entre deux

alternatives inégalement chanceuses, être envoyé aux galères ou bien

risquer de l'être seulement si l'on est pris, tous les gens

intelligents, et Léonard n'est pas un sot, choisiraient ce dernier

parti... donc il ira et ne se fera pas prendre!... Il marchera un peu à

contre-cœur et en serrant les jambes, mais il marchera... Les soldats

ne font-ils pas ainsi? Quand on les envoie à la gueule d'un canon, ce

n'est pas toujours l'amour de la gloire qui les y pousse, c'est aussi la

crainte d'être fusillés s'ils lâchent pied... ce qui le prouve

bien, c'est que l'on ne fuit qu'en masse... le châtiment, en se

répandant sur trop de têtes, ne pourrait atteindre personne... Léonard

est seul... il ne reculera pas... du camp des émigrés, comme le bon

Talthybios, le héraut veillant au palais des Atrides, j'espère

apercevoir bientôt le signal attendu!... ajouta en souriant le baron

qui, en sa qualité de fermier général, s'il ne se montrait pas très

scrupuleux en toutes matières, aimait fort à prouver sa délicatesse

littéraire et sa connaissance érudite des bons auteurs.

Il marchait lentement dans la nuit, par les quartiers déserts de la

ville, prêtant l'oreille aux détonations lointaines, et suivant d'un

regard indifférent la trace lumineuse des obus qui, comme de rapides

météores, s'entre-croisaient sur le fond noir du ciel.

On ne se battait pas de ce côté de la ville.

Quelques factionnaires veillaient sur les remparts, et leurs cris

d'appel: Sentinelles, prenez garde à vous! espacés dans le silence,

troublaient seuls les abords de la Porte-Neuve vers laquelle le baron se

dirigeait.

Il trouva à cette porte des gardes nationaux à qui, ainsi que cela avait

été convenu secrètement à son départ de l'hôtel de ville, un ordre avait

été envoyé par le procureur-syndic de laisser passer le baron de

Lowendaal.

Sans difficulté, le chef de poste fit franchir la poterne au baron,

en lui souhaitant bonne réussite.

Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau · 第 10 / 19 段