Bonaparte se hâta d'aborder. A peine était-il réuni avec les siens,

qu'un berger accourut prévenir: les paolistes les avaient découverts.

On eut juste le temps d'embarquer. Les Corses, débouchant sur le rivage,

saluèrent les fugitifs d'un feu de mousqueterie nourri, mais ils étaient

déjà hors d'atteinte.

Une fois à bord, Bonaparte court à l'unique pièce de canon armant le

navire, la charge à mitraille, la pointe, et envoie aux paolistes une si

terrible décharge, que huit ou dix de ceux qui avaient tenté de

l'assassiner restèrent sur le sable. Les autres s'enfuirent. La famille

et son chef étaient sauvés.

—Bravo, Bonaparte!... dit Catherine, battant des mains au récit... ah!

les canailles de Corsicos, si j'avais été là avec nos hommes, n'est-ce

pas, Lefebvre?...

—Bonaparte suffisait! dit Lefebvre, c'est un fin canonnier!

—Et un bon Français! ajouta Beaurepaire. Il ne voulait pas que sa

patrie fût livrée aux ennemis... c'est bien!... Voyez-vous Bonaparte

mourant ainsi dans une île, prisonnier des Anglais?... C'eût été absurde

et sa destinée vaut mieux que cela... Merci, major, de vos

renseignements... Quand nous aurons délivré Verdun, j'écrirai à

Bonaparte pour le féliciter...

Le commandant s'était levé. Ayant jugé le repos suffisant, rien de

suspect ne lui apparaissant en avant de Verdun, il donna l'ordre de tout

préparer pour le départ... On devait se remettre en route dans deux

heures, afin d'atteindre Verdun un peu avant la nuit, en profitant du

crépuscule.

Tandis que les hommes, ayant mangé la soupe et nettoyé leurs armes, se

disposaient à reformer la colonne, le commandant se dirigea vers la

voiture tout attelée de Catherine.

Il fit signe à la cantinière qu'il avait à lui parler.

A voix basse, il donna ses instructions à Catherine, qui semblait

écouter avec quelque surprise.

Quand il eut fini, la cantinière répondit simplement:

—C'est compris, mon commandant... et quand j'aurai quitté

Jouy-en-Argonne et que je serai dans Verdun, que faudra-t-il faire?

—Nous attendre, si la ville est tranquille... accourir nous avertir, si

l'ennemi avait fait un mouvement...

—Bien, mon commandant!... je vais mettre mes vêtements civils... et

j'espère que vous serez content de moi...

Puis elle cria à Lefebvre, qui se demandait quelle mission secrète

le commandant pouvait bien confier à sa femme:

—François... je te retrouverai à Verdun... Ordre du commandant!... Aie

bien soin d'Henriot... Que La Violette,—c'était le nom du jeune soldat

désigné pour le service de la cantine,—prenne garde aux descentes... le

cheval toujours au pas... et même tenu par la bride...

—On y veillera! dit Lefebvre... Mais, Catherine, sois prudente!... Si

les cavaliers prussiens qui battent la campagne allaient te faire

prisonnière?...

—T'es bête! Est-ce que, sous mes jupons, je n'ai pas mes deux chiens de

garde! dit gaiement Catherine.

Et, soulevant sa jupe, elle fit voir à son mari les crosses de deux

pistolets passés dans la ceinture qui contenait son argent.

Les volontaires, cependant, sur un signe de Beaurepaire, s'étaient

alignés et se disposaient à continuer leur route.

Catherine, bravement, dévalait les pentes rapides de la gorge, au fond

de laquelle était tapi le petit village de Jouy-en-Argonne.

Elle en avait atteint les premières maisons, quand par-dessus les bois,

les prés, les champs, lui arriva ce chant plein d'entrain des

volontaires en marche sur Verdun:

Ah! ça ira! ça ira! ça ira!

Petits comme grands sont soldats dans l'âme:

Ah! ça ira! ça ira! ça ira!

Pendant la guerre aucun ne trahira...

Ah! ça ira! ça ira! ça ira!

Et l'écho du vallon répéta: Ça ira! ça ira! rythmant l'allure martiale

de ces braves enfants de la patrie courant à la victoire, en chantant,

sous le drapeau de la liberté!

VII

L'ABANDONNÉE

Herminie de Beaurepaire se trouvait dans une vaste pièce de l'hôtel de

Blécourt, à Verdun, transformée en oratoire, sous les inspirations de sa

tante, fort bigote, madame de Blécourt.

Deux prie-Dieu et un petit autel improvisé, sur lequel une Vierge Marie,

tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, étalait sa robe bleue et sa

couronne de bois doré, avec des candélabres et deux vases de fleurs,

composaient l'ornement de ce salon, devenu chapelle depuis la

suppression des ordres religieux. La pieuse tante entendait qu'Herminie

continuât à se préparer à la vie monastique, à laquelle elle avait été

destinée, en attendant la réouverture des couvents.

Quand Lowendaal parut sur le seuil de l'oratoire, mademoiselle de

Beaurepaire poussa un cri, fit un bond de surprise, puis s'arrêta,

le regardant, indécise, hésitante, intimidée, attendant un mot, un

geste, un élan, un mouvement des lèvres, un cri du cœur.

Le baron demeurait froid, légèrement embarrassé, pinçant la bouche et

n'osant parler.

—Ah! c'est vous, monsieur, dit la jeune femme d'une voix tremblante; je

ne comptais plus guère vous revoir... un si long temps s'est écoulé

depuis que, pour la dernière fois, nous nous sommes trouvés ici, à cette

place... et puis là-bas, au village de Jouy-en-Argonne...

—Ah! oui... Jouy!... Et comment se porte l'enfant?... toujours bien, je

suppose?...

—Votre fille grandit... elle aura tantôt trois ans... Ah! plût à Dieu

que la pauvre petite ne fût jamais née!... et les yeux d'Herminie

s'emplirent de larmes.

—Ne pleurez pas! ne vous désolez pas, dit le baron sans se départir de

sa calme indifférence... Voyons, Herminie, il faut se faire une

raison!... vos larmes, vos sanglots peuvent attirer l'attention... toute

la maison est déjà en rumeur par ma venue, voulez-vous faire connaître à

tous ce que vous avez si grand intérêt à cacher?...

Herminie releva la tête et dit avec fierté:

—Quand je me suis donnée à vous, monsieur, ce fut mon cœur qui seul

parla... aujourd'hui ma raison revenue me dicte ma conduite...

l'heure de folie qui m'a poussée dans vos bras est passée... je ne vis

plus pour l'amour... tout en moi est éteint de la flamme d'autrefois...

en remuant mon existence je n'y trouve que cendres et débris!... Mais

j'ai une enfant... votre fille Alice... pour elle je dois vivre, pour

elle je dois conserver les apparences.

—Vous avez, pardieu! fort raison... le monde est impitoyable, ma chère

Herminie, pour les petites aventures du genre de la nôtre... Que

voulez-vous? nous étions tous deux, comme vous l'avez dit,

déraisonnables... de la folie traversait nos cerveaux... c'était une

ivresse... nous voilà dégrisés... eh bien! mais c'est dans l'ordre... on

ne peut rester, toute la vie, fol et enivré!...

Et le baron esquissa un geste plein de fatuité et de cynique

désinvolture.

Herminie s'avança vers lui, sévère, presque tragique.

—Monsieur le baron, je ne vous aime plus! dit-elle.

—Vraiment! c'est un grand malheur pour moi...

—Ne raillez pas!... Oh! je sens bien que vous, pareillement, vous ne

m'aimez plus... m'avez-vous même jamais aimée? Je fus pour vous la

distraction d'un instant... le jouet du cœur... non pas même du

cœur, l'amusement des sens, une façon d'user les heures de

désœuvrement au fond d'une retraite provinciale... Vous étiez retenu

par vos affaires ici... La vie des gentilshommes et des militaires,

avec leurs plaisirs faciles et leurs bruyantes débauches, vous semblait

fade et peu digne de vous, brillant personnage de la cour, habitué de

Trianon, ami du prince de Rohan et du comte de Narbonne... vous m'avez

aperçue dans mon coin, triste, seule, pensive...

—Vous étiez charmante, Herminie!... vous êtes toujours désirable et

belle, mais à cette époque vous aviez pour moi un attrait indicible...

un piquant... une saveur...

—J'ai perdu tout cela, à présent, n'est-ce pas?

—Je proteste! s'écria galamment le baron.

—Ne mentez pas!... je ne suis plus la même à vos yeux... Vous avez vu

juste; je vous l'ai dit: je vous aimais alors et aujourd'hui vous m'êtes

devenu indifférent.

—J'aime mieux cela! pensa le baron.

Et il ajouta en lui-même:

—Eh! mais, les choses se passent fort bien... La rupture s'accomplit

sans secousse, sans trop de pleurs et de reproches... C'est parfait!

Il reprit, en tendant la main à Herminie:

—Restons de bons amis, voulez-vous?

La jeune femme demeura immobile, refusant la main qu'avançait Lowendaal.

Un plissement de ses lèvres indiqua son dédain.

—Ecoutez-moi, dit-elle d'un ton sévère. J'étais ici bien éloignée

de toute idée d'amour... On me destinait au couvent et je me trouvais

prête à obéir à ceux qui m'avaient offert le cloître comme un asile

noble et digne pour les filles telles que moi, ayant un beau nom et

nulle fortune... Auprès de mademoiselle de Blécourt, j'attendais l'heure

de prononcer mes vœux. Vous dire que je ne regrettais pas ce monde, à

peine entrevu par moi, mais dont je me faisais une idée assez riante,

serait mentir... J'avais envié celles de mes compagnes qui pouvaient,

grâce à leur richesse, épouser un honnête homme et traverser la vie, la

joie au cœur, l'orgueil au front, entre leur mari et leur enfant...

Ce bonheur ne m'était pas offert... Je me résignai...

—Vous étiez pourtant de celles à qui la vie ne devait donner que des

joies...

—Et à qui elle n'a donné que des amertumes!... Pardonnez-moi, monsieur,

de vous rappeler ces choses douloureuses... Mais c'est alors, quand mon

abandon semblait complet et que je me voyais sacrifiée, dans ma

jeunesse, dans mes désirs, dans mes rêves... c'est alors que vous m'êtes

apparu... Etais-je consciente? Je ne sais... Oh! je ne veux pas

récriminer... je ne cherche même pas à excuser ma faute... Mais, en ce

jour, dans cette entrevue qui, pour nous deux, peut être décisive,

permettez-moi de vous adresser une question...

—Laquelle?... Parlez!... Je vous autorise à me poser dix, vingt

questions!... Que craignez-vous?... De quoi doutez-vous?

—Je ne crains plus! dit avec tristesse Herminie; j'ai malheureusement

perdu le droit de douter... Monsieur le baron, vous m'avez juré de faire

de moi votre femme, venez-vous aujourd'hui accomplir votre promesse?...

—Diable!... nous y voilà! pensa le baron.

Et, avec un sourire qui dissimulait mal une grimace, il murmura:

—Votre demande me charme... et, je vous l'avouerai, m'embarrasse...

Certainement je n'ai pas oublié qu'autrefois... dans ces moments de

folie, comme vous les désigniez tout à l'heure, j'ai pu m'engager... Oh!

je ne me dédis pas... je vous prie de croire que mes sentiments sont

toujours pour vous respectueux, ardents, sincères...

—Mais vous refusez?

—Je ne dis pas cela!...

—Alors, vous consentez?... Voyons, répondez franchement!... Je vous ai

dit que je n'avais plus ni doute ni crainte. Je pourrais ajouter que

l'espérance a marché côte à côte avec moi, et, brusquement, au détour du

chemin, m'a faussé compagnie... J'attends votre réponse avec la fermeté

d'un cœur où tout s'est apaisé!... où tout est mort!...

—Mon Dieu, ma chère Herminie, vous me prenez là au dépourvu... Je

ne suis pas venu précisément à Verdun pour causer mariage... De graves

affaires, des intérêts de premier ordre, nécessitent ma présence dans

cette ville, où le moment serait mal choisi pour s'occuper de joies

nuptiales...

—Ne parlez pas de joies entre nous!... Donc, vous refusez?...

—Non... je vous prie de m'accorder un délai... Attendez que la paix

soit faite... ce ne sera pas long...

—Vous croyez?... Vous espérez donc que les lâches et les traîtres

l'emporteront, et que Verdun ne se défendra pas?

—Je crois la défense impossible... Ce ne sont pas vos artisans, vos

petits bourgeois, des cloutiers et des savetiers, qui sont capables de

résister aux armées de l'empereur et du roi!

—N'insultez pas de braves gens qui se battront comme des héros, s'ils

savent se débarrasser des traîtres et des chefs incapables! dit avec

énergie Herminie.

—Je n'insulte personne, fit le baron de sa voix toujours doucereuse; je

vous prie seulement de considérer que cette ville n'a pas de garnison...

—Elle en aura une bientôt! murmura Herminie.

—Que voulez-vous dire? s'écria le baron stupéfait.

—Je veux dire... Tenez! écoutez!...

Et Herminie fit signe au baron de prêter l'oreille.

Une rumeur confuse, des cris, des vivats montaient vers la ville

haute...

Des roulements joyeux de tambours se mêlaient aux clameurs du peuple en

mouvement.

Le baron pâlit.

—Que signifie ce vacarme? dit-il. Sans doute quelque émeute... Les

habitants qui réclament l'ouverture des portes, et ne veulent pas

entendre parler d'un siège...

—Non, ce bruit est tout autre, monsieur le baron!... Encore une fois,

voulez-vous tenir votre promesse et donner à notre enfant, à notre fille

Alice, le nom, le rang, la fortune qui lui appartiennent?

—Je vous ai dit, madame, que pour le moment je ne voulais... je ne

pouvais prendre aucune décision... Attendez!... j'ai des affaires trop

sérieuses à terminer... Que diable! un peu de patience!... A la paix,

vous dis-je!... Quand les factieux seront punis et que Sa Majesté

rentrera tranquillement, non pas aux Tuileries, la Révolution y pénètre

avec trop de facilité, mais à Versailles... alors je verrai!... je

déciderai...

—Prenez garde, monsieur!... je suis femme à me venger de ceux qui font

de faux serments!...

—Des menaces!... Allons donc! fit le baron ricanant, j'aime mieux

cela... C'est moins dangereux que vos larmes!

—Prenez garde, encore une fois!... Vous me croyez faible, désarmée,

sans appui... Vous pouvez vous tromper!...

—Je vous répète, madame, que vous ne réussirez pas à m'intimider...

—Vous n'entendez donc pas ce bruit, ce tumulte?... C'est le tambour qui

se rapproche!

—En effet... c'est singulier!... Est-ce que les Prussiens seraient déjà

dans la ville? murmura le baron.

Et il ajouta, avec une satisfaction intérieure très visible:

—Ils arrivent à propos, nos bons amis les ennemis, pour couper court à

cette sotte histoire et me fournir un honnête prétexte de prendre congé

de cette ennuyeuse fille!...

—Ce ne sont pas les Prussiens, dit Herminie avec triomphe... ce sont

des patriotes qui viennent secourir Verdun...

—Les renforts qu'on attendait!... Allons donc, ce n'est pas

possible!... Lafayette est au pouvoir des Autrichiens... Dumouriez est

occupé au camp de Maulde... Dillon est acheté par les alliés... Il n'y a

pas de renforts!... Quels renforts, d'abord?...

—Vous allez le savoir!...

Et Herminie, ouvrant la porte de son oratoire, dit à une femme qui

se trouvait dans une pièce voisine, avec deux jeunes enfants:

—Entrez, madame, et faites connaître à M. le baron de Lowendaal ce que

c'est que ce bruit de tambours qui réveille la ville!...

VIII

L'ARRIVÉE DES VOLONTAIRES

Une femme jeune et à l'allure franche parut.

Elle fit le salut militaire et dit en regardant avec aplomb le baron:

—Catherine Lefebvre, cantinière au 13e, pour vous servir!... Vous

désirez savoir ce qu'il y a de nouveau?... Eh bien! parbleu! c'est le

bataillon de Mayenne-et-Loire qui fait son entrée dans Verdun... avec

une compagnie du 13e que commande mon homme, François Lefebvre... Hein,

mademoiselle! c'est une belle surprise pour tout le monde!...

Le baron murmura, désappointé:

—Le bataillon de Mayenne-et-Loire! Que vient-il faire ici?

—Ce que nous venons faire? dit Catherine, parbleu! fiche une brûlée

aux Prussiens, rassurer les patriotes, et taper sur les aristos,

s'ils font mine de bouger!

—Bien parlé, madame! dit Herminie, ajoutez donc le nom du chef des

volontaires de Mayenne-et-Loire... cela fera plaisir à monsieur...

—C'est le brave Beaurepaire qui les commande!...

—Beaurepaire! dit le baron avec effroi.

—Oui... mon frère!... qui, une heure avant son entrée dans la ville,

m'a envoyé cette vaillante femme pour m'avertir, pour me rassurer!...

dit Herminie dont le pâle visage était empourpré de joie.

—On dirait que ça vous défrise, mon petit père! fit Catherine Lefebvre,

tapant familièrement sur l'épaule du baron décontenancé. Vous n'êtes

donc pas patriote?... Ah! faut faire attention, voyez-vous, parce que

les aristos qui voudraient parler de capitulation, à présent, ils

n'auront pas beau jeu avec nous!

—Combien sont-ils vos volontaires? demanda le baron tout soucieux.

—Quatre cents... et puis, il y a la compagnie de Lefebvre, mon homme...

Ça fait, en tout, cinq cents lapins qui vont remuer la ville, allez!

La physionomie du baron était redevenue calme.

—Cinq cents hommes! Le mal n'est pas si grand que je le craignais!...

Ces cinq cents forcenés ne pourront tenir la ville... surtout si la

population bien travaillée réclame à cor et à cris la capitulation... Le

pire, c'est la présence de ce Beaurepaire!... Comment me débarrasser de

lui?

Herminie, cependant, avait été chercher l'un des deux enfants qui se

trouvaient dans la pièce voisine.

Elle amena une petite blondinette, blême et craintive, se tenant mal sur

ses jambes grêles, et dit au baron:

—Voici votre fille, monsieur... voulez-vous l'embrasser?...

Lowendaal, dissimulant une grimace, se pencha vers l'enfant et déposa

sur son front un rapide baiser.

L'enfant eut peur et se mit à pleurer.

Alors, s'élançant de l'autre chambre, un petit bonhomme, coiffé d'un

bonnet de liberté, avec la cocarde nationale, vint à la fillette,

l'emmena, la calma, en lui disant:

—Ne pleure pas!... Nous allons bien nous amuser, Alice... on va tirer

le canon!... Poûm!... Poûm!... c'est joliment drôle le canon!...

Catherine Lefebvre montra le gamin avec orgueil, en disant:

—C'est mon petit Henriot... un futur sergent que j'élève, en attendant

que mon homme me donne des mioches pour défendre la République!...

Herminie, pressant doucement la main de la cantinière, dit au baron:

—Cette excellente personne traversait, avec le bataillon, le village de

Jouy-en-Argonne... le commandant de Beaurepaire la fit appeler et la

pria de se rendre dans une maison du village, où elle trouverait un

enfant qu'il lui désigna... le commandant lui indiqua en outre cette

demeure... ici, elle devait me remettre l'enfant et me prévenir de

l'arrivée des volontaires, de la présence d'un protecteur pour la

malheureuse mère abandonnée... Voilà comment votre fille se trouve ici,

monsieur!...

—Alors, balbutia Lowendaal, le commandant de Beaurepaire sait...

—Tout! dit avec fermeté Herminie... Oh! ce fut une douloureuse

confession, allez! Mais je n'avais plus d'espoir qu'en mon frère... je

ne savais comment il accueillerait la triste confidence que je lui

faisais, un jour de découragement, où, lasse de tout, je voulais mourir.

—Et votre frère s'est montré clément?... dit le baron essayant de

paraître indifférent et calme, ainsi qu'au commencement de l'entretien.

—Mon frère a pardonné... il s'est hâté de venir me secourir, me

délivrer... Les volontaires de Mayenne-et-Loire, entraînés par lui, ont

traversé la France en courant...

—Ah! nom de nom! quelles étapes, mes enfants! dit Catherine...

Nous montrions tous grand désir d'arriver à temps pour secourir votre

bonne ville de Verdun... mais le commandant Beaurepaire avait des ailes

aux talons!...

Le son du tambour s'était rapproché. La ville semblait en fête. Des cris

de joie, plus nourris, s'élevaient du côté de la Meuse.

—Il faut que je me retire, dit le baron... on m'attend à l'hôtel de

ville!...

—Et moi j'ai besoin d'embrasser mon homme! fit Catherine. Allons! toi,

marche, jeune conscrit!... ajouta-t-elle en empoignant le petit Henriot.

L'enfant résista. Il avait gardé dans sa main la jupe de la petite

fille, et semblait vouloir rester auprès d'elle.

—Voyez-vous, le gaillard, dit avec bonne humeur la Sans-Gêne, il

s'attache déjà au cotillon!... Ah! il promet, le moutard!... En route,

petit, tu la reverras... tu la retrouveras, la gamine, quand nous aurons

administré une frottée soignée aux Prussiens!...

—Madame, dit Herminie avec émotion, jamais je n'oublierai ce que vous

avez fait pour moi... dites à mon frère que je vous bénis et que je

l'attends!... Quant à cette enfant, ajouta-t-elle en montrant Alice, qui

souriait au jeune Henriot et semblait, elle aussi, ne plus vouloir le

quitter, si le malheur faisait que je ne puisse plus la défendre,

l'aimer, la garder... remettez-la aux mains de mon frère...

—Comptez sur moi!... j'ai déjà ce gamin-là à brouetter dans ma

carriole, ça me fera la paire... un moyen de prendre patience en

attendant que mon homme se décide à me donner des enfants à moi... Ce

qui ne sera pas trop long, je crois! dit-elle, en riant de son franc et

large rire, et en avançant sa robuste poitrine... Au revoir, madame,

v'là qu'on rappelle à présent, mes soldats doivent avoir besoin de moi

là-bas et Lefebvre s'étonne, sans doute, de ne pas me trouver sur les

rangs!

Emmenant alors le petit Henriot, devenu boudeur et mécontent de quitter

si vite la jeune Alice, Catherine se hâta de rejoindre la compagnie

détachée du 13e léger, qui formait les faisceaux sur la place.

Herminie, après un salut glacial au baron, s'était retirée dans la

chambre voisine avec sa fille, qu'elle couvrait de caresses.

Lowendaal s'éloigna tout pensif dans la direction de l'hôtel de ville,

en se disant:

—Si la capitulation pouvait me débarrasser de ce Beaurepaire!... Mais

non!... cet enragé-là voudra défendre la ville et me faire épouser sa

sœur!... Ah! dans quel guêpier suis-je venu me fourrer!...

Et, fort peu satisfait des événements, le baron monta à l'hôtel de

ville, où déjà les notables se trouvaient rassemblés, sur la convocation

du président du directoire Ternaux et du procureur-syndic Gossin, deux

traîtres, dont les noms doivent demeurer cloués au pilori de l'histoire.

IX

L'ENVOYÉ DE BRUNSWICK

Dans la grande salle de l'hôtel de ville de Verdun, à la lueur des

flambeaux, les membres du district et les notables étaient rassemblés.

Le commandant du génie Bellemond, gouverneur de la place, assistait à la

délibération.

Le président Ternaux ayant ouvert la séance, le procureur-syndic Gossin

exposa la situation.

Le duc de Brunswick campait aux portes de la ville. Fallait-il les lui

ouvrir toutes grandes et acclamer le généralissime impérial comme un

libérateur, ou bien devait-on lever les ponts-levis et répondre à coups

de canon aux sommations de les baisser? C'était déjà une honte que de

poser la question.

—Messieurs, dit le procureur d'une voix dolente, notre cœur saigne à

l'idée des malheurs qui peuvent fondre sur Verdun assiégé...

Messieurs, la résistance est folie contre un ennemi dix fois

supérieur... Voulez-vous recevoir une personne qui nous est envoyée avec

une mission conciliante?

Et le président consulta du regard en même temps l'assemblée,

sollicitant son adhésion.

—Oui, nous le voulons! dirent plusieurs voix.

—Je vais donc, messieurs, reprit le président, faire introduire la

personne qui nous est annoncée.

Un mouvement de curiosité se produisit.

Tous les yeux étaient tournés vers la porte du cabinet du président.

Elle s'ouvrit bientôt, livrant passage à un jeune homme, portant le

costume civil. Il était très pâle et maintenait son bras en écharpe.

On eût dit qu'il relevait d'une longue maladie.

—M. le comte de Neipperg, aide de camp du général Clerfayt, général en

chef de l'armée autrichienne! dit le président, présentant le mandataire

de Brunswick.

C'était en effet le jeune Autrichien sauvé par Catherine Sans-Gêne, dans

la matinée du 10 août.

A peine rétabli de sa blessure, grâce aux soins de la bonne Catherine,

il s'était échappé de Paris, et avait gagné le quartier général

autrichien.

Bien que souffrant encore, il avait voulu reprendre du service. Le

souvenir de Blanche de Laveline le faisait plus souffrir que sa

blessure. En pensant à son enfant, le petit Henriot, exposé à tous les

périls d'une naissance irrégulière, en se reportant aux tentatives de

Lowendaal, soutenu par le marquis, et qui pouvait contraindre Blanche à

un mariage les séparant à jamais, Neipperg éprouvait une cruelle et

lente torture. Il avait besoin d'oublier, et la guerre ne permet pas à

la pensée de s'éterniser dans la douleur. Avec joie il avait donc repris

du service.

Le général Clerfayt, qui avait apprécié les qualités de bravoure et de

finesse de Neipperg, l'avait attaché à son état-major.

Madame Sans-Gêne, Tome 1 Roman tiré de la Pièce de Mm. Victorien Sardou et Émile Moreau · 第 9 / 19 段