Bonaparte... Voyez-vous ces demoiselles de Saint-Louis... quelles
aristocrates! Il faudra peut-être qu'on rétablisse toute une noblesse
pour leur trouver des maris!...
—Et pourquoi pas? répondit l'orgueilleuse Elisa.
Bonaparte fronça le sourcil et ne releva pas le propos ambitieux de sa
sœur.
La réponse d'Elisa ne le choquait pas, mais il était inquiet de ses
visées trop hautes.
—Avec cela, pensait-il, que toute élève de Saint-Louis qu'elle soit, il
sera facile de lui donner un mari! Ces petites filles ne doutent de
rien, ma parole!... Sans dot, des frères sans position... et ça veut
encore faire les difficiles!...
Toujours hanté par le spectre familial, se représentant la vision
lamentable de sa mère Letizia entourée de sa nombreuse nichée, devant un
âtre toujours éteint et un buffet souvent vide, il s'effrayait de la
responsabilité qu'il prenait, en se déclarant chef de la famille.
L'avenir de ses trois sœurs surtout le tourmentait, l'obsédait.
Il était impatient de les voir établies et leur cherchait partout des
maris.
Il avait rencontré ce jour-là Hoche; il n'eût pas été fâché qu'il plût à
la jeune pensionnaire de Saint-Cyr. Hoche n'était que capitaine, mais on
pouvait prévoir qu'il ne s'arrêterait pas là.
Il murmura, avec irritation, méditant le refus de sa sœur:
—Ce sont les hommes qui ne devraient pas se marier capitaines, mais les
filles sans le sou, qu'ont-elles à risquer?...
Puis il reprit, comme répondant à un secret calcul, qu'il faisait dans
son âme:
—Les capitaines ont raison de se marier, s'ils trouvent une femme
agréable, riche, influente, pouvant leur créer des relations, leur
donner une situation, un rang dans le monde... mais alors ce n'est pas à
des jeunes filles qu'ils doivent s'adresser!...
Considérant le mariage comme une façon de sortir les siens de leur
détresse sans cesse plus grande, il n'était pas loin de chercher
lui-même dans une union, fût-elle disproportionnée, un refuge
contre la misère, un instrument de fortune, un marchepied pour s'élever
au-dessus de ce misérable grade de capitaine, qu'il venait, non sans
difficulté, de reconquérir.
IV
PREMIÈRE DÉFAITE DE BONAPARTE
Le lendemain, après avoir touché le montant de l'indemnité de route
allouée à la demoiselle de Saint-Cyr, pour son retour dans sa famille,
Bonaparte se rendit, avec Elisa, chez madame Permon.
Il voulait lui présenter sa sœur, avant son départ pour la Corse.
Un autre projet l'amenait, en même temps, chez la veuve de son ami.
Madame Permon, mère de la future duchesse d'Abrantès, Grecque d'origine,
ayant habité la Corse, était encore une fort jolie femme.
Par coquetterie, elle dissimulait son âge, et insouciante, frivole,
sachant s'habiller, s'entourant, à une époque où le luxe était difficile
et dangereux, de jolis bibelots du siècle de Louis XV et de meubles
artistiques de cette époque délicate et sensuelle, elle apparaissait aux
yeux du besogneux corse, comme la reine des grâces et des
élégances.
Il la voyait parée de toutes les séductions, et cet aspect grande dame
qu'elle prenait à ses yeux, qu'elle conserva toujours pour lui, cachait,
à ses regards de jeune amoureux pauvre, les rides déjà visibles du
visage et les lourdeurs inséparables de la maturité.
Les Permon avaient eu une assez jolie fortune. Bonaparte qui, souvent,
avec Junot, Marmont et Bourrienne, venait, les jours de déficit,
s'asseoir à leur table hospitalière, supposait à la veuve un avoir
encore important.
Ces considérations le décidèrent à tenter une double démarche.
Après avoir laissé Elisa en tête à tête avec Laure, la fille aînée de
madame Permon, il accompagna celle-ci dans un petit salon, et lui fit la
proposition de marier le jeune Permon.
Et comme madame Permon s'informait avec curiosité de la personne qu'il
voulait faire épouser à son fils, il répondit:
—Ma sœur Elisa!
—Mais elle est bien jeune, répondit madame Permon, et je sais que mon
fils n'a présentement aucun goût pour le mariage.
Bonaparte se mordit les lèvres et reprit aussitôt:
—Peut-être ma sœur Paulette, qui est fort jolie, conviendrait-elle
mieux à M. Permon? Et il ajouta qu'on pourrait du même coup marier
Laure Permon à l'un de ses frères, Louis ou Jérôme...
—Jérôme est plus jeune que Laurette, dit madame Permon en riant... En
vérité, mon cher Napoléon, vous faites le grand prêtre aujourd'hui...
vous voulez marier tout le monde, même les enfants!...
Bonaparte fit semblant de rire et répondit, sur un ton embarrassé, qu'en
effet le mariage des siens était l'un de ses plus grands soucis.
Puis, se précipitant sur la main de madame Permon, il y imprima deux
brûlants baisers, en disant qu'il avait décidé de commencer l'union des
deux familles, son rêve le plus cher, par un mariage entre lui et elle,
aussitôt que les convenances, à raison de son deuil encore récent, le
permettraient.
Stupéfaite, celle qui se trouvait l'objet de cette démarche inattendue
n'y put tenir: elle éclata de rire au nez du postulant.
Bonaparte se montra froissé de cette hilarité. Madame Permon se hâta de
l'expliquer:
—Mon cher Napoléon, lui dit-elle, se faisant tout à fait maternelle,
parlons sérieusement: vous croyez connaître mon âge? Eh bien! vous ne
vous en doutez pas... je ne vous le dirai point, parce que c'est ma
petite faiblesse cette cachotterie-là... je vous dirai seulement que je
serais non seulement votre mère, mais celle de Joseph, votre aîné.
Laissons donc cette plaisanterie. Elle m'afflige, venant de vous...
—Je ne croyais pas plaisanter, dit d'un ton piqué Bonaparte, et je ne
vois pas ce que ma demande a de si risible! L'âge de la femme que
j'épouserai m'est indifférent. D'ailleurs, sans flatterie, vous ne
paraissez avoir que trente ans.
—J'ai bien davantage!...
—Je l'ignore! je vous vois jeune et belle, s'écria Bonaparte avec feu,
et vous êtes la femme que je rêve pour compagne...
—Et si je ne consens pas à cette folie, que ferez-vous?...
—Je chercherai ailleurs le bonheur que vous m'aurez refusé, reprit
Bonaparte, avec énergie. Je veux me marier... ajouta-t-il après un
instant de réflexion. Des amis ont pensé pour moi à une femme charmante
comme vous... de votre âge ou à peu près... et dont le nom et la
naissance sont fort honorables... Je veux me marier, je le répète!...
réfléchissez!...
Madame Permon n'avait pas à beaucoup réfléchir. Son cœur n'était pas
libre. Elle aimait, en secret, un de ses cousins, un grand bellâtre,
nommé Stephanopolis. Elle l'avait présenté à Bonaparte et voulait le
faire entrer dans la garde de la Convention qu'on créait en ce moment.
Pour ce brave soldat, qui d'ailleurs devait mourir fort
prosaïquement en se coupant avec maladresse un cor au pied, elle
repoussa l'offre de Bonaparte qui lui en garda rancune.
A quoi tiennent les destinées? Marié à madame Permon, Bonaparte n'eût
peut-être jamais été général en chef de l'armée d'Italie et eût servi
sans doute obscurément dans l'artillerie, durant des guerres sans
gloire.
Bonaparte, dans cette conversation, avait manifesté son désir de
réaliser un mariage avantageux, d'épouser une femme riche, qui lui
faciliterait ses débuts dans la vie active, et lui ouvrirait les rangs
de la haute société alors proscrite et terrifiée, mais qu'il devinait
prête à ressortir, plus arrogante, de dessous les échafauds.
Le double refus de madame Permon devait faire, de la pensionnaire de
Saint-Cyr, la princesse de Piombino, et du futur général Bonaparte, le
mari de Joséphine.
V
LE SIÈGE DE VERDUN
M. de Lowendaal avait réussi à franchir la distance qui séparait
Crépy-en-Valois de Verdun.
Il s'était, aussitôt arrivé, rendu à l'hôtel de ville.
Deux grands intérêts l'avaient contraint à se rapprocher du théâtre de
la guerre et à venir s'enfermer dans une cité qui, d'un moment à
l'autre, pouvait se trouver investie.
Il lui fallait liquider sa fortune et rentrer dans le cautionnement, par
lui versé à la ville de Verdun, pour sa ferme des tabacs.
Et puis un autre grave souci nécessitait la venue du baron à Verdun.
Il voulait, à la veille d'épouser Blanche de Laveline, rompre un lien,
pour lui insupportable à présent, et s'affranchir d'une affection
remontant déjà à quelques années.
Il avait rencontré, à Verdun, une jeune fille d'une honorable famille,
mais sans fortune, venue d'Angers pour entrer en religion.
Mademoiselle Herminie de Beaurepaire n'avait pas sur-le-champ prononcé
ses vœux. Sa vocation était médiocre. Elle s'était résignée au
sacrifice du voile, afin de permettre à son frère de tenir son rang dans
le monde et d'acheter une compagnie.
Le baron de Lowendaal n'eut pas de peine à détourner Herminie du
cloître.
Rappelé à Paris par les soins que nécessitait sa grande fortune, le
baron ne tarda pas à oublier complètement la pauvre Herminie.
Affolé d'amour pour Blanche de Laveline, il n'avait plus qu'indifférence
pour la jeune femme qui l'attendait avec des alternatives d'angoisse et
d'espérance, dans la tristesse de l'antique hôtel d'une vieille tante,
fort riche et peu valide.
Perplexe, le baron se demandait quel genre d'explication il devait
fournir à celle qui se considérait toujours comme sa femme, au moment où
sa chaise de poste franchit la porte de France, sur la route de Châlons.
Il lui fallait absolument trancher dans le vif et signifier à Herminie
qu'elle n'eût plus à compter sur lui.
Il traversa la ville en rumeur, car les nouvelles les plus étranges
et les plus contradictoires circulaient, et se présenta au
procureur-syndic, auquel il exposa sa réclamation.
Celui-ci répondit que les finances de Verdun étaient à sec et qu'il ne
pouvait être question d'un remboursement quelconque.
—Cependant, avait ajouté le magistrat, en prenant un air mystérieux et
entendu, il vous reste, monsieur le baron, une chance d'être
remboursé...
—Laquelle?... parlez! dit vivement Lowendaal.
—Si nous n'avons pas d'argent, reprit le procureur-syndic, l'empereur
d'Autriche en a, lui... Que la paix soit maintenue... que les horreurs
d'un siège puissent être épargnées à cette malheureuse ville, et je
réponds de votre remboursement, monsieur le baron!
Le fermier général hésita avant de répondre.
Cosmopolite, comme tous les financiers, peu lui importait que son argent
lui vînt du roi de France ou de l'empereur d'Autriche.
Il n'était donc arrêté par aucun scrupule patriotique.
Il n'éprouvait aucune indignation, en entendant ce magistrat lui parler
de la remise de la ville aux ennemis.
Le baron se demandait si le procureur-syndic était exactement informé,
s'il était certain que les soldats du roi de Prusse et de l'empereur
d'Autriche, maîtres de Verdun, sauraient garder la ville et la
préserver d'un mouvement offensif des volontaires qu'on disait en route.
Il calculait uniquement les chances que pouvait présenter le marché
qu'on lui proposait.
Après avoir envisagé les fortunes diverses qu'offrait l'affaire, il
s'informa des renforts, qu'on disait dirigés de Paris sur Verdun.
—Ils arriveront trop tard! répondit le procureur-syndic.
—Alors je suis votre homme! dit le baron.
—Bien. Vous êtes venu rapidement de Paris?... n'ayant parlé avec
personne?
—J'étais fort pressé, en effet.
—Avez-vous dans votre suite un personnage à la fois discret... et
bavard?...
—Discret? c'est-à-dire sachant garder un secret?
—Et bavard... c'est-à-dire capable de lâcher à propos quelques paroles
en apparence inconsidérées... c'est cela!...
—J'ai cet homme... Léonard, mon valet de chambre... que devra-t-il
taire?
—Nos projets d'abord...
—Il ne les connaît pas!
—Ceci nous garantit sa fidélité... les secrets qu'on ignore sont les
mieux gardés.
—Et sur quoi devra-t-il se montrer bavard?
—Sur les nouvelles de Paris... la cité aux mains des brigands...
l'autorité royale cependant forte de l'approche de l'armée de
l'empereur d'Autriche et des troupes du roi de Prusse, prête à reprendre
tout pouvoir, se disposant à châtier les rebelles...
—C'est tout? Léonard n'aime pas les sans-culottes, il s'acquittera fort
bien de cette mission...
—Votre Léonard pourra ajouter qu'il tient de source sûre que 80.000
Anglais viennent de débarquer à Brest et marchent sur Paris...
—Et le but de ces alarmes répandues?
—Justifier la décision que nous allons prendre cette nuit...
—Où cela?
—Ici même... il y a assemblée des principaux bourgeois de la ville...
et l'on doit arrêter les termes de la réponse qu'il convient de faire au
duc de Brunswick... Vous serez des nôtres? dit le syndic.
—Vous avez ma promesse... comme j'ai la vôtre, n'est-ce pas, pour le
remboursement de ma créance?
—Entre honnêtes gens, monsieur le baron, on n'a qu'une parole! dit le
procureur-syndic en serrant la main du fermier général.
Les deux complices se séparèrent. L'un allant styler Léonard chargé de
propager les bruits alarmistes dans le peuple, l'autre recrutant de
nouvelles adhésions secrètes, pour la trahison qui allait s'accomplir.
VI
A L'ÉTAPE
Sur la route de Verdun, gaiement, les volontaires de Mayenne-et-Loire,
accompagnés d'un détachement du 13e léger, où François Lefebvre servait
en qualité de lieutenant faisant fonctions de capitaine, marchaient en
chantant.
L'enthousiasme brillait dans les yeux, le désir de vaincre animait les
cœurs.
En traversant les villages, aux femmes debout sur les seuils, présentant
leurs enfants, comme au passage de la procession, les volontaires
envoyaient des baisers. Aux hommes, ils promettaient de vaincre ou de
mourir. Ils allaient confiants, hardis, superbes, au son aigrelet des
fifres, dans le martèlement martial des tambours; les trois couleurs
claquaient au vent dans un déploiement joyeux, et l'âme de la
patrie était parmi eux.
Tous, en quittant leur pays natal, avaient fait don à leurs parents de
ce qu'ils possédaient, en déclarant qu'on devait les considérer comme
déjà morts.
Et ces héros allaient, la chanson aux lèvres, au-devant de cette mort
pour la patrie, qui, pour eux, était, comme on l'a dit depuis, le sort
le plus beau, le plus digne d'envie.
Par les routes, afin d'abréger la longueur des étapes, ils entonnaient
sur l'air de la _Carmagnole_ quelque refrain naïf et bon enfant, comme
la _Gamelle_:
Savez-vous pourquoi, mes amis,
Nous sommes tous si réjouis?
C'est qu'un repas n'est bon
Qu'apprêté sans façon.
Mangeons à la gamelle!
Vive le son (_bis_)
Mangeons à la gamelle!
Vive le son du chaudron!
Le refrain se propageait par toute la colonne, et l'arrière-garde
reprenait avec entrain:
Point de froideur, point de hauteur,
L'aménité fait le bonheur.
Oui, sans fraternité,
Il n'est point de gaîté.
Mangeons à la gamelle!
Vive le son (_bis_)
Mangeons à la gamelle!
Vive le son du chaudron!
Comme on approchait de Verdun, dont les murailles se dressaient
au-dessus de la campagne boisée, le commandant Beaurepaire fit faire
halte.
Il était prudent d'observer les abords de la place.
Les Prussiens n'étaient pas loin; d'après les derniers renseignements,
l'on pouvait craindre de tomber dans une embuscade.
Sur un monticule, au milieu de taillis, bien abritée, invisible de la
ville, la petite armée campa.
On dominait une gorge verdoyante, au fond de laquelle se groupaient
quelques maisons.
Un berger, qui avait suivi les soldats depuis leur rencontre auprès de
Dombasle, fut interrogé par Beaurepaire.
Il ne put fournir aucune indication sur le mouvement présumé de l'armée
ennemie.
Beaurepaire allait renvoyer le berger. Il le rappela et lui demanda:
—Le nom de ce petit village, en face, entre les collines et que des
bois cachent si complètement, le connais-tu?
—Oui, monsieur... c'est Jouy-en-Argonne!
Un tressaillement, aussitôt réprimé, échappa à Beaurepaire.
Il prit sa longue-vue et, du haut du tertre, considéra attentivement,
avidement, avec de la tristesse dans les yeux, le modeste village...
Il ne pouvait en détacher sa vue... On eût dit qu'il cherchait à y
découvrir quelque chose qui l'intéressait au plus haut point.
Pourtant nulle trace d'un campement, aucune lueur de bivouac; rien de ce
qui décèle la présence de soldats n'apparaissait dans la gorge boisée...
Beaurepaire revint, pensif, au milieu des volontaires qui déjà, les
faisceaux formés, s'occupaient à confectionner la soupe.
Tandis que les uns allaient couper du bois, que les autres puisaient de
l'eau à une source qui dégoulinait en gazouillant de la hauteur, les
aides de cuisine épluchaient les légumes empruntés, en passant, à des
champs rencontrés, et accompagnaient leur opération culinaire d'un
couplet de la _Gamelle_:
Bientôt les brigands couronnés,
Mourant de faim, proscrits, bernés,
Vont envier l'état
Du plus mince soldat
Qui mange à la gamelle!
Vive le son (_bis_) du chaudron!
Un chariot stationnait à quelques pas des cuisines en plein air. Un
bon vieux cheval gris, dételé, paisiblement broutait l'herbe, cherchant
à tirer sur la longe, pour atteindre l'écorce de jeunes arbrisseaux,
objet de sa convoitise.
Le chariot portait sur sa caisse cette inscription:
13e LÉGER
Mme CATHERINE LEFEBVRE
_Cantinière._
A quelques pas du chariot, un enfant gaminait, rôdant autour des
faisceaux; comme pour chercher protection, il s'approchait de temps en
temps de la cantinière, qui lui tapotait les joues pour le rassurer,
sans s'interrompre, pressant la besogne, car les troupiers réclamaient
l'ouverture de la cantine. Aidée par un soldat, elle disposait en forme
de table, sur deux tréteaux, une grande planche.
Bientôt des cruchons, des brocs, un petit tonneau, avec des verres et
des assiettes, se trouvaient rangés sur la table improvisée.
La cantine était montée.
Les buveurs déjà s'empressaient.
La route et les chansons avaient donné soif à la troupe pleine de bonne
humeur.
Bientôt les verres s'emplissaient et l'on trinquait aux succès du
bataillon de Mayenne-et-Loire, à la délivrance de Verdun, au triomphe de
la liberté!
Tous n'avaient pas d'argent, mais la cantinière était bonne fille et
faisait crédit aux désargentés... On la rembourserait après la
victoire.
Beaurepaire regardait, en souriant, ce tableau animé, et ses yeux se
reportant vers le village de Jouy-en-Argonne, il murmurait, perplexe:
—Impossible de m'éloigner... qui donc pourrai-je envoyer là?... il me
faudrait quelqu'un de confiance... une femme serait préférable... mais
où trouver cette messagère?...
Et il continua à observer les hommes groupés devant l'éventaire de
Catherine Lefebvre.
A l'écart, et paraissant indifférents à la joie de la troupe en repos,
un sergent et un jeune homme portant les aiguillettes distinctives du
corps de santé s'entretenaient avec animation, baissant la voix quand
ils se supposaient regardés.
C'était Marcel, qui avait retrouvé Renée, le joli sergent. Il avait,
selon l'espoir de la jeune fille, obtenu par la protection de
Robespierre jeune, et sur la recommandation de Bonaparte, d'être détaché
du 4e d'artillerie. Envoyé à la batterie dépendant du petit corps placé
sous le commandement de Beaurepaire, il avait rejoint le bataillon, à
Sainte-Menehould.
Les exigences du service, la différence des grades et la place de
l'aide-major à la queue de la colonne, avaient empêché les deux jeunes
gens d'échanger leurs confidences et de témoigner leur joie de se
revoir.
L'étape inattendue, ordonnée par le commandant sur la lisière de la
forêt de Hesse, au-dessus du village de Jouy-en-Argonne, leur avait
enfin fourni cette occasion si attendue. Ils en profitaient.
Beaurepaire allait s'éloigner, un peu surpris de l'intimité semblant
exister entre ce sergent et l'aide-major. Il se réservait de s'informer
des causes de cette familiarité, quand Lefebvre, venant à passer,
interpella Marcel:
—Vous venez du 4e d'artillerie? demanda-t-il, troublant le tête-à-tête
des deux amoureux.
—Oui, lieutenant... en droite ligne.
—Est-ce que le capitaine Bonaparte, qui a été réintégré dans son grade,
se trouvait au régiment, quand vous l'avez quitté?
—Le capitaine Bonaparte était en Corse... il a obtenu une permission...
mais il a écrit à des amis à Valence, et nous avons eu de ses nouvelles
au régiment... On parlait beaucoup du capitaine Bonaparte.
Beaurepaire, qui avait entendu, s'avança et dit vivement:
—Ah!... et comment va-t-il, Bonaparte?... J'espère qu'il ne lui est
rien survenu de fâcheux?... Pouvez-vous me renseigner, major?...
Moi aussi, je suis de ses amis...
—Mon commandant, dit Marcel, le capitaine Bonaparte est aujourd'hui en
sûreté, à Marseille, avec toute sa famille... Mais il a couru un grand
danger.
—Diable!... contez-moi donc cela... ce cher Bonaparte! que lui est-il
donc arrivé?...
—Pardon, mon commandant, dit Lefebvre, ne pensez-vous pas que pour
écouter le récit du major, nous serions mieux, assis, là, devant un
rafraîchissement... C'est ma femme qui nous servira...
—Volontiers!... dit le commandant, s'attablant, et à la santé de la
citoyenne Lefebvre, la belle cantinière du 13e!...
Tous trois choquèrent leurs verres, tandis que Lefebvre, en clignant de
l'œil, disait à sa femme:
—Ecoute ce que va raconter le major... il a des nouvelles de Corse...
il s'agit de ton ami, le capitaine Bonaparte!...
—Vas-tu pas être jaloux à présent de ce pauvre Bonaparte! dit Catherine
en haussant les épaules... Est-ce qu'il lui serait survenu quelque chose
de fâcheux, monsieur le major?...
—Il n'a échappé que par miracle à la mort...
—Est-ce possible!... Oh! dites-nous vite de quoi il s'agit, monsieur le
major... avec la permission du commandant! fit Catherine se campant à
califourchon sur un tronc d'arbre, bouche béante, oreilles tendues,
impatiente d'avoir des nouvelles de son ancien client.
Marcel expliqua d'abord que les Corses, hostiles à la Révolution,
avaient cherché à se donner à l'Angleterre. Paoli, le héros des
premières années de l'indépendance, avait négocié avec les Anglais. Il
avait cherché à entraîner Bonaparte dans sa défection. L'appui du
commandant de la garde nationale d'Ajaccio lui devenait indispensable.
Mais Bonaparte avait refusé avec indignation de participer à sa
trahison.
Paoli, irrité, avait ameuté contre lui et contre les siens la
population. Napoléon et ses frères Joseph et Lucien avaient été obligés
de s'enfuir sous des déguisements.
Contre la mère de Bonaparte, Paoli tourna sa fureur. La maison, où
Letizia Bonaparte était réfugiée avec ses filles, fut assaillie, pillée,
incendiée. La courageuse femme dut se sauver, la nuit, à travers le
maquis.
Ce fut une fuite tragique. Quelques amis dévoués, sous les ordres d'un
énergique vigneron nommé Bastelica, protégeaient les fugitifs. La
famille Bonaparte marchait au centre de l'escouade armée de carabines.
Letizia tenait par la main la petit Pauline, la future générale Leclerc;
Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr qui, à peine sortie de la calme maison
d'éducation, tombait dans les aventures d'un exode à travers la
montagne, accompagnait son oncle, l'abbé Fesch, dont la pourpre
était encore bien lointaine; le jeune Louis gambadait en avant de la
colonne, sondant l'épaisseur des halliers et réclamant avec insistance
une carabine. Le petit Jérôme était porté par Savaria, la servante
dévouée.
On évitait les routes battues. On recherchait les sentiers les plus
abrupts. Il s'agissait de gagner le rivage sans être aperçu des
paolistes.
Les arbustes, les ronces, déchiraient au passage les vêtements, les
mains, les visages des enfants en pleurs.
Après une nuit de fatigue et d'insomnie, les proscrits parvinrent à un
torrent. Il était impossible de le franchir avec cette marmaille.
Heureusement, on put se procurer un cheval, et le gué périlleux fut
traversé.
Au moment d'atteindre la côte, une troupe de paolistes, lancée à la
poursuite des Bonaparte, passa en courant.
On se blottit dans le maquis, chacun retenant son souffle. Madame
Letizia s'efforçait d'empêcher la craintive Pauline de crier. Le cheval
qui semblait deviner le danger, maintenu par Louis, demeurait immobile,
les oreilles dressées, avec un frisson à fleur de peau.
Enfin, du haut d'un rocher, on aperçut Napoléon qui venait, en barque,
d'un navire français croisant dans le golfe.