voudrai mieux... ou du moins un autre prix... car, moi aussi, je la
trouve gentille mademoiselle Blanche!... mais, pour le moment, rien à
faire qu'à garder précieusement cette preuve... cette arme... tout en
encourageant discrètement les projets de mon maître, qui, plus que
jamais, doit épouser mademoiselle Blanche!...
Et Léonard, après avoir boutonné soigneusement sa veste, palpa, comme
pour s'assurer qu'elle se trouvait toujours à sa portée, la lettre
révélatrice, avec la joie intime et féroce de l'usurier, gardant le
billet qui doit livrer un jour à sa discrétion la victime imprudente,
ayant donné sa signature.
Il s'en fut retrouver le baron, un peu inquiet, son déjeuner fini, car
déjà les curieux s'attroupaient devant la cour de l'hôtel, contemplant
la chaise de poste. Il avait à deux reprises demandé pourquoi l'on
n'attelait pas?...
Léonard donna pour explication de son absence le soin qu'il avait pris
de vérifier si rien ne s'opposait au départ.
Le baron, rassuré, remonta de fort belle humeur dans sa chaise de poste
qui roula bientôt comme un tonnerre sur le pavé, lequel n'était déjà
plus celui du roi.
II
CHEZ LA FRUITIÈRE
Sur le seuil de sa boutique de fruitière, rue de Montreuil, à
Versailles, la mère Hoche achevait de servir ses pratiques, tout en
donnant un coup d'œil maternel à un petit bonhomme, rose et joufflu,
qui jouait sur le carreau parmi les tas de choux et les bottes de
carottes amoncelées.
—Henriot!... Henriot!... Veux-tu ne pas te fourrer ça dans la
bouche!... Tu vas te faire du mal! criait-elle de temps en temps, quand
le petit garçon essayait de sucer une carotte ou de mordre dans un
navet.
Et la bonne femme continuait à répondre aux commandes des ménagères,
tout en grommelant:
—Ce petit garnement-là... quel appétit, quel touche-à-tout!... Il est
bien gentil tout de même...
Elle ajoutait sur un ton bon enfant, se tournant en souriant vers la
pratique:
—Et avec cela, ma belle, qu'est-ce qu'il vous faut?
Tout à coup, s'interrompant dans sa besogne délicate, qui consistait à
mesurer de la fourniture à une bourgeoise, qui achetait une salade, elle
poussa un grand cri de surprise!
Sur le pas de la porte, précédant un lieutenant,—qui donnait le bras à
une fraîche et accorte jeune femme, endimanchée, toute empêtrée dans une
robe d'organdi, la tête empanachée d'un haut bonnet tuyauté,—un grand
garçon, à l'air fier et au visage martial, venait d'apparaître...
Il portait l'uniforme de grenadier...
Il souriait... il tendait les bras...
—Eh bien, maman Hoche, on ne me reconnaît donc pas! dit-il en avançant
brusquement et en serrant sur sa poitrine la bonne femme, émue,
tremblante de joie et frissonnante d'orgueil.
Les pratiques, ébahies, regardaient, stationnant, à quelques pas de la
boutique, le cabriolet qui avait amené de Paris le jeune homme et ses
deux compagnons. On admirait l'uniforme tout neuf, le chapeau,
l'écharpe, la ceinture et la ganse d'or du sabre du jeune militaire.
Et les commères murmuraient:
—C'est un capitaine!...
—Pardine! je le connais bien, disait une des ménagères, mieux
informée, c'est le petit Lazare... le neveu de la fruitière... celui
qu'elle a élevé comme son fils... nous l'avons vu jouer avec les
polissons de son âge, sur la place d'Armes, le v'là devenu capitaine à
c'te heure!...
—Oui, ma bonne maman, disait Lazare Hoche à son excellente tante, sa
mère adoptive, tu me vois capitaine... hein! c'est une surprise!...
nommé d'hier, à l'ancienneté, c'est vrai, mais je regagnerai le temps
perdu, je te le jure!... Aussitôt promu, je suis accouru pour
t'embrasser... j'ai voulu que tu sois la première à arroser mon grade...
car je m'invite, avec ces deux amis que voilà...
Et Hoche, s'écartant, présenta ses compagnons:
—François Lefebvre... lieutenant... Un camarade des
gardes-françaises... Un solide!... C'est pourtant lui qui m'a mis au
port d'armes! dit Hoche en tapant familièrement sur l'épaule de son
compagnon.
—Et te voilà mon supérieur! répondit gaiement Lefebvre.
—Oh! tu me rattraperas!... tu me dépasseras peut-être... La guerre,
c'est une loterie où tout le monde peut avoir un bon numéro... à
condition de vivre!... mais laisse-moi finir les présentations... Maman,
voici la bonne Catherine, la femme du camarade Lefebvre, continua Hoche
en montrant à la fruitière l'ex-blanchisseuse de la rue
Royale-Saint-Roch.
Catherine fit vivement deux pas en avant et, sans barguigner, tendit ses
deux joues à la fruitière, qui l'embrassa chaudement.
—A présent, dit Hoche, que l'on est en pays de connaissance, nous
allons te quitter un instant, maman...
—Comment, vous vous en allez déjà? dit la bonne femme mécontente... ça
n'était pas la peine de venir, alors!...
—Calme-toi... nous allons faire un petit tour, près d'ici, avec
Lefebvre... nous avons des personnes... des officiers qui nous
attendent, ajouta Hoche en clignant de l'œil du côté de son camarade,
comme pour lui recommander la discrétion... oh! nous reviendrons!... ça
ne sera pas trop long, je pense... pendant ce temps-là tu nous
cuisineras un de ces excellents fricots dont tu possèdes le secret...
—De l'abatis d'oie aux navets, n'est-ce pas, fiston?
—Oui, c'est délicieux, l'abatis!... et puis Catherine a besoin de te
parler au sujet de ce moutard, qui nous regarde là, assis sur son
derrière, avec de grands yeux étonnés!...
—Le petit Henriot? demanda la fruitière surprise.
—Oui, dit Catherine intervenant, il s'agit du petit Henriot,
citoyenne, c'est pour lui que je suis ici, sans cela j'aurais laissé
Lefebvre venir avec le capitaine Hoche. Ils n'avaient pas du tout besoin
de moi pour ce qu'ils ont à faire dans le bois de Satory... J'ai à vous
parler de ce petit...
—Bien, nous causerons du mioche, et vous m'aiderez à gratter mes
navets, dit la fruitière, et puis nous casserons le cou à un poulet...
avec une omelette au lard, ça fera-t-il votre affaire, mes gaillards?
—Fameuse, l'omelette au lard! dit Hoche à Lefebvre... La maman la fait
si bien! Mais viens-tu, François, il faut les laisser toutes les deux
bavarder et cuisiner. A tantôt! On nous attend!
Les deux amis s'en furent au rendez-vous mystérieux, dont Catherine
semblait avoir la confidence.
Les deux femmes, restées seules, commencèrent les apprêts du repas.
Tout en épluchant les légumes et en aidant à trousser le poulet,
Catherine fit connaître à la fruitière qu'elle venait chercher l'enfant,
pour le conduire à sa mère, ainsi qu'elle s'y était engagée.
La bonne fruitière fut tout émue. Elle s'était attachée à Henriot. Il
lui rappelait son Lazare, quand il jouait tout petit, sur le pas de la
porte.
Catherine lui apprit en même temps que son mari partait; de là cette
hâte à emmener le fils de Blanche de Laveline.
—Où allez-vous donc? demanda la mère Hoche.
—Parbleu!... à la frontière, où on se bat... Lefebvre va être nommé
capitaine...
—Comme Lazare?
—Oui... au 13e d'infanterie légère... il a reçu l'ordre de se diriger
sur Verdun...
—Eh bien! votre mari part à l'armée, pourquoi le petit Henriot ne
reste-t-il pas ici? vous le verriez aussi souvent qu'il vous plairait et
vous viendriez le reprendre, au dernier moment, quand il serait temps
d'aller retrouver sa mère...
—Il y a une petite difficulté, dit Catherine en souriant, c'est que
j'accompagne Lefebvre...
—Au régiment?... vous, ma belle enfant?...
—Au 13e léger!... oui, maman Hoche... j'ai dans ma poche mon brevet de
cantinière!...
Catherine souriait à l'enfant, qui n'avait cessé de la regarder, avec
ces yeux fixes et profonds de l'enfance attentive qui écoute, se
recueille et semble graver dans la molle matière de sa cervelle tout ce
qu'elle voit, entend, touche, surprend. Puis elle tira de son corsage un
grand papier format ministre, signé, paraphé et scellé du sceau de la
Guerre. Elle le tendit triomphalement à la fruitière:
—Vous voyez, ma commission est en règle!... et je dois rejoindre mon
corps sous huit jours, dernier délai... c'est qu'il s'agit de
délivrer Verdun!... il y a là-bas des royalistes qui conspirent avec
Brunswick... nous allons les déloger! ajouta gaiement la nouvelle
cantinière.
La maman Hoche l'examinait avec surprise:
—Comment!... vous voilà cantinière?... dit-elle en hochant la tête;
puis, fixant des regards d'envie sur la Sans-Gêne, elle reprit: Ah!
c'est un bel état!... j'aurais bien aimé cela, moi, dans les temps!...
on marche au son du tambour... on voit du pays... on a tout le jour de
la joie autour de soi... le soldat est si bien à la cantine!... il
oublie ses misères et il rêve qu'il deviendra général... ou caporal!...
Et puis, les matins de combat, on se dit qu'on n'est pas une femme
inutile, bonne à pleurnicher et à s'effrayer en entendant la
canonnade... on fait partie de l'armée, et, de rang en rang, on verse,
aux défenseurs de la nation, l'héroïsme et le courage pour deux sous,
dans un petit verre!... l'eau-de-vie que porte la cantinière, c'est de
la poudre aussi, et son petit baril a plus d'une fois contribué à
décider de la victoire... je vous admire et je voudrais bien être comme
vous, citoyenne!... vraiment, si j'étais plus jeune, je demanderais à
accompagner mon cher Lazare, comme vous allez suivre votre Lefebvre...
Mais l'enfant?... que ferez-vous du petit Henriot au milieu d'un camp,
pendant les étapes, dans le tintamarre du combat?...
—Comme cantinière du 13e, j'ai droit à une voiture et à un
cheval... nous en avons déjà fait l'emplette, sur nos économies, dit
Catherine avec orgueil, j'ai vendu mon fonds de blanchisserie...
Lefebvre, en se mariant, a reçu une petite somme... ça provenait de
l'héritage de son père, le meunier de Ruffach, tout près de chez nous,
en Alsace... Oh! nous ne manquerons de rien!... et le petit sera plus
dorloté dans notre carriole qu'un fils de commandant... N'est-ce pas que
tu te trouveras bien aise et que tu ne regretteras pas d'être venu avec
nous? dit-elle en prenant le moutard et en l'élevant à la hauteur de ses
lèvres pour l'embrasser.
A ce moment, un bruit de pas se fit entendre et l'enfant, subitement
effrayé, détourna la tête pour se cacher derrière l'épaule de Catherine,
en poussant des cris aigus...
Hoche rentrait, appuyé au bras de Lefebvre.
Il avait un mouchoir taché de sang, disposé en bandeau, lui cachant la
moitié du visage...
—N'aie pas peur, maman!... cria-t-il de la porte... ça n'est rien!...
une simple coupure qui ne m'empêchera pas de me mettre à table,
ajouta-t-il gaiement.
—Ah! mon Dieu! il est blessé! que s'est-il donc passé? s'écria maman
Hoche. Vous l'avez mené quelque part où l'on assassinait, lieutenant
Lefebvre?
Hoche se mit à rire et dit:
—N'accusez pas Lefebvre, la mère! il a été tout bonnement mon témoin,
dans une affaire, assez sotte d'ailleurs! Un duel avec un collègue!...
Je vous le répète, ça n'est rien!
—Oh! j'étais bien sûr que vous n'auriez pas grand'chose!... dit
Catherine, mais lui...?
Hoche ne répondit rien. Il était occupé à rassurer sa bonne mère
adoptive, tout en réclamant de l'eau pour laver une fente rouge et
profonde qui lui partageait le front, et s'arrêtait juste à la naissance
du nez.
—Hoche a été un vaillant comme toujours, dit Lefebvre... imaginez-vous
qu'il y avait autrefois aux gardes, et dernièrement encore dans la
milice, un lieutenant nommé Serre qui était bien le plus mauvais
coucheur qu'on ait jamais reçu dans une chambrée... il en voulait à
Hoche... pour un tapage qui avait eu lieu dans un cabaret—où Lazare
avait pris fait et cause pour de simples gardes, ses anciens
camarades... ce coquin l'avait dénoncé... il l'avait fait punir de trois
mois de cachot, parce qu'il avait refusé de livrer les noms des hommes
recherchés... à sa sortie du cachot, une rencontre avait été décidée
entre Serre et Lazare... il faut vous dire que Serre passait pour une
lame... c'était la terreur du quartier... et il avait tué ou blessé
plusieurs hommes en duel...
—C'était grave d'aller te battre avec ce bretteur! dit maman Hoche,
tout émue du danger qu'avait pu courir son cher Lazare.
—Mais, reprit Lefebvre, le duel ne pouvait pas avoir lieu... Lazare
n'était que lieutenant et Serre se trouvait capitaine...
—Il s'est pourtant battu...
—Oui... dès qu'il a été l'égal de son adversaire...
—Mais lui si brave, si gaillard, comment a-t-il pu recevoir cet affreux
coup?
—De la façon la plus simple, maman, dit Hoche en souriant; bien que peu
partisan des combats singuliers, car j'estime qu'un soldat déserte quand
il risque sa vie pour une querelle particulière, il ne m'était pas
possible de rester sous le coup des menaces et des insultes de ce
drôle... il faisait trembler les recrues, il avait insulté la femme d'un
ami absent...
Lefebvre prit la main de Hoche et la serra chaudement, les larmes aux
yeux:
—C'est pour moi... c'est pour nous, qu'il s'est battu! dit-il en se
tournant vers Catherine... n'avait-il pas prétendu, ce Serre, que tu
avais un amant caché dans ta chambre, le 10 août...
—Oh! le monstre! dit Catherine furieuse, où est-il?... C'est à moi
qu'il aura affaire à présent... Mais dites-moi donc où il est le
misérable!
—A l'hôpital... avec un coup de pointe dans le ventre... il en a
pour six mois! dit Lefebvre... s'il guérit, je le retrouverai peut-être
à sa sortie... et je lui réglerai à la fois son compte, le mien et celui
de Hoche!...
—Nous aurons d'autres occasions de nous servir de nos sabres, ami
Lefebvre, dit avec énergie Hoche... la patrie est en danger! la patrie
nous appelle!... dédaignons ces rixes particulières... mon adversaire
avait calomnié, avait insulté, de plus il prétendait que j'avais
sollicité mon envoi à l'armée du Nord pour le fuir... il fallait, malgré
ma répugnance, mettre le sabre en main et montrer à ce spadassin qu'il
n'effrayait pas les braves, je lui ai donné une leçon dont il se
souviendra... à présent parlons d'autres choses et, si le fricot est à
point, mettons-nous à table...
—Mais cette blessure?... dit la fruitière encore toute tremblante, en
posant sur la table la soupière d'où montait une buée odorante...
—Bah! dit gaiement Hoche, s'asseyant et déployant sa serviette, les
Autrichiens et les Prussiens me feront vraisemblablement d'autres
estafilades... une de plus ou de moins, ça ne tire pas à conséquence!...
d'ailleurs c'est déjà sec, voyez!
Et, avec insouciance, il enleva le mouchoir qui lui bandait la peau et
mit à nu cette balafre, qui depuis caractérisa la physionomie martiale
du futur général de Sambre-et-Meuse.
III
LA DEMOISELLE DE SAINT-CYR
Le repas fini, la maman Hoche et Catherine disposèrent tout pour le
départ du petit Henriot.
On cherchait ses modestes hardes, qu'on empilait dans une malle, où la
bonne fruitière ajoutait des pots de confitures, des petits gâteaux, des
sucreries.
L'enfant assistait impassible, et plutôt satisfait, à ces préparatifs.
Elle aime le changement, l'enfance! Et tout émerveillé par la dragonne
d'or du sabre de Hoche, avec laquelle il avait joué, le jeune Henriot
commençait à trouver quelque plaisir dans ce départ. Il entrevoyait les
joies du voyage. Et puis, il se disait que là où on le mènerait, il
verrait des soldats, beaucoup de soldats, faisant l'exercice, et qu'on
le laisserait sans doute s'amuser avec toutes les dragonnes des
sabres de tous ces militaires, au milieu desquels il vivrait.
Il oubliait toute la tendresse et tous les soins de la bonne maman
Hoche. Loin de l'attrister, l'idée de s'en aller loin, très loin,
donnait à sa jeune rêverie un tour nullement désagréable. L'enfance est
ingrate, et son innocence admirable a pour corrélatif un égoïsme
puissant, nécessaire et utile d'ailleurs, qui protège et affermit la
débile créature et lui permet de concentrer sur elle-même son attention,
son instinct de conservation et sa volonté de vivre.
Hoche et Lefebvre, laissant agir les femmes, s'étaient assis à la
cavalière sur leurs chaises et parlaient de la Révolution qui grondait,
de la guerre qui déjà s'allumait aux quatre coins de la frontière.
Ils étaient sortis de la boutique, plaçant leurs sièges devant la façade
de la fruiterie, sur la route de Montreuil. Heureux de vivre, pleins de
jeunesse, avec l'espoir dans l'âme et la vaillance dans les yeux, ces
deux héros promis aux armées de la République, digérant l'excellent
déjeuner de la maman Hoche, devisaient gaiement, fumant, riant et
dévisageant les passants.
Cette route de Montreuil, aujourd'hui appelée avenue de Saint-Cloud,
était le grand chemin ordinaire des gens venus à pied de Paris:
maraîchers, soldats, petits bourgeois.
Par économie, beaucoup de voyageurs modestes prenaient le coche
d'eau à la Samaritaine, au Pont-Neuf, et du pont de Sèvres gagnaient
ensuite pédestrement Versailles, et réciproquement.
Au milieu des allées et venues de ces humbles piétons, Lefebvre
distingua tout à coup un jeune homme maigre, à longs cheveux, dont
l'uniforme râpé était celui de l'artillerie.
Ce passant, qui semblait pressé, accompagnait une jeune fille, en
fourreau de laine noire, portant un petit carton à la main.
Tous deux cheminaient pensifs dans la poussière de la route.
Lefebvre, regardant avec plus d'attention, dit tout à coup:
—Mais je ne me trompe pas! on dirait le capitaine Bonaparte...
—Qui ça, Bonaparte? demanda Hoche.
—Un bon républicain... un excellent artilleur et un chaud jacobin,
celui-là! répondit Lefebvre... il est Corse, il paraîtrait qu'on lui a
retiré son grade, pour ses opinions là-bas... c'est tous des
aristocrates menés par les prêtres, dans cette île!... mais je vais
appeler ma femme, elle le connaît plus que moi...
Il héla Catherine, qui accourut toute surprise:
—Quoi qu'il y a, mon homme? dit-elle en campant ses deux poings sur ses
fortes hanches, attitude favorite que tous les maîtres à danser,
Despréaux en tête, eurent bien de la peine à lui faire perdre,
lorsqu'elle fut maréchale et duchesse.
—Est-ce que ce n'est pas le capitaine Bonaparte, qui passe là-bas sur
la route, avec cette jeune demoiselle?... demanda Lefebvre.
—Parbleu! oui... je le reconnaîtrais entre dix mille... c'est pas parce
qu'il me doit de l'argent... mais il me va, moi, le capitaine
Bonaparte!... qu'est-ce qu'il peut bien faire à Versailles, avec une
jeunesse?... Dis donc, Lefebvre, une idée?...
—Parle, ma bonne Catherine...
—Si on l'invitait sans façon à se rafraîchir... avec la demoiselle?...
il fait chaud et la poussière est desséchante...
Lefebvre, avec l'assentiment de Hoche, se leva, courut sur la route et
rejoignit le capitaine et sa compagne. Il leur fit part de l'invitation.
Le premier mouvement de Bonaparte fut de refuser. Il n'avait jamais ni
chaud ni soif. Et puis, lui et la jeune fille qu'il escortait n'avaient
pas de temps à perdre, s'ils voulaient prendre le coche d'eau à Sèvres,
qui partait dans une heure.
—Bah! il y en a un autre à cinq heures, dit Lefebvre... mademoiselle ne
sera peut-être pas fâchée de se reposer un instant? ajouta-t-il en se
tournant vers la compagne de Bonaparte.
La jeune fille insinua qu'elle accepterait volontiers un verre d'eau...
Bonaparte suivit donc Lefebvre. On apporta une table, des chaises,
que l'on plaça sur la route, à l'ombre, puis des verres et deux
bouteilles de bon petit vin aigrelet, couleur de sirop de groseille,
provenant des coteaux de Marly.
On trinqua à la nation, et Bonaparte, se déridant, présenta sa sœur,
Marie-Anne, plus connue sous le nom d'Elisa, et qui devait, par la
suite, épouser Félix Bacciochi et devenir successivement princesse de
Piombino et de Lucques, puis grande-duchesse de Toscane.
Elisa, dont les obsessions continuelles devaient, comme celles de ses
sœurs, lasser la patience de Napoléon, et qui toujours fut revêche,
au milieu de ses galanteries, et se montra fort jalouse de ses cadettes
ayant épousé des rois, avait alors seize ans. Elle ne soupçonnait
nullement ses grandeurs futures, ni les convoitises envieuses qui en
seraient la conséquence.
C'était une grande fille, brune et maigre, avec le teint mat, les
cheveux très noirs et très opulents, les lèvres fortes dénotant la
sensualité, le menton un peu proéminent, la tête d'un ovale parfait, le
regard profond et plein d'intelligence. Tout son aspect était hérissé
d'orgueil et son œil toisait dédaigneusement les petites gens, avec
lesquelles on la faisait s'attabler, devant la boutique d'une fruitière.
Elisa était une de ces demoiselles de Saint-Cyr, dont l'éducation,
issue des règles de madame de Maintenon, était rétribuée par la cassette
royale, et qui se croyaient toutes sorties de la cuisse de Jupiter.
Un décret du 16 août avait supprimé la maison d'éducation de Saint-Cyr,
comme un foyer royaliste.
Les parents avaient dû au plus vite retirer leurs filles, et
l'établissement s'était promptement vidé.
Bonaparte, faute d'argent, avait tardé à venir retirer sa sœur du
couvent aboli.
Il fallait cependant que la maison fût évacuée complètement, le 1er
septembre.
Sur le conseil de son frère, Elisa adressa une demande au directoire de
Versailles à l'effet de toucher la somme nécessaire, pour son retour
dans sa famille.
M. Aubrun, alors maire de Versailles, délivra un certificat constatant:
que la demoiselle Marie-Anne Bonaparte, née le 3 janvier 1777, entrée le
22 juin 1784 comme élève de la maison de Saint-Louis, s'y trouvait
encore, et demandait une somme de 352 livres pour se rendre à Ajaccio,
résidence de sa famille distante de 352 lieues.
En vertu de cette autorisation, Bonaparte était venu le matin à
Versailles, pour chercher sa sœur.
Il l'emmenait avec lui, à Paris, et de là se rendait en Corse.
Lefebvre et Hoche félicitèrent le capitaine d'avoir ainsi pu
terminer cette délicate affaire de famille.
Bonaparte leur apprit en même temps que l'obligation où il se trouvait
de ramener sa sœur dans sa famille lui avait permis de solliciter,
avec plus d'énergie, sa propre réintégration dans l'armée.
—Alors, lui demanda Hoche avec intérêt, vous rejoignez votre régiment
bientôt?
—Le ministre de la guerre, Servan, m'a replacé au 4e d'artillerie,
avec mon grade de capitaine, répondit Bonaparte, mais je vais en Corse
accompagner ma sœur. Là, je suis autorisé à reprendre le commandement
de mon bataillon de volontaires.
—Bonne chance, camarade! dit Hoche. On se battra peut-être aussi de ce
côté-là?
—On se battra partout!
—C'est dommage qu'on ne puisse pas se faire tuer en deux endroits à la
fois! dit alors, avec enthousiasme, Catherine, à qui la langue
démangeait furieusement.
—Ah! si les circonstances me favorisent, mes amis, s'écria Bonaparte
avec conviction, je vous en fournirai, moi, des occasions de périr avec
honneur ou de glaner grades, titres, gloire, dignités, richesses, dans
le sillon de la victoire!... Mais, excusez-nous, ma sœur et moi... il
se fait tard et nous devons nous rendre à pied jusqu'à Sèvres...
—Et nous, avant de nous mettre en chemin pour délivrer Verdun que les
Prussiens menacent, il nous faut regagner Paris, en emmenant ce futur
hussard-là! dit gaiement Catherine, montrant le petit Henriot, tout
harnaché, prêt à partir. L'enfant regardait avec impatience tous ces
gens qui bavardaient et s'éternisaient, sans paraître se décider à se
mettre en route.
—On se retrouvera peut-être, capitaine Bonaparte! dit Hoche, serrant la
main de son collègue.
—Sur le chemin de la gloire! fit Lefebvre.
—Pour y arriver, ajouta Bonaparte en souriant, il faut commencer par
prendre la galiote au pont de Sèvres!... Allons, venez, mademoiselle de
Saint-Louis! fit-il en montrant l'horizon à sa sœur.
Tous deux, en cheminant, causèrent.
—Comment trouves-tu ce capitaine? demanda Bonaparte à la pensionnaire.
—Le capitaine Lefebvre?
—Non, pas celui-là... il est marié, Lefebvre! Sa femme, c'est cette
bonne réjouie de Catherine... mais l'autre... Lazare Hoche?
—Il n'est pas trop mal...
—Te plairait-il pour mari?...
La future grande-duchesse rougit et eut un mouvement de dénégation.
—Oh! il ne te convient pas... dit vivement son frère, interprétant
comme un refus son mouvement, c'est dommage! Hoche est un bon soldat et
un garçon d'avenir...
—Je n'ai pas dit que M. Hoche me déplairait... murmura Elisa, mais, mon
frère, je suis bien jeune pour songer à me marier... et puis...
—Et puis quoi?
—Je ne voudrais pas d'un homme qui ne soit pas dévoué au roi... non!
jamais je n'épouserai un républicain!...
—Tu es donc royaliste?
—Tout le monde l'était à Saint-Cyr...