partie: son rival s'en allait au loin, à l'ennemi... Reviendrait-il
jamais? Renée resterait en son pouvoir... Renée, dont il connaissait la
naissance, et qui, devenue sa femme, lui apporterait une partie de
ces domaines du comte de Surgères dont il n'était que le régisseur... il
se voyait déjà maître et seigneur de ces vastes propriétés dont il avait
la garde... il pourrait se montrer bienveillant vis-à-vis des parents de
Marcel et leur laisser leurs terres... il aurait en eux des alliés, et
Marcel ne pourrait les animer contre lui... Tout lui réussissait, et
déjà il savourait la joie de parcourir, non plus en intendant, mais en
véritable propriétaire, au bras de Renée, malgré tout sa femme, les
domaines du comte, que la loi sur l'émigration allait frapper. Il se
chargerait bien de faire reconnaître les droits de l'héritière.
Renée, cependant, après avoir déclaré à La Brisée et à Toinon qu'elle
n'aurait, malgré Bertrand, jamais d'autre amour, et que Marcel serait un
jour son mari, s'en fut, le soir venu, au rendez-vous habituel, au bord
du ruisseau, sous les peupliers...
Elle y trouva Marcel, bien triste, bien inquiet... Sa main tremblait de
fièvre et des larmes roulaient dans ses yeux.
Elle le rassura, lui renouvelant sa promesse de le retrouver au
régiment...
Et comme il manifestait de nouveau son incrédulité, elle lui répondit
avec assurance:
—Tu verras!... Est-ce que je ne ferai pas un gentil soldat?...
Et elle ajouta en riant:
—Dame! je n'ai pas tes idées sur la guerre... Je ne suis pas
philosophe, moi, mais je t'aime et je te suivrai partout!...
—Mais les fatigues?... les étapes?... le fusil est lourd et le sac
pèse!... Tu n'as pas d'idée des pénibles travaux de la guerre, pauvre
enfant! disait Marcel pour la dissuader de ce projet qu'il taxait de
folie.
—Je suis forte... et puis l'on s'y fait!... il part tous les jours des
jeunes gens, qui ne sont pas si robustes que moi... et ils n'ont pas,
comme moi, leur amour sous les drapeaux!... répondait-elle avec
crânerie.
—Mais si tu venais à être blessée?...
—N'es-tu pas médecin?... tu me soignerais, tu me guérirais!...
Quelques jours après, à la brune, on aurait pu voir, marchant d'un pas
allègre, un tout jeune homme se diriger vers Angers, portant au bout
d'un bâton un petit paquet de linge et vêtu du costume de garde
national. Ce jeune homme s'était présenté, aussitôt arrivé à Angers, à
la mairie, et s'était fait inscrire comme volontaire au bataillon de
Mayenne-et-Loire, sous les noms de René Marcel, fils de Marcel, meunier
à Surgères.
Le jeune homme avait ajouté qu'il rejoignait le corps où son frère
Marcel, déjà enrôlé, servait en qualité d'aide-major.
La jeune fille fut ainsi incorporée sans difficulté. Nul ne
soupçonna son sexe. Cette incorporation de jeunes femmes, sous des
habits d'homme et sous des noms supposés, se produisit quelquefois, à
cette époque de confusion et de dévouement de toutes sortes. Les
bataillons de la Révolution reçurent ainsi nombre de recrues féminines.
On conserve encore sur le livre d'or des annales militaires de la
République les noms obscurs et les glorieux états de service de ces
héroïques guerrières.
Au bataillon de Mayenne-et-Loire, où Renée conquit très vite les
sardines d'argent et reçut le sobriquet de _Joli Sergent_, une déception
cruelle bientôt l'atteignit...
Elle ne devait pas rester longtemps auprès de celui qu'elle était venue
retrouver: un ordre supérieur ordonna à l'aide-major Marcel de passer au
4e régiment d'artillerie à Valence, où l'on manquait de médecins, et
qui devait être dirigé en hâte sur Toulon.
La séparation fut cruelle. L'obligation de contenir leur douleur et de
cacher leurs larmes, car on observait les deux jeunes gens et trop
d'émotion pouvait les trahir, augmenta le déchirement du départ.
En se donnant le dernier baiser d'adieu, il fut convenu que chacun
ferait tous ses efforts pour rejoindre l'autre.
On a vu, par la démarche du Joli Sergent auprès du capitaine
Bonaparte, combien Renée s'efforçait de faire revenir auprès d'elle
celui qu'elle aimait...
Grâce à la protection de Robespierre jeune, dont Bonaparte était l'ami,
la permutation désirée fut obtenue et nous ne tarderons pas à rencontrer
réunis, sous les ordres du commandant Beaurepaire, l'héroïque défenseur
de Verdun, Renée, engagée par amour, et Marcel, le philosophe
humanitaire, l'élève de Jean-Jacques, apôtre de la paix et de la
fraternité universelles, citoyen du monde, comme il s'appelait, ayant
subi un enrôlement un peu involontaire.
XI
LA CRÉANCE DE MADAME SANS-GÊNE
Après le départ du Joli Sergent, Bonaparte, s'isolant dans sa pensée,
s'était remis au travail. Combinant, devant la carte, de vastes projets
de défense du littoral méditerranéen, il jetait un coup d'œil
ambitieux sur les montagnes séparant la France du Piémont, la clef de
l'Italie...
Au milieu de ses calculs stratégiques, un coup frappé à la porte lui fit
relever la tête:
—Qui vient encore? pensa-t-il, impatienté d'être dérangé... c'est donc
le jour aux visites!... Qui est là? cria-t-il.
—C'est moi... répondit une voix de femme... Catherine... la
blanchisseuse!...
—Entrez! grommela-t-il.
Catherine parut, un peu embarrassée, son panier au bras:
—Ne vous dérangez pas, capitaine, dit-elle presque timidement... je
vous rapporte votre linge... j'ai pensé que vous pourriez en avoir
besoin...
Sans lever les yeux, Bonaparte grogna:
—Le linge? C'est bien... Posez-le sur le lit.
Catherine demeura tout interdite.
Elle n'osait ni avancer, ni bouger, son panier à la main. Elle pensait:
Je dois avoir l'air godiche! Mais c'est plus fort que moi, il m'en
impose cet homme-là!
Celle qu'on nommait dans tout le quartier Saint-Roch _la Sans-Gêne_, et
qui volontiers justifiait son surnom, se trouvait visiblement intimidée.
Elle regardait le lit, que lui avait indiqué Bonaparte; elle changeait
son panier de bras, et puis aussi, elle palpait, dans la poche de son
tablier, la note qu'elle avait apportée, sans oser se décider à une
action quelconque.
Elle était, comme on dit, dans ses petits souliers.
Bonaparte continuait à examiner la carte déployée sur sa table, sans
paraître faire aucune attention à elle.
A la fin elle se mit à toussoter légèrement, pour indiquer sa présence.
—Il n'est guère galant le capitaine! pensait-elle... Sans doute, on est
honnête femme, et l'on ne vient pas pour... des bêtises, mais tout de
même on vaut bien la peine d'être regardée un brin!...
Et, piquée, elle recommença son léger toussotement...
Bonaparte releva la tête et fronça le sourcil:
—Comment, vous êtes encore là? dit-il peu galamment...
Qu'attendez-vous? reprit-il après un court silence, avec sa brusquerie
accoutumée.
—Mais, citoyen... pardon, capitaine! je voulais vous dire... enfin,
c'est que je me marie! dit Catherine vivement.
Elle était rouge comme une pomme d'api. Sous son fichu de laine son sein
battait. Décidément, le capitaine lui faisait perdre l'aplomb.
—Ah! vous vous mariez?... dit Bonaparte, froidement, eh bien! tant
mieux pour vous, ma fille... je vous souhaite bien du bonheur!... Et
vous épousez un brave garçon, je suppose, quelque garçon
blanchisseur?...
—Non, capitaine! répliqua vivement Catherine froissée, un soldat... un
sergent!...
—Ah! très bien! vous avez raison d'épouser un militaire,
mademoiselle... reprit Bonaparte d'un ton plus aimable; être soldat,
c'est être deux fois Français... je vous souhaite bonne chance!...
Bonaparte allait se remettre à son travail, s'intéressant médiocrement
aux amours de sa blanchisseuse; cependant il ne put s'empêcher de
sourire à l'aspect égayant du corsage solide de Catherine, de la
belle santé rayonnante de ses joues et de tout son aspect gaillard et
engageant, contrastant avec la mine confite et l'air sainte-nitouche
qu'elle prenait, pour lui apporter son linge.
Il eut toujours du goût pour les femmes bien en chair; le maigre et
famélique officier comme le premier consul nerveux, comme l'empereur
bedonnant, se plurent au contact de formes rebondies...
La beauté robuste de Catherine l'arracha un instant à ses préoccupations
stratégiques...
Avec la galanterie, un peu brutale, qui lui était déjà habituelle, il
s'avança vivement vers la jeune blanchisseuse et porta une main hardie
sur sa gorge...
Catherine poussa un léger cri.
Le futur vainqueur d'Arcole n'était pas pour hésiter. L'attaque
commença...
Il redoubla de vivacité et pressa Catherine, la forçant à reculer
jusqu'au bord du lit, où elle s'adossa, faisant hardiment front à
l'assaillant...
Elle se défendit, sans fausse pudeur, sans se montrer effarouchée.
Et comme Bonaparte, oubliant tout à fait Toulon, semblait vouloir hâter
les travaux d'approche, brusquer le siège et finalement donner l'assaut
au corps de place, elle se fit une défense de son panier qu'elle posa
devant elle, comme un gabion, et dit à l'assiégeant surpris:
—Non!... non! capitaine... c'est trop tard!... Vous ne me prendrez
pas... j'ai capitulé... que dirait mon mari!...
—Vraiment! dit Bonaparte, s'arrêtant... Alors, ce mariage, c'est
sérieux?...
—Très sérieux... et je venais vous prévenir aussi, en vous annonçant
mon mariage, que je ne pourrais plus continuer à vous blanchir...
—Vous fermez boutique, ma belle enfant?...
—Ça va si mal, la blanchisserie, en ce moment!... Et puis, je veux
suivre mon mari...
—Au régiment? fit Bonaparte surpris.
—Pourquoi pas?...
—Cela s'est déjà vu! Et, pensant à Renée, s'enrôlant pour rejoindre
Marcel, il murmura: Ah çà! l'armée, à présent, va donc n'avoir que des
ménages!... Alors, vous allez apprendre la charge en douze temps, et
peut-être la manœuvre du canon?... reprit-il d'un ton railleur.
—Je sais manier un fusil, capitaine, et quant au canon, j'aurais bien
pris des leçons avec vous... mais mon homme est dans l'infanterie,
fit-elle en riant. Non, je ne ferai pas le coup de feu... à moins d'y
être forcée... mais il y a besoin de cantinières dans les bataillons...
Je vais verser la goutte aux camarades de mon homme!... et j'espère
avoir votre pratique, capitaine, si vous servez de notre côté...
—Je m'inscrirai à votre cantine... mais pas pour le moment!... le
ministre ne me permet ni de me battre... ni de...
Il allait dire: ni de manger. Il se retint et finit simplement sa phrase
ainsi:
—Ni de dépenser de l'argent à la cantine... Ce sera pour plus tard!...
pour beaucoup plus tard, mon enfant!... ajouta-t-il avec un soupir.
Et il retourna à sa table, en proie à de tristes pensées. Catherine
lentement, sans mot dire, le cœur un peu serré par la mélancolie de
ce jeune officier dont elle constatait le dénûment, rangea rapidement
sur le lit le linge qu'elle avait apporté, ainsi que le lui avait
indiqué son client.
Puis, faisant une révérence, elle alla vers la porte, l'ouvrit et dit,
comme se ravisant:
—Ah! j'avais roussi par mégarde une de vos chemises, je vous en ai
remis une autre... elle est là, avec les caleçons et les mouchoirs... Au
revoir, capitaine!...
—Au revoir!... à votre cantine, ma belle enfant!... répondit Bonaparte,
qui se replongea aussitôt dans son étude.
En descendant l'escalier de l'hôtel de Metz, Catherine murmurait:
—Je lui avais aussi apporté sa note... mais je n'ai pas eu le courage
de la lui donner... Bah! il me la paiera un jour ou l'autre... j'ai
confiance dans ce garçon-là, moi!... je ne suis pas comme le citoyen
Fouché, je suis sûre qu'il fera son chemin!...
Puis elle pensa, riant toute seule et mise en belle humeur par un
souvenir amusant:
—Comme il me lutinait, le capitaine!... Oh! il s'était dérangé tout de
même de ses papiers... Voyez vous ça!... il n'y allait pas de main
morte!... Dame! ça l'a distrait un peu... il n'a pas tant d'occasions de
batifoler, ce pauvre jeune homme!...
Et elle ajouta, rougissant un peu:
—Dire que s'il avait voulu...! Oh! pas aujourd'hui, mais autrefois,
avant de m'être engagée avec Lefebvre!...
Elle s'interrompit dans ce regret rétrospectif d'une inclination qu'elle
s'était d'abord sentie pour le maigre et triste officier d'artillerie.
Gaiement elle reprit:
—Au fond, je n'y pense guère... et lui n'y a jamais pensé!... Allons
voir si Lefebvre n'est pas à la boutique! Il m'aime bien, celui-là... et
je suis sûre qu'il fera un meilleur mari que le capitaine Bonaparte!
A peine était-elle rentrée dans la blanchisserie, que des cris, des
vivats retentirent dans la rue.
Elle ouvrit la porte pour se rendre compte de ce qui se passait.
Tout le voisinage était en rumeur.
Elle aperçut alors Lefebvre, sans fusil, sans buffleteries, mais tenant
à la main son sabre, qu'ornait une dragonne d'or.
Ses camarades l'entouraient et semblaient lui faire un cortège
triomphal.
—Catherine, je suis lieutenant! s'écria-t-il tout joyeux, en sautant au
cou de sa fiancée.
—Vive le lieutenant Lefebvre! clamèrent les gardes nationaux, levant en
l'air tricornes et fusils.
—Ajoutez, camarades, dit le nouveau lieutenant en présentant Catherine,
vive la citoyenne Lefebvre... car voici ma femme!... Nous nous marions
la semaine prochaine!...
—Vive la citoyenne Lefebvre! crièrent les gardes enthousiasmés.
—Vive madame Sans-Gêne! reprirent les commères accourues...
—Qu'ils ne crient pas si fort! dit Catherine à l'oreille de son mari,
pensant à Neipperg, couché dans la chambre voisine, ils vont réveiller
notre blessé!...
* * * * *
Dans la petite chambre de l'hôtel de Metz, cependant, l'officier
d'artillerie sans solde et sans emploi, ayant fini d'étudier sa carte,
rangeait méthodiquement, sur une planchette de sapin, le linge que lui
avait apporté Catherine.
—Tiens!... elle ne m'a pas laissé sa note! dit le futur empereur, au
fond satisfait de cet oubli, car il lui aurait fallu exposer
l'impossibilité où il se trouvait de payer.
Il ajouta, en faisant mentalement le calcul de ses dettes:
—Je dois lui devoir au moins 30 francs, peut-être plus!... Diable!...
je passerai lui régler cela... au premier argent que je toucherai!...
C'est une bonne fille, cette Catherine, je ne l'oublierai pas!
Et il s'habilla pour aller dîner chez ses amis, les Permon...
Cette modeste créance, Napoléon devait, durant bien des années, ne plus
en entendre parler.
Ce ne fut que longtemps après qu'elle lui fut tout à coup mise
sous les yeux, à un moment fort imprévu, la note oubliée de la
blanchisseuse,—ainsi que l'apprendront nos lecteurs s'ils veulent bien
suivre avec nous, dans les pages où seront retrouvés Neipperg, Blanche,
le Joli Sergent, Marcel, et le petit Henriot, les étapes pleines
d'aventures et de gloire de Catherine la blanchisseuse, devenue
cantinière au 13e léger, puis maréchale Lefebvre, ensuite duchesse de
Dantzig, et toujours restée sympathique et populaire, vaillante et bonne
enfant, héroïque et charitable, sous le sobriquet parisien de _Madame
Sans-Gêne_.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
LA CANTINIÈRE
I
EN CHAISE DE POSTE
—Allons, ils ne s'arrêteront pas... Voyez comme le postillon a fait
claquer son fouet en passant devant l'Ecu... Il semblait nous narguer!
—Les voyageurs ne sont pas si nombreux au jour d'aujourd'hui...
—On ne les voit déjà plus!... Ce sera pour le Lion-d'Or...
—Ou pour le Cheval-Blanc...
Un double soupir ponctuait ces paroles, mélancoliquement échangées entre
le ventripotent patron de l'hôtel de l'Ecu et sa fluette épouse sur
le seuil de la principale auberge de Dammartin.
Les voyageurs en chaise de poste étaient rares, depuis les événements
qui avaient suivi le 20 juin.
La voiture qui avait disparu, aux yeux désappointés des hôteliers de
l'Ecu, avait quitté Paris la veille au soir. Elle était
vraisemblablement la dernière qui eût franchi les barrières, car l'ordre
d'empêcher qui que ce fût de sortir de Paris avait été notifié dans la
soirée, lorsque fut prise la résolution d'attaquer les Tuileries, au
matin.
Informé par des amis de ce qui s'était agité dans les sections, du
mouvement qui se préparait, le baron de Lowendaal avait ajourné son
mariage avec la fille du marquis de Laveline et s'était hâté de faire
ses préparatifs de départ.
Fermier général, il redoutait le contrôle prochain des vrais mandataires
de la nation. Le baron de Lowendaal avait du flair.
La veille du 10 août, il se jeta donc dans une chaise de poste,
accompagné de son factotum Léonard, emportant tout ce qu'il avait pu
réunir d'argent, donnant l'ordre au postillon de brûler les premiers
relais.
Le baron voyageait un peu comme on se sauve.
A Crépy, il fallut cependant faire halte. Les chevaux n'en pouvaient
plus.
Le matin avait chassé la nuit et sur la plaine, déjà, le grand jour
avait balayé les nuées, blanchissait les ombres. Les dernières étoiles
s'éteignaient dans le recul bleu pâle du ciel, tandis que, du côté de
Soissons, le soleil s'allumait.
Le baron de Lowendaal se rendait à son château, situé auprès du village
de Jemmapes, à la frontière belge. Originaire de Belgique, bien que
devenu Français, là, le baron se sentirait en sûreté. La Révolution ne
viendrait jamais le chercher jusque sur le territoire belge; d'ailleurs,
l'armée du prince de Brunswick était rassemblée à la frontière; elle ne
tarderait pas à mettre les sans-culottes à la raison, et à rétablir le
roi dans toutes ses prérogatives. Il en serait quitte pour un court
déplacement, juste le temps d'épouser la charmante fille du marquis de
Laveline. Un simple voyage de noces.
Il avait fixé la célébration de son mariage au 6 novembre, car il lui
fallait auparavant régler une grosse affaire d'intérêts, dans la ville
de Verdun, dont il gérait la ferme des tabacs.
Il s'était assoupi au sortir de Paris, certain d'échapper, si par hasard
on tentait de le poursuivre. Ses chevaux étaient excellents et ne
pourraient être rejoints.
Il s'éveilla lorsqu'il avait déjà mis quelques bonnes lieues
protectrices entre lui et les sans-culottes.
Le nez à la portière, il huma l'air matinal, et comme on avait
dépassé les premières maisons de Crépy, tout à fait rassuré, il ordonna
au postillon de faire halte.
Celui-ci obéit de grand cœur. Il était navré de brûler ainsi, en
route, les meilleurs bouchons, sans une lampée, sans un bout de
causette. Il en avait pourtant long à raconter! Ce n'est pas tous les
jours que l'on peut voir Paris s'armant et se préparant à déloger le roi
du château de ses pères... C'étaient des nouvelles, ça!... Comme on
l'eût écouté et régalé, narrant ce qui se passait dans les sections!...
A l'hôtel de la Poste, on fit relais.
Tandis que l'hôte et ses gens s'empressaient, offrant au baron un lit,
lui proposant de déjeuner, énumérant des rafraîchissements variés, et
qu'ils tournaient autour de lui d'un air inquiet, afin d'avoir des
nouvelles de la capitale, l'homme de confiance, Léonard, s'éloigna un
moment, sous le prétexte de s'assurer que nul citoyen trop curieux ne
rôdait aux alentours.
Depuis la fuite manquée du roi à Varennes, non seulement les
municipalités étaient plus défiantes, mais aussi beaucoup de
particuliers ambitionnaient la gloire du citoyen Drouet, qui avait eu
l'honneur d'arrêter Louis XVI. Ces surveillants volontaires examinaient
et fouillaient toute voiture suspecte. Une chaise de poste était
particulièrement désignée à la vigilance des patriotes.
Heureusement pour le baron, le patriotisme local n'était pas encore levé
quand la chaise de poste fit son entrée tapageuse dans la bonne ville de
Crépy-en-Valois.
Tandis que le voyageur s'attablait devant un appétissant bol de
chocolat, apporté bouillant par une servante plantureuse, dont il tapota
les joues rougeaudes, car c'était un terrible lutineur de tendrons que
notre financier, Léonard s'était enfermé dans l'écurie.
Là, profitant de la lueur d'une lanterne, il se mit en mesure de lire la
lettre que lui avait confiée mademoiselle de Laveline, au moment du
départ.
Blanche lui avait bien recommandé, en ajoutant à sa prière deux doubles
louis, de ne remettre cette missive, fort importante, que lorsque le
baron serait sorti de Paris.
Léonard, flairant un mystère dont la découverte pouvait être profitable,
résolut de prendre connaissance d'abord de ce message si sérieux.
Les secrets des maîtres, c'est parfois la fortune des domestiques...
Il avait remarqué combien ce mariage, que souhaitait vivement le baron,
semblait pénible à mademoiselle de Laveline!
Peut-être dans cette lettre remise à ses soins se trouvait-il
quelque grave révélation dont il lui serait facile de tirer profit par
la suite... Hardiment, mais avec certaines précautions, de façon à
pouvoir rendre à l'étrange missive son aspect primitif, il rompit le
cachet en se servant de la lame de son couteau, préalablement chauffée à
la flamme de la lanterne.
Il lut, et son visage exprima la profonde surprise où le plongeait le
secret qu'il venait d'apprendre.
Voici ce que contenait la lettre de Blanche:
«Monsieur le baron,
«Je vous dois un aveu pénible, qu'il me faut faire pour ne pas
entretenir plus longtemps une illusion sur mon compte, que les
événements ne tarderaient pas à dissiper cruellement.
»Vous m'avez témoigné de l'affection, et vous avez obtenu de
mon père un consentement à un mariage où vous pensiez trouver
le bonheur, peut-être l'amour...
»Le bonheur est impossible pour vous dans une pareille union:
l'amour, je ne saurais vous le promettre, mon cœur
appartient à un autre... Excusez-moi de ne pas vous nommer
celui qui a toute mon âme, et dont je me considère comme la
femme devant Dieu!...
»Il me reste un dernier aveu à vous faire: je suis mère,
monsieur le baron, et la mort seule pourra me détacher de
mon époux, du père de mon petit Henriot.
»Je suivrai M. de Laveline à Jemmapes, puisque telle est sa
volonté, mais j'ose espérer, qu'informé de l'obstacle absolu
qui s'oppose à la réalisation de vos projets, vous aurez pitié
de moi et que vous m'épargnerez la honte de révéler à mon père
la véritable cause qui rend impossible cette union.
»Je me fie, monsieur, à votre discrétion de galant homme.
Brûlez cette lettre et croyez à ma reconnaissance et à mon
amitié.
»BLANCHE.»
Léonard, ayant lu, poussa un cri de surprise et de joie.
—Saperlipopette! voilà qui peut faire une fortune! se dit-il.
Il tournait et retournait la lettre de Blanche entre ses doigts, comme
s'il devait, à force de la presser, faire jaillir, de cette éponge à
secrets, tout l'or qu'elle lui semblait contenir.
—Je me doutais bien de quelque chose, se dit-il en grimaçant un
sourire; M. le baron désirait mademoiselle et mademoiselle ne désirait
nullement M. le baron. Mais je n'aurais jamais imaginé que mademoiselle
Blanche de Laveline eût un enfant... ce que j'aurais encore moins
supposé, c'est qu'elle ferait savoir son escapade à M. le baron!...
Que les femmes sont bêtes!... elle ne se doute pas, la petite Blanche,
de la bêtise qu'elle a faite là... non! pas celle qu'elle s'imagine...
ça n'est rien!... un enfant de plus ou de moins, baste!... la sottise
c'est d'avoir confié ce secret au papier... heureusement que je suis là,
moi!...
Il s'arrêta, rapprocha la lettre du falot, dont la clarté douteuse
emplissait l'écurie d'un jeu d'ombre et de demi-clartés, et murmura
après examen du papier:
—Elle a écrit elle-même... pas moyen de nier l'écriture!... Oh! elle
est toute naïve cette enfant-là!... elle pourrait regretter ce qu'elle a
raconté, dans un moment d'abandon et de nerfs surexcités...
heureusement, c'est à moi qu'elle a confié le soin de son honneur et de
sa fortune!...
Il eut comme un mouvement d'hésitation. Puis, serrant la lettre dans sa
poche, il se dit:
—Mademoiselle Blanche paiera peut-être un jour fort cher... plus tard,
quand elle sera devenue la baronne de Lowendaal... ce qui est
inévitable... pour ravoir cette lettre... alors je verrai le prix qu'il
me conviendra d'y mettre!...
Et Léonard eut un nouveau sourire avantageux et coquin: