revenait pas bredouille, la chasseresse débutante! Il était mécontent
d'avoir été désarmé durant le sommeil, mais fier du bon usage que son
élève avait fait de l'arme empruntée.
Depuis, elle l'accompagna dans ses rondes, chaque fois que l'heure et le
temps le permettaient, et, à l'occasion, tirait un lapin ou servait un
chevreuil.
Ainsi Renée se familiarisa avec la marche, avec la fatigue, avec la
poudre, avec les armes.
Au hasard de ses courses, bien souvent, le fusil sous le bras, elle s'en
allait seule, loin du père La Brisée, occupé à surveiller de rusés
fraudeurs ayant disposé pièges et collets dans les sentes et les
passes du gibier. Ces jours-là, lièvres, faisans et perdreaux pouvaient,
tranquilles, se raser, se percher, ou rappeler. Renée ne renouvelait pas
la pierre de son fusil, et ne faisait nulle attention aux rencontres de
son chien. Alors elle battait la plaine du côté d'un moulin, où, près du
ruisseau jaseur qui l'alimentait, se trouvait, derrière un rideau de
peupliers, comme une cabane de verdure faite de plantes sauvages,
viornes, prèles, lierres, grimpant et s'enchevêtrant dans un verdoyant
fouillis.
Ce n'était pas seulement la fraîcheur de cette retraite heureuse, ni le
gazouillis du ruisseau sur les cailloux, ni le calme profond sous
l'ombre épaisse, qui l'attiraient.
Pour Marcel, le fils du meunier, les bords discrets du ruisseau avaient
pareillement un attrait.
Aussi fréquemment qu'il était possible, les deux jeunes gens se
rencontraient là...
Un livre à la main, le jeune homme, à pas lents, dès qu'il apercevait
Renée partant en chasse, venait au-devant d'elle...
Il feignait de lire comme elle de chasser...
Leur pensée était ailleurs, et livre et gibier n'intéressaient que comme
prétextes.
Renée avait alors dix-sept ans, Marcel entrait dans sa vingtième
année...
Fils de paysan aisé et neveu du curé, Marcel avait appris un peu de
latin et l'on avait pensé qu'il entrerait dans les ordres; mais l'église
ne le tentait guère. Epris des charmes de la nature, aimant les bois,
les prés, les fleurs, cherchant à étudier le secret de la vie
universelle et désireux d'en surprendre le mystère, Marcel avait
manifesté de très vives dispositions pour les sciences naturelles.
Avec l'appui de son oncle le curé, il avait pu prendre quelques leçons
d'anatomie chez un vieux médecin, familier du presbytère. A force
d'études et de patience, il avait préparé suffisamment ses premiers
grades, qu'il avait obtenus à Rennes.
Il serait donc médecin et dans ses projets d'avenir, ébauchés au bord du
ruisseau babillard, avec Renée, qui, pour lui, négligeait décidément la
chasse et ne prenait plus le fusil que comme explication de ses longues
absences, il se voyait d'abord à Rennes, puis ensuite à Paris, où
seulement la science pouvait être acquise avec la notoriété et la
fortune, pratiquant ce bel art de guérir dont les anciens faisaient un
attribut divin...
Pacifique, sentimental, ayant lu avec ardeur les écrits de Rousseau,
Marcel avait l'âme d'un philosophe. Il s'agenouillait devant la Nature
et sa profession de foi était celle du Vicaire Savoyard. Sa pensée,
élargissant le cercle restreint des êtres et des choses qui
l'environnaient, embrassait l'humanité tout entière. Il se rêvait
citoyen du monde et proclamait que le globe était la patrie de tous les
humains. Il lui était tombé entre les mains plusieurs écrits
d'Anacharsis Clootz, connu sous le nom du philosophe Anaxagoras, et il
avait fait sa doctrine de sa République universelle.
Dans ses courses projetées, le jeune médecin cosmopolite ne partait pas
seul pour Paris et pour la gloire...
Renée l'accompagnait, Renée, devenue sa femme, car les deux jeunes gens,
sans se l'être jamais bien dit nettement, s'aimaient, et, au fond du
cœur, s'étaient juré de ne jamais se quitter.
Ils étaient d'âge apparié, ils se plaisaient, et leur situation de
fortune se trouvant à peu près égale, rien ne semblait donc devoir
s'opposer à leur bonheur.
Marcel, fils de meunier, ayant pour seigneur le comte de Surgères, ne
dérogeait guère en épousant celle qu'il croyait la fille du brigadier
des gardes-chasses du comte, le père La Brisée.
La bonne maman Toinon, la femme du garde, avait surpris leurs projets,
un jour qu'elle s'était trouvée faire de l'herbe pour ses lapins, du
côté du ruisseau.
Elle n'avait pas grondé fort, mais ce qui avait un peu surpris Marcel,
c'est que, dans ses réticences et ses grognements, la mère Toinon
avait paru insinuer qu'il y aurait un obstacle, du côté de Renée.
Le fils du meunier, dont l'aisance paternelle pouvait justifier quelque
opposition à un mariage avec la fille d'un simple garde-chasse, ne
devina pas ce que voulait dire la femme de La Brisée; celui-ci ne
paraissait tenir aucune place dans les réserves qu'elle indiquait
vaguement... son consentement était-il donc nul, ou n'y avait-il aucune
raison de s'en inquiéter? Marcel ne démêlait pas trop les craintes de la
femme du garde ni les causes de cet empêchement qu'elle signalait, du
fait de Renée...
Quand le comte de Surgères eut brusquement quitté le pays pour aller,
comme on le sut bientôt, retrouver les princes dans l'émigration, la
maman Toinon, en regardant avec des yeux narquois les deux amoureux,
leur dit:
—A présent, mes enfants, si vous voulez toujours vous marier, n'y a
plus qu'à demander au meunier...
Marcel, sans comprendre pourquoi la mère La Brisée disait que le
consentement de son père suffirait désormais, s'en était allé trouver
celui-ci et lui avait fait part de son désir d'épouser Renée.
Le meunier, tout en déclarant qu'il n'avait rien à dire contre la jeune
fille, avait tenté de dissuader son fils. Il lui avait représenté qu'il
était très jeune, qu'il devait travailler, se faire une position,
enfin ce que les pères disent en pareil cas, lorsqu'il est question d'un
mariage qui ne leur convient pas, sans qu'ils puissent donner de bonnes
raisons pour refuser franchement.
Surpris de cette résistance, qui n'était pas celle qu'il attendait, car
le jeune homme supposait que son père aurait invoqué la condition
relativement inférieure de la fille d'un garde-chasse, Marcel résolut
d'approfondir les motifs du refus paternel.
Sa mère—les mamans sont bavardes lorsqu'il s'agit du bonheur de leurs
fils—lui apprit que maître Bertrand Le Goëz, tabellion et régisseur des
biens du comte de Surgères, de plus son mandataire en son absence, nanti
de sa procuration générale, avait jeté des regards fort tendres du côté
de la Garderie. La gentille Renée lui avait plu, et il l'avait demandée
en mariage, ou peu s'en fallait, à La Brisée.
Marcel éprouva une vraie douleur, où la colère ajoutait ses flammes, à
cette confidence de sa mère...
Il avait donc pour rival maître Bertrand! un homme vilain, vieux,
désagréable, sur le compte duquel couraient mille méchants propos!...
Mais Renée n'aimait pas le tabellion. Elle ne voudrait pas de lui. Elle
résisterait à ses prétentions. Il était sûr d'elle. De ce côté, nulle
inquiétude. Quant à La Brisée, il comprenait ses hésitations, étant
sous la dépendance de maître Bertrand Le Goëz qui, chargé par le comte
de la direction de tous ses biens, était par conséquent libre de
congédier les gardes-chasses...
Là était le danger. Cependant Le Goëz n'osait pas renvoyer, pour ce
motif, un vieux et fidèle serviteur comme La Brisée, l'honneur et le
modèle des forestiers d'alentour.
C'est pourquoi le rusé tabellion s'était précautionné de l'appui du
meunier. Il dépendait de lui de renouveler le bail de diverses terres
appartenant au seigneur de Surgères, qui étaient indispensables au
meunier pour alimenter son moulin.
Le Goëz avait mis nettement le marché à la main.
Marcel cesserait donc toute accointance avec Renée, sinon le bail ne
serait pas renouvelé et le meunier, ruiné, devrait abandonner son
moulin, quitter le pays.
Le jeune homme, en apprenant les projets et les calculs du tabellion, ne
parlait rien moins que d'aller le trouver dans son étude, au milieu de
ses paperasses, et de lui casser les reins.
Sa mère l'en dissuada. Le Goëz était puissant autant que vindicatif.
Bien que fondé de pouvoirs d'un noble, peut-être pour cette raison, il
affectait les principes révolutionnaires les plus violents. Il ne
parlait que de couper des têtes et avait réclamé l'installation d'un
tribunal chargé de juger les contre-révolutionnaires dans chaque
commune. Il était officier municipal et correspondait avec des
agitateurs influents des sections de Paris, l'huissier Maillard, le
marquis de Saint-Huruge, Fournier l'Américain et autres hommes d'action.
Il n'y avait ni à plaisanter avec un pareil citoyen, ni à le braver.
—Que faire alors? avait demandé le jeune homme.
—Partir, répondit sa bonne femme de mère, ne plus songer à Renée, aller
à Rennes, où il finirait ses études, où il deviendrait un grand médecin,
où il trouverait l'oubli, le repos, le bonheur peut-être...
Le jeune amoureux secoua la tête et s'éloigna tout pensif, sans répondre
à sa mère. Il ne voulait ni du repos ni de l'oubli. Il savait bien que
loin de Renée il ne pourrait trouver le bonheur. Il resterait au pays et
il arracherait Renée à l'odieux tabellion. Ou bien, s'il le fallait,
l'âme ouverte à de vagues aspirations de vie en pleine nature, de terres
nouvelles où la liberté fleurissait sans péril, il s'expatrierait, il
traverserait les mers, il irait dans cette Amérique où la France avait
combattu pour l'indépendance; là, il travaillerait, il étudierait, il
deviendrait un citoyen laborieux et utile, loin du fracas des camps,
hors de tout le tumulte belliqueux de la vieille Europe.
Naturellement, dans ce rêve d'émigration, Renée était du voyage.
Le soir de cette conversation décisive avec sa mère, Marcel retrouvait
Renée au bord du ruisseau, dont la chanson semblait, à l'heure
crépusculaire, plus mélancolique et plus triste.
Une barre rougeâtre au couchant indiquait la mort du soleil, enseveli
dans les linceuls de grands nuages roux et gris.
La lune cependant, dissipant les nuées avec lenteur, à l'orient montait,
et son disque paisible luisait entre les hautes et frêles branches des
peupliers.
Renée et Marcel, assis sur l'herbe, au bord du petit cours d'eau, se
tenaient les mains et regardaient, comme une roue d'argent, l'astre
blanc et doux rouler dans l'espace.
L'instant était solennel, l'heure était nuptiale.
Comme deux chants d'oiseaux se répondant au mois de mai, sous la ramure
enamourée, les deux voix des jeunes gens alternaient dans la sérénité du
soir:
—Je t'aime, ma Renée, et n'aimerai jamais que toi!...
—Toi seul, Marcel, occupes ma pensée, et mon cœur n'est qu'à toi
seul...
—Nous ne nous quitterons jamais!...
—Toujours nous vivrons côte à côte...
—Rien ne pourra nous séparer!...
—Nous serons réunis jusqu'à la mort...
—Tu jures de me suivre partout, ma Renée?
—Je jure de t'accompagner où tu iras, Marcel!...
—Nous nous aimerons toujours!...
—Toujours nous nous aimerons, je le jure!...
—Que ces branches, emblèmes de la liberté, que ces arbres qui sont les
piliers du temple de la Nature, que ces peuples rustiques reçoivent mes
serments et soient témoins! dit Marcel avec l'emphase qui se trouvait
alors dans le langage comme dans les gestes, et il étendit la main vers
les arbres que la Révolution honorait tels que les symboles de la
nation, en manière de serment.
Renée imita Marcel et, comme lui, la main étendue, jura d'aimer toujours
et de suivre partout celui à qui elle s'engageait librement, sous les
peupliers qu'argentait la lune bienveillante.
X
L'ENROLEMENT INVOLONTAIRE
Quand les deux jeunes gens eurent, d'un chaste baiser, scellé le serment
échangé sous la sérénité du clair de lune, envahissant toute l'étendue
du ciel et dispersant les brumes de l'occident, ils crurent entendre
comme un froissement de feuilles derrière eux, suivi d'un cri analogue
au houloulement du chat-huant.
Cet oiseau de funèbre augure troubla leur extase.
Ils se levèrent, impressionnés, et une secrète angoisse comprima leurs
élans.
Marcel prit une pierre et la lança dans la direction du massif d'où le
cri était parti, cherchant à déloger la bête importune.
—Veux-tu t'en aller, vilain chat-huant! cria Marcel, regardant avec
colère le feuillage sombre où sans doute était blotti, dans quelque
creux d'arbre, le témoin jaloux de leurs tendresses.
Aucun oiseau ne s'envola. Au lieu d'un battement d'ailes, ce fut comme
un bruit de pas précipités que les deux amoureux perçurent, et il leur
sembla, dans le fouillis des feuilles, entendre un ricanement d'homme...
On les avait donc surpris, épiés, écoutés?...
Ils rentrèrent tous deux, au village, attristés, silencieux, inquiets.
—J'ai peur de ce mauvais présage! dit Renée au moment des adieux,
auprès de la haie bordant la Garderie.
—Bah! répondit Marcel, essayant de tranquilliser la jeune fille, c'est
quelque mauvais plaisant qui aura voulu s'amuser à nos dépens... un
jaloux que notre bonheur fait rager... n'y pensons plus, mignonne! Nous
nous aimons, nous avons juré de nous être toujours fidèles et rien ne
peut nous séparer!...
Ils se quittèrent cependant, alarmés par cet avertissement qui leur
avait été donné. Un ennemi les surveillait. On voulait donc les empêcher
d'être heureux? Qui pouvait ainsi les suivre et les menacer? A qui leur
bonheur portait-il ombrage? Le souvenir des paroles de la meunière et la
pensée de ce Bertrand Le Goëz qui osait vouloir posséder Renée, se
présenta aussitôt à l'esprit de Marcel. Il se raisonna et chercha à se
prémunir contre cette appréhension vague qui pénétrait dans son
âme. «Bertrand Le Goëz est un méchant homme et un jaloux, se dit-il,
mais que peut-il contre nous, puisque Renée m'aime et qu'elle a juré de
n'être qu'à moi!»
Il se promit cependant de se tenir sur ses gardes et de veiller sur les
manœuvres du tabellion.
La crainte qu'il éprouvait n'était pas sans quelque fondement.
Le Goëz multipliait ses visites au moulin. Il avait une seconde fois
averti le père de Marcel que son bail expirait prochainement et qu'il
n'avait à compter sur aucun renouvellement. En vertu de la procuration
que le comte de Surgères lui avait remise, Le Goëz signifierait au
meunier d'avoir à céder ses terres. Aucun délai ne lui serait accordé...
Toutefois le tabellion avertissait le père de Marcel que, s'il voulait
envoyer son fils à Rennes et lui déclarer qu'il eût à renoncer à tout
espoir d'épouser Renée, il consentirait à un renouvellement de bail.
Le meunier était fort embarrassé: son fils persistait dans ses
intentions et jurait qu'il épouserait Renée, malgré Bertrand Le Goëz; de
son côté, la jeune fille avait répondu à toutes les sollicitations du
régisseur amoureux par un refus catégorique.
Bertrand Le Goëz résolut de séparer violemment les deux jeunes gens.
La France courait aux armes. De tous côtés se présentaient aux
municipalités des volontaires, réclamant des fusils, des piques, et
s'engageant à mourir pour la patrie.
Le tabellion, en sa qualité de procureur de la commune, convoqua, un
dimanche matin, tous les jeunes gens du pays et leur adressa un appel
chaleureux: il s'agissait d'aller à Rennes renforcer le bataillon
d'Ille-et-Vilaine.
Plusieurs volontaires se présentèrent, s'enrôlèrent et partirent le
lendemain.
Bertrand Le Goëz s'empressa de signaler partout le mauvais exemple et la
lâcheté de ceux qui, jeunes, vigoureux, capables de porter les armes, se
dérobaient à l'honneur de défendre la patrie et préféraient s'amollir en
compagnie des vieilles gens et des jeunes filles...
Sa harangue visait directement Marcel...
Celui-ci, comprenant quel parti Le Goëz comptait tirer de son inaction,
se rendit chez le garde-chasse.
Il trouva La Brisée occupé à nettoyer ses fusils, en sifflotant un air
de chasse.
Renée cousait à côté de la femme du garde.
Elle poussa un cri de surprise en voyant entrer Marcel.
Un malheur était imminent... Du regard elle l'interrogea, le
suppliant de la rassurer.
—Père La Brisée, dit le jeune homme d'une voix émue, je viens vous
faire mes adieux ainsi qu'à Renée... Je pars!...
—Oh! mon Dieu! fit la jeune fille, en portant la main à son cœur...
Pourquoi nous quittez-vous, Marcel!... Ce méchant Le Goëz veut-il donc
toujours reprendre à votre père ses terres?...
—Ce n'est pas pour cette seule raison que je dois m'en aller...
—Et où vas-tu, garçon?... dit tranquillement La Brisée, tout en
frottant la platine de son arme...
—Je ne sais... devant tout le village, on m'a reproché ce qu'on a
appelé ma lâcheté... ce n'est pas par crainte que je ne prenais pas un
fusil, bien que je considère la guerre comme un fléau, et que les
peuples qu'on y mène, ainsi que des moutons à la tuerie, soient de bien
grands fous, ainsi que l'a démontré Jean-Jacques, mon maître! Pourquoi
se laissent-ils entre-détruire pour des intérêts qui ne les touchent
pas? La guerre actuelle est juste... c'est celle des esclaves brisant
leurs fers... c'est la guerre de la liberté contre la tyrannie, et
celle-là, Jean-Jacques Rousseau lui-même l'eût approuvée!...
—Alors tu t'es enrôlé, garçon?... dit le garde La Brisée... mais c'est
bien, c'est très bien... tu as fait comme les autres... tu es un
brave... tu vas en tuer, je l'espère, de ces voleurs de
Prussiens... dommage que tu n'aies jamais su tirer un coup de fusil!...
tu n'es pas comme Renée, toi!... c'est elle qui ferait un fameux
soldat... enfin ça te viendra... tu apprendras... courage, Marcel!...
Renée s'était levée, défaillante, le visage subitement pâli.
—Je quitte le pays, reprit Marcel avec une émotion croissante, parce
que je ne puis plus vivre au milieu des menaces des uns, des insultes
des autres... Père La Brisée, je vais, avec mon père et ma mère, qui eux
aussi sont chassés m'établir en Amérique...
—Comment! dit le garde stupéfait, laissant échapper son fusil, ce n'est
pas à l'armée que tu cours?... et quoi faire en Amérique, bon Dieu!...
—Je veux, dit le jeune homme avec énergie, que vous me permettiez
d'emmener avec moi, comme épouse, votre fille Renée... Là-bas, nous
fonderons une famille, là-bas nous serons heureux sous les grands arbres
des solitudes!
Renée s'était élancée vers La Brisée en disant:
—Père! père! venez-vous avec nous dans cette Amérique que je ne connais
pas, mais qui doit être bien belle, et que j'aime déjà, puisque Marcel
dit qu'il y fait si bon vivre!
Le garde s'était levé, très troublé, et apostrophant sa femme, immobile,
qui semblait n'avoir rien entendu, continuant à tirer l'aiguille
d'un mouvement machinal:
—Eh bien, en voilà d'une autre! Emmener Renée en Amérique! L'épouser!
Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, la vieille?
La mère La Brisée s'arrêta de coudre, et, relevant la tête, répondit
d'une voix aigrelette:
—Je dis que c'est des bêtises, tout ça! Il est temps que ça finisse.
Voyons, La Brisée, faut leur raconter ce qu'il en est à ces deux
tourtereaux. Ils ne savent pas qu'ils sont dépareillés! A toi de le leur
apprendre!
La Brisée alors révéla à Renée qu'elle était la fille du comte de
Surgères et ne pouvait devenir la femme d'un fils de meunier.
Renée, surprise et accablée, maudissait cette noblesse qui devenait un
obstacle à son bonheur.
Mais elle se disait aussi que son père absent, ainsi que l'avait dit le
garde La Brisée, l'ayant confiée à des soins mercenaires, ne devait ni
disposer d'elle ni l'empêcher de se donner à l'homme qu'elle aimait...
elle se trouvait placée, de par les conditions irrégulières de sa
naissance, en dehors des conventions de la société, pourquoi ne s'en
affranchirait-elle pas définitivement?...
La Révolution soufflait partout alors, et dans les cerveaux les plus
calmes, dans l'âme même d'une jeune fille comme Renée, elle déposait ses
germes d'indépendance et de liberté...
Marcel, de son côté, réfléchissait. La situation nouvelle de Renée
bouleversait tous ses projets et le déconcertait.
La noblesse, à laquelle appartenait Renée, ne lui apparaissait pas non
plus comme un obstacle sérieux. La Révolution avait aboli tous les
privilèges et déclaré les hommes égaux. Mais Renée était riche. Elle ne
pouvait suivre, comme elle s'y engageait, le fils d'un meunier ruiné,
tel que lui: ce qui n'était qu'amour et entraînement de la jeunesse, à
leurs yeux, passerait pour un calcul cupide de sa part, pour une sorte
de captation indigne. Non! il ne devait pas accepter le sacrifice auquel
était prête Renée... il s'éloignerait!... il s'efforcerait de chasser de
sa pensée son souvenir... il irait chercher hors de France, sinon le
bonheur, du moins l'oubli, le repos... il partirait seul en Amérique...
Son parti fut pris rapidement. Il allait déclarer son intention de
s'expatrier... de mettre l'espace entre son amour et lui, quand on
frappa à la porte...
La mère La Brisée alla ouvrir... Bertrand Le Goëz parut.
Il avait ceint l'écharpe et était accompagné de deux commissaires du
district, portant le chapeau à plumes tricolores et les insignes de
délégués municipaux.
Comme La Brisée s'étonnait de la venue des trois personnages, Le
Goëz dit à l'un des commissaires, en désignant le jeune homme:
—Citoyens, voici le nommé Marcel!... faites votre devoir!...
—Vous venez m'arrêter? dit Marcel stupéfait. Qu'ai-je fait?...
—Nous venons simplement te demander, citoyen, dit l'un des
commissaires, s'il est vrai que tu sois à la veille de partir... de
quitter ton foyer, ton drapeau, comme l'a déclaré ton père, le meunier?
—J'ai eu cette intention-là, en effet!
—Vous le voyez! dit Le Goëz triomphant et prenant à témoin les
commissaires.
—Alors, tu veux émigrer?... tu veux porter les armes contre ta
patrie?... tu ne sais donc pas que la loi punit ceux qui en ce moment
désertent?... réponds!...
—Je ne déserte pas... je n'émigre pas, je ne puis plus vivre ici... La
pauvreté me chasse avec les miens. Je vais sous un autre soleil chercher
le travail avec la liberté!
—La liberté, elle est sous les drapeaux de la nation, reprit le premier
commissaire. Pour du travail, la nation va t'en fournir! Tu es médecin,
nous as-tu dit?
—Je vais l'être. Il ne me reste plus qu'un diplôme à obtenir...
—Tu l'auras... au régiment!
—Au régiment! Que voulez-vous dire?
—Nous avons un ordre de réquisition pour toi, dit le second
commissaire. Nos armées manquent de médecins et nous sommes chargés, mon
collègue et moi, de leur en fournir...
Il tendait un papier à Marcel, surpris:
—Signe ici... et dans vingt-quatre heures va rejoindre à Angers... On
te dira au dépôt sur quel corps tu seras dirigé!
—Et si je ne signe pas?
—Nous t'arrêtons immédiatement comme réfractaire, comme agent de
l'émigration... et nous t'envoyons à Angers, mais en prison! Allons,
signe!
Marcel hésitait.
Bertrand Le Goëz, clignant de l'œil, disait à l'un des commissaires,
à mi-voix:
—Vous auriez mieux fait de m'écouter et de le faire arrêter tout de
suite... Il ne signera pas, c'est un aristocrate, un ennemi du peuple!
La Brisée et sa femme assistaient, interdits et muets, à cette scène.
Renée, cependant, s'étant approchée de Marcel, prit la plume, la lui
tendit, en lui disant doucement:
—Signez, Marcel... il le faut!... je le désire...
—Vous voulez donc que je vous quitte... que je vous laisse, sans
défense, exposée à toutes les tentatives de ce misérable! dit-il en
montrant Le Goëz.
Renée reprit, en se penchant à son oreille:
—Signe... j'irai te retrouver... je te le jure!...
Marcel fit un mouvement:
—Toi!... parmi les soldats!... toi à l'armée! dit-il à voix basse.
—Pourquoi pas? je suis un garçon, moi!... je sais me servir d'un fusil,
demande au père... ce n'est pas comme toi! Allons, signe!
Marcel prit la plume, et nerveusement signa l'acte d'enrôlement, puis
s'adressant aux commissaires:
—Où faut-il aller?...
—A Angers... où l'on forme le bataillon de Mayenne-et-Loire... Bonne
chance, citoyen médecin!...
—Salut, citoyens commissaires!...
—Tu ne me dis rien, à moi? demanda Le Goëz d'un ton goguenard.
Marcel lui montra la porte.
—Tu as tort de m'en vouloir... à présent que tu es bon sans-culotte et
que tu sers la patrie, je te rends mon estime, Marcel! et pour te le
prouver, je vais de ce pas renouveler le bail de tes parents! dit le
tabellion, riant faux.