AHMADY-AÏSSATA (1794-1819).

Avec Ahmady-Aïssata, la branche des Sissibés de Boulébané monte

sur le trône du Bondou. Son premier soin, en prenant le pouvoir,

fut de ramener à lui les mécontents qui avaient soutenu Ahmady-Paté

et de diminuer ainsi la force de ce dernier.

Il manda près de lui Toumané-Mody et lui fit part de ses projets

à l’égard d’Ahmady-Paté. Toumané l’engagea à ne rien

entreprendre sans avoir essayé une réconciliation et se chargea

de voir Ahmady-Paté, qui ne voulut rien écouter.

Devant cet échec, Ahmady-Aïssata leva une armée, qu’il mit

sous les ordres de Toumané, et l’envoya à Féna, résidence de

son adversaire. Quelques jours après, il rejoignait la troupe et

prenait la ville d’assaut. Ahmady-Paté prit la fuite, et se retira

d’abord à Débou, où il fut inquiété et obligé de demander

asile à Abdoul-Kader, qui le reçut en grande pompe et le présenta

à tous les grands du Fouta. L’année suivante, il accompagna

Abdoul-Kader, qui venait de recruter une armée considérable,

et alla avec lui attaquer le Bondou. Ils investirent peu de jours

après la ville de Dara-Lamine et en tirent le siège. Après quatre

ou cinq jours d’un combat meurtrier, où le Bondou perdit sept

Sissibés, dont deux de la branche régnante, Dara fut pris et

incendié. Malick-Aïssata, frère de l’almamy, y fut tué.

L’étoile d’Ahmady-Paté semblait pâlir. Mais Abdoul-Kader ne

s’exagéra pas les avantages de sa victoire, sachant qu’avec

des hommes comme les Sissibés tout était à craindre.

En effet, Ahmady-Aïssata ne s’était pas laissé abattre par la

défaite. Il se mit en campagne sans perdre un jour, et en peu de

temps il eut recruté une nombreuse armée dans le Konkodougou,

le Diébédougou, le Bélédougou, le Niambia. Mais le plus fort

contingent de guerriers lui fut amené par son allié le roi bambara

du Kaarta, Moussou-Koura-bô, qu’accompagnait son fils Moriba.

Aussitôt après avoir réorganisé ainsi son armée, Ahmady-Aïssata

se mit à la poursuite de ses ennemis. Sur ces entrefaites,

Abdoul-Kader, à la suite d’une de ces révolutions comme il y

en a tant dans les royaumes du Soudan, fut détrôné et obligé de

s’enfuir avec quelques serviteurs fidèles seulement. Il se retira

à Moudiéri, sur le Sénégal. Le chef de ce village, effrayé,

et craignant pour sa propre tête, l’engagea à passer sur la rive

maure, où les armées coalisées ne pourraient le rejoindre. Mais

celui-ci, n’écoutant pas ces conseils, se rendit à Goorick

(Toro), attendant tranquillement et décidé à vendre chèrement sa

vie. L’armée ennemie l’eut vite rattrapé. Quand il vit tous

ses hommes tués sous ses yeux et qu’il n’eut plus d’espoir,

il descendit de cheval et fit son salam au pied d’un arbre.

C’est dans cette position qu’Ahmady-Aïssata le trouva. Il

s’approcha du vaincu, fit les trois saluts d’usage,

et lui demanda compte de l’assassinat commis sur son frère

Séga-Gaye. N’obtenant point de réponse, il tira son pistolet et

l’étendit raide mort à ses pieds, en lui disant : « Allez ! je

vous envoie vers mon frère Séga ! »

La mort d’Abdoul-Kader, survenue sans qu’Ahmady eût pris conseil

de son allié Moussou-Koura-Bô, le roi du Kaarta, mécontenta

vivement ce dernier, qui, comme doyen d’âge, se considérait

comme le commandant en chef de l’armée coalisée. Il reprocha

à l’almamy du Bondou de lui avoir tué son marabout favori, et

il demanda pour payer cette tache royale que le Bondou lui payât

autant d’or qu’en contiendrait le crâne d’Abdoul-Kader. Devant

cette injonction, les chefs du Bondou se réunirent, et, considérant

désormais l’appui du roi bambara comme inutile, l’engagèrent à

rentrer dans ses états. Moussou-Koura-Bô s’éloigna en promettant

à Ahmady-Aïssata de venir bientôt avec une nombreuse armée

châtier son insolence et sa vanité. Mais il mourut peu après son

retour dans le Kaarta sans avoir pu assouvir sa vengeance. Son fils

Moriba lui succéda et hérita de sa haine pour les Sissibés. Aussi,

vers 1815, il écrivit à Ahmady-Aïssata une lettre conçue dans des

termes aussi insolents que ceux de celle que Sattigui avait écrite

à Maka-Guiba et dans laquelle il réclamait au Bondou l’impôt

qu’il disait lui être dû. Ahmady n’hésita pas. Il fit saisir

les envoyés du Kaarta, et, séance tenante, leur fit couper le cou,

n’en épargnant qu’un seul, qu’il chargea d’aller dire à

son maître qu’en fait de tribut et d’impôt, il lui enverrait

les balles de ses fusils. En même temps, il leva son armée et se

mit en marche sur le Kaarta. Mais Moriba, prévenu de ses desseins

et après avoir traversé le Sénégal à Dramané et la Falémé

au gué de Béréba, venait mettre le siège devant Boulébané,

après avoir ravagé une grande partie du Ferlo.

Plusieurs fois, le roi bambara tenta vainement l’assaut de ce fort

village qui était héroïquement défendu par un petit nombre de

jeunes gens renfermés dans le palais de l’almamy. Il résolut

alors de le prendre par la famine, et, voyant qu’il lui faudrait

plusieurs mois pour en venir à bout, il se fit construire, pour lui

et sa suite, en face de l’ennemi, un tata véritable dont on voit

encore les ruines.

De leur côté, les Sissibés ne restaient pas inactifs et faisaient

tous leurs efforts pour délivrer leur capitale. Salif-Ahmady-Gaye,

neveu d’Ahmady-Aïssata, parti avec une forte troupe de

Koussan-Almamy, parvint à pénétrer dans Boulébané et à

ravitailler ses défenseurs, mais il fut tué quelques jours après

dans une sortie contre les Bambaras. Maka-Diara, chef de Sambacolo,

attaqua également le camp de Moriba, sans cependant pouvoir

l’entamer ; il fut forcé de se retirer.

Le siège traînait depuis longtemps en longueur. Il n’y avait plus,

pour ainsi dire, de vivres dans la place, et Boulébané, affamé,

allait être forcé de se rendre. La fortune semblait se tourner

du côté des Bambaras. Moriba, se croyant hors d’atteinte et

sûr de vaincre, laissa ses hommes se répandre dans les environs

pour y piller et faire des captifs. Aussi fut-il littéralement

surpris lorsque Ahmady-Aïssata, ayant renforcé son armée par des

contingents recrutés dans le Bambouck, se rua sur les Bambaras.

L’armée du Kaarta fut mise en déroute, abandonnant tout le butin

et les nombreux captifs qu’elle avait faits depuis son entrée dans

le Bondou. Les guerriers se dispersèrent par toute la campagne,

de telle sorte que, durant plusieurs semaines, on en rencontra qui

erraient affamés dans la brousse. On raconte même qu’il y en

eut beaucoup qui furent faits prisonniers par des femmes mêmes

du Bondou. Moriba essaya bien de rallier les fuyards, mais il fut

encore poursuivi par les Bondounkés qui tuèrent sans pitié tous

les soldats ennemis tombés entre leurs mains. Il eut beaucoup de

peine à rentrer dans son royaume avec quelques hommes seulement

qui lui restèrent fidèles.

Ce combat eut lieu en mai 1817. Un an plus tard, Ahmady-Aïssata

alla mettre le siège devant Tambo-N’Kané. Le blocus était déjà

avancé et on avait dû creuser des puits de 40 pieds de profondeur

pour avoir de l’eau, lorsque apparut, sur la rive opposée,

une troupe d’environ 400 cavaliers. A cette vue, Ahmady croit

avoir affaire à une armée considérable et lève le siège pour

se retirer à Lanel qui lui avait ouvert ses portes. C’étaient

des Kaartans qui venaient encore l’attaquer. Ils traversèrent

le fleuve et se mirent à la poursuite de l’almamy du Bondou. En

arrivant devant Lanel, ils trouvèrent la ville fermée et une forte

armée dans ses murs pour protéger l’almamy. Ils retournèrent

alors à Tambo-N’Kané attendre un renfort de troupes.

De son côté, Ahmady avait demandé du secours à Ava-Demba, chef

du Fouta-Toro ; mais aucun des deux camps n’eut avant un mois les

hommes sur lesquels il comptait.

Quand l’armée coalisée fut au complet, elle fut commandée par

le chef du Guidimakha, doyen d’âge, et qui avait fourni le plus

fort contingent. Ce chef se nommait Samba-Gangioli. Elle se composait

des guerriers de ce pays, de ceux du Kaarta et d’un détachement

du Khasso, commandé par le prince Saféry, soit environ 2,500 hommes.

Les forces d’Ahmady comprenaient le Bondou et une bonne partie du

Fouta-Toro et du Gadiaga, sous les ordres d’un neveu de Saféry.

En août 1818, les deux armées se trouvèrent en présence et se

livrèrent des combats terribles ; après une lutte acharnée,

l’almamy, vaincu, dut s’enfuir dans le Toro, laissant les

cavaliers du Kaarta rentrer dans le Bondou qu’ils ravagèrent de

toutes façons.

Ahmady essaya bien de persuader à tous les chefs de se liguer de

nouveau pour forcer Samba-Gangioli à s’éloigner du Bondou,

mais ceux-ci refusèrent de le seconder dans une entreprise qui

leur paraissait douteuse, et insistèrent, au contraire, pour faire

la paix. Dans ce but, une grande assemblée se réunit à Marsa et

envoya des négociateurs auprès de Samba-Gangioli, qui, vers 1818,

consentit à signer le traité qu’on lui proposait.

Après ces faits marquants, Ahmady-Aïssata fit avec succès la

guerre aux Bakiris. Il se mit de nouveau en campagne contre les

Malinkés qui, pendant le siège de Boulébané, s’étaient permis

de venir piller et rançonner plusieurs villages du Bondou. Lally

et Sourraly, sur la rive gauche de la Falémé, furent emportés

d’assaut. L’almamy marcha ensuite jusque sur Gamon, dont il

prit la moitié, mais fut forcé de se retirer devant l’attitude

des défenseurs. L’année suivante, il attaqua le Kantora et,

après plusieurs batailles peu importantes et sans aucun résultat,

il revint dans le Bondou.

Vers cette époque, le major Grey traversait le Bondou à la

tête d’une expédition anglaise. Retenu depuis quelque temps

à Samba-Cantaye, où il campait, il se disposait à aller rendre

visite aux bâtiments français venus pour construire un poste à

Bakel, en compagnie de l’almamy qui avait manifesté le désir

de saluer nos officiers, lorsque celui-ci tomba malade à Kéniou,

à 4 kilomètres de Kounguel.

Le major Grey poursuivit seul sa route, et quand il revint, plus tard,

au camp d’Ahmady, il le trouva alité et miné par une maladie dont

il ne devait pas se relever. Approchant ses lèvres de l’oreille du

major, il lui dit d’une voix affaiblie : « Que les hommes sont

fripons ; au moment de mourir, je comprends combien ceux qui me

craignaient auront de regrets et apprécieront trop tard ma valeur. »

Dès ce moment, Ahmady ne fit que décliner, et il mourut à

Boulébané le 8 janvier 1819. Il laissait trois fils : Saada

Ahmady-Aïssata et Oumar-Sané, qui régnèrent, et Bokkar-Sané,

qui mourut dans la plus profonde obscurité.

Le Bondou: étude de géographie et d'histoire soudaniennes · 第 8 / 34 题