Avec Ahmady-Aïssata, la branche des Sissibés de Boulébané monte
sur le trône du Bondou. Son premier soin, en prenant le pouvoir,
fut de ramener à lui les mécontents qui avaient soutenu Ahmady-Paté
et de diminuer ainsi la force de ce dernier.
Il manda près de lui Toumané-Mody et lui fit part de ses projets
à l’égard d’Ahmady-Paté. Toumané l’engagea à ne rien
entreprendre sans avoir essayé une réconciliation et se chargea
de voir Ahmady-Paté, qui ne voulut rien écouter.
Devant cet échec, Ahmady-Aïssata leva une armée, qu’il mit
sous les ordres de Toumané, et l’envoya à Féna, résidence de
son adversaire. Quelques jours après, il rejoignait la troupe et
prenait la ville d’assaut. Ahmady-Paté prit la fuite, et se retira
d’abord à Débou, où il fut inquiété et obligé de demander
asile à Abdoul-Kader, qui le reçut en grande pompe et le présenta
à tous les grands du Fouta. L’année suivante, il accompagna
Abdoul-Kader, qui venait de recruter une armée considérable,
et alla avec lui attaquer le Bondou. Ils investirent peu de jours
après la ville de Dara-Lamine et en tirent le siège. Après quatre
ou cinq jours d’un combat meurtrier, où le Bondou perdit sept
Sissibés, dont deux de la branche régnante, Dara fut pris et
incendié. Malick-Aïssata, frère de l’almamy, y fut tué.
L’étoile d’Ahmady-Paté semblait pâlir. Mais Abdoul-Kader ne
s’exagéra pas les avantages de sa victoire, sachant qu’avec
des hommes comme les Sissibés tout était à craindre.
En effet, Ahmady-Aïssata ne s’était pas laissé abattre par la
défaite. Il se mit en campagne sans perdre un jour, et en peu de
temps il eut recruté une nombreuse armée dans le Konkodougou,
le Diébédougou, le Bélédougou, le Niambia. Mais le plus fort
contingent de guerriers lui fut amené par son allié le roi bambara
du Kaarta, Moussou-Koura-bô, qu’accompagnait son fils Moriba.
Aussitôt après avoir réorganisé ainsi son armée, Ahmady-Aïssata
se mit à la poursuite de ses ennemis. Sur ces entrefaites,
Abdoul-Kader, à la suite d’une de ces révolutions comme il y
en a tant dans les royaumes du Soudan, fut détrôné et obligé de
s’enfuir avec quelques serviteurs fidèles seulement. Il se retira
à Moudiéri, sur le Sénégal. Le chef de ce village, effrayé,
et craignant pour sa propre tête, l’engagea à passer sur la rive
maure, où les armées coalisées ne pourraient le rejoindre. Mais
celui-ci, n’écoutant pas ces conseils, se rendit à Goorick
(Toro), attendant tranquillement et décidé à vendre chèrement sa
vie. L’armée ennemie l’eut vite rattrapé. Quand il vit tous
ses hommes tués sous ses yeux et qu’il n’eut plus d’espoir,
il descendit de cheval et fit son salam au pied d’un arbre.
C’est dans cette position qu’Ahmady-Aïssata le trouva. Il
s’approcha du vaincu, fit les trois saluts d’usage,
et lui demanda compte de l’assassinat commis sur son frère
Séga-Gaye. N’obtenant point de réponse, il tira son pistolet et
l’étendit raide mort à ses pieds, en lui disant : « Allez ! je
vous envoie vers mon frère Séga ! »
La mort d’Abdoul-Kader, survenue sans qu’Ahmady eût pris conseil
de son allié Moussou-Koura-Bô, le roi du Kaarta, mécontenta
vivement ce dernier, qui, comme doyen d’âge, se considérait
comme le commandant en chef de l’armée coalisée. Il reprocha
à l’almamy du Bondou de lui avoir tué son marabout favori, et
il demanda pour payer cette tache royale que le Bondou lui payât
autant d’or qu’en contiendrait le crâne d’Abdoul-Kader. Devant
cette injonction, les chefs du Bondou se réunirent, et, considérant
désormais l’appui du roi bambara comme inutile, l’engagèrent à
rentrer dans ses états. Moussou-Koura-Bô s’éloigna en promettant
à Ahmady-Aïssata de venir bientôt avec une nombreuse armée
châtier son insolence et sa vanité. Mais il mourut peu après son
retour dans le Kaarta sans avoir pu assouvir sa vengeance. Son fils
Moriba lui succéda et hérita de sa haine pour les Sissibés. Aussi,
vers 1815, il écrivit à Ahmady-Aïssata une lettre conçue dans des
termes aussi insolents que ceux de celle que Sattigui avait écrite
à Maka-Guiba et dans laquelle il réclamait au Bondou l’impôt
qu’il disait lui être dû. Ahmady n’hésita pas. Il fit saisir
les envoyés du Kaarta, et, séance tenante, leur fit couper le cou,
n’en épargnant qu’un seul, qu’il chargea d’aller dire à
son maître qu’en fait de tribut et d’impôt, il lui enverrait
les balles de ses fusils. En même temps, il leva son armée et se
mit en marche sur le Kaarta. Mais Moriba, prévenu de ses desseins
et après avoir traversé le Sénégal à Dramané et la Falémé
au gué de Béréba, venait mettre le siège devant Boulébané,
après avoir ravagé une grande partie du Ferlo.
Plusieurs fois, le roi bambara tenta vainement l’assaut de ce fort
village qui était héroïquement défendu par un petit nombre de
jeunes gens renfermés dans le palais de l’almamy. Il résolut
alors de le prendre par la famine, et, voyant qu’il lui faudrait
plusieurs mois pour en venir à bout, il se fit construire, pour lui
et sa suite, en face de l’ennemi, un tata véritable dont on voit
encore les ruines.
De leur côté, les Sissibés ne restaient pas inactifs et faisaient
tous leurs efforts pour délivrer leur capitale. Salif-Ahmady-Gaye,
neveu d’Ahmady-Aïssata, parti avec une forte troupe de
Koussan-Almamy, parvint à pénétrer dans Boulébané et à
ravitailler ses défenseurs, mais il fut tué quelques jours après
dans une sortie contre les Bambaras. Maka-Diara, chef de Sambacolo,
attaqua également le camp de Moriba, sans cependant pouvoir
l’entamer ; il fut forcé de se retirer.
Le siège traînait depuis longtemps en longueur. Il n’y avait plus,
pour ainsi dire, de vivres dans la place, et Boulébané, affamé,
allait être forcé de se rendre. La fortune semblait se tourner
du côté des Bambaras. Moriba, se croyant hors d’atteinte et
sûr de vaincre, laissa ses hommes se répandre dans les environs
pour y piller et faire des captifs. Aussi fut-il littéralement
surpris lorsque Ahmady-Aïssata, ayant renforcé son armée par des
contingents recrutés dans le Bambouck, se rua sur les Bambaras.
L’armée du Kaarta fut mise en déroute, abandonnant tout le butin
et les nombreux captifs qu’elle avait faits depuis son entrée dans
le Bondou. Les guerriers se dispersèrent par toute la campagne,
de telle sorte que, durant plusieurs semaines, on en rencontra qui
erraient affamés dans la brousse. On raconte même qu’il y en
eut beaucoup qui furent faits prisonniers par des femmes mêmes
du Bondou. Moriba essaya bien de rallier les fuyards, mais il fut
encore poursuivi par les Bondounkés qui tuèrent sans pitié tous
les soldats ennemis tombés entre leurs mains. Il eut beaucoup de
peine à rentrer dans son royaume avec quelques hommes seulement
qui lui restèrent fidèles.
Ce combat eut lieu en mai 1817. Un an plus tard, Ahmady-Aïssata
alla mettre le siège devant Tambo-N’Kané. Le blocus était déjà
avancé et on avait dû creuser des puits de 40 pieds de profondeur
pour avoir de l’eau, lorsque apparut, sur la rive opposée,
une troupe d’environ 400 cavaliers. A cette vue, Ahmady croit
avoir affaire à une armée considérable et lève le siège pour
se retirer à Lanel qui lui avait ouvert ses portes. C’étaient
des Kaartans qui venaient encore l’attaquer. Ils traversèrent
le fleuve et se mirent à la poursuite de l’almamy du Bondou. En
arrivant devant Lanel, ils trouvèrent la ville fermée et une forte
armée dans ses murs pour protéger l’almamy. Ils retournèrent
alors à Tambo-N’Kané attendre un renfort de troupes.
De son côté, Ahmady avait demandé du secours à Ava-Demba, chef
du Fouta-Toro ; mais aucun des deux camps n’eut avant un mois les
hommes sur lesquels il comptait.
Quand l’armée coalisée fut au complet, elle fut commandée par
le chef du Guidimakha, doyen d’âge, et qui avait fourni le plus
fort contingent. Ce chef se nommait Samba-Gangioli. Elle se composait
des guerriers de ce pays, de ceux du Kaarta et d’un détachement
du Khasso, commandé par le prince Saféry, soit environ 2,500 hommes.
Les forces d’Ahmady comprenaient le Bondou et une bonne partie du
Fouta-Toro et du Gadiaga, sous les ordres d’un neveu de Saféry.
En août 1818, les deux armées se trouvèrent en présence et se
livrèrent des combats terribles ; après une lutte acharnée,
l’almamy, vaincu, dut s’enfuir dans le Toro, laissant les
cavaliers du Kaarta rentrer dans le Bondou qu’ils ravagèrent de
toutes façons.
Ahmady essaya bien de persuader à tous les chefs de se liguer de
nouveau pour forcer Samba-Gangioli à s’éloigner du Bondou,
mais ceux-ci refusèrent de le seconder dans une entreprise qui
leur paraissait douteuse, et insistèrent, au contraire, pour faire
la paix. Dans ce but, une grande assemblée se réunit à Marsa et
envoya des négociateurs auprès de Samba-Gangioli, qui, vers 1818,
consentit à signer le traité qu’on lui proposait.
Après ces faits marquants, Ahmady-Aïssata fit avec succès la
guerre aux Bakiris. Il se mit de nouveau en campagne contre les
Malinkés qui, pendant le siège de Boulébané, s’étaient permis
de venir piller et rançonner plusieurs villages du Bondou. Lally
et Sourraly, sur la rive gauche de la Falémé, furent emportés
d’assaut. L’almamy marcha ensuite jusque sur Gamon, dont il
prit la moitié, mais fut forcé de se retirer devant l’attitude
des défenseurs. L’année suivante, il attaqua le Kantora et,
après plusieurs batailles peu importantes et sans aucun résultat,
il revint dans le Bondou.
Vers cette époque, le major Grey traversait le Bondou à la
tête d’une expédition anglaise. Retenu depuis quelque temps
à Samba-Cantaye, où il campait, il se disposait à aller rendre
visite aux bâtiments français venus pour construire un poste à
Bakel, en compagnie de l’almamy qui avait manifesté le désir
de saluer nos officiers, lorsque celui-ci tomba malade à Kéniou,
à 4 kilomètres de Kounguel.
Le major Grey poursuivit seul sa route, et quand il revint, plus tard,
au camp d’Ahmady, il le trouva alité et miné par une maladie dont
il ne devait pas se relever. Approchant ses lèvres de l’oreille du
major, il lui dit d’une voix affaiblie : « Que les hommes sont
fripons ; au moment de mourir, je comprends combien ceux qui me
craignaient auront de regrets et apprécieront trop tard ma valeur. »
Dès ce moment, Ahmady ne fit que décliner, et il mourut à
Boulébané le 8 janvier 1819. Il laissait trois fils : Saada
Ahmady-Aïssata et Oumar-Sané, qui régnèrent, et Bokkar-Sané,
qui mourut dans la plus profonde obscurité.