Pendant les trente-six années que dura son règne, le Bondou acquit
une grande prospérité. Maka-Guiba dicta ses conditions aux peuples
voisins. Son premier souci, après avoir assis son autorité,
fut de marcher contre les Malinkés, meurtriers de son père. Le
village de Miranguikou, sur la route de Koussan-Almamy à Diddé,
tomba sous ses coups. Le chef, Sambou-Ahmady-Toumané, s’enfuit
devant le vainqueur et se réfugia sur la rive droite de la Falémé,
dans le Niagala, où il fonda le village de Farabanna.
Poursuivant ses succès, Maka-Guiba fit élever à Dara et à Diomfou
des tatas qui devaient tenir incessamment Sambou en éveil et lui
disputer le pays. Lui-même s’établit à Dara, après avoir
confié la garde de Féna à son plus jeune fils, Paté-Gaye,
déjà renommé par sa bravoure et son intrépidité. Il songea
alors aux Contoukobés, et leur fit des propositions de paix. A
cet effet, il envoya auprès de leur chef Niamé une députation
chargée de lui demander l’aide de ses esclaves pour faire la
récolte d’arachides. Niamé, plein de confiance, rassembla
immédiatement tous ses hommes et les mit à la disposition de
l’élimane du Bondou. En même temps, Paté-Gaye, suivant les
instructions de son père, se dirigeait avec 10,000 hommes sur
Kakoulou, résidence du chef des Contoukobés. Il trouva cette ville
privée de ses défenseurs, la prit d’assaut et la détruisit de
fond en comble. Niamé fut tué et beaucoup de ses sujets furent
faits prisonniers. Ceux qui échappèrent allèrent dans le Ouli
habiter le village de Tamba-Counda, où l’on trouve encore leurs
descendants. Dans cette affaire, Maka-Guiba ramassa un immense butin,
qu’il employa à acheter des chevaux et des munitions de guerre.
Quelque temps après, son fils Abdoul-Moussou fut tué à l’assaut
de Sambanoura, sur la Falémé, village qui était habité par
des Malinkés de la famille des Gassamas, dont on rencontre encore
quelques descendants dans le Kantora.
De toutes les guerres que Maka-Guiba eut à soutenir, la plus
sérieuse fut celle qu’il eut à faire au roi des Déniankés,
Sattigui. Les Déniankés sont des métis Peulhs et Toucouleurs
qui habitent sur les bords du Sénégal, entre le Guoy et le
Fouta. Venus des environs de Bangassi dans le Fouladougou oriental,
ils avaient d’abord émigré dans le Bondou et de là dans le
Fouta-Sénégalais. Ce monarque orgueilleux, qui s’intitulait « roi
du Fouta », jaloux des victoires des Sissibés et de leur prestige,
résolut de leur imposer un tribut. Il écrivit alors à Maka-Guiba
une lettre dont voici à peu près le sens, sinon le texte rigoureux :
« De la part du glorieux, du puissant et du redoutable Sattigui,
roi du Fouta entier, lui qui a été créé pour être heureux ici-bas
et pour être destiné au séjour éternel dans l’autre monde ; la
preuve c’est qu’il boit à coupe pleine les douceurs de la vie ;
lui qui est si aimable et si charitable pour ses amis, aussi bien
qu’il est terrible, redoutable et implacable pour ses ennemis,
à son humble et fidèle serviteur Maka-Guiba, qui a la hardiesse
de se dire almamy et qui signe comme tel, dont la famille est issue
des Torodos, qui n’ont été créés que pour être toujours
misérables et pour demander la charité aux autres. Salut !
» Maka-Guiba, j’ai besoin de faire faire par les forgerons des
ornements en or pour mes femmes et mes enfants. Il me faut de l’or,
et en bonne quantité même ; tu auras donc à m’en envoyer cinq
mesures pleines dans le plus bref délai.
» J’ai appris que tu as un cheval arabe tout blanc qui danse
beaucoup ; tu auras à me l’envoyer par la même occasion pour un
de mes hommes qui n’en a pas.
» J’ai appris que, parmi tes femmes, tu en as une qui sait bien
faire le couscous ; il faudra me l’envoyer aussi pour me faire la
cuisine, et tout cela de suite, autrement tu me forcerais à venir
dans le Bondou.
» Je pense que tu voudras éviter mon arrivée, car si je vais dans
le Bondou, ce ne sera que meurtres et ruines, et je jure de casser
sur ta tête cette seule calebasse que tes parents t’ont laissée
pour tout héritage, et dont tu te sers pour recevoir la charité des
mains des autres, comme ils la recevaient eux-mêmes de leur vivant.
» Tu n’es que Torodo ; tu n’as été créé que pour la misère
et la servitude.
» Salut !
» SATTIGUI, Soulé N’DIAYE. »
Au reçu de cette lettre, Maka-Guiba convoqua ses notables, et
après une longue délibération, il fut décidé qu’on donnerait
satisfaction au roi du Fouta. Paté-Gaye, absent au moment du palabre,
revint à Dara, et en apprenant ce qui s’était passé, demanda la
réunion immédiate des personnes qui avaient pris cette décision. Il
se fit alors lire la lettre de Sattigui, et après l’avoir fait
copier, l’arracha vivement des mains du marabout, la déchira et en
fit avaler les morceaux au courrier qui l’avait apportée ; après
quoi, il le fit accompagner par deux cavaliers, pour l’empêcher
de prendre aucun repos dans tout le Bondou. C’était la guerre
inévitable.
Le chef du Fouta, dès qu’il connut ces détails, devint furieux,
et n’eut pas beaucoup de peine à décider ses guerriers à
venger l’offense qui venait de lui être faite. Certain d’avoir
facilement raison de ce petit royaume du Bondou, il se mit à la tête
de ses troupes et, après avoir traversé la Falémé à Arondou,
vint camper devant Tafacirga, tandis qu’un autre corps d’armée,
commandé par son fils Guiladio, se dirigeait sur Féna, semant la
ruine et le pillage sur son passage.
De son côté, Ahmady-Gaye, l’aîné des fils de Maka-Guiba, partit
à la tête des guerriers du Bondou, de Dara à l’ouest de Gatiari,
sur la rive droite de la Falémé, et se dirigea contre Sattigui
lui-même. Arrivé à la hauteur du gué de Naïé, il partagea ses
guerriers en deux troupes et confia le commandement de la seconde à
son frère Paté-Gaye, auquel il ordonna de franchir la Falémé et
de marcher contre l’ennemi par la rive gauche pour lui donner une
fausse alerte. Mais lorsque Paté-Gaye arriva à Naïé, et après
avoir passé le gué, il rencontra, entre le village et la rivière,
le corps d’armée de Guiladio. Celui-ci avait appris la marche
d’Ahmady-Gaye contre son père, et il s’était porté en toute
hâte sur le gué, afin de franchir la Falémé et aller barrer
le passage au prince Sissibé. Mais il comptait sans la colonne de
Paté-Gaye. L’action s’engagea aussitôt. Guiladio, à un moment
donné, se trouva à environ cinquante mètres de Paté-Gaye, qui le
reconnut aussitôt, et qu’il reconnut également. Ils échangèrent
à cette distance des coups de feu, mais sans se toucher. Ils se
ruèrent alors l’un sur l’autre dans un furieux corps-à-corps. La
victoire demeurait indécise, et tous les deux étaient blessés,
lorsque Paté-Gaye, prenant son second pistolet, qu’il n’avait
pas déchargé, le dirigea sur la poitrine de Guiladio et l’abattit
sur le coup. En voyant tomber leur chef, les Foutankés (hommes du
Fouta) se débandèrent et s’enfuirent de tous côtés.
Ahmady-Gaye, de son côté, avait continué sa route par la
rive droite de la Falémé, et était tombé sur la colonne de
Sattigui. Les Foutankés se défendirent vaillamment ; mais rien
ne put arrêter l’élan des Bondounkés (hommes du Bondou),
enhardis par le succès obtenu par Paté-Gaye et par la mort de
Guiladio. Sattigui, battu, s’enfuit et rentra dans le Fouta avec
les débris de son armée, dont un grand nombre de guerriers étaient
restés sur le champ de bataille. Il fit alors amende honorable,
et la paix fut signée.
Délivré de Sattigui, Maka-Guiba songea alors à conquérir
le Bambouck. Il leva de nouveau une nombreuse armée, et marcha
contre son vieil adversaire Malinké Sambou-Ahmady-Toumané, chef
de Farabanna. Il vint mettre le siège devant ce gros village. Mais
devant sa résistance, et après avoir passé un long temps devant
ses tatas infranchissables, l’armée du Bondou dut battre en
retraite. Poursuivie par Sambou, elle fut mise en déroute, et ce
fut dans un de ces engagements que fut tué Maka-Guiba.
C’est de Maka-Guiba que datent les deux branches régnantes des
Sissibés. De sa première femme, Diélia-Gaye, il eut quatre fils :
Ahmady-Gaye, Moussa-Gaye, Séga-Gaye, Paté-Gaye. Les trois premiers
montèrent sur le trône, et le dernier mourut encore jeune. Ce sont
leurs descendants qui formèrent la souche royale de Koussan-Almamy.
Avec sa seconde femme, Aïssata-Béla, il eut trois fils :
Ahmady-Aïssata, Malick-Aïssata et Ousman-Tounkara. Le premier régna
longtemps et les deux autres périrent au désastre de Dara-Lamine,
victimes de la vengeance de Paté-Gaye. Leurs descendants formèrent
la branche de Boulébané.
Il existe encore deux autres familles de Sissibés, mais tellement
secondaires, qu’elles ne peuvent aspirer au trône.