SOMMAIRE. --Apparition des maladies vénériennes en France.
--Origine de la syphilis ou _mal français_. --Ses progrès
effrayants vers la fin du quinzième siècle. --Marche du
mal vénérien à travers le moyen âge. --Ses noms différents.
--L'éléphantiasis et les autres dégénérescences de la lèpre.
--La mentagre et les dartres sordides. --_Lues inquinaria_ ou
_inguinaria_. --Pèlerinages dans les lieux saints. --L'église de
Notre-Dame de Paris. --Le _feu sacré_. --Vice des Normands. --Le
_mal des ardents_. --Ses ravages effrayants. --Le _mal de saint
Main_ et le _feu de saint Antoine_. --Invocations à saint Marcel
et à sainte Geneviève. --La syphilis du quinzième siècle. --Les
lépreux et les léproseries. --Les croisés et la _mésellerie_.
--Rigoureuse police de salubrité à laquelle on soumit les lépreux.
--Du caractère le plus général de la lèpre, d'après Guy de
Chauliac, Laurent Joubert, Théodoric, Jean de Gaddesden, etc., etc.
L'apparition ou plutôt le développement des maladies vénériennes en
France, comme dans toute l'Europe, changea en quelque sorte la face de
la Prostitution légale et faillit amener sa ruine définitive. En voyant
ces terribles maladies attaquer dans son principe la société tout
entière, les hommes les plus éclairés et les plus libres de préjugés
purent croire que la débauche publique était l'unique cause d'un
pareil fléau, tandis que les esprits prévenus et crédules regardaient
ce fléau comme une punition du ciel, frappant l'incontinence dans ce
qu'elle avait de plus cher. Alors les magistrats se repentirent d'avoir
autorisé et organisé l'exercice du péché qui entraînait de si fatales
conséquences, et le premier remède qu'ils opposèrent à l'invasion de
cette nouvelle peste fut la suspension des règlements de tolérance,
en vertu desquels il y avait dans chaque ville un foyer permanent
d'infection morbide. Mais on jugea bientôt inutile d'arrêter le cours
régulier de la Prostitution, quand on eut reconnu que la source du
mal n'était pas seulement dans les mauvais lieux. On prit toutefois
des mesures de police sanitaire que la nécessité n'avait pas encore
prescrites, et l'on soumit à l'enquête des médecins la vie dissolue
des femmes communes. Ce fut une amélioration notable dans le régime de
la tolérance pornographique, et, depuis cette époque, l'administration
municipale eut à se préoccuper sérieusement de la santé publique dans
toutes ces questions délicates qui n'avaient intéressé jusqu'alors que
la morale et l'ordre public.
Nous devons traiter ici de l'origine de la syphilis, puisque les
circonstances ont fait que le nom de _mal français_ lui fut donné au
moment de son explosion en Europe, et puisque ce nom se rattache, en
effet, aux événements qui accompagnèrent son entrée en France; mais
nous nous proposons d'abord de poursuivre une thèse que nous avons
déjà soutenue sur l'ancienneté des maladies vénériennes. Sans doute,
ces maladies, de même que la plupart des épidémies et des contagions,
subirent une foule de métamorphoses, notamment dans leurs symptômes,
en raison de la variété des conditions locales atmosphériques
et naturelles qui présidaient à leur naissance; sans doute, ce
hideux fléau, que la science, après trois siècles et demi d'études
approfondies, considère toujours comme un protée insaisissable,
n'avait pas, avant l'année 1493 ou 1496, les caractères effrayants,
et surtout le virus propagateur, qu'on observa pour la première fois
à cette époque, où les cas d'exception devinrent des cas généraux.
Toutefois, le mal vénérien existait, le même mal, depuis la plus haute
antiquité, comme nous l'avons démontré, et l'on ne se fût pas inquiété
de lui plus que de toute autre maladie chronique, si une réunion de
circonstances imprévues et inappréciables ne lui avait communiqué
tout à coup les moyens de se répandre, de se multiplier, de s'aggraver
avec une sorte de fureur. Nous avons prouvé, d'après le témoignage de
Celse, d'Arétée et des plus illustres médecins grecs et romains, que
la véritable syphilis, qu'on s'obstine à faire contemporaine de la
découverte de l'Amérique, n'avait pas tardé à suivre à Rome la lèpre
et les maladies cutanées qui furent apportées d'Asie et d'Afrique avec
les dépouilles des peuples conquis. Il n'était pas difficile de faire
comprendre, en remontant à ces prémices morbifiques, que l'épouvantable
débauche romaine avait réchauffé dans son sein les germes de toutes
les affections vénéréiques, et que leur impur mélange avait créé
des maux inconnus qui retournaient sans cesse à leur source en la
corrompant toujours davantage. Nous persistons à croire, cependant, que
la transmission du virus n'était pas aussi prompte ni aussi fréquente
qu'elle l'est devenue dans les temps modernes, et il est probable,
en outre, que les anciens qui possédaient plus de cinq cents espèces
de collyres pour les maux d'yeux avaient autant de recettes curatives
pour les infirmités de l'amour. Nous allons, à travers le moyen âge,
signaler la marche éclatante du mal vénérien sous des noms différents,
jusqu'à ce qu'il soit arrivé à sa dernière transformation avec le nom
de _grosse vérole_.
Ce mal obscène a toujours existé à l'état chronique chez des individus
isolés; il s'est reproduit par contagion, avec une grande variété
d'accidents résultant du tempérament des malades et dérivant d'une
foule de circonstances locales qu'il serait impossible d'énumérer ou
de caractériser; mais il prenait toujours son germe dans un commerce
impur, et il ne se développait pas de lui-même, sans cause préexistante
d'infection, au milieu de l'exercice modéré des rapports sexuels. La
Prostitution était le foyer le plus actif de cette lèpre libidineuse,
qui se répandait avec plus ou moins de malignité suivant le pays, la
saison, le sujet, etc. Il n'y avait que les débauchés qui allassent
se gâter à cette honteuse source, et le mal restait en quelque sorte
circonscrit et confiné parmi ces êtres dégradés qui n'avaient aucun
contact avec les honnêtes gens. Cependant, à certaines époques, et par
suite d'une agrégation de faits physiologiques, la maladie s'exaspérait
et sortait de ses limites ordinaires, en s'associant à d'autres
maladies épidémiques ou contagieuses; elle se multipliait alors avec
les symptômes les plus affreux, et elle menaçait d'empoisonner la
population tout entière qu'elle décimait; après avoir fait des ravages
manifestes et cachés elle s'arrêtait, elle s'assoupissait tout à coup.
Ce n'était jamais la médecine qui s'opposait à sa marche occulte et
qui la combattait en face par des remèdes énergiques, c'était la
religion, qui ordonnait des pénitences publiques et qui éloignait
ainsi les périls de la contagion, en faisant la guerre au péché qui en
était la cause immédiate. La privation absolue des joies de la chair,
pendant un laps de temps assez considérable, était le remède le plus
efficace que le clergé ou plutôt l'épiscopat français, si prévoyant et
si ingénieux à faire le bien du peuple, eût imaginé contre les progrès
du fléau pestilentiel. Durant ces longues crises de la santé publique,
il faut dire que la Prostitution légale disparaissait complétement:
les mauvais lieux étaient fermés; les femmes communes devaient, sous
peine de châtiment arbitraire, s'interdire leur dangereux métier, et
la police municipale avait des prescriptions si sévères à cet égard,
que dès le début d'une épidémie au seizième siècle, on chassait ou l'on
emprisonnait toutes les femmes suspectes, et on les tenait enfermées
jusqu'à ce que le mal eût disparu.
N'oublions pas de constater que le climat de la Gaule n'était que trop
favorable aux maladies pestilentielles et à toutes les affections de
la peau. D'immenses marécages, des forêts impénétrables, entretenaient
sur tous les points du territoire une humidité putride et malsaine, que
les chaleurs de l'été chargeaient de miasmes délétères et empoisonnés.
Le sol, au lieu d'être assaini par la culture, dégageait incessamment
des émanations morbides. La nourriture et le genre de vie des habitants
ne s'accordaient guère, d'ailleurs, avec les préceptes de l'hygiène:
ils couchaient par terre, sur des peaux de bêtes, sans autre abri
que des tentes de cuir ou des cabanes de branchages; ils mangeaient
peu de pain et beaucoup de viande, beaucoup de poisson, beaucoup de
chair salée, car ils nourrissaient de grands troupeaux de porcs noirs
sur la lisière des bois druidiques. On ne s'étonnera donc pas que
l'éléphantiasis et les autres hideuses dégénérescences de la lèpre
fussent déjà bien acclimatées dans les Gaules au deuxième siècle de
l'ère moderne. Le savant Arétée, qui paraît avoir écrit sous Trajan
le traité _De Curatione elephantiasis_, dit que les Celtes ou Gaulois
ont une quantité de remèdes contre cette terrible maladie, et qu'ils
emploient surtout de petites boules de nitre avec lesquelles ils se
frottent le corps dans le bain. Marcellus Empiricus, qui exerçait la
médecine à Bordeaux du temps de l'empereur Gratien, rapporte que le
médecin Soranus avait entrepris de guérir, dans la province Aquitanique
seulement, deux cents personnes attaquées de la mentagre et de dartres
sordides qui se répercutaient par tout le corps. Nous avons prouvé
que le mal vénérien n'était qu'une forme de la lèpre contractée dans
l'habitude des rapports sexuels. Nous avons laissé entendre comment
d'abominables aberrations des sens avaient pu, en cas exceptionnel,
centupler les forces du virus, en le portant dans les parties de
l'organisme les moins propres à le recevoir; nous avons enfin appliqué
aux origines de l'éléphantiasis les suppositions que nous verrons
remettre en avant, par les médecins du quinzième siècle, à l'occasion
du mal de Naples, dans lequel on voulut reconnaître les monstrueux
effets des désordres du crime contre nature.
Ce fut pendant le sixième siècle que le mal vénérien sévit en France
avec les apparences d'une épidémie: on le nomma _lues inquinaria_
ou _inguinaria_. Selon la première dénomination, ce mal était une
souillure, peut-être une gonorrhée, telle que les livres de Moïse l'ont
décrite (_Lévitiq._, ch. 15); selon la seconde qualification de ce
mal, que Grégoire de Tours signale souvent sans indiquer sa nature,
c'était une inflammation des aines, où se formait un ulcère malin
qui causait la mort, après des souffrances inouïes. Dom Ruinart, dans
son édition de l'Histoire de Grégoire de Tours, note que cet ulcère
inguinal tuait le malade à l'instar d'un serpent (_lues inguinaria sic
dicebatur, quod, nascente in inguine vel in axilla, ulcere in modum
serpentis interficeret_), Le Glossaire de Ducange a bien recueilli,
dans l'édition des Bénédictins, les deux noms de cette _pestilence_,
qui fit sa première apparition en 546 et qui revint plusieurs fois
à la charge sur des populations adonnées aux hideux égarements de
la débauche antiphysique. Mais les doctes éditeurs ont négligé de
faciliter l'interprétation de ces deux noms, attribués à la même
maladie, par le rapprochement lumineux des passages où il est question
d'elle dans les chroniqueurs contemporains. L'origine infâme de cette
maladie nous paraît assez indiquée par l'horreur qu'elle inspirait
et qui ne résidait pas seulement dans la crainte de la mort, car
ceux qui en étaient atteints semblaient frappés de la main de Dieu, à
cause de leurs souillures: l'enflure et la purulence des organes de la
génération, les bubons des aines, le flux de sang des intestins, les
abcès gangréneux aux cuisses, en disent assez sur la nature de cette
contagion obscène.
Elle reparut avec de nouveaux symptômes en 945, après l'invasion des
Normands, qui pourraient bien n'y avoir pas été étrangers. Flodoard
s'abstient néanmoins de toute conjecture impudique à cet égard: «Autour
de Paris et en divers endroits des environs, dit-il dans sa Chronique,
plusieurs hommes se trouvèrent affligés d'un feu en diverses parties
de leur corps, qui insensiblement se consumoit jusqu'à ce que la mort
finît leur supplice; dont quelques-uns, se retirant dans quelques lieux
saints, s'échappèrent de ces tourments; mais la plupart furent guéris
à Paris, en l'église de la sainte mère de Dieu, Marie, de sorte qu'on
assure que tous ceux qui purent s'y rendre furent garantis de cette
peste, et le duc Hugues leur donnoit tous les jours de quoi vivre.
Il y en eut quelques-uns qui, voulant retourner chez eux, sentirent
rallumer en eux ce feu qui s'étoit éteint, et, retournant à cette
église, furent délivrés.» Sauval, qui nous fournit cette traduction
naïve, ajoute que, «comme les remèdes ne servoient de rien, on eut
recours à la Vierge, dans l'église Nostre-Dame, qui servit d'hospital
dans cette occasion.» On trouve, en effet, dans le grand Pastoral de
cette église, sous l'année 1248, une charte capitulaire relative à six
lampes ardentes, qui éclairaient nuit et jour l'endroit où gisaient
pêle-mêle les pauvres moribonds, affligés de cette vilaine maladie,
qu'on appelait le _feu sacré_ (_ubi infirmi et morbo, qui ignis sacer
vocatur, in ecclesiâ laborantes, consueverunt reponi_).» La plupart
des auteurs qui ont parlé de cette horrible maladie, dit le savant
compilateur du _Mémorial portatif de chronologie_ (t. II, p. 839) se
sont accordés à lui attribuer les mêmes symptômes et les mêmes effets:
son invasion était subite; elle brûlait les entrailles ou toute autre
partie du corps, qui tombait en lambeaux; sous une peau livide, elle
consumait les chairs en les séparant des os. Ce que ce mal avait de
plus étonnant, c'est qu'il agissait sans chaleur et qu'il pénétrait
d'un froid glacial ceux qui en étaient atteints, et qu'à ce froid
mortel succédait une ardeur si grande dans les mêmes parties, que les
malades y éprouvaient tous les accidents d'un cancer.» Nous pensons que
les hommes du Nord avaient laissé sur leur passage cet impur témoignage
de leurs moeurs dépravées, car le mal abominable qui était leur ouvrage
ne s'adressait généralement qu'au sexe masculin.
Le _feu sacré_ ne fut arrêté dans ses progrès que par les sages
conseils de l'Église, qui s'efforça de guérir les malades qu'elle avait
absous; mais le vice des Normands s'était invétéré dans les provinces
qu'ils avaient envahies. L'année 994 vit renaître le _mal des ardents_,
avec les causes criminelles qui l'avaient allumé la première fois, et
ce mal, transmis par la débauche la plus infecte, passa promptement
de la France en Allemagne et en Italie. Le dixième siècle n'était,
d'ailleurs, que trop propice à tous les genres de calamités qui pouvant
frapper l'espèce humaine. On croyait que l'an 1000 amènerait la fin
du monde, et, dans cette prévision, les méchants, qui se jugeaient
destinés aux flammes de l'enfer, jouissaient de leur reste, en se
livrant avec plus de fureur à leurs détestables habitudes. Les pluies
continuelles, les froids excessifs, les inondations fréquentes vinrent
en aide aux épidémies pour dépeupler la terre. Les champs, qu'on ne
cultivait plus, se convertirent en bruyères, en étangs, en marais,
dont les émanations infectaient l'air. Les poissons périssaient
dans les rivières, les animaux dans les bois, et tous ces cadavres
putrides exhalaient des vapeurs empestées qui engendrèrent une foule
de maladies. Le _mal des ardents_ recommença ses moissons d'hommes à
travers la France. Le roi de France, Hugues Capet, y succomba lui-même,
victime des soins tout paternels qu'il avait administrés aux malades.
Ceux-ci mouraient presque tous, lorsqu'ils avaient laissé au mal le
temps de s'enraciner dans leurs organes atrophiés. Cette affreuse
contagion, contre laquelle l'art se déclarait impuissant, parce
que le vice lui disputait toujours le terrain, avait reçu le nom de
_mal sacré_, à cause de son origine maudite; car, dit le livre _de
l'Excellence de sainte Geneviève_, «dans le système de la formation des
noms, on impose souvent à une chose le nom qui veut dire le contraire
de ce qu'elle comporte (_morbus igneus, quem physici sacrum ignem
appellent eâ nominum institutione, quâ nomen unius contrarii alterius
significationem sortitur_). Il est certain que l'opinion publique, sans
trop se rendre compte de ce que ce mal pouvait être, en attribuait
l'invasion à un châtiment du ciel et la guérison à l'intercession
de la Vierge et des saints. Ce furent sans doute les ecclésiastiques
qui débaptisèrent le _mal sacré_, pour lui imprimer, comme un sceau
de honte, le nom de _mal des ardents_, que le peuple changea depuis
en _mal de saint Main_ et en _feu de saint Antoine_, parce que ces
deux saints avaient eu l'honneur de guérir ou de soulager beaucoup
de malades. Le pape Urbain II, informé des miracles que les fidèles
rapportaient à l'intercession de saint Antoine, fonda sous l'invocation
de ce saint un ordre religieux, dont les pères hospitaliers prenaient
soin exclusivement des victimes du _mal des ardents_. N'oublions pas,
à propos de cette fondation, de rappeler que le porc, qui est sujet
à la lèpre et dont la chair donne aussi la lèpre quand on ne se sert
pas d'autre aliment, devint vers cette époque l'animal symbolique de
saint Antoine. Enfin, une simple imprécation, qui s'était conservée
dans le vocabulaire du bas peuple jusqu'au temps de Rabelais, lequel
l'a recueillie, nous dispensera de prouver que le feu Saint-Antoine
avait la plus infâme origine; le peuple et Rabelais disaient encore au
seizième siècle: «Que le feu Sainct-Antoine vous arde le boyau culier!»
Il y eut encore plusieurs recrudescences mémorables de cette impureté,
notamment en 1043 et en 1089; la dernière semble avoir été celle de
1130, sous le règne de Louis VI: «Il courut une estrange maladie par
la ville de Paris et autres lieux circonvoisins, raconte Dubreul,
laquelle le vulgaire surnommoit du _feu sacré_ ou _des ardents_ pour
la violence intérieure du mal, qui brusloit les entrailles de celuy
qui en estoit frappé, avec l'excès d'une ardeur continuelle dont les
médecins ne pouvoient concevoir la cause et par conséquent inventer le
remède.» Saint Antoine n'eut pas, cette fois, le privilége exclusif des
prières, des offrandes et des guérisons. Sainte Geneviève, la bonne
patronne de Paris, et saint Marcel s'interposèrent d'intelligence
pour faire cesser le fléau. Depuis cette époque, la petite chapelle
de la sainte, dans la Cité, fut transformée en église avec le titre
de Sainte-Geneviève-des-Ardents, qu'elle garda longtemps après que la
maladie eut été restreinte à des cas isolés. Remarquons, toutefois,
que les premiers malades de la syphilis du quinzième siècle prirent
tout naturellement le chemin de cette vieille église pour y chercher
des miracles curatifs. La tradition reconnaissait dans ces nouveaux
invocateurs de sainte Geneviève les héritiers directs du _mal des
ardents_; par la même loi d'hérédité, les autres saints, tels que saint
Antoine, saint Main, saint Job, etc., qu'on avait invoqués pour la
guérison des maladies lépreuses et galeuses dès les plus anciens temps,
maintinrent leurs attributions à l'égard de la maladie vénérienne
proprement dite, qui n'était pas nouvelle pour eux. Mais, à partir
du douzième siècle jusqu'à l'installation du mal de Naples, toutes
les maladies honteuses, nées ou aggravées dans un commerce impur, se
trouvèrent absorbées et enveloppées par l'hydre de la lèpre, qui se
dressait de toutes parts et qui se multipliait sous les formes les plus
disparates. La lèpre du douzième siècle, qu'elle eût ou non une origine
vénérienne, devait surtout à la Prostitution les progrès menaçants
qu'elle fit à cette époque, et que tous les gouvernements arrêtèrent à
la fois par des mesures analogues de police et de salubrité. Nous ne
craignons pas d'avancer que le relâchement et la suppression de ces
mesures enfantèrent la syphilis du quinzième siècle.
Il ne faut pas induire du silence des annales de la médecine pendant
cinq ou six cents ans, que la lèpre, décrite pour la dernière fois
par Paul d'Égine au sixième siècle, ait disparu en Europe jusqu'au
onzième siècle, où nous la voyons éclater de nouveau avec fureur.
L'histoire de la vie privée au moyen âge serait un monument irrécusable
de l'existence continue de l'éléphantiasis (puisque les causes qui
produisent cette lèpre mère existaient alors au plus haut degré),
si les écrivains ecclésiastiques n'étaient remplis de témoignages
qui viennent confirmer ce fait: le recueil des Bollandistes et les
cartulaires des églises et des monastères font souvent mention des
lépreux. Grégoire de Tours dit qu'ils avaient à Paris une sorte de
lieu d'asile où ils se nettoyaient le corps et où ils pansaient leurs
plaies. Le pape saint Grégoire, dans ses écrits, représente un lépreux
que le mal avait défiguré, _quem densis vulneribus morbus elephantinus
defoedaverat_. Ailleurs, il raconte que deux moines gagnèrent le même
mal, _pour avoir tué un ours_, qui les gâta de telle sorte, que leurs
membres tombèrent en pourriture. Dans le huitième siècle, Nicolas,
abbé de Corbie, fit construire une léproserie, ce qui démontre
suffisamment que les lépreux étaient en assez grand nombre. La loi de
Rotharis, roi des Lombards, datée de 630, faisait le fonds de toutes
les législations sur la matière. Partout, le lépreux était retranché du
sein de la société, qui le tenait pour mort; et si la misère le forçait
à vivre d'aumônes, il ne s'approchait de personne et il annonçait sa
présence par le bruit d'une cliquette de bois. Malgré ces précautions
législatives, les lépreux parvenaient quelquefois à cacher leur triste
état de santé et à contracter mariage avec des personnes saines; de là
le capitulaire de Pepin pour la dissolution de ces mariages, en 737.
Un autre capitulaire de Charlemagne, en 789, défend aux lépreux, sous
des peines très-sévères, de fréquenter la compagnie des gens sains.
On comprend sans peine que les relations sexuelles étaient le plus
dangereux auxiliaire de la contagion, qui ne se propageait pas trop,
grâce à l'horreur générale qu'inspiraient les lépreux, grâce surtout à
l'intervention préventive de la police municipale.
Mais, comme nous l'avons déjà fait observer, c'était l'influence
ecclésiastique qui avait le plus d'action sur les moeurs et sur leurs
conséquences: la pénitence se chargeait bien souvent d'une sorte
de régime hygiénique, et la confession remplaçait les consultations
médicales. Le prêtre s'occupait de la santé physique de ses ouailles
comme de leur santé morale, et il ne les maintenait parfois dans la
bonne voie qu'en les menaçant de ces maux hideux que la punition de
Dieu envoyait comme une marque de réprobation aux libertins et aux
infâmes. Il est à constater que les épidémies coïncidaient toujours
avec des temps de corruption sociale, et que le déréglement des moeurs
publiques entraînait avec lui la perte de l'économie sanitaire. Les
classes honnêtes se voyaient avec stupeur atteintes des maux impurs
qui devaient être endémiques parmi l'immense tourbe des vagabonds,
des mendiants, des débauchés et des filles perdues, errant dans
les champs ou relégués dans les cours des Miracles. C'était là que
la maladie vénérienne puisait, dans la débauche et la misère, ses
symptômes les plus caractérisés et ses plus hideuses métamorphoses.
Jamais un _mire_ ou un _physicien_ n'avait pénétré dans ces repaires
inabordables, pour y étudier les maladies sans nom qui les habitaient
et qui se combinaient avec les plus monstrueuses variétés, en se mêlant
sans cesse, en se dévorant l'une par l'autre. Il est certain que les
misérables que réunissait cette vie _truande_ n'avaient aucun contact
avec la population saine et honnête, excepté à des époques de crise et
de débordement, après lesquelles le flot impur rentrait dans son lit
et laissait au temps, à la religion et à la police humaine, le soin
d'effacer ses traces. C'est ainsi que la lèpre se répandit tout à coup,
comme un torrent qui a rompu ses digues, à travers le corps social,
qu'elle aurait empoisonné, si la prudence et l'énergie du pouvoir
n'eussent élevé une barrière contre les envahissements de la contagion.
Les croisades avaient réuni, pour ainsi dire, toutes les fanges de
la société, et mélangé dans un étrange bouleversement la noblesse
avec le peuple. Les règlements de police ne soutinrent pas le choc de
cette armée de pèlerins qui s'en allaient mourir ou chercher fortune
en Orient. La Prostitution la plus audacieuse gangrena ces hordes
indisciplinées. A leur retour, après les aventures de la Palestine,
tous les pauvres croisés étaient plus ou moins suspects de lèpre ou
de _mésellerie_; les uns ladres verts, les autres ladres blancs, la
plupart rapportant avec eux les fruits amers de la débauche orientale:
on peut assurer que la maladie vénérienne n'était alors qu'une des
formes de la lèpre.
Il fallut soumettre les lépreux à une rigoureuse police de salubrité,
qui fut renouvelée trois siècles plus tard contre les vérolés, et qui
avait pour but d'empêcher la contagion de se répandre davantage. De
même que dans le code de Rotharis, le lépreux était censé mort, du
moment où il entrait dans la léproserie, accompagné des exorcismes
et des funérailles d'usage. Le curé lui jetait trois fois de la terre
du cimetière sur la tête, en lui adressant ces lugubres injonctions:
«Gardez-vous d'entrer en nulle maison que votre borde. Quand vous
parlerez à quelqu'un, vous irez au-dessous du vent. Quand vous
demanderez l'aumône, vous sonnerez votre crécelle. Vous n'irez pas
loin de votre borde, sans avoir votre habillement de bon malade. Vous
ne regarderez ni puiserez en puits ou en fontaine, sinon les vôtres.
Vous ne passerez pas planches ni ponceau où il y ait appui, sans
avoir mis vos gants,» etc. On lui défendait, en outre, de marcher
nu-pieds, de passer par des ruelles étroites, de toucher les enfants,
de cracher en l'air, de frôler les murs, les portes, les arbres, en
passant; de dormir au bord des chemins, etc. Quand il venait à mourir,
il n'avait pas même de sépulture au milieu des chrétiens, et ses
compagnons de misère étaient requis de l'enterrer dans le cimetière
de la léproserie. Jamais un lépreux ne pouvait, fût-il guéri, rentrer
dans le cercle de la _loi mondaine_ et vivre dans l'intérieur de la
ville sous le régime de la vie commune. Il y avait pourtant bien des
degrés dans la maladie, qui n'était pas absolument incurable, et qui
ne se montrait pas toujours en signes apparents; mais, comme elle
affligeait de préférence la classe la plus pauvre, les médecins ne
songeaient pas plus à la traiter, que les malades à se faire soigner.
Ceux-ci, qu'ils le fussent de naissance ou par accident, se regardaient
comme voués irrévocablement à la lèpre et se livraient en proie aux
ravages de cette affreuse infirmité, qui, faute de soins, ne faisait
que s'accroître et s'exaspérer jusqu'à ce qu'elle eût détruit tous les
organes vitaux. Quelquefois, le mal était stationnaire, et quoique
son principe subsistât dans l'individu, ses effets se trouvaient
paralysés ou assoupis par une bonne constitution ou par quelque
cause inappréciable. Tout commerce avec les lépreux de profession
fut interdit aux personnes saines par le dégoût et l'effroi qu'ils
excitaient plutôt encore que par la loi qui les tenait à l'écart sous
peine de mort. Mais, en compensation, les lépreux communiquaient entre
eux librement; ils avaient des femmes, des enfants, des ménages; ils
ne se croyaient étrangers à aucun des sentiments qui poussent l'homme
à se reproduire, et c'est ainsi que leur race se perpétuait au milieu
d'une population qui évitait leur vue et leur approche; c'est ainsi
que la lèpre passait de génération en génération et gâtait l'enfant
dès le ventre de la mère. Cependant les lépreux ne se multipliaient pas
comme on aurait pu le croire, car le germe de mort qu'ils portaient en
eux-mêmes les décimait sans cesse, après les avoir changés en cadavres
ambulants. Le fils d'un lépreux était ordinairement plus lépreux
que son père, et le mal, en se transmettant de la sorte, prenait de
nouvelles forces, au lieu de s'affaiblir; la famille la plus nombreuse
s'éteignait, en se consumant, dans l'espace d'un siècle. Voilà pourquoi
la lèpre disparut presque avec les lépreux au bout de quelques siècles,
quoique la plupart des ladres fussent très-ardents et très-aptes à
procréer leurs semblables.
Le caractère le plus général de la lèpre était une éruption de
boutons par tout le corps, notamment au visage; mais ces boutons,
qui se renouvelaient sans cesse, se distinguaient par la variété de
leurs formes et de leurs couleurs: les uns, durs et secs; les autres,
mous et purulents; ceux-ci, croûtelevés; ceux-là, crevassés; blancs,
rouges, jaunes, verts, tous hideux à la vue et à l'odorat. Quant aux
signes uniformes de la maladie, le célèbre Guy de Chauliac en compte
six principaux, que Laurent Joubert définit en ces termes, dans sa
_Grande chirurgie_, au chapitre de la ladrerie: «Rondeur des yeux et
des oreilles, dépilation et grossesse ou tubérosité des sourcils,
dilatation et toursure des narilles par dehors avec étroitesse
intérieure, laideur des lèvres, voix rauque comme s'il parloit du nez,
puanteur d'haleine et de toute la personne, regard fixe et horrible.»
Guy de Chauliac, qui vivait au quatorzième siècle, avait eu sous les
yeux une foule de sujets, que ne fut pas à même d'observer Laurent
Joubert, qui écrivait sur la ladrerie à la fin du seizième siècle,
lorsqu'elle n'existait plus guère que de nom. Les signes équivoques
de la lèpre étaient au nombre de seize: «Le premier est dureté et
tubérosité de la chair, spécialement des jointures et extrémités; le
second est couleur de Morphée et ténébreuse; le troisiesme est cheute
des cheveux et renaissance de subcils; le quatriesme, consomption
des muscles, et principalement du poulce; cinquiesme, insensibilité
et stupeur, et grampe des extrémitez; sixiesme, rogne et dertes,
copperose et ulcérations au corps; le septiesme est grains sous la
langue, sous les paupières et derrière les oreilles; huitiesme, ardeur
et sentiment de piqueure d'aiguilles au corps; neuviesme, crespure de
la peau exposée à l'air, à mode d'oye plumée; dixiesme, quand on jette
de l'eau sur eux, ils semblent oingtz; unziesme, ils n'ont guères
souvent fièvre; douziesme, ils sont fins, trompeurs, furieux, et se
veulent trop ingérer sur le peuple; treiziesme, ils ont des songes
pesans et griefs; quatorziesme, ils ont le poulx débile; quinziesme,
ils ont le sang noir, plombin et ténébreux, cendreux, graveleux et
grumeleux; seiziesme, ils ont les urines livides, blanches, solides
et cendreuses.» Nous verrons plus tard que ces symptômes sont presque
identiques avec ceux de la grosse vérole, qui ne fut qu'une renaissance
de la lèpre, sous l'influence des guerres d'Italie.
La lèpre avait, d'ailleurs, une infinité d'autres caractères
particuliers, que déterminaient les circonstances locales et
climatériques. Par exemple, le _mal des ardents_, qui avait dégénéré
en gonorrhée virulente, provenait encore de la cohabitation avec
une personne lépreuse. Dans cette maladie, qu'on nommait l'_ardeur_,
l'_arsure_, l'_incendie_, l'_échauffaison_ (en anglais _brenning_),
les parties génitales étant attaquées de phlogose, d'érysipèle,
d'ulcérations, de phlyctènes, etc., le malade éprouvait de vives
douleurs en urinant. Un savant médecin du treizième siècle, nommé
Théodoric, dit textuellement dans le livre VI de sa Chirurgie, que
quiconque approche une femme qui a connu un lépreux contracte un
_mauvais mal_. Dans un traité de Chirurgie attribué à Roger Bacon, qui
écrivait à la même époque, on trouve une description des maux horribles
qui pouvaient suivre un commerce impur de cette espèce. Plusieurs
médecins anglais contemporains ont étudié ce genre d'affection
vénérienne, qui régnait à Londres aux treizième et quatorzième siècles,
comme nous aurons lieu de le raconter en parlant de l'Angleterre. Un de
ces médecins, Jean de Gaddesden, consacre un chapitre de sa _Practica
medicinæ seu Rosa anglicana_ aux accidents qui résultent de la
fréquentation impudique des lépreux et des lépreuses. «Celui, dit-il,
qui a couché avec une femme à laquelle un lépreux a eu affaire, ressent
des piqûres entre cuir et chair, et quelquefois des échauffements par
tout le corps.» Les médecins anglais de ce temps-là nous fournissent
sur la lèpre vénérienne plus de renseignements, que les médecins
italiens et français, parce que les lois contre les lépreux étaient
beaucoup moins rigoureuses en Angleterre que partout ailleurs; aussi,
les cas de contagion lépreuse y furent-ils plus communs et plus graves
que dans tout autre pays.
Grâce aux mesures énergiques et générales qui furent prises dans toute
l'Europe, excepté peut-être en Angleterre, pour arrêter les progrès de
la lèpre et des maladies qui en dépendaient, on put conserver saine et
sauve la majeure partie de la population. Du temps de Matthieu Paris,
qui écrivait au milieu du treizième siècle, il y avait plus de dix-neuf
mille léproseries en Europe. Deux siècles plus tard, les léproseries
de la France étaient en ruines et abandonnées, faute de malades.
Elles furent accaparées successivement par des parasites, au moyen de
la suppression des titres de fondation et des contrats de rente; en
sorte que, par son ordonnance de 1543, François Ier provoqua presque
inutilement la recherche de ces chartes et titres perdus ou dérobés.
Il est donc certain que, dans l'intervalle de deux ou trois siècles,
la grande lèpre ou éléphantiasis avait à peu près disparu avec les
malheureux qui en étaient atteints et qui n'avaient pas réussi à se
perpétuer au delà de trois ou quatre générations. Quant à la petite
lèpre et à ses dérivatifs, ils se déguisaient sous des dehors moins
inquiétants, et ils allaient toujours s'affaiblissant dans leurs
symptômes extérieurs, quoique le germe du mal fût toujours vivace dans
un sang qui l'avait reçu de naissance ou par transmission contagieuse.
La société, qui avait rejeté de son sein les lépreux, se trouva donc de
nouveau envahie par eux, ou du moins par leurs enfants, et la lèpre;
en perdant une partie de ses hideux phénomènes, recommença sourdement
à travailler la santé publique. Ce fut par la Prostitution que cette
infâme maladie rentra dans les classes abjectes et se glissa jusqu'aux
plus élevées, à la faveur de ses secrètes métamorphoses. Nous ne
doutons pas que le mal de Naples, qui n'était autre qu'une résurrection
de la lèpre combinée avec d'autres maux, a fait silencieusement son
chemin dans les lieux de débauche et dans les mystères de l'impudicité,
avant d'éclater au grand jour, sous le nom de _grosse vérole_, par
toute l'Europe à la fois.
Nous parlions plus haut de l'_arsure_ qui avait infecté les mauvais
lieux de Londres, tellement qu'il fallut, en 1430, faire des lois
de police pour empêcher, sous peine d'amende, de recevoir dans ces
maisons aucune femme atteinte de l'arsure, et pour faire garder à vue
celles qui seraient attaquées de cette détestable maladie (_infirmitas
nefanda_, disent ces lois sanitaires, citées par Guillaume Beckett
dans le tome XXX des _Transactions philosophiques_). Voici maintenant
les témoignages de quelques médecins et chirurgiens, qui ne nous
permettent pas de croire que les maladies vénériennes fussent seulement
contemporaines de la découverte de l'Amérique. Guillaume de Salicet,
médecin de Plaisance au treizième siècle, n'oublie pas dans sa
Chirurgie, au chapitre intitulé _De Apostemate in inguinibus_, le bubon
ou dragonneau, ou abcès de l'aine, qui se forme quelquefois, dit-il,
«lorsqu'il arrive à l'homme une corruption dans la verge, pour avoir
eu affaire à une femme malpropre.» (_Traité des Malad. vénér._, par
Astruc, trad. par Louis, t. Ier, p. 134 et suiv.) Le même praticien,
dans un autre chapitre, traite des pustules blanches et rouges, de la
dartre miliaire et des crevasses qui viennent à la verge ou autour du
prépuce, et qui sont occasionnées «par le commerce qu'on a eu avec une
femme sale ou avec une fille publique.» Lanfranc, fameux médecin et
chirurgien de Milan, qui vint se fixer à Paris vers 1395, développe la
même doctrine sur les maladies des parties honteuses, dans son livre
intitulé _Practica seu ars completa chirurgiæ_: «Les ulcères de la
verge, dit-il, sont occasionnés par des humeurs âcres qui ulcèrent
l'endroit où elles s'arrêtent, ou bien par une conjonction charnelle
avec une femme sale qui aurait eu affaire récemment à un homme attaqué
de pareille maladie.» Bernard Gordon, non moins célèbre médecin de la
Faculté de Montpellier, qui dut survivre à Lanfranc, professe les mêmes
opinions à l'égard des maladies de la verge (_de passionibus virgæ_),
dans son _Lilium medicinæ_: «Ces maladies sont en grand nombre, dit-il,
comme les abcès, les ulcères, les chancres, le gonflement, la douleur,
la démangeaison. Leurs causes sont externes ou internes: les externes,
comme une chute, un coup et la conjonction charnelle avec une femme
dont la matrice est impure, pleine de sanie ou de virulence, ou de
ventosité, ou de semblables matières corrompues. Mais, si la cause
est interne, ces maladies sont alors produites par quelques humeurs
corrompues et mauvaises qui descendent de la verge et aux parties
inférieures.» Jean de Gaddesden, médecin anglais de l'université
d'Oxford; Guy de Chauliac, de l'université de Montpellier; Valesius
de Tarenta, de la même université, et plusieurs autres docteurs qui
faisaient leurs observations dans différents pays durant le quatorzième
siècle, reconnurent tous que le commerce impur engendrait des maladies
virulentes qui étaient contagieuses et qui devaient être ainsi
vénériennes.
Dans ces diverses maladies, la lèpre jouait inévitablement le principal
rôle, avant comme après l'apparition du mal de Naples. Les praticiens,
qui ont étudié la lèpre et qui ont publié leurs recherches à ce sujet,
sont tombés d'accord que la lèpre se communiquait par les relations
sexuelles plutôt que par toute autre voie. Ces relations étaient fort
rares entre les personnes saines et les lépreux; mais l'imprudence
ou la dissolution les déterminait parfois, au grand préjudice de la
personne saine, qui devenait lépreuse à son tour. Bernard Gordon,
que nous avons cité plus haut, raconte qu'une certaine comtesse qui
avait la lèpre vint à Montpellier, et qu'il la traita sur la fin de
sa maladie. Un bachelier en médecine, qu'il avait mis auprès d'elle
pour la soigner, eut le malheur de partager son lit: elle devint
enceinte, et, lui, lépreux. (_Lilium medicinæ_, part. 1, ch. 22.) On
trouverait quantité de faits analogues dans les écrits de Forestus, de
Paulmier, de Paré, de Fernel, etc., qui écrivaient sur l'éléphantiasis
ou la lèpre, d'après le sentiment unanime des écoles de médecine et
de chirurgie. Jean Manardi de Ferrare résume ainsi la question, au
commencement du seizième siècle, sans s'apercevoir qu'il confond la
lèpre et les maladies vénériennes: «Ceux, dit-il dans ses _Epistolæ
médicinales_, publiées en 1525, ceux qui ont commerce avec une femme,
laquelle a eu affaire un peu auparavant à un lépreux, tandis que la
semence reste encore dans la matrice, gagnent quelquefois la lèpre
et quelquefois d'autres maladies, plus ou moins considérables, selon
qu'ils sont eux-mêmes disposés, aussi bien que le lépreux qui a infecté
la femme.» Dans toutes ces citations, nous reproduisons la traduction
que Louis, traducteur et annotateur d'Astruc, pour ne pas altérer le
sens médical du savant auteur du traité _De Morbis venereis_, avait
cru pouvoir établir dans l'intérêt de son système; mais ces citations
mêmes nous paraissent souvent tout à fait contraires à ce système. En
examinant ce passage de Jean Manardi, par exemple, il est impossible de
ne pas reconnaître les maladies vénériennes dans ces _autres maladies
plus ou moins considérables_, engendrées par un commerce plus ou
moins imprudent avec une personne plus ou moins lépreuse. Au reste,
un commerce de cette nature, qui eût entraîné la peine de mort, en
certains cas, pour le lépreux, avait sans doute été jugé impossible par
le législateur, qui ne l'a prévu nulle part dans le droit criminel.
Le droit coutumier règle seulement tout ce qui concerne l'institution
des léproseries, dans lesquelles la lèpre était mise en charte privée,
pour ainsi dire. Selon la Coutume du Boulenois, quand on découvrait,
après la mort d'un homme, qu'il était ladre et qu'il avait néanmoins
vécu en compagnie de gens sains, ceux-ci devaient être considérés
comme ses complices; et tout le bétail à pied fourchu, appartenant
aux habitants du lieu où ce ladre venait de mourir, était confisqué au
profit du seigneur. Chaque paroisse se trouvait de la sorte responsable
de ses ladres: elle était tenue de les nourrir, après les avoir vêtus
d'une espèce de livrée et confinés dans des _bordes_, où il y avait
un lit, une table et quelques menus ustensiles de bois et de terre.
(_Traité de la Police_, par Delamare, t. I, p. 636 et suiv.) Les
ladres, qui regardaient leurs maladies comme des tombes anticipées,
cherchaient sans cesse à rentrer dans le sein de la société, et
celle-ci les expulsait sans cesse avec horreur. Chaque fois que
l'incurie de la police permettait à ces malheureux de dissimuler leur
triste condition et de participer à la vie commune, il y avait dans
les villes un réveil de la lèpre, qui forçait les magistrats à remettre
en vigueur les anciennes ordonnances. En 1371, le prévôt de Paris fit
publier les lettres patentes que lui avait adressées Charles V, pour
enjoindre à tous les ladres de quitter la capitale dans le délai de
quinze jours, «sous de très-grosses peines corporelles et pécuniaires.»
En 1388, il défendit aux lépreux d'entrer dorénavant dans Paris, sans
permission expresse signée de lui. En 1394 et 1402, mêmes défenses aux
ladres, «sur peine d'estre pris par l'exécuteur et ses valets à ce
commis, et détenus prisonniers pendant un mois, au pain et à l'eau,
et ensuite bannis du royaume.» Ces défenses étaient toujours éludées
à cette époque, et la population saine se relâchait de ses terreurs à
l'égard des lépreux, qui vivaient parmi elle, comme s'ils n'étaient pas
affectés d'un mal contagieux, car la lèpre diminuait tous les jours,
ou du moins ses signes extérieurs devenaient moins manifestes. Le
parlement de Paris rendit un arrêt, en date du 11 juillet 1453, contre
un lépreux qui avait épousé une femme saine. Cette femme, que la lèpre
n'avait pas encore atteinte, à ce qu'il paraît, fut séparée de son
mari, et défenses lui furent faites de _converser_ avec lui, sur peine
d'être mise au pilori et bannie ensuite. On la laissa toutefois habiter
dans l'intérieur de la ville, mais on lui ordonna de cesser d'y vendre
des fruits, de peur qu'elle ne communiquât à quelqu'un la contagion de
la lèpre.
Cet arrêt est très-significatif; il prouve que les règlements
concernant la lèpre étaient mal observés au quinzième siècle, et que
les lépreux pouvaient résider hors des léproseries. La conséquence de
ce relâchement de sévérité devait être le retour de la lèpre et des
maladies qui en résultaient. En effet, peu d'années avant que le mal
vénérien eût été signalé en Italie et en France, les ladres avaient
de nouveau multiplié et ravivé le venin de l'éléphantiasis, et la
santé publique avait subi une atteinte profonde, par l'intermédiaire
de la Prostitution, où lépreux et lépreuses osèrent apporter leur
hideux concours. Par ordonnance du prévôt de Paris, datée du 15 avril
1488, il fut enjoint «à toutes personnes attaquées du mal abominable,
très-périlleux et contagieux, de la lèpre, de sortir de Paris avant la
feste de Pâques et de se retirer dans leurs maladreries aussitost après
la publication de ladite ordonnance, sur peine de prison pendant un
mois, au pain et à l'eau; de perdre leurs chevaux, housses, cliquettes
et barillets, et punition corporelle arbitraire; leur permet néanmoins
d'envoyer quester pour eux leurs serviteurs et servantes estant
en santé.» Ces ladres, qui avaient des chevaux et des housses, des
serviteurs et des servantes en bonne santé, faisaient évidemment une
effrayante diffusion de la lèpre dans la partie saine de la population
qu'ils fréquentaient; et cette lèpre sourde, transmise de proche en
proche par les plaisirs vénériens, corrompait physiquement ce que le
vice avait gâté de sa souillure morale. Ce n'était déjà plus la lèpre
proprement dite, c'était la lèpre de l'incontinence et des mauvais
lieux; c'était une maladie horrible que la Prostitution avait portée
dans ses flancs et qu'elle réchauffait sans cesse en son sein; c'était
la _grosse vérole_, que les Français nommèrent dès sa naissance le _mal
de Naples_, et que les Italiens, par contradiction, appelèrent le _mal
français_.