CHAPITRE XVIII.

SOMMAIRE. --Les moeurs publiques et privées à partir du onzième

siècle. --Jean _Flore_, évêque d'Orléans. --Le _Goliath_ de la

Prostitution. --Excentricités licencieuses du duc d'Aquitaine.

--Les Croisades et les Croisés. --Les trois cents femmes franques.

--Les concubines de l'_ost_ du roi. --L'_arrière-garde_ des armées

en campagne. --Les mille prostituées du capitaine Garnier. --Jeanne

d'Arc à Sancerre. --Ordonnance de cette héroïne contre les ribaudes

de la milice. --Comment la chevalerie entendait l'hospitalité.

--Décadence des moeurs chevaleresques. --Abominations du règne

de Charles VI. --Anne Piedeleu. --Indulgence d'Ambroise de Loré,

prévôt de Paris, pour les prostituées, etc.

La chevalerie avait certainement réprimé les excès de la Prostitution,

qu'elle ne put néanmoins faire disparaître. A partir du douzième

siècle, une amélioration heureuse se fit sentir dans les moeurs

publiques et privées, malgré l'action toujours corruptrice de la

poésie populaire, qui devait finir par remplacer la poésie héroïque.

Il y a encore sans doute bien des désordres chez les nobles et dans

le bas peuple; mais, ordinairement, les premiers ne donnent plus au

_commun_ l'exemple de la perversité la plus abominable. Ainsi, quoique

les habitudes de l'Orient se fussent introduites dans l'armée des

croisés, le vice contre nature n'est plus aussi fréquent qu'il l'était

à la cour de Normandie en 1120. Selon Guillaume de Nangis, un prélat

n'ose plus afficher effrontément ses turpitudes, comme cet évêque

d'Orléans, nommé Jean, qui en 1092 se faisait appeler Flore par ses

mignons (_concubii_), et qui entendait, sur les places et dans les

carrefours, d'infâmes adolescents, voués à la débauche masculine,

chanter le soir les hideuses chansons composées en son honneur (_quidam

enim sui concubii_, dit le vénérable Ives de Chartres dans une lettre

adressée au pape Urbain II, _appellant eum Floram, multas rhythmicas

cantilenas de eo composuerunt, quæ a foedis adolescentibus, sicut nostis

miseriam terræ illius, per urbes Franciæ, in plateis et compitis,

cantitantur_). Ces écrivains satiriques ne font pas grâce sans doute

aux vices de leur époque; ils accusent l'avarice, l'orgueil, la

cruauté, la gourmandise des seigneurs, mais ils ne leur reprochent pas,

à l'instar des historiens du onzième siècle, de vivre dans le gouffre

de l'impudicité (_impudicitatis barathrum_). Orderic Vital s'écriait,

en gémissant, «que la licence ne connaissait plus de bornes, et qu'on

s'était écarté des traces des héros pour se livrer à la Prostitution

la plus effrénée;» il ne se lassait pas de maudire l'iniquité de

son temps (_sevitia iniqui temporis_, dit-il dans le livre III de

sa Chronique); et pourtant, au milieu de la licence effroyable du

onzième siècle, l'Église travaillait activement à la réforme des ordres

monastiques, et la chevalerie, dont l'institution est attribuée à un

vieil ermite descendu d'un trône (cette tradition n'était probablement

qu'un symbole), commençait à régénérer la noblesse en corrigeant ses

mauvaises moeurs.

C'est à l'influence salutaire de la chevalerie, qu'il faut rapporter

la conversion du plus grand pécheur que le onzième siècle ait produit.

Entre tant de _fils du diable_, comme on les nommait, Guillaume,

neuvième du nom, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, fut le

Goliath de la Prostitution, pour nous servir d'une figure biblique

qui caractérise les énormes débauches de ce prince, que M. Émile de

la Bédollière qualifie de _Joconde du onzième siècle_. Suivant le

jugement d'un troubadour contemporain (_Choix de poésies orig. des

Troubadours_, t. V, p. 115), il fut le plus grand trompeur de femmes

et le plus fieffé libertin, dont la réputation ait parcouru le monde

(_si fo uns dols maiors trichadors de dampnas et anet lonc temps per

lo mon per enganar las domnas_). Tout lui était bon, pourvu que ce

fût une conquête à faire; il ne dédaignait pas de tendre ses lacs à

ses plus humbles vassales, et il avait un goût particulier pour les

religieuses, qu'il allait séduire dans leurs couvents. Nous avons

déjà mentionné son projet de mauvais lieu, constitué sur le modèle des

abbayes, et destiné à renfermer une congrégation de filles publiques

sous la direction des plus grandes dévergondées du Poitou. On ne sait

ce qui l'empêcha de mettre ce plan à exécution, lorsqu'il eut fait

élever l'édifice abbatial. Il s'était épris de la belle comtesse de

Châtellerault, nommée Malborgiane, et il vivait en concubinage avec

elle, après avoir congédié sa femme légitime. Il avait fait peindre

sur son bouclier le portrait de sa maîtresse, en disant qu'il voulait

la porter dans les combats, comme elle le portait lui-même dans le lit

(_dictitans se illam velle ferre in prælio, sicut illa portabat eum in

triclinio_). Guillaume de Malmesbury, qui raconte dans sa Chronique les

excentricités licencieuses du duc d'Aquitaine, nous laisse entendre

que ce terrible fornicateur ne se piquait pas d'être fidèle à la

vicomtesse, qu'il aimait pourtant avec passion. La nuit du samedi

saint, il était dans une église où l'on prêchait sur la résurrection

de Jésus: «Quelle fable! quel mensonge! s'écria-t-il en éclatant de

rire.--Si telle est votre opinion, lui dit vivement le prédicateur,

pourquoi restez-vous ici?--J'y reste, repartit l'impie, pour regarder

les jolies femmes qui viennent faire la veillée de Pâques.» Un jour, il

tomba malade; et un moine qui le soignait lui conseilla de se préparer

à faire une bonne mort: «Tu voudrais, je le vois, lui répondit le

moribond, que je donnasse mes biens aux parasites, c'est-à-dire aux

prêtres! ils n'en auront pas une obole. Quant à mes débauches, je n'ai

pas à m'en repentir: beaucoup de gens, qui te surpassent en savoir,

m'ont assuré que toutes les femmes devaient être communes, et que se

livrer à leurs caresses était un péché sans conséquence.» Il ne mourut

pas dans l'impénitence finale, car, sous les auspices de la chevalerie,

il passa subitement du culte de la matière à la contemplation

spirituelle, de l'incrédulité à la foi, et du scandale de sa vie

immonde aux pratiques édifiantes de l'ascétisme: il se fit soldat du

Christ, et il expia ses péchés par un éclatant repentir. Il était vieux

alors, et il n'aurait pu continuer le _train d'amour_ qu'il menait dans

sa jeunesse, même en ayant recours à ces excitations factices que le

charlatanisme médical offrait aux vieillards libertins et dont le docte

Arnauld de Villeneuve a recueilli la recette sous ce titre: _Ad virgam

erigendam_. Guillaume d'Aquitaine, dans son bon temps, avait poussé

fort loin la recherche sensuelle, et la renommée lui faisait honneur

de diverses inventions érotiques, qu'on trouve aussi dans les oeuvres

d'Arnauld de Villeneuve, qui a eu la pudeur de les traduire en latin

(_Ut desiderium et dulcedo in coitu augmentetur.--Ut mulier habeat

dulcedinem in coitu...._).

Les croisades furent le plus beau moment de la chevalerie, et pourtant

on ne peut pas nier que ce prodigieux rassemblement d'hommes de tous

âges, de tous rangs et de tous pays n'ait réchauffé dans son sein les

germes corrupteurs de la Prostitution. L'abbé Fleury, parlant de ces

armées innombrables qui venaient fondre sur l'Orient, dit avec raison

qu'elles étaient pires que les armées ordinaires: «Tous les vices y

régnoient, et ceux que les pèlerins avoient apportés de leurs pays,

et ceux qu'ils avoient pris dans les pays étrangers.» Nous avons

rapporté, d'après le témoignage de Joinville, que, dans la première

croisade de saint Louis, ses barons _tenoient leurs bordeaux_ autour

de la tente royale. Ce devait être pis dans les croisades précédentes,

dans la première surtout, qui bouleversa l'Europe, avant de mettre

sens dessus dessous tout l'Orient. «Les croisés, dit Albert d'Aix,

se conduisirent en gens grossiers, insensés et indomptables dès que

l'amour charnel éteignit en eux la flamme de l'amour divin; ils avaient

dans leurs rangs une foule de femmes portant des habits d'hommes, et

ils voyageaient ensemble, sans distinction de sexe, en se confiant au

hasard d'une affreuse promiscuité.» L'auteur des _Gesta Urbani II_ se

borne à constater le fait: _Innumerabiles feminas secum habere non

timuerunt, quæ naturalem habitum in virilem nefarie mutaverunt, cum

quibus fornicaverunt_ (_Histor. des Gaules_, t. XIV, p. 684). Albert

d'Aix ajoute quelques détails qui nous permettent d'en deviner de plus

scandaleux: «Les pèlerins ne s'abstinrent point des réunions illicites

et des plaisirs de la chair; ils s'adonnèrent sans relâche à tous

les excès de la table, se divertissant avec les femmes mariées ou les

jeunes filles, qui n'avaient quitté leurs foyers que pour se livrer aux

mêmes folies et se jeter imprudemment dans toute espèce de vanités.»

Pour s'expliquer de quelle sorte de vanités le chroniqueur voulait

parler, il faut voir ce ramas de vagabonds, de fanatiques violer les

filles et déshonorer l'hospitalité qu'ils reçurent en Hongrie (_puellis

eripiebatur, violentiâ ablata, virginitas; dehonestabantur conjugia_).

Ce ne fut pas sans cause que la main de Dieu s'étendit sur ces

misérables qui «avaient péché sous ses yeux, en se vautrant dans toutes

les souillures de la chair.» Il n'y eut pas le tiers de ces hordes

indisciplinées et souillées de crimes qui arrivât en Palestine.

Les Cours des Miracles et les lieux de Prostitution avaient fourni

leur impur contingent à l'armée des croisés, dans laquelle les ribauds,

les pékins (_piquichini_), les truands (_trudennes_) et les _thafurs_

(vagabonds) formaient des bandes redoutables, grossies de filles

perdues qui avaient pris la croix avec leurs amants. Au reste, toutes

les armées du moyen âge étaient invariablement suivies d'une tourbe

de gens sans aveu, de _goujats_ et de ribaudes, qui accompagnaient les

bagages et qui les pillaient en cas de déroute. Le soldat ou _soudoyer_

ne pouvait se passer de ce cortége embarrassant et inquiétant à la

fois: les femmes servaient à ses passe-temps, les hommes se rendaient

utiles dans l'occasion en portant des fardeaux et en ravageant le pays

sur le passage des troupes. Les croisés ne renoncèrent pas aux moeurs

militaires, en se vouant à la délivrance du saint sépulcre; et quand

les femmes leur manquèrent en Palestine, où la religion mahométane

s'opposait à tout commerce illicite avec les chrétiens, on fit venir

d'Europe un renfort de chrétiennes qui concoururent, à leur manière,

au triomphe de la croisade. Un historien arabe, Ém-ad-Eddin, rapporte

que pendant le siége de Saint-Jean-d'Acre, en 1189, «trois cents jolies

femmes franques, ramassées dans les Iles, arrivèrent sur un vaisseau

pour le soulagement des soldats francs, auxquels elles se dévouèrent

entièrement; car les soldats francs ne vont point au combat, s'ils

sont privés de femmes.» Le même historien, cité par Hammer dans son

_Histoire de l'empire ottoman_, ajoute que l'exemple des Francs fut

contagieux pour leurs ennemis, qui voulurent aussi avoir des femmes de

joie dans leur armée, où pareil déréglement n'avait jamais été toléré

auparavant. Cette multitude de femmes se trouva constamment à la suite

des armées françaises jusqu'à la fin du seizième siècle. Geoffroy,

moine du Vigeois, estime à quinze cents le nombre des concubines qui

suivaient l'_ost_ du roi en 1180, et les parures de ces courtisanes

royales (_meretrices regiæ_) avaient coûté des sommes immenses (_quarum

ornamenta inestimabili thesauro comparata sunt_). Ce chroniqueur ne

veut parler sans doute que des femmes qui relevaient directement du

roi des ribauds, et qui n'exerçaient leur vil métier qu'en payant

une redevance à cet officier de l'hôtel du roi. Quant aux ribaudes

libres et non autorisées, leur nombre devait être vingt fois plus

considérable, surtout dans les armées irrégulières comme celles des

croisades, comme ces _Grandes Compagnies_ qui se mettaient à la solde

de quiconque pouvait les payer et leur promettre du butin. Le moine

du Vigeois énumère les différentes espèces de soudoyers qui à la fin

du douzième siècle ravageaient, à l'instar d'une nuée de sauterelles,

le pays qu'ils traversaient: _Primo Basculi, postmodum Theuthonici,

Flandrenses; et, ut rustice loquar, Brabansons, Hannuyers, Asperes,

Pailler, Nadar, Turlau, Vales, Roma, Cotarel, Catalan, Arragones,

quorum dentes et arma omnem Aquitaniam corroserunt_. Chacune de ces

bandes dévorantes traînait après elle une masse de prostituées, qui se

grossissait sans cesse et qui prenait part au pillage des villes mises

à feu et à sang.

On rencontre partout dans l'histoire militaire de la France et des

autres nations de l'Europe cette affluence de femmes débauchées dans

les armées en campagne; l'arrière-garde se composait toujours de ces

sortes de femmes et de leurs compagnons, ribauds et goujats, pour

qui, suivant une expression consacrée, rien n'était trop chaud ni trop

pesant lorsqu'il s'agissait de piller. Cette arrière-garde, incommode

et malfaisante, était souvent presque aussi nombreuse que le reste

de l'armée. On lit, dans la Chronique de Modène, écrite par Jean de

Bazano (voy. le grand recueil de Muratori, t. XV, col. 600), qu'un

capitaine allemand nommé Garnier, qui envahit, à la tête de trois

mille cinq cents lances, le territoire de Modène, de Reggio et de

Mantoue, au commencement de l'année 1342, était accompagné de mille

prostituées, mauvais garçons et ribauds (_mille meretrices, ragazii et

rubaldi_). Les chefs de guerre et les capitaines, si preux chevaliers

qu'ils fussent, ne pouvaient rien contre cette Prostitution des camps;

ils auraient vu leurs troupes se révolter et refuser de servir sous

une bannière qui n'eût pas protégé aussi les folles femmes destinées

au _soulas_ du soldat. Jeanne d'Arc seule, qui avait en horreur les

femmes de mauvaise vie, quoique les Anglais la nommassent la _putain

des Armignats_ (voy. _Hist. de France_ de Michelet, t. V, p. 75), puisa

dans sa mission divine assez d'autorité pour expulser de l'armée du

roi toutes ces méprisables créatures. Elle ordonna d'abord que les

soldats se confessassent, «et leur fit oster leurs fillettes,» dit

l'auteur anonyme des Mémoires, qui concernent cette chaste héroïne.

«Il est à sçavoir, raconte Jean Chartier dans son Histoire de Charles

VII, que, après la journée de Patay, ladite Jehanne la Pucelle fit

faire un cry, que nul homme de sa compagnie ne tînt aucune femme

diffamée ou concubine.» Néanmoins l'usage fut plus fort que sa volonté,

et quelques-unes de ces femmes, qui se sentaient appuyées par leurs

amants, essayèrent de braver les ordres de la Pucelle. Celle-ci, dans

une revue que Charles VII passait à Sancerre avant son départ pour

Reims, aperçut «plusieurs femmes desbauchées qui empeschoient aucuns

gens d'armes de faire diligence au service du roy,» elle tira son épée

de Fierbois et courut sur ces misérables, qu'elle frappa de si bon

coeur, que l'épée se brisa en éclats sur leurs épaules. Charles VII fut

très-chagrin de cet accident, et il dit à Jeanne qu'elle aurait mieux

fait de prendre un bâton pour frapper dessus, plutôt que de perdre

ainsi une épée qui lui était venue par miracle. La Pucelle comprenait

que la présence d'une femme nuisait à la discipline dans l'armée,

et elle s'était vêtue en homme pour ne pas exciter la concupiscence

charnelle de ses compagnons d'armes. «Me semble, disait-elle, qu'en

cet estat je conserverai mieux ma virginité de pensée et de fait.»

Sa virginité, en effet, ne reçut pas d'atteinte, quoique plusieurs

grands seigneurs fussent «deliberez de sçavoir se ilz pourroient

avoir sa compagnie charnelle;» mais, quand ils se présentaient à elle,

_gentiment habillée_, «toute mauvaise volonté leur cessoit.»

L'ordonnance de Jeanne d'Arc contre les ribaudes de la milice ne

pouvait pas lui survivre; et ce ne fut qu'une exception dans la vie des

gens de guerre, qui ne se séparèrent plus de leurs concubines. Il est

possible que cette quantité de femmes dissolues attachées au service

permanent d'une armée eut quelquefois une influence favorable sur les

conséquences ordinaires d'une prise de ville, car le soldat, ayant sa

maîtresse parmi les filles publiques de l'armée, se montrait moins

ardent à outrager et à violer ses prisonnières. Quoi qu'il en soit,

le nombre des femmes amoureuses, enrôlées, pour ainsi dire, sous le

drapeau d'un capitaine, diminuait ou augmentait en raison des succès

ou des revers de l'expédition. Dans un temps où le pillage était une

condition inévitable de la guerre, ces prostituées attiraient à elles

la meilleure part du butin. Plus une armée était bien équipée, bien

approvisionnée, bien payée, plus la Prostitution y affluait de toutes

parts. Aussi la belle armée que Charles-le-Téméraire, duc de Bourgogne,

conduisit en personne dans le pays des Suisses, en 1476, était-elle

amplement fournie de renfort féminin, et, après la défaite de Granson,

les vainqueurs trouvèrent dans le camp du duc, raconte Philippe de

Comines, «grandes bandes de valets, marchands et filles de joyeux

amour;» mais les Suisses furent peu sensibles à ce genre de capture:

car, ajoute Comines, «les messieurs des Ligues ramassèrent, chacun

son saoul, piques, coulevrines, armures, preciosetés; et pour ce qui

regarde les deux mille courtisanes, joyeuses donzelles, délibérant que

telles marchandises ne bailleroient pas grand profit aux leurs, si les

laissèrent courir à travers champs.» Malgré cette indifférence pour les

courtisanes flamandes et bourguignonnes, les Suisses ne menaient pas

sous les drapeaux une vie plus austère que leur ennemi; car, en temps

de paix, on entretenait dans les villages, aux frais de la commune,

un certain nombre de filles de joie, qui, en temps de guerre, étaient

attachées corporellement aux compagnies et aux bandes de chaque Canton.

(_Rec. d'édits et d'ordonn. royaux_, par Neron et Girard, 1720, in-f.,

t. I, p. 643.)

Revenons à la chevalerie, qui ne donnait pas toujours l'exemple de la

chasteté et de la continence. Les chevaliers, qui filaient le parfait

amour avec les dames et damoiselles, et qui n'en obtenaient que des

dons honnêtes, des baisers quelquefois, mais rarement ce qu'on appelait

le _don d'amour en sa merci_, se dédommageaient de ces privations avec

des servantes et des _fillettes_. C'était même un usage d'hospitalité

que de _garnir la couche_ d'un chevalier qui demandait asile dans un

château. Lacurne de Sainte-Palaye cite, à propos de cet usage courtois,

un extrait fort curieux d'un fabliau (Ms. du Roi, nº 7,615, fol. 210),

dans lequel une dame qui a reçu chez elle un chevalier ne veut pas

s'endormir sans lui envoyer une compagne de lit.

Et la comtesse à chief se pose,

Apele un soun (_sienne_) pucelle,

La plus cortoise et la plus belle;

A consoil (_en secret_) li dis: Belle amie,

Alez tost, ne vous ennuit mie!

Avec ce chevalier gesir (_coucher_)...

Si le servez, s'il est metiers (_besoin_).

Je isa lassa volontiers,

Que ja ne laissasse pour honte,

Ne fust pour monseigneur le conte

Qui n'est pas encore endormiz....

La dame châtelaine était sans doute peu rigoriste, et la lecture de

l'_Art d'amour_, composé par le trouvère Guiart (Ms. du Roi, nº 7,615,

fol. 178 et s.), ce poëme qui contient les leçons d'amour les plus

dissolues avait pu façonner la dame à ce genre de complaisance. On peut

présumer que de pareilles coutumes hospitalières ne se rencontraient

pas dans tous les châteaux. Un poëte du treizième siècle nous sert

de garant à cet égard, et la manière dont il attaque la Prostitution

des villes nous permet de supposer qu'il la comparait tacitement à la

décence des moeurs chevaleresques. Voici ce passage intéressant, que

Lacurne de Sainte-Palaye a tiré d'un Ms. de la Bibliothèque Nationale

(Fonds du Roi, nº 7,615, fol. 140).

Qui reson voudroit faire! l'on devroit, par saint Gille!

Riche femme qui sert de baval et de guile (_tromperie_),

Et qui pour gaignier vent son corps et aville (_avilit_),

Chacier hors de la ville aussi com un mesel (_lépreux_),

S'en souloit (_si on avait coutume_) maintes femmes, par maintes

achoisons,

Chacier hors de la ville, c'estoit droiz et resons:

Or est venu le temps et or est la resons.

Plus a partout bordiaux qu'il n'a autres mesons.....

Les lois municipales mirent un frein à la Prostitution, comme nous

l'avons dit, et la noblesse, que la chevalerie avait généralement

amendée, se distingua du peuple et de la bourgeoisie par des moeurs

plus régulières et plus honnêtes, du moins en apparence. Mais la

bourgeoisie et le peuple s'amendèrent à leur tour, pendant que la

chevalerie tombait en décadence et que les nobles s'abandonnaient à

tous les désordres qu'ils avaient évités jusque-là; ils se piquaient

toutefois d'être aussi bons chevaliers que leurs prédécesseurs. Ce

fut sous le règne de Charles VI que commença cette décadence des moeurs

chevaleresques. Un poëte de ce règne, Eustache Deschamps, compare la

conduite des anciens preux à celle de ses contemporains:

Les chevaliers estoient vertueux

Et pour amours plains de chevalerie,

Loyaux, secrez, frisques et gracieux:

Chascuns avoit lors sa dame, s' amie,

Et vivoient liement (_joyeusement_);

On les amoit aussi très loyalment,

Et ne jangloit (_jasait_), ne mesdisoit en rien.

Or m'esbahy quant chascun jangle et ment,

Car meilleur temps fut le temps ancien!

Les plaintes d'Eustache Deschamps n'étaient que trop justes en présence

des orgies de la cour, où Charles VI et son frère, le duc d'Orléans,

qui se vantaient de _maintenir_ la vraie chevalerie, semblaient en

avoir oublié les préceptes vertueux. Les tournois célébrés en 1389 à

Saint-Denis en l'honneur du roi de Sicile et de son frère, qui furent

armés chevaliers, se terminèrent par une hideuse saturnale, dont

l'abbaye fut le théâtre. Le religieux de Saint-Denis, dans sa Chronique

de Charles VI, n'a pas cru devoir passer sous silence les désordres de

la quatrième nuit: «Les seigneurs, dit-il, en faisant de la nuit le

jour, en se livrant à tous les excès de la table, furent poussés par

l'ivresse à de tels déréglements, que, sans respect pour la présence

du roi, plusieurs d'entre eux souillèrent la sainteté de la maison

religieuse et s'abandonnèrent au libertinage et à l'adultère (_ad

inconcessam venerem et adulteria nefanda prolapsi sunt_).

Les maisons religieuses, à cette époque, avaient des moeurs aussi

mauvaises que la cour du roi et des princes; l'Église était tombée

au même degré de décadence que la chevalerie, et la société tout

entière semblait aller à sa dissolution. Nous ne voulons pénétrer

dans les couvents que pour soulever le voile qui couvrait les vices

des moines et des _nonnains_. La Prostitution s'était emparée de la

maison du Seigneur, comme de la maison des grands de la terre. Les

prédicateurs, en ce temps-là, répétaient souvent ces paroles de l'ange

dans l'Apocalypse: «Venez, je vous montrerai la condamnation de la

grande prostituée qui est assise sur les grandes eaux, avec laquelle

les rois de la terre se sont corrompus, et qui a enivré du vin de la

Prostitution les habitants de la terre.» Rien ne peut rendre, en effet,

les abominations du règne de Charles VI, où le clergé, la noblesse et

le peuple luttaient de perversité et de turpitude. Que devait être la

vie de cour, lorsque la vie des couvents était aussi déplorable que

nous la dépeint Nicolas de Clémenges, archidiacre de Bayeux, dans son

traité _De corrupto statu ecclesiæ_: «A propos de vierges consacrées

au Seigneur, dit ce philosophe chrétien, il nous faudrait retracer

toutes les infamies des lieux de Prostitution, toutes les ruses et

l'effronterie des courtisanes, toutes les oeuvres exécrables de la

fornication et de l'inceste; car, je vous prie, que sont aujourd'hui

(vers 1400) les monastères de femmes, sinon des sanctuaires consacrés

non pas au culte du vrai Dieu, mais à celui de Vénus; sinon d'impurs

réceptables où une jeunesse effrénée s'abandonne à tous les désordres

de la luxure, de telle sorte que c'est maintenant la même chose de

faire prendre le voile à une jeune fille ou de l'exposer publiquement

dans un lieu d'abomination!» Nicolas de Clémenges pousse ici jusqu'à

l'hyperbole la critique des moeurs monacales, mais la démoralisation des

ecclésiastiques n'était que trop éclatante, et l'on ne saurait dire si

c'était l'Église qui démoralisait la chevalerie, ou la chevalerie qui

démoralisait l'Église. Dulaure, dont le témoignage est généralement

suspect, s'appuie sur des autorités respectables pour esquisser ce

tableau des moeurs cléricales et chevaleresques: «Les prélats et les

prêtres subalternes étaient ordinairement vêtus en habits séculiers,

portaient l'épée, joutaient dans les tournois, fréquentaient les

cabarets, entretenaient des concubines. Les prêtres et les curés

occupaient des emplois judiciaires, prêtaient à usure, s'adonnaient

à la débauche et aux excès de la table. Dans certains diocèses, les

grands vicaires recevaient la permission de commettre l'adultère

pendant l'espace d'une année; dans d'autres, on pouvait acheter le

droit de forniquer impunément dans tout le cours de sa vie: l'acheteur

en était quitte en payant chaque année à l'official une quarte de vin;

et lorsque l'âge le rendait incapable d'user de ce privilége, il n'en

était pas moins tenu de payer la taxe.» C'était dans les décrétales

des papes, que l'officialité trouvait le pouvoir étrange qu'elle

s'arrogeait sur le péché d'impureté; le canon _De dilectissimis_

exhorte les chrétiens à la pratique de cet axiome: _Tout est commun

entre amis_; même les femmes, ajoute-t-il. On eut l'audace de présenter

requête au pape Sixte IV pour obtenir la permission de commettre le

péché infâme pendant les mois caniculaires, et Sixte IV écrivit au bas

de la requête: Soit fait ainsi qu'il est requis (_Hist. de France_, par

l'abbé Velly, t. V, p. 10 et suiv.)!

Il est vraiment remarquable que jamais les ordonnances royales et

municipales contre la Prostitution ne furent plus fréquentes ni plus

sévères que pendant cette période de déréglement. On se montrait

sans pitié pour les filles publiques, lorsque la décence et la pudeur

semblaient bannies des moeurs, lorsque les vêtements dissolus étaient

seuls à la mode, en dépit des édits somptuaires. On avait repris avec

les souliers à la poulaine ces ornements obscènes qui les décoraient

au douzième siècle, à la cour de Normandie, suivant Orderic Vital, et

les ornements en question s'étaient allongés et mieux caractérisés. Les

femmes n'osèrent pas, il est vrai, adopter les accessoires de cette

vilaine chaussure; mais, en revanche, elles eurent des robes fendues

ou relevées qui laissaient entrevoir la jambe, et même la cuisse nue:

quant à la gorge, elles la découvraient jusqu'au bout du sein. L'auteur

du _Chastoiement des dames_, Robert de Blois, leur reproche ces modes

impudiques.

Aucune lesse differmée

Sa poitrine, pource c'on voie

Comme fetement sa chair blanchoie;

Une autre lesse tout de gré

Sa chair apparoir au costé:

Une ses jambes trop descuevre.

Prud hom ne loe pas cette oevre.

Les cérémonies de l'Église, les processions surtout, participaient à

cette immodestie des vêtements. On voyait figurer, dans les processions

et les pénitences publiques, des hommes et des femmes entièrement

nus: «Parmi ces pénitents, dit le partial auteur de l'_Histoire de

Paris_, les uns portaient dans leurs chemises des pierres enchaînées;

les autres, sans chemises, étaient flagellés ou piqués aux fesses

avec des aiguillons.» Ici Dulaure n'invente rien, n'exagère rien, et

il peut renvoyer son lecteur avec confiance au Glossaire de Ducange

et Carpentier (aux mots _penitentiæ_, _processiones_, _villaniæ_,

_lapides catenatos ferre_, _putagium_, _naticæ_, etc.). Nous supposons

que les pénitentes qui suivaient les processions, dans un état complet

de nudité, et qui se faisaient piquer avec des aiguillons, devaient

être des prostituées, ainsi que celles qui portaient des pierres dans

leur chemise. C'étaient là, en effet, les châtiments habituels que la

justice séculière prononçait à l'égard des adultères et des femmes

de mauvaise vie. Dulaure nous en fournit un exemple mémorable qu'il

emprunte aux registres criminels du parlement de Paris (registre VIII).

Anne Piedeleu, femme amoureuse, tenait un lieu de débauche dans la rue

Saint-Martin, elle était donc en contravention avec les ordonnances de

la prévôté; et le prévôt qui était en charge alors (1373), le fameux

Hugues Aubriot, faisait exécuter les ordonnances avec beaucoup de

vigueur. Les bourgeois du voisinage allèrent dénoncer Anne Piedeleu à

la prévôté, et aussitôt les sergents firent déloger cette femme, en

usant d'indulgence pour elle, puisqu'elle ne fut pas même menée en

prison. Elle se sentait sans doute soutenue par quelque personnage

capable de tenir tête au prévôt, car elle porta plainte contre ce

magistrat en l'accusant de plusieurs crimes et en produisant de faux

témoins pour le perdre. Le parlement, au mois de février 1374, sur les

conclusions de l'avocat du roi, condamna Anne Piedeleu à être promenée

par la ville, toute nue, ayant sur la tête une couronne de parchemin

où était écrit ce mot: _faussaire_. On la conduisit en cet état au

pilori des Halles, où elle fut exposée deux heures aux regards du

peuple; elle ne sortit de prison que pour être bannie de Paris et du

royaume. Les promenades de ce genre devaient être assez fréquentes, et

la populace y courait avec un joyeux empressement. Comme les ribaudes

et les maquerelles qu'on livrait de la sorte à l'indécente curiosité

des badauds de Paris grelottaient de froid et toussaient souvent

en marchant toutes nues dans la boue à travers les intempéries de

la saison, les spectateurs, et surtout les enfants, avaient coutume

de chanter une chanson composée pour la circonstance. Cette chanson

ordurière, qui se conserva longtemps dans la mémoire du bas peuple,

finissait par ce refrain, que rapporte le _Journal du Bourgeois de

Paris_:

Votre c.. a la toux, commère,

Votre c.. a la toux, la toux!

Il était tout simple que les plus impudentes de ces femmes qu'on menait

au pilori répondissent aux chanteurs par des injures, entre lesquelles

n'étaient point épargnées les imprécations et les malédictions. Aussi

quand une toux épidémique se répandit dans la population parisienne,

durant l'hiver de l'année 1413, ceux qui n'avaient point encore gagné

cette toux cruelle ou qui en étaient guéris raillaient ceux qu'ils

entendaient tousser à se «rompre les génitoires,» et leur disaient _par

esbattements_: «En as-tu? Par ma foi! tu as chanté: _Votre c.. a la

toux, commère_.» On faisait ainsi allusion aux maux de toute espèce,

tel que le mal saint-main, la lèpre, la gale, la toux, etc., que

souhaitaient aux mauvais plaisants les malheureuses qu'on ne plaignait

pas de voir s'enrhumer au pilori. On n'avait aucune compassion pour

ces pécheresses, comme nous l'avons fait observer, et les petits

enfants étaient les plus acharnés à les persécuter. L'autorité croyait

se conformer au sentiment unanime, en n'accordant pas la moindre

indulgence à ces pauvres filles. Cependant il y eut un prévôt de

Paris qui les prit sous sa protection et qui leur donna peut-être trop

d'appui. Ce fut Ambroise de Loré, baron de Juilly, qui fut nommé prévôt

en 1436 et qui mourut en 1445 dans l'exercice de sa charge. Le peuple

de la capitale ne lui pardonna pas d'avoir favorisé la Prostitution, en

laissant tomber en désuétude les anciens règlements qui la régissaient.

Tant que dura son administration, les prostituées furent à peu près

libres; elles s'habillaient à leur guise et logeaient partout dans la

ville. Ambroise de Loré, à son lit de mort, se repentit d'avoir été

si paterne pour ces créatures, et il essaya de réparer le désordre

qui s'était introduit dans la police des moeurs. «La semaine devant

l'Ascension, raconte le _Bourgeois de Paris_ dans son Journal, fut

crié parmy Paris, que les ribaudes ne porteroient plus de sainctures

d'argent, ne de collez renversés, ne pennes de gris en leurs robes,

ne de menuvair, et qu'elles allassent demourer ès borderaulx, ordonnez

comme ils estoient au temps passé.» Cette satisfaction tardive donnée

à l'opinion ne fit pas oublier les scandales qui l'avaient précédée,

et quand Ambroise de Loré mourut peu de jours après, le _Bourgeois

de Paris_ se chargea de son oraison funèbre, et le représenta comme

«moins aimant le bien commun, que nul prévost que devant luy eust esté

puis quarante ans.» Le _Bourgeois_ ajoute que ce prévôt avait une des

plus belles et des plus honnêtes femmes du monde, mais, néanmoins,

«il estoit si luxurieux, qu'on disoit, pour vray, qu'il avoit trois

ou quatre concubines qui estoient droites communes, et supportoit

partout les femmes folieuses, dont trop avoit à Paris, par sa lascheté,

et acquit une très-mauvaise renommée de tout le peuple; car à peine

povoit-on avoir droit des folles femmes, tant les supportoit et leurs

maquerelles.»

Ambroise de Loré, avant d'être prévôt de Paris et de lâcher la bride

aux femmes _folieuses_, était un des plus braves chevaliers de l'_ost_

de Charles VII, mais ses prouesses d'armes ne l'avaient point rendu

plus vertueux, quoiqu'il fût contemporain de plusieurs bons chevaliers,

de vie exemplaire et de moeurs honnêtes. Il avait passé sa jeunesse

à la cour de Charles VI, où l'on faisait consister la chevalerie en

tournois et en mascarades; il n'appartenait pas à cette famille de

chevaliers chastes et continents, qui, comme le maréchal de Boucicaut,

pensaient que «luxure est plus que chose du monde contraire à vaillant

homme d'armes.» Le _bon messire_ Jehan le Maingre, dit Boucicaut, ne

se départit même pas de sa continence, lorsqu'il fut gouverneur de

Gênes, où les occasions de plaisir venaient sans cesse le chercher:

«Les vertus qui sont contraires à lubricité sont en luy,» disait son

biographe secrétaire; il ne songeait guère à _débaucher_ les Génoises,

«car plus de semblant n'en fait, que si pierre estoit, nonobstant que

les dames y soyent bien parées et bien attifées, et que moult de belles

en y ait.» Un jour qu'il chevauchait avec ses gentilshommes dans la

ville de Gênes, une dame, qui peignait ses cheveux blonds, se mit à

la fenêtre pour le voir passer; il n'y prit pas garde; mais un de ses

écuyers la remarqua et ne put s'empêcher de dire: «Oh! que voilà beau

chef!» Le maréchal eut l'air de ne pas entendre; mais, comme l'écuyer

se retournait encore pour regarder la dame, il lui dit avec un regard

glacial: «C'est assez fait!» Le biographe qui a recueilli les _faits_

de Boucicaut ajoute cette réflexion: «Ainsi, de fait et de semblant, le

mareschal est net de celuy vice de charnalité et de toute superfluité,

qui est parfait signe de sa continence.»

Boucicaut, il est vrai, avait été nourri à la cour de Charles V, qui,

entre toutes les vertus, dit son historiographe, Christine de Pisan,

«amoit celle de chasteté, laquelle estoit de luy gardée en fait, en

dict, et en pensée.» Charles V, si sévère à cet égard pour lui-même,

l'était également pour ses serviteurs, et voulait qu'ils fussent

chastes, «tant en continences comme en habits, parolles, et faits

et toutes choses.» Lorsqu'il apprenait qu'un de ses officiers avait

_déshonoré femme_, fût-ce son favori, il le chassait de sa présence et

le dispensait à toujours de son service. Cependant il ne manquait pas

de charité chrétienne pour les pécheurs, et, «considérant la fragilité

humaine,» il ne consentit jamais à ce qu'un mari «emmurast sa femme

à pénitence perpétuelle, pour meffaict de son corps;» il permettait

seulement de la tenir enfermée dans une chambre, si elle était trop

déshonorée, afin qu'elle ne fît pas honte à son époux et à ses parents.

Il défendait que des livres déshonnêtes fussent introduits et lus à

la cour de la reine et des princes. On lui rapporta, un jour, qu'un

chevalier de la cour avait _instruit le dauphin à amour et vagueté_:

il renvoya ce chevalier, et lui défendit de jamais paraître devant

sa femme et ses enfants. Christine de Pisan, qui a consigné ces

particularités dans le _Livre des faits et bonnes moeurs du feu roi

Charles_, nous apprend qu'il ne souffrait pas à sa table les _gouliars

de bouche, aportant paroles vagues_, et qu'il regardait les jeux des

ménétriers comme des _introductions à la luxure_; il répétait souvent

la parole de saint Paul, dans une épître aux Corinthiens: «Les parolles

maulvaises corrompent les bonnes moeurs.» Le règne de Charles VI et une

partie de celui de Charles VII furent souillés de tous les vices et de

tous les crimes que Charles V avait essayé de faire disparaître de son

royaume; et la Prostitution, que ce sage roi réprimait surtout par son

exemple, ne connut plus de barrières ni de limites.

Pour se rendre compte du degré de perversité auquel étaient parvenus

quelques nobles, quelques grands seigneurs, qui s'abandonnaient à

toutes les aberrations de la débauche, il faut lire, dans les archives

de Nantes, le procès criminel de Gilles de Retz, maréchal de France,

condamné au feu en 1440. Gilles de Retz était un des plus puissants

seigneurs de la Bretagne; il avait vaillamment servi Charles VII

pendant la guerre des Anglais; il avait combattu, avec Dunois et

Lahire, sous la bannière de Jeanne d'Arc; il était docte et lettré.

Mais la lecture de Suétone l'avait excité à imiter les monstrueuses

débauches des empereurs romains: comme Tibère et Néron, il se passionna

pour le sang mêlé à l'ordure; il n'eut plus d'autre passe-temps que de

flétrir de ses abominables caresses les pauvres enfants qu'il faisait

enlever de tous côtés: quand ils étaient beaux et _joliets_, il les

attachait à sa personne ou il les égorgeait de ses propres mains. La

superstition et la magie étaient les auxiliaires de ses cruautés et de

ses souillures: il avait une chapelle magnifique, avec des chantres

et des chanoines qu'il nourrissait bien, et, en même temps, il avait

des sorciers et des magiciens à sa solde, avec lesquels il faisait

des invocations au diable. Cet exécrable homme, qui eut plus d'une

analogie avec un autre scélérat que nous verrons plus tard (le marquis

de Sade), fut enfin déféré à la justice, arrêté avec les principaux

agents de ses forfaits et jugé par un tribunal extraordinaire, nommé

à cet effet par le duc de Bretagne, son cousin. L'enquête révéla des

horreurs que confirmèrent les dépositions des témoins. On trouva, dans

les souterrains des châteaux de Chantocé, de la Suze, d'Ingrande, etc.,

les ossements calcinés et les cendres des enfants que le maréchal

de Retz avait assassinés, après avoir abusé d'eux. Il ne tarda pas

à tout avouer lui-même, et, ne pouvant espérer sa grâce du tribunal

des hommes, il demanda pardon au Juge éternel devant lequel il allait

comparaître.

Les dépositions des complices de Gilles de Retz nous initient aux

scènes horribles dont le vieux château de Chantocé était le théâtre.

Henriet, chambellan du maréchal, déclare «que Gilles de Sillé et Pontou

ont livré plusieurs petits enfans audit sire de Rais en sa chambre:

desquels petits enfans il avoit habitation, et s'y eschauffoit,

et rendoit nature sur leur ventre, et y prenant sa plaisance et

délectation, qu'il n'avoit habitation de l'un desdits enfans que

une fois ou deux, et que, après, celui sire, aucunes fois de sa main

leur coupoit la gorge, et aucunes fois, Gilles de Sillé, Henriet et

Pontou la leur coupoient, en la chambre dudit sire: dont le sang

cheoit à la place, qui après estoit nettoyée; et que ceux enfans,

ainsi morts, estoient ars en ladite chambre dudit sire, après qu'il

estoit couché, et la poudre d'eux jettée, et que celui sire prenoit

plus grande plaisance à leur couper la gorge, qu'à avoir habitation

d'eux.» Henriet, interrogé derechef sur ces infâmes mystères, compléta

ses premiers aveux par de nouveaux détails; il raconta «avoir ouï

dire audit sire de Rais, qu'il estoit bien aise de voir séparer la

teste des enfans, après avoir eu habitation sur le ventre, ayant les

jambes entre les siennes, et autrefois se seoir sur le ventre desdits

enfans quand on séparoit la teste de leurs corps, et par autre fois les

inciser sur le cou par derrière pour les faire languir, où il prenoit

grande plaisance, et en languissant, avoit aucune fois habitation d'eux

jusques à la mort, et aucune fois après qu'ils estoient morts, tandis

qu'ils estoient chauds; et y avoit un braquemart à leur couper la

teste, et quant aucune fois ceux enfans n'étoient beaux à sa plaisance,

il leur coupoit la teste, de luy-mesme, avec ledit braquemart, et après

avoit aucune fois habitation d'eux. Il disoit qu'aucun homme en la

planète ne pouvoit savoir ou faire ce qu'il faisoit. Aucune fois celui

sire faisoit desmembrer lesdits enfans par les aisselles et prenoit

plaisance à en voir le sang.

»_Item_, celui sire, affin de garder lesdits enfans de crier quand

il vouloit avoir habitation d'eux, leur faisoit, par avant, mettre

une corde au cou et les pendre, comme à trois pieds de haut, à un

coin de sa chambre, et avant qu'ils fussent morts, les descendoit

ou les faisoit descendre, disant qu'ils ne sonnassent mot et qu'ils

eschauffoient son membre, le tenant en la main; et, après, leur rendoit

nature sur le ventre, et ce fait, leur faisoit couper la gorge et

séparer la teste de leurs corps.» Ces effrayants aveux furent confirmés

par Estienne Cornillaut, dit Pontou, le favori du maréchal et un de ses

complices. Pontou n'attendit pas qu'il fût appliqué à la question pour

confesser les crimes de son maître et les siens; il ajouta quelques

faits nouveaux à ceux que Henriet avait dénoncés. Ainsi, le sire de

Retz donnait deux ou trois écus par chaque enfant qu'on lui procurait;

quelquefois, il choisissait lui-même les enfants et les faisait

entrer secrètement dans un de ses châteaux. «Il prenoit aucune fois de

petites filles, desquelles il avoit habitation sur le ventre, ainsi

que des enfans mâles, disant qu'il y prenoit plus grande plaisance

et moins de peine qu'à le faire esdites filles en leur nature. Quant

on lui menoit deux enfans ensemble, afin que l'un pour l'autre ne

criât, après s'estre esbattu avec l'un, il gardoit l'autre jusqu'à ce

que son appétit fut venu.» Gilles de Retz, après des dépositions si

explicites, n'avait plus rien à faire, qu'à en constater la sincérité.

Il avoua donc avoir abusé des enfants, «pour son ardeur et délectation

de luxure, et les avoir fait tuer par ses gens, soit en leur coupant

la gorge avec dagues et couteaux, en séparant la teste de leurs corps,

ou leur rompant les testes à coups de baston, ou autres choses; et

aucune fois leur enlevoit ou faisoit enlever des membres, les fendoit

pour en avoir les entrailles, les faisoit attacher à un croc de fer,

pour les estrangler et les faire languir; comme ils languissoient à

mourir, avoit habitation d'eux, et aucune fois après qu'ils estoient

morts en les baisant, et prenoit plaisir et délectation à voir les

plus belles testes desdits enfans, lesquels, en après, estoient ars.»

On lui demanda quand et comment il s'était avisé de ces atrocités

inouïes pour la première fois; il répondit «qu'il commença ce train

de vie, à Chantocé, l'année que son aïeul le sire de la Suze alla de

vie à trespas, et, de lui mesme et de sa teste, sans conseil d'autrui,

il prist imagination de ce faire, seulement pour la plaisance et

délectation de luxure, sans autre intention.»

En écoutant ces aveux prononcés de l'air le plus calme, les juges

tressaillaient sur leurs siéges et se signaient à chaque instant. Ce

monstre fut condamné avec ses complices, mais il ne se troubla pas, et

il les encouragea paternellement à faire une bonne mort, pour qu'ils

pussent se revoir tous _en la grant joie du paradis_. Il subit sa peine

le 26 octobre 1440, dans une prairie située au-dessus des ponts de

Nantes; et dès qu'il eut été étranglé sur le bûcher allumé, on rendit

son corps à sa famille, et des _damoiselles de grand estat_ vinrent

chercher ce corps souillé, le mirent dans le cercueil et le portèrent

solennellement à l'église des Carmes, où il fut enterré, en laissant

parmi les spectateurs de son supplice le souvenir de sa _repentance_ et

de sa fin chrétienne.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 4/6 · 第 18 / 35 题