SOMMAIRE. --Noms scientifiques de la syphilis, _morbus novus_,
_pestilentialis scorra_, _pudendagra_, etc. --Ses surnoms
populaires. --Les saints qui avaient le privilége de la guérir.
--Coïncidence de son apparition en Italie avec l'expédition de
Charles VIII. --Quelle est la date précise de cette apparition?
--Les médecins et les historiens ne sont pas d'accord. --Traditions
relatives à son origine. --Les conjonctions de planètes. --Le vin
empoisonné avec du sang de lépreux. --Boucheries de chair humaine.
--La bestialité punie par elle-même. --La jument et les singes.
--La syphilis d'Europe n'est pas venue d'Amérique. --Les médecins
refusent d'abord de traiter cette maladie. --Manardi, Mathiole,
Brassavola et Paracelse disent que l'infection vénérienne est née
de la lèpre et de la Prostitution.
Il nous paraît démontré jusqu'à l'évidence, par le simple rapprochement
de quelques dates, que la maladie vénérienne n'avait pas attendu
la découverte de l'Amérique, pour s'introduire en Europe et pour y
faire de terribles progrès. Cette maladie, comme nous avons cherché
à le prouver par des faits et par des inductions, existait de toute
antiquité; mais elle s'était successivement combinée avec d'autres
maladies, et surtout avec la lèpre, qui lui avait donné une physionomie
toute nouvelle. Ce fut la Prostitution, qui, dans tous les temps et
dans tous les pays, servit d'auxiliaire énergique à ce fléau, que la
police des gouvernements s'appliquait à entourer, pour ainsi dire, d'un
cordon sanitaire. Quand ce cordon sanitaire fut rompu et tout à fait
abandonné, le mal prit son essor et retrouva sa puissance dans le sein
de la Prostitution légale. Voilà comment la lèpre vénérienne éclata
en même temps, avec la même fureur, en France, en Italie, en Espagne,
en Allemagne et en Angleterre, au moment où Christophe Colomb était à
peine de retour du premier voyage qu'il fit à l'île Espagnole. Nous
n'aurons pas de peine à établir que la _grosse vérole_, ou du moins
un mal analogue, avait été signalée en Europe dès l'année 1483; que
ce mal, ou tout autre, de même nature et de même origine, subsistait
antérieurement aux Antilles et n'y produisait pas les mêmes accidents
que sous les latitudes tempérées; que l'expédition de Charles VIII en
Italie concourut peut-être à répandre et à envenimer cette affreuse
maladie, mais que l'Italie et la France, qui se renvoyaient l'une à
l'autre la priorité de l'infection, n'eurent rien à s'envier sur ce
point, et se donnèrent réciproquement ce qu'elles avaient de longue
date, dans un échange de contagion mutuelle; enfin, que, depuis son
apparition constatée, la maladie changea souvent de symptômes, de
caractères et de noms.
Parmi ces noms, qui furent très-multipliés et qui eurent chacun
une origine locale, il faut distinguer les noms populaires des noms
scientifiques. Ceux-ci étaient naturellement latins dans tous les
livres et les _recipe_ (ordonnances) de médecine, mais ils disparurent
l'un après l'autre, en cédant la place à celui que Fracastor inventa
pour les besoins de sa fable poétique, dans laquelle le berger Syphile
est atteint le premier de cette vilaine maladie, parce qu'il avait
offensé les dieux. La plupart des médecins italiens ou allemands, qui
écrivirent à la fin du quinzième siècle sur le mal nouveau (_morbus
novus_) que les guerres d'Italie avaient fait sortir de son obscurité,
Joseph Grundbeck, Coradin Gilini, Nicolas Leoniceno, Antoine Benivenio,
Wendelin Hock de Brackenaw, Jacques Cataneo, etc., se servirent de la
dénomination usuelle de _morbus gallicus_ (mal français). Cependant,
comme s'ils eussent été peu satisfaits d'admettre dans la langue
médicale une erreur et une calomnie à la fois, plusieurs d'entre eux
forgèrent des noms plus dignes de la science et moins éloignés de la
vérité historique. Joseph Grundbeck, le plus ancien de tous, ajouta au
surnom de _mala de Frantzos_ la périphrase de _gorre pestilentielle_
(_pestilentialis scorra_) et la qualification de _mentulagra_ (maladie
de membre viril); Gaspard Torrella, qui, comme Italien, se piquait de
savoir latiniser mieux qu'un Allemand, adopta _pudendagra_ (maladie
des parties honteuses); Wendelin Hock préféra _mentagra_, parce qu'il
crut reconnaître dans ce prétendu mal français la mentagre ou lèpre
du menton, décrite par Pline (_Hist. nat._, lib. XXVI, c. 1); Jean
Antoine Roverel et Jean Almenar se servirent du mot _patursa_, sans que
la véritable signification de ce mot leur fût connue: ce qui permet de
supposer que c'était le nom générique de la maladie dans l'Amérique.
Chaque nation se défendait d'avoir engendré cette maladie, en lui
attribuant le nom de la nation voisine à laquelle l'opinion populaire
attribuait le principe du mal. Ainsi, les Italiens, les Allemands
et les Anglais, qui accusaient la France d'avoir été le berceau de
la _grosse vérole_, l'appelaient _mal français_: _mal francese_,
_frantzosen_ ou _frantzosichen pocken_, _french pox_; les Français
s'avisèrent plus tard de se revancher, en l'appelant _mal napolitain_;
les Flamands et les Hollandais, les Africains et les Maures,
les Portugais et les Navarrais maudissaient le _mal espagnol_ ou
_castillan_; mais, en souvenir de cet odieux présent que chaque peuple
refusait de croire émané de son propre sein, les Orientaux le nommaient
_mal des chrétiens_; les Asiatiques, _mal des Portugais_; les Persans,
_mal des Turcs_; les Polonais, _mal des Allemands_, et les Moscovites,
_mal des Polonais_ (voy. le _Traité_ d'Astruc, _De Morbis venereis_,
lib. I, cap. 1). Les divers symptômes de la maladie lui imposèrent
aussi différents noms, qui rappelaient surtout l'état pustuleux ou
cancéreux de la peau des malades; ainsi, les Espagnols appelaient
ce mal _las bubas_ ou _buvas_ ou _boas_; les Génois, _lo malo de le
tavele_; les Toscans, _il malo delle bolle_; les Lombards, _lo malo
de le brosule_, à cause des pustules ulcéreuses et multicolores qui
sortaient de toutes les parties du corps chez les individus atteints
de cette espèce de peste. Les Français la nommèrent _grosse vérole_,
pour la distinguer de la petite vérole, qu'on avait classée, de temps
immémorial, parmi les maladies épidémiques, et qui, moins redoutable
que sa soeur cadette, lui ressemblait cependant par la _variété_ des
pustules et des ulcérations de la face; de là, son nom générique de
_vérole_ ou _variole_, formé du latin _varius_ et du vieux mot _vair_,
qui signifiait une fourrure blanche et grise, et qui s'entendait
aussi d'un des métaux héraldiques, composé de pièces égales, ayant la
forme de cloches et disposées symétriquement. On prétend que cette
disposition des pièces du _vair_ avait quelque analogie d'aspect
avec la peau bigarrée et crevassée d'un malheureux _variolé_. Enfin,
on mit en réquisition tous les saints qui passaient pour guérir la
lèpre, et qu'on invoquait comme tels; on les invoqua aussi contre
les maux vénériens, et on ne se fit pas scrupule d'appliquer leurs
noms respectés à ces maux déshonnêtes qu'on plaçait de la sorte sous
leurs auspices. Il y eut alors entre la lèpre et la grosse vérole une
confraternité avouée, qui se manifesta par les noms de saints attachés
indistinctement aux deux maladies, qu'on appela _mal de saint Mein_, de
_saint Job_, de _saint Sement_, de _saint Roch_, de _saint Évagre_, et
même de _sainte Reine_, etc. Il suffisait qu'un saint fût réputé comme
ayant quelque influence pour la guérison des plaies et des ulcères
malins: les vérolés s'adressaient à lui et se disaient ses malades
privilégiés.
Les médecins et les historiens, qui ont parlé les premiers de
l'épidémie vénérienne des dernières années du quinzième siècle, sont à
peu près d'accord sur ce point, que la maladie ne s'est déclarée avec
éclat qu'à la suite de l'expédition de Naples; mais ils rapportent
presque tous à l'année 1494 cette expédition, qui n'eut lieu qu'en
1495. Cette contradiction de dates ne constitue pourtant pas une erreur
historique; car, avant Charles IX, l'année commençait à Pâques, selon
la manière de dresser le calendrier en France. Les écrivains, qui
ont fait un rapprochement d'époque entre l'invasion de Charles VIII
en Italie et celle de la _grosse vérole_ en Europe, n'ont pas hésité
à ranger ces deux faits hétérogènes sous la même année 1494. Suivant
eux, la maladie vénérienne aurait été signalée dès le commencement de
cette année-là; mais le roi de France ne fit son entrée à Naples, où
il trouva cette horrible maladie glorieusement installée avant lui,
que le 22 février 1495, qui tombait en 1494, puisque la fête de Pâques
ne devait marquer la nouvelle année qu'au 19 avril. Il faudrait donc,
pour justifier la date de 1494 enregistrée par les médecins et les
historiens qui ont voulu préciser le moment où le fléau éclata, il
faudrait que ce _mal français_ fût né à Naples entre le 22 février
et le 19 avril 1495. On objectera difficilement que les autorités qui
fixent à l'année 1494 l'apparition de la maladie ont pu faire erreur
d'une année; cette erreur n'est pas probable, quand il s'agit d'un
fait si récent et si remarquable. Ajoutons encore que les premiers
qui ont établi cette date de 1494, sont Italiens, et que l'année en
Italie commençait au premier janvier et non à Pâques comme en France.
Il résulte de ces contradictions, que ç'a été un parti pris chez les
Italiens d'accuser l'aventureuse expédition des Français en Italie,
d'un fléau qu'elle développa et aggrava peut-être, mais qu'elle
n'apporta point avec elle. «Les médecins de notre temps, écrivait en
1497 Nicolas Leoniceno dans son traité _De Morbo gallico_, n'ont point
encore donné de véritable nom à cette maladie, mais ils l'appellent
communément le _mal français_, soit qu'ils prétendent que sa contagion
a été apportée en Italie par les Français, ou que l'Italie a été
en même temps attaquée par l'armée française et par cette maladie.»
Gaspard Torrella, dans son traité _De Dolore in pudendagra_, est plus
explicite encore: «Cette maladie, dit-il, fut découverte lorsque les
Français entrèrent à main armée en Italie, et surtout après qu'ils
se furent emparés du royaume de Naples et qu'ils y eurent séjourné.
C'est pourquoi les Italiens lui donnèrent le nom de _mal français_,
s'imaginant qu'il était naturel aux Français.» Jacques Cataneo dans son
livre _De Morbo gallico_, qui parut en 1505, se borne à rappeler le
même fait: «L'an 1494 de la Nativité de Notre-Seigneur, au temps que
Charles VIII, roi de France, s'empara du royaume de Naples, et sous
le pontificat d'Alexandre VI, on vit naître en Italie une affreuse
maladie qui n'avait jamais paru dans les siècles précédents et qui
était inconnue dans le monde entier.» Jean de Vigo fait coïncider
aussi avec le passage de Charles VIII en Italie l'irruption subite de
cette maladie, qu'on n'avait jamais vue ou du moins jamais observée
auparavant.
L'antipathie nationale des Italiens contre leurs vainqueurs ne manqua
pas de fortifier et de propager cette opinion erronée, qui resta dans
le peuple avec d'injustes ressentiments. Les Français furent moins
empressés de se plaindre des vaincus et de répandre la vérité qui les
justifiait eux-mêmes, en les montrant comme des victimes du mal de
Naples; car les premiers auteurs français qui ont parlé de ce mal ne
disent rien de son origine, et n'incriminent pas même les délices de
Naples conquise par Charles VIII.
Il y eut cependant en Italie et en Allemagne plusieurs hommes de
l'art et plusieurs historiens plus impartiaux, qui n'hésitèrent pas
à proclamer l'innocence des Français dans cette affaire, et à se
rapprocher ainsi d'une vérité que la science et l'histoire ne devaient
pas envelopper d'un nuage. Les uns infirmèrent la date de 1494
attribuée à la naissance de la peste vénérienne (_lues venerea_); les
autres firent remonter beaucoup plus haut son origine ou plutôt ses
premiers ravages; quelques-uns, moins bien instruits que les autres
ou peut-être feignant une ignorance calculée à ce sujet, reportèrent
à l'année 1496 la première invasion de la maladie, qu'ils faisaient
venir d'Espagne, et, par conséquent, d'Amérique. «L'an de notre
salut 1496, écrivait Antoine Benivenio en 1507, une nouvelle maladie
se glissa, non-seulement en Italie, mais encore dans presque toute
l'Europe. Ce mal, qui venait d'Espagne, s'étant répandu de tous côtés,
premièrement en Italie, ensuite en France et dans les autres pays de
l'Europe, attaqua une infinité de personnes.» Voilà le pauvre Charles
VIII bel et bien innocenté d'une injuste accusation qui le mettait au
ban de l'Europe maléficiée. Les historiens viennent ici à l'appui de
la justification des Français. Antoine Coccius Sabellicus, qui savait
ce que c'était que la grosse vérole puisqu'il l'avait gagnée (voy.
les _Élogia_ de Paul Jove), dit fermement dans son recueil historique
publié à Venise en 1502: «Dans le même temps (1496), un nouveau genre
de maladie commença à se répandre par toute l'Italie, vers la première
descente que les Français y avaient faite dès l'année précédente
(1495), et il est probable que c'est par cette raison qu'on la nomma
le _mal français_, car, comme je vois, on n'est pas sûr d'où est
venue d'abord cette cruelle maladie qu'aucun siècle n'avait éprouvée
jusque-là.» Si la date de 1496 avait pu être établie et prouvée, la
provenance du mal eût été tout naturellement renvoyée à la découverte
de l'Amérique. Dans tous les cas, la date de 1496 se rapporterait
évidemment à l'extension rapide et formidable de l'épidémie vénérienne.
Mais, pour les savants qui ne suivaient pas aveuglément la tradition
populaire, il n'était pas douteux que le mal français et le mal de
Naples avaient précédé la triomphante expédition de Charles VIII. «Les
Français, dit judicieusement François Guicciardin dans l'Histoire de
son temps, ayant été attaqués de cette maladie pendant leur séjour à
Naples, et s'en retournant ensuite chez eux, la répandirent par toute
l'Italie; or, cette maladie, absolument nouvelle ou ignorée jusqu'à
nos jours dans notre continent, excepté peut-être dans les régions les
plus reculées, a sévi si horriblement durant plusieurs années, qu'elle
semble devoir être transmise à la postérité comme une des calamités les
plus funestes.» Guicciardin était dans le vrai, en attribuant seulement
à l'armée du roi de France la propagation du mal par toute l'Italie.
Il est clair que ce mal hideux avait pris racine à Naples, avant
l'arrivée des Français. Ulrich de Hutten, docte écrivain allemand qui
avait fait lui-même une triste expérience de la contagion vénérienne,
assigne à ses commencements la date de 1493, qu'il ne pouvait apprécier
que par ouï-dire, puisqu'il rédigeait à Mayence en 1519 son livre
intitulé _De morbi gallici curatione_: «L'an 1493 ou environ, de la
naissance de Jésus-Christ, dit-il, un mal très-pernicieux commença
à se faire sentir, non pas en France, mais premièrement à Naples.
Le nom de cette maladie vient de ce qu'elle commença à paraître dans
l'armée des Français qui faisaient la guerre dans ce pays-là sous le
commandement de leur roi Charles.» Puis, il ajoute cette intéressante
particularité qui nous explique comment on n'est pas d'accord sur la
date précise de l'invasion du mal: «On n'en parla point pendant deux
années entières, à compter du temps qu'il avait commencé.» Ulrich de
Hutten partageait l'opinion des praticiens allemands qui regardaient
la maladie comme bien antérieure à la conquête de Naples par les
Français; ainsi, Wendelin Hock de Brackenaw, qui avait fait ses études
médicales à l'université de Bologne, répète bien ce qu'il avait entendu
dire en Italie sur l'époque primitive du mal de Naples: «Depuis l'an
1494 jusqu'à la présente année 1502, dit-il, une certaine maladie
contagieuse, qu'on nomme le _mal français_, a fait assez de ravages;»
mais, ailleurs, dans le même ouvrage, il déclare ce que savaient à
cet égard tous ses confrères d'Allemagne: «Ce mal, dit-il, qui avait
commencé, pour parler juste, dès l'an 1483 de Notre-Seigneur,» par
suite des conjonctions de plusieurs planètes, au mois d'octobre de
cette année-là, annonçait «la corruption du sang et de la bile, et la
confusion de toutes les humeurs, ainsi que l'abondance de l'humeur
mélancolique tant dans les hommes que dans les femmes.» Les plus
habiles médecins allemands, Laurent Phrisius, Jean Benoist, etc.,
se rangèrent du côté de ce système, et voulurent voir la cause de
la maladie dans les révolutions planétaires et dans les désordres
atmosphériques de l'année 1483.
Ce ne fut pas la seule cause ni la plus invraisemblable que supposèrent
les historiens; ils se firent, en général, les échos du vulgaire qui a
toujours, en Italie surtout, une histoire prête, pour créer une origine
merveilleuse à tout ce qu'il ne comprend pas. Le _mal français_, plus
que toute autre chose, exerça l'imagination des Napolitains et se prêta
naturellement aux inventions les plus bizarres, à travers lesquelles
pourtant il ne serait pas impossible de découvrir quelque fait réel,
enveloppé de fables ridicules. Gabriel Fallope, qui écrivait longtemps
après l'événement qu'il rapporte (1560), soutient que, dans le cours de
la première guerre de Naples, une garnison espagnole qui défendait le
passage abandonna la nuit les retranchements confiés à sa garde, après
avoir empoisonné les puits et conseillé aux boulangers italiens de
mêler du plâtre et de la chaux à la farine avec laquelle ils feraient
du pain pour l'armée française. Ce plâtre et l'eau empoisonnée auraient
produit l'infection vénérienne, selon le récit de Gabriel Fallope.
André Coesalpini d'Arezzo, qui fut médecin de Clément VIII, prétend que
l'empoisonnement des Français fut exécuté avec d'autres procédés, et il
assure que des témoins oculaires lui avaient raconté le fait: «Après la
prise de Naples, les Français assiégèrent la petite ville de Somma, qui
avait une garnison d'Espagnols; ceux-ci sortirent de la place pendant
la nuit, en laissant à la disposition des assiégeants plusieurs tonnes
d'excellent vin du Vésuve, où l'on avait mêlé du sang fourni par les
lépreux de l'hôpital Saint-Lazare. Les Français entrèrent dans la ville
sans coup férir, et s'enivrèrent avec ce vin empoisonné; ils furent
aussitôt très-malades, et les symptômes de leur maladie ressemblaient
à ceux de la lèpre.» On peut déjà entrevoir la vérité sous les voiles
qui la couvrent ici d'une manière assez transparente. Viennent ensuite
d'autres traditions qui s'exagèrent et renchérissent l'une sur l'autre
en s'écartant toujours davantage de l'opinion la plus répandue et la
moins déraisonnable. Fioravanti, dans ses _Capricci medicinali_ qu'il
publia en 1564, raconte une singulière histoire qu'il disait tenir
d'un certain Pascal Gibilotto de Naples, encore vivant à l'époque où il
écrivait, et garant des faits qu'il révélait le premier. Pendant cette
expédition de Naples, qui est partout complice de la maladie qu'elle
vit commencer, les vivandiers napolitains, qui approvisionnaient
les deux armées, manquèrent de bétail, et eurent l'infernale idée
d'employer la chair des morts en guise de viande de boeuf ou de mouton;
ceux qui mangèrent de la chair humaine, que la mort et la corruption
avaient empoisonnée, furent bientôt attaqués d'une maladie qui n'était
autre que la syphilis. Fioravanti ne dit pas quel fut le théâtre de
ces épouvantables scènes d'anthropophagie; mais comme il place dans
son récit les Espagnols en présence des Français, il faut croire que
ce fait isolé aurait eu lieu durant le siége de quelque petite ville
de la Calabre occupée par une garnison espagnole. On sait que toute
chair corrompue est capable de produire l'effet d'un empoisonnement,
mais il n'y a pas possibilité de croire, avec Fioravanti, que des
animaux nourris de la chair des animaux de même espèce soient exposés
à gagner par là une maladie analogue au mal de Naples. C'était un
préjugé enraciné au moyen âge, qui voulait que l'usage de la chair
humaine causât des maladies aiguës, épidémiques et pestilentielles.
L'illustre philosophe François Bacon, baron de Verulam, tout bon
physicien qu'il était, n'a point balancé à répéter dans son Histoire
naturelle l'horrible récit de Fioravanti: «Les Français, dit-il, de qui
le mal de Naples a reçu son nom, rapportent qu'il y avait au siége de
Naples des coquins de marchands qui, au lieu de thons, vendaient de la
chair d'hommes tués récemment dans la Mauritanie, et qu'on attribuait
l'origine de la maladie à un si horrible aliment. La chose paraît
assez vraisemblable, ajoute l'auteur de tant de lumineux traités sur
les sciences, car les cannibales des rades occidentales, qui vivent de
chair humaine, sont fort sujets à la vérole.»
Trouver dans l'anthropophagie l'origine du mal de Naples, ce n'était
point encore attacher assez d'horreur aux causes de ce mal hideux,
qu'on s'accordait à considérer comme un fruit monstrueux du péché
mortel. Deux savants médecins du seizième siècle, qui n'avaient observé
pourtant que les effets décroissants de cette terrible contagion,
lui jetèrent, pour ainsi dire, la dernière pierre, en essayant de
démontrer, avec plus de raison que de succès, qu'il fallait peut-être
attribuer le mal vénérien à la sodomie et à la bestialité: «Un saint
laïque, dit Jean-Baptiste van Helmont dans son _Tumulus pestis_,
tâchant de deviner pourquoi la vérole avait paru au siècle passé et non
auparavant, fut ravi en esprit et eut une vision d'une jument rongée du
farcin, d'où il soupçonna qu'au siége de Naples, où cette maladie parut
pour la première fois, quelque homme avait eu un commerce abominable
avec une bête de cette espèce attaquée du même mal, et qu'ensuite,
par un effet de la justice divine, il avait malheureusement infecté le
genre humain.»
Plus tard, en 1706, un médecin anglais, Jean Linder, ne craignit pas,
en cherchant à démêler les causes secrètes de la syphilis américaine,
d'avancer que «cette maladie provenait de la sodomie exercée entre
des hommes et de gros singes, dit-il, qui sont les satyres des
anciens.» Il est important de constater que, dans tous les récits et
les observations des médecins qui étudièrent les premiers le mal de
Naples, soit en Italie, soit en France, soit en Allemagne, on ne fait
nullement mention de la maladie que Christophe Colomb aurait rapportée
des Antilles, et qui, en tout cas, ne pouvait gagner de vitesse un
mal analogue né et acclimaté en Europe avant que la découverte de
l'Amérique eût porté ses fruits amers. Christophe Colomb, revenant de
l'île Espagnole qu'il avait habitée pendant un mois à peine, aborda au
port de Palos en Portugal, le 13 janvier 1493, avec quatre-vingt-deux
matelots ou soldats et neuf Indiens qu'il ramenait avec lui. La santé
de son équipage pouvait être en mauvais état, mais les historiens n'en
parlent pas; et l'on sait seulement qu'il se rendit à Barcelone avec
quelques-uns de ses compagnons de voyage, pour rendre compte de sa
navigation à Ferdinand le Catholique et à Isabelle d'Aragon. «La ville
de Barcelone, dit Roderic Diaz dans son traité _Contra las bubas_,
fut bientôt infectée de la vérole, qui y fit des progrès étonnants.»
Le 25 septembre de la même année, Christophe Colomb repartait avec
quinze vaisseaux chargés de quinze cents soldats et d'un grand nombre
de matelots et d'artisans; quatorze de ces vaisseaux revinrent en
Espagne l'année suivante, pendant laquelle Barthélemy Colomb, frère
de Christophe, partit avec trois vaisseaux qui ramenèrent en Espagne,
vers la fin de 1494, Pierre Margarit, gentilhomme catalan, gravement
atteint de la syphilis. Probablement, il n'était pas le seul qui se
trouvât malade de la même maladie; mais le journal du bord n'en cite
pas d'autre. L'année 1495 multiplia les rapports maritimes entre les
Antilles et l'Espagne. Aussi, lorsque Christophe Colomb, accusé de
crimes imaginaires, retournait chargé de chaînes dans le vieux monde,
le navire où il était prisonnier transportait avec lui deux cents
soldats attaqués de la vérole américaine. Ces deux cents pestiférés
débarquèrent à Cadix, le 10 juin 1496. Neuf mois après, le parlement de
Paris publiait déjà une ordonnance relative aux malades de la _grosse
vérole_.
On pourrait, sans tomber dans un excès de paradoxe, soutenir que c'est
l'Europe qui a doté l'Amérique d'une maladie à laquelle le climat
des Antilles convenait mieux que celui de Naples; on pourrait mettre
en avant d'assez bonnes raisons pour démontrer que les aventuriers
espagnols qui avaient pris du service dans l'armée du roi de Naples
retournèrent dans leur patrie gâtés par la contagion vénérienne, et
s'embarquèrent pour les Antilles, sans avoir été guéris. On sait quelle
terrible influence a toujours eue le changement d'air et d'habitudes
sur cette maladie inexplicable, que la chaleur endort et que le froid
réveille avec un surcroît de fureur. Enfin, il restera probable,
sinon avéré, que le mal vénérien, tel qu'il éclata en Europe vers
1494, n'était qu'un infâme produit de la lèpre et de la débauche.
Tous les médecins reconnurent très-tard que le mal n'était peut-être
pas aussi nouveau qu'on l'avait cru d'abord, et ils jugèrent que la
lèpre, et surtout l'éléphantiasis, avait plus d'une similitude avec
cette affection virulente qui s'entourait de symptômes inusités,
mais dont le principe ne variait pas. La voix populaire parlait assez
haut d'ailleurs, pour que la médecine l'entendît. On doit s'étonner
de ce que les plus hardis fondateurs de la science se soient bornés
à répéter les bruits qui circulaient sur les origines syphilitiques,
sans en déduire tout un système qu'il eût été facile d'appuyer sur
des preuves et sur des expériences. Mais, dans les premiers temps de
cette épidémie, qu'on regardait comme une plaie envoyée du ciel et
odieuse à la nature (ce sont les termes dont se sert Joseph Grundbeck,
qui fit le plus ancien traité qu'on possède sur cette matière), les
médecins et les chirurgiens se tenaient à l'écart et refusaient de
soigner les malades qui réclamaient des secours: «Les savants, dit
Gaspard Torrella, évitaient de traiter cette maladie, étant persuadés
qu'ils n'y entendaient rien eux-mêmes. C'est pourquoi les vendeurs de
drogues, les herboristes, les coureurs et les charlatans se donnent
encore aujourd'hui pour être ceux qui la guérissent véritablement
et parfaitement.» Ulrich de Hutten s'exprime avec plus de vivacité
encore, en avouant que le mal fut abandonné à lui-même et à ses forces
mystérieuses, avant que la médecine et la chirurgie eussent repris
courage: «Les médecins, dit-il, effrayés de ce mal, non-seulement se
gardèrent bien de s'approcher de ceux qui en étaient attaqués, mais ils
en fuyaient même la vue, comme de la maladie la plus désespérée....
Enfin, dans cette consternation des médecins, les chirurgiens
s'ingérèrent à mettre la main à un traitement si difficile.» Ces
circonstances expliquent suffisamment pourquoi les premières périodes
de la lèpre vénérienne sont demeurées si obscures et si mal étudiées
dans tous les pays où ce mal apparut presque à la fois.
On tenait pourtant la clef de l'énigme, et il n'aurait fallu que
consulter les traditions des Cours des Miracles et des lieux de
débauche, pour apprendre de quelle façon s'engendrait et se décuplait,
sous l'influence de la Prostitution, le monstre, le Protée de la
syphilis. La vérité scientifique se trouvait sans doute renfermée dans
ces anecdotes, que de grands médecins ne dédaignèrent pas de ramasser
parmi les carrefours où elles avaient traîné. Jean Manardi, de Ferrare,
dans une lettre adressée vers 1525 à Michel Santanna, chirurgien qui se
mêlait de traiter les vénériens, lui dit que l'opinion la plus ancienne
et la mieux établie place le commencement de la vérole à l'époque où
Charles VIII se préparait à la guerre d'Italie (vers 1493): «Cette
maladie, dit-il, éclata d'abord à Valence en Espagne, par le fait
d'une fameuse courtisane qui, pour le prix de cinquante écus d'or,
accorda ses faveurs à un chevalier qui était lépreux; cette femme,
ayant été gâtée, gâta à son tour les jeunes gens qui la voyaient, et
dont plus de quatre cents furent infectés en peu de temps. Quelques-uns
d'eux ayant suivi le roi Charles en Italie, y portèrent celle cruelle
maladie.» Manardi se borne à rapporter le fait, de même que le savant
médecin naturaliste Pierre-André Mathiole, qui ne fait que changer les
personnages et le lieu de la scène: «Quelques-uns, dit-il, ont écrit
que les Français avaient gagné ce mal par un commerce impur avec des
femmes lépreuses, lorsqu'ils traversaient une montagne d'Italie (voy.
son traité _De Morbo gallico_).» L'identité de la syphilis avec la
lèpre était clairement indiquée dans ces simples réminiscences du bon
sens populaire; mais les hommes de l'art les recueillaient, en fermant
les yeux devant ces renseignements lumineux qui leur montraient la
route. Un autre médecin de Ferrare, Antoine Musa Brassavola, admettait
probablement la préexistence des maux vénériens et du virus qui les
communique, quand il raconte le fait suivant, dans son livre sur le
_Mal français_: «Au camp des Français devant Naples, dit-il, il y
avait une courtisane très-fameuse et très-belle, qui avait un ulcère
sordide à l'orifice de la matrice. Les hommes qui avaient commerce
avec elle, contractaient une affection maligne qui ulcérait le membre
viril. Plusieurs hommes furent bientôt infectés, et ensuite beaucoup
de femmes, ayant habité avec ces hommes, gagnèrent aussi le mal, dont
elles firent à leur tour présent à d'autres hommes.» Ainsi, selon
Antoine Musa Brassavola, le mal de Naples n'était qu'une complication
accidentelle du mal vénérien qui aurait existé isolément chez quelques
individus, avant d'être épidémique et d'avoir acquis sa prodigieuse
activité.
Enfin, un des plus grands hommes qui aient porté le flambeau dans les
ténèbres de l'art médical, Théophraste Paracelse, décréta toute une
doctrine nouvelle au sujet des maladies vénériennes, quand il proclama
leur affinité avec la lèpre, dans sa _Grande Chirurgie_ (liv. I, ch.
7): «La vérole, dit-il avec cette conviction que le génie peut seul
donner, a pris son origine dans le commerce impur d'un Français lépreux
avec une courtisane qui avait des bubons vénériens, laquelle infecta
ensuite tous ceux qui eurent affaire à elle. C'est ainsi, continue cet
habile et audacieux observateur, c'est ainsi que la vérole provenue
de la lèpre et du bubon vénérien, à peu près comme la race des mulets
est sortie de l'accouplement d'un cheval et d'une ânesse, se répandit
par contagion dans tout l'univers.» Il y a, dans ce passage de la
_Grande Chirurgie_, plus de logique et plus de science que dans tous
les écrits des quinzième et seizième siècles, concernant la maladie
vénérienne, dont aucun médecin n'avait deviné la véritable origine.
Paracelse considérait donc la vérole de 1494 comme un genre nouveau
dans l'antique famille des maladies vénériennes.