SOMMAIRE. --La Prostitution légale et la Prostitution libre. --De
l'influence de la Chevalerie sur l'honnêteté publique. --L'_Enfant
d'honneur de la Dame des Belles-Cousines_. --Le vrai chevalier,
_destructeur de la corruption_. --L'envoi de la _Camise_. --Le
châtelain de Coucy et la dame de Fayel. --_Principalia amoris
præcepta_ de maître André, chapelain de Louis VII. --Les _Cours
d'amour_ et les _Parlements de gentillesse_. --La jurisprudence
amoureuse. --Arrêts d'amour. --Le _maire des Bois-Verts_, le
_baillif de Joye_, le _viguier d'amours_, etc. --Les Jongleurs,
etc.
Nous avons constaté, en étudiant les moralistes et les poëtes du
moyen âge, que la Prostitution légale était en horreur au peuple, à la
bourgeoisie et à la noblesse, qui la considéraient comme une souillure
secrète de la société, et qui d'un commun accord l'empêchaient de se
produire au grand jour et d'affliger par un scandale éclatant les yeux,
les oreilles et la pensée des honnêtes gens. Cette Prostitution n'en
était pas moins solidement établie sur une large échelle, pour l'usage
d'une classe dangereuse et suspecte, qui vivait en dehors de la décence
publique, et qui se composait des ribauds et des débauchés de toutes
les catégories, depuis les vagabonds ou _batteurs d'estrade_, depuis
les truands et les gueux, jusqu'aux jongleurs, aux ménétriers et aux
mauvais garçons. Il fallait que chaque ville offrît au moins un asile
de débauche à cette population flottante, qui se renouvelait sans
cesse, et qui échappait constamment à l'action régulière de la police
municipale. C'était une sauvegarde permanente contre les entreprises de
ces _enfants perdus_, comme on les appelait partout, redoutables aux
femmes de bien et à leurs maris, mais heureusement détournés de leurs
méchants instincts de rapt et de violence, quand on leur permettait
de hanter la compagnie des _folles femmes_ et de se divertir avec
elles. Il y avait ainsi beaucoup de ces créatures qui couraient le
pays accompagnées de leurs _goliards_ et de leurs amants, et ceux-ci
faisaient bombance, aux dépens du trafic obscène qui s'exerçait sous
leurs yeux, dans les cours de ribaudie où ils s'arrêtaient avec leurs
infâmes compagnes; mais on peut dire que ces impuretés ne transpiraient
pas hors des lieux qui en étaient le théâtre ordinaire et ce qui se
passait dans le mystère du _bordeou_ provençal ou du _clapier_ normand
ne laissait aucune trace de désordre dans les moeurs de la famille et de
la cité.
Ces moeurs n'en étaient pas souvent plus austères; mais, si relâchées
qu'elles fussent, elles n'avaient pas de rapport intime ni de contact
apparent avec les choses de la Prostitution légale, car les femmes
communes qui étaient au service de cette Prostitution, ne communiquant
qu'avec certains hommes malfamés qui participaient à la honte d'une
pareille vie: ribaudes et ribauds, formaient une sorte de corporation
impudique retranchée du sein de la société. Celle-ci, toutefois, en se
tenant à l'écart de la ribauderie, n'en menait pas une conduite plus
exemplaire et ne se faisait pas faute de donner satisfaction au vice
de l'incontinence; la fornication et l'adultère entraient, d'ailleurs,
dans toutes les maisons et y étaient les bienvenus: le seigneur dans
son château avait un sérail de servantes et de pages; le moine dans
son couvent cachait les plus criminelles _accointances_; le marchand
dans sa boutique convoitait la femme de son voisin; le pauvre ouvrier
ou _mécanique_ ne se refusait pas des plaisirs qui ne lui coûtaient
rien; mais, nulle part, au milieu de ce débordement d'immoralité, la
Prostitution proprement dite n'exerçait une influence pernicieuse, et
ne venait en aide à la corruption générale; elle aurait plutôt attiré
à elle les éléments impurs de la vie sociale, si elle n'eût pas été
frappée d'un sceau de réprobation, si ses misérables sujettes eussent
conservé quelque prestige aux yeux du monde, si l'opinion n'eût pas
flétri du même déshonneur les hommes qui osaient pénétrer dans la
retraite des _folles femmes_. La Prostitution ainsi constituée manquait
donc en partie son but fondamental, puisqu'elle ne servait pas à
épurer les moeurs et qu'elle laissait subsister hors de son domaine de
tolérance une autre Prostitution libre, plus active, plus audacieuse,
plus épidémique en un mot. On peut dire, nous le répétons, que pendant
plusieurs siècles en France ces deux espèces de Prostitution n'eurent
entre elles aucun lien, aucune relation, même indirecte, aucune
similitude dans les actes et dans les personnes. L'autorité civile
ne s'inquiétait, ne s'occupait que d'une seule de ces Prostitutions;
quant à l'autre, qui n'avait ni livrée, ni _enseigne_, ni maisons
spéciales, ni règlements de police, elle se promenait à visage
découvert dans tous les rangs sociaux, et elle répandait son venin à
travers les généreuses et brillantes institutions de la chevalerie.
Ce fut surtout pour réformer les moeurs, pour leur imposer un frein
salutaire, pour les retremper à la source de l'honneur et de la vertu,
qu'un sage législateur, un philosophe inconnu, un grand politique créa
la chevalerie, qui vint à propos, au milieu d'une société dépravée
et gangrenée, pour réhabiliter l'esprit en face de la matière et pour
porter un défi, en quelque sorte, à toutes les Prostitutions de l'âme
et du corps. La chevalerie n'était qu'une forme attrayante, donnée à
la philosophie, à la morale et à la religion; elle protégea, elle sauva
l'honnêteté publique, malgré les inévitables excès des croisades et les
influences démoralisatrices de la poésie des jongleurs.
Nous ne croyons pas que la chevalerie ait été encore appréciée
à ce point de vue, comme l'ennemie implacable de toute espèce de
Prostitution, comme la sauvegarde des moeurs: elle opposa les nobles
et pures inspirations de l'amour métaphysique aux grossières et
avilissantes tyrannies de l'amour matériel; elle créa les Cours
d'amour, ces gracieux tribunaux de galanterie et de _gentillesse_, pour
abolir les cours de ribaudie; elle dompta et pacifia les passions avec
les sens; elle fonda la vertu sur le respect de soi et des autres; elle
fit, pour ainsi dire, un piédestal de tendre admiration et un trône
d'honneur, pour y placer la femme. C'est là évidemment le principe
de la chevalerie: elle affranchit un sexe que la Prostitution avait
soumis à la plus dégradante servitude. Ici, la femme était esclave et
humiliée de son rôle indigne; là, elle est reine, et sa souveraineté
repose encore sur l'amour; mais ce n'est plus l'amour charnel, dont les
coupables jouissances étouffent l'instinct du bien et prédisposent le
coeur à tous les vices; c'est l'amour parfait, c'est l'amour héroïque,
qui prend sa source dans les plus beaux sentiments et qui s'exalte
par l'imagination en se dégageant des entraves de la nature physique.
Les premières leçons que recevait un page, varlet ou damoiseau, qui se
destinait au métier de la chevalerie, regardaient uniquement l'amour
de Dieu et des dames, c'est-à-dire, suivant Lacurne de Sainte-Palaye,
la religion et la galanterie. C'étaient les dames elles-mêmes qui se
chargeaient ordinairement d'apprendre aux jeunes gens le catéchisme
et l'art d'aimer. «Il semble, dit le savant auteur des _Mémoires sur
l'ancienne chevalerie_, il semble qu'on ne pouvoit, dans ces siècles
ignorants et grossiers, présenter aux hommes la religion sous une forme
assez matérielle pour la mettre à leur portée, ni leur donner en même
temps une idée de l'amour assez pure, assez métaphysique, pour prévenir
les désordres et les excès dont étoit capable une nation qui conservoit
partout le caractère impétueux qu'elle montroit à la guerre.» Lacurne
de Sainte-Palaye n'a fait qu'entrevoir les causes philosophiques de
l'institution de la chevalerie, qui fut, dans l'origine, une barrière
morale et religieuse contre l'athéisme et la Prostitution.
Pour se rendre bien compte de l'esprit de la chevalerie, il faut lire,
dans la charmante _Histoire et plaisante chronique du petit Jehan
de Saintré_, les admonitions que lui adresse la _Dame des belles
cousines_, lorsqu'il fut attaché au service de cette princesse en
qualité _d'enfant d'honneur_ et de page. La dame, qui parle latin comme
un Père de l'Église, lui fait une édifiante instruction sur les sept
péchés mortels. Voici en quels termes elle lui conseille d'éviter le
péché de luxure: «Vraiement, mon amy, lui dit-elle, ce péchié est, au
cueur du vray amant, bien estaint; car tant sont grandes les doubtes
(craintes) que sa dame n'en preigne desplaisir, qu'un seul deshonneste
penser n'en est luy; dont, par ainsi, il ensuit le dict de saint
Augustin qui dict ainsi:
Luxuriam fugias, ne vili nomine fias;
Carni non credas, ne Christum nomine ledas.
C'est à dire, mon amy: Fuy luxure, à ce que tu ne sois brouillé
en deshonneste renommée; aussi, ne croys point ta chair, affin que
par péchié tu ne blesses Jesus Christ. Et, à ce propos, encores se
accorde saint Pierre l'apostre, en sa première épistre où il dict:
_Obsecro vos, tamquam advenas et peregrinos, abstinere vos à carnalibus
desideriis qui militant adversus animam._ C'est à dire, mon amy: Je
vous prie, comme estrangers et pellerins, que vous vous absteniez des
delits carnels, car ils bataillent jour et nuyt à l'encontre de l'âme.
Et, à ce propos, dict encore le philosophe:
Sex perdunt vere homines in muliere:
Ingenium, mores, animam, vim, lumina, vocem.
C'est à dire, mon amy, que homme qui hante les folles femmes pert six
choses, dont la première est que pert l'âme, la seconde l'engin, la
troisième les bonnes moeurs, la quatriesme la force, la cinquiesme sa
clarté, et la sixiesme sa voix. Et, pour ce, mon amy, fuy ce péchié
et toutes ses circonstances.» La dame des Belles Cousines termine son
sermon sur la luxure, par cette citation empruntée à Boëce: «_Luxuria
est ardor in accessu, foedor in recessu, brevis delectatio corporis
et animæ destinctio._ C'est à dire, mon amy, que luxure est ardeur à
l'assembler, puantise au despartir, briefve delectation du corps, et de
l'âme destruction.» Il est certain qu'Antoine de la Salle, en écrivant
l'Histoire du petit Jehan de Saintré, pour l'amusement de la cour de
Charles VII, a puisé les matériaux de cette histoire dans une chronique
de la cour du roi Jean et a tiré d'un livre de chevalerie beaucoup plus
ancien les enseignements moraux de la dame des Belles Cousines.
Les cérémonies de la création d'un chevalier prouvent encore mieux,
que la chevalerie était instituée pour corriger les moeurs et abolir
la Prostitution. Le novice se préparait à entrer dans l'ordre de
la chevalerie, par des pratiques d'austérité et de dévotion, qui
auraient pu introduire un moine dans un ordre monastique. C'étaient
des jeûnes rigoureux, des nuits passées en prières dans une église,
des sermons dogmatiques sur les principaux articles de la foi et de
la morale chrétiennes, des bains et des ablutions, qui figuraient la
pureté nécessaire dans l'état de la chevalerie, des habits blancs,
qui étaient le symbole de cette pureté chevaleresque; c'était enfin
une promesse solennelle, au pied des autels, de mener une bonne vie
devant Dieu et devant les hommes. «Celuy qui veut entrer en un ordre,
soit en religion, ou en mariage, ou en chevalerie, ou en quelque estat
que ce soit, dit un des personnages du roman de _Perceforest_, il doit
premièrement son coeur et sa conscience nettoyer et purger de tous vices
et remplir et aorner de toutes vertus.» Les nombreux écrits, en vers et
en prose, qui traitent des moeurs de la chevalerie, répètent à l'envi
que le vrai chevalier doit être le _destructeur de la corruption_. La
chevalerie était donc une sorte de _clergie_, qui prêchait d'exemple
pour rendre le peuple meilleur et vertueux, pour maintenir le bon
ordre dans la société et pour en expulser tous les vices: «Nul ne doit
estre reçu à la dignité de chevalier, dit le respectable chevalier de
la Tour, dans son _Guidon des guerres_, si on ne scet qu'il ayme le
bien du royaume et du commun, et qu'il soit bon et expert en l'ouvrage
batailleux, et qu'il veuille, suivant les commandements du prince,
apaiser les discords du peuple, et soy combattre pour oster, à son
povoir, tout ce qu'il scet empescher le bien commun.» La Prostitution
ne trouva jamais grâce devant la chevalerie, qui ne parvint pas
néanmoins à la détruire.
Cependant la chevalerie n'employait pas de moyen plus efficace que
l'amour des dames, pour exciter au bien commun la jeune noblesse,
qui, dès l'âge le plus tendre, avait été dressée à cette école de
galanterie: «Les préceptes d'amour, dit Lacurne de Sainte-Palaye,
répandoient dans le commerce des dames ces considérations et ces égards
respectueux, qui, n'ayant jamais été effacés de l'esprit des François,
ont toujours fait un des caractères distinctifs de notre nation. Les
instructions que ces jeunes gens recevoient, par rapport à la décence,
aux moeurs, à la vertu, étoient continuellement soutenues par les
exemples des dames et des chevaliers qu'ils servoient.» Le premier
acte de chevalerie était le choix d'une dame ou damoiselle à aimer et
à servir; le page, varlet ou damoiseau, commençait ainsi son _devoir_
de courtoisie, et c'était à cette dame de ses pensées qu'il rapportait
dès lors toutes ses _emprises_ et tous ses faits d'armes. C'était pour
se faire distinguer par elle et pour se faire aimer aussi, qu'il se
montrait preux et vaillant, honnête et courtois, loyal et vertueux.
Le nom et les couleurs de cette dame lui tenaient lieu de talisman
dans les circonstances les plus difficiles de sa vie; il l'invoquait
comme une sainte patronne au milieu des combats, et, s'il était
frappé à mort, il exhalait son dernier soupir en pensant à elle et en
l'_honorant_. Rien ne ressemblait moins à l'amour matériel, que cette
profonde et délicate dévotion amoureuse à l'égard d'une seule dame,
qui souvent ne récompensait pas même d'un chaste baiser un sentiment
si exalté; mais ce sentiment, pur et ardent à la fois, trouvait en soi
une force invincible qui s'augmentait sans cesse par l'idée fixe et par
l'extase: il s'attachait, en quelque sorte, comme une ombre, à la femme
qui l'avait inspiré et qui n'y répondait pas toujours, et il persistait
à travers les temps et les distances, sans s'affaiblir et sans
s'arrêter, à moins que son objet n'eût cessé d'être digne de lui. «Plus
vous me témoignerez d'amour et plus vous me verrez fidèle!» disait à
sa dame Albert de Gapensac, qui fut à la fois troubadour et chevalier.
Dans le langage de la chevalerie, on se souhaitait mutuellement, entre
écuyers et chevaliers, les bonnes grâces et les faveurs de sa dame:
ces bonnes grâces, d'ordinaire, se bornaient à un sourire, à un doux
regard, à un simple baiser; ces faveurs, au don d'une coiffe, d'une
manche, d'un ruban, à l'envoi d'une _camise_ (chemise). Olivier de
la Marche termine, par un souhait de cette espèce, une lettre qu'il
écrit au maître d'hôtel du duc de Bretagne: «Je prie Dieu qu'il vous
doint (donne) joye de vostre dame et ce que vous desirez» (liv. II de
ses _Mémoires_). C'est dans le même sens, que la reine dit à Jehan
de Saintré: «Dieu vous doint joye de la chose que plus desirez!» Ce
que Jehan de Saintré désirait le plus, c'était de rester seul avec sa
maîtresse: «Là furent les baisiers donnés et baisiers rendus, tant
qu'ilz ne s'en pouvoient saouller, et demandes et responses telles
qu'amours vouloient et commandoient. Et en celle tres plaisante joye
furent jusques à ce que force leur fut de partir.» Malgré ces baisers
donnés et rendus, malgré ces longs entretiens d'amour, jamais Jehan de
Saintré et sa dame ne dépassèrent les limites de la vraie courtoisie et
ne se fourvoyèrent dans le _bourbier de l'incontinence_. On eût dit que
les amants prenaient plaisir à surexciter leurs désirs, afin de prouver
jusqu'à quel point ils pouvaient les combattre ensuite et les vaincre;
en cherchant le péril et en s'y exposant avec une sorte d'orgueil,
on peut croire qu'ils y succombaient quelquefois. Cet amour presque
mystique, qui se permettait tout, excepté la dernière expression
de ses voeux les plus brûlants, ne craignait pas de satisfaire dans
une certaine mesure ses appétits sensuels; on croirait voir souvent
ces assauts, que le démon de la chair livrait aux saints et aux
saintes, dans la légende, et qui ne servaient qu'à leur procurer une
victoire nouvelle, après de nouveaux efforts que soutenait la pensée
du Rédempteur ou de sa divine Mère. Les chevaliers et leurs dames ne
fuyaient pas la tentation, parce qu'ils se plaisaient à en triompher,
et tout en imposant à leurs sens une barrière infranchissable au
delà de l'amour décent et vertueux, ils ne se refusaient pas quelques
compensations de libertinage métaphysique. Ainsi, le fameux châtelain
de Coucy, étant à la croisade, envoya une chemise, qu'il avait
portée, à la dame de Fayel, qui aimait de pur amour ce beau chevalier,
quoiqu'elle fût en puissance de mari et qu'elle n'eût garde d'être
adultère de fait, sinon d'intention. Cette chemise, la dame s'en
revêtait pendant la nuit, lorsque l'amour l'empêchait de dormir, et
elle s'imaginait, en touchant le linge, sentir sur sa chair nue les
baisers de son amant. Ce sont les paroles mêmes de la dame de Fayel
dans les chansons du châtelain de Coucy:
Sa chemis qu'ot vestue
M'envoia pour embracier.
La nuit, quant s'amour m'argue,
La met delez moi couchier,
Toute la nuit à ma char, nue,
Por mes mals assolacier.
Tout n'était qu'amour dans la chevalerie, mais amour loyal et discret,
dont maître André, chapelain de Louis VII a rédigé le code, sous le
titre de _Principalia amoris præcepta_. Il n'est pas une seule des lois
de ce code, qui n'ait été écrite sous l'inspiration des plus nobles
sentiments, et de la morale la plus respectable; on en peut juger par
les maximes suivantes: «Ne recherche pas l'amour de celle que tu ne
peux épouser.--Ne cherche pas à arracher les faveurs qu'on te refuse
(_in amoris exercendo solatio, voluntatem non excedas amantis_).--Même
dans les plus vifs emportements de l'amour, ne t'écarte jamais de
la pudeur (_in amoris præstando solatio et recipiendo, omnis debet
verecundiæ rubor adesse_).» Il y a loin de là sans doute à l'Art
d'aimer d'Ovide. Maître André, tout chapelain qu'il fût, n'était pas
novice en amour, mais la définition qu'il donne de l'amour, tel qu'on
doit le pratiquer honnêtement, ne semble pas condamner les moeurs du
digne clerc: «Le pur amour, dit-il, est celui qui unit absolument les
coeurs de deux amants par les liens d'une tendresse intime. Mais cet
amour consiste dans la contemplation spirituelle et dans une ardente
passion. Il peut aller jusqu'au baiser, jusqu'à l'embrassement et
même jusqu'au contact de la chair nue, en s'interdisant toutefois
le _dernier soulas de Vénus_ (_procedit autem usque ad oris osculum,
lacertique amplexum et ad incurrendum amantis nadum tactum, extremo
Veneris solatio prætermisso_). Cette législation d'amour n'était pas
une lettre morte. La chevalerie avait établi, dans chaque province, et
notamment dans celles du Midi, des _Cours d'amour_ et des _Parlements
de gentillesse_, aréopages féminins, devant lesquels se débattaient
toutes les causes d'amour. Ces assises de dames se tenaient, le soir,
sous l'ombrage d'un ormeau séculaire; le tribunal était présidé par
un chevalier de distinction, qu'on appelait le _prince d'amour_ et
quelquefois _prince de la jeunesse_, élu par les dames qui composaient
la Cour et qui avaient pour assesseurs plusieurs hauts personnages de
la noblesse et du clergé. La forme des jugements et des arrêts était
la même que dans les tribunaux de justice royale et seigneuriale;
mais les sentences avaient toujours un caractère métaphysique et ne
soumettaient les amants à aucune punition corporelle ou pécuniaire.
C'était l'opinion, en quelque sorte, qui se chargeait du châtiment des
coupables. Ces Cours d'amour, où siégeaient les plus nobles dames et
les plus honorées par leur _prud'homie_, remplissaient une mission plus
délicate encore, lorsqu'elles répondaient doctoralement aux questions
d'amour qu'on venait leur soumettre. «Enfin, dit Papon, dans son
_Histoire de Provence_, la galanterie étoit tellement l'esprit dominant
de ce siècle d'ignorance, qu'elle se mêloit à tout: elle faisoit
le sujet ordinaire des entretiens. Les dames, les chevaliers et les
troubadours s'exerçoient à disputer sérieusement sur cette importante
matière; il n'y avoit aucun sentiment du coeur, quelque finesse qu'on
lui suppose, qui put échapper à leur sagacité; tous les cas imaginables
étoient prévus et décidés.» Ce fut surtout l'affaire des Cours d'amour,
de se prononcer dans ces questions ardues et minutieuses, que les
avocats des deux parties discutaient avec d'incroyables recherches
d'éloquence et de science amoureuse.
On comprend quelle influence devait avoir une pareille jurisprudence,
contre la Prostitution; aussi, dans les arrêts d'amour qui sont
parvenus jusqu'à nous, ne remarque-t-on pas des circonstances graves
qui accusent la conduite licencieuse de l'une ou l'autre des parties
mises en cause. Jamais un acte de débauche ne vient souiller les
oreilles et l'esprit des juges; jamais l'amour, qui est l'âme de
tous les procès, ne se jette dans une voie obscène. Ce sont des
peccadilles d'amants, ce sont des bagatelles de galanterie raffinée;
ou bien la cause est sérieuse, et la Cour d'amour devient un tribunal
d'honneur. Un secrétaire, envoyé auprès d'une dame, oublie ses devoirs
d'intermédiaire de confiance et supplante son maître, en priant d'amour
pour son propre compte la dame auprès de laquelle il devait servir et
défendre les intérêts d'autrui. La comtesse de Flandres, assistée de
soixante dames, condamne le coupable et sa complice, en les déclarant
exclus de la compagnie des dames et des cours plénières de chevaliers.
Maître André cite cet autre exemple de jurisprudence amoureuse: un
amant avait quitté sa maîtresse pour en prendre une nouvelle; il
se lassa bientôt de celle-ci et voulut retourner à la première, qui
l'accueillit avec mépris et dénonça son procédé à la vicomtesse de
Narbonne. La Cour d'amour, présidée par la vicomtesse, décida que
l'amant volage et trompeur perdrait en même temps l'affection de ses
deux maîtresses et ne serait plus digne à l'avenir de posséder le
coeur d'une femme honnête (_nullus probæ feminæ debet ulterius amore
gaudere_). Condamner avec tant de rigueur l'inconstance frauduleuse
d'un amant, c'était ne promettre aucune indulgence à la Prostitution.
L'infidélité chez une femme était condamnée plus sévèrement encore,
car une dame, dont l'amant guerroyait en Palestine depuis deux ans,
fut traduite au tribunal de la comtesse de Champagne et accusée d'avoir
voulu _faire nouvel ami_. Cette dame allégua pour sa défense, qu'elle
s'était conformée aux lois d'amour qui ordonnent de pleurer deux ans un
amant défunt, et que l'absent, qui ne donne pas de ses nouvelles, peut
être assimilé à un mort «sans lui faire injure;» mais la comtesse de
Champagne décida en principe qu'une amante ne doit jamais abandonner
son amant pour cause d'absence prolongée. Les Cours des dames étaient
inexorables pour tout ce qui ressemblait à une Prostitution du coeur ou
du corps. Un chevalier avait comblé de dons une dame qu'il aimait et
qui ne lui accordait aucune faveur en échange: il alla se plaindre à
la reine Éléonore de Guyenne, femme de Louis VII. Cette belle reine,
qui se connaissait en galanterie, rendit cet arrêt mémorable: «Il faut
qu'une femme refuse les présents qu'on lui offre dans une intention
amoureuse, ou bien elle doit consentir à les payer par l'abandon de
sa personne; mais, en ce cas, elle se place dans la catégorie des
courtisanes.» (Voy. l'_Histoire des moeurs et de la vie privée des
Français_, par E. de la Bédollière, t. III, p. 324 et suiv.) Robert de
Blois, dans son poëme du _Chastoiement des dames_, a reproduit cette
maxime fondamentale du droit d'aimer, sur la question des joyaux qu'une
femme reçoit d'un homme qui la courtise:
Et bien sachiez, s'ele les prent,
Cil qui li donc chier li vent;
Quar tost lui coustent son honor
Li joiel doné par amour.
Les _Arrêts d'amour_ que Martial d'Auvergne a recueillis et rédigés
vers la fin du quinzième siècle, et qu'un autre jurisconsulte aussi
gravement facétieux a commentés dans le style du Palais, ne sont pas
d'une morale aussi sévère, et quelques-uns paraissent dictés par une
galanterie assez relâchée. Nous croyons donc qu'ils n'émanent pas des
anciennes Cours d'amour de la Provence, et qu'ils ont été rendus, du
temps même de Martial d'Auvergne, dans quelque assemblée de dames et
de gentilshommes tenant parlement à l'instar des _grands jours_ de
Pierrefeu, de Signes et de Romanin. Ce n'est plus la doctrine naïve
et austère de la chevalerie primitive, qui ne plaisantait pas avec
l'amour; c'est une galanterie encore raffinée, mais malicieuse et
libertine: on sent que l'amour se matérialise, et on le voit d'ailleurs
passer sans trop de scrupule, au _dernier soulas_. Le tribunal
diffère aussi des véritables Cours d'amour, en ce qu'il prononce des
amendes, parfois considérables, et des peines corporelles, contre les
délinquants, qui ont en perspective le fouet à recevoir de la main
des dames et quelque bonne somme à _employer en banquets_ et en _herbe
verde_. Les causes se plaident devant des juges de différents ressorts,
tels que le _maire des bois verts_, le _baillif de joye_, le _viguier
d'amours_, etc. Les surnoms allégoriques de ces magistrats laissent
soupçonner que cette justice-là n'était qu'un jeu. Parmi les arrêts
bizarres que Martial d'Auvergne a réunis avec une gaieté sournoise,
nous en choisirons deux qui permettront d'apprécier le mérite des
autres. Dans le XIe arrêt, c'est une dame qui se plaint de son ami
_devant le maistre des forestz et des eaues sur le faict du gibier
d'amours_; elle accuse son ami de l'avoir fait choir dans une rivière
tout exprès pour lui _mettre la main sur les tetins_; en conséquence,
elle demande que cet audacieux amant soit _très grievement puny de
punition publique_. L'amant répondait qu'il était tombé dans l'eau
avec elle, mais que, «cheyant, il ne l'avoit ni tastée ni pincée,
ne n'eut pas le loisir de ce faire, pour l'eau dont il estoit tout
esblouy.» Néanmoins, «le procureur d'amours dessus le faict des eaues
et des forestz, disoit que par les ordonnances il est deffendu de
ne point chasser à engins, par lesquels on puisse prendre testins
en l'eaue,» et concluait à ce que l'amant fût condamné à une grosse
amende. Celui-ci répliquait que si sa main, à son insu, avait touché
les tetins de sa dame, ce n'aurait été qu'en tombant: «Et estoit force
qu'il se soustint à quelque chose.» Le tribunal admit cette excuse,
mais il décida que l'amant donnerait à la maîtresse une robe neuve, de
couleur verte, en dédommagement de la robe que l'eau avait gâtée. Dans
le IVe arrêt, c'est encore une dame qui se _complaint_ de son ami, en
disant «qu'il lui avoit baisé sa robe si rudement, qu'il l'avoit cuydé
affoler (blesser) et qu'en cheyant, sa gorgerette estoit dépecée, et
en avoit-on peu voir le bout de sa chemise.» Elle requérait qu'il fût
défendu à cet amoureux brutal, «de ne plus se jouer ny toucher plus
à elle, sans son congié.» Cette requête de la dame eut plein succès,
et l'amant eut beau en appeler, la sentence fut confirmée, en dernier
ressort, par le _maire des bois verts_.
Les jugements des Cours d'amour n'étaient pas les seuls qui
atteignissent les mauvaises moeurs des personnes appartenant à la
juridiction de la chevalerie: l'opinion avait à se prononcer aussi, et
ses arrêts n'épargnaient ni la naissance, ni le rang, ni la richesse,
quand ils s'adressaient à des actions honteuses et répréhensibles. La
bonne renommée était une condition essentielle pour les hommes ainsi
que pour les femmes qui voulaient qu'on leur _fît honneur_, et les
plus puissants seigneurs, les plus grandes dames, ne se trouvaient
pas au-dessus du blâme des petites gens. «Les dames qui se respectant
elles-mêmes vouloient être respectées, dit Lacurne de Sainte-Palaye,
étoient bien sûres qu'on ne manqueroit point aux égards qu'on leur
devoit, mais si, par une conduite opposée, elles donnoient matière à
une censure légitime, elles devoient craindre de trouver des chevaliers
tout prêts à l'exercer.» Le chevalier de la Tour racontait à ses
filles, en 1371, qu'un modèle de chevalerie, nommé messire Geoffroy,
s'était voué à la répression de l'inconduite des dames: «Quant il
chevauchoit par les champs et il véoit le chasteau ou manoir de quelque
dame, il demandoit toujours à qui il estoit, et quant on lui disoit:
_il est à telle_, se la dame estoit blasmée de son honneur, il se
fust avant tort d'une demi-lieue, qu'il ne feust venu jusques devant
la porte, et là prenoit un petit de croye (craie) qu'il portoit,
et notoit cette porte et y fesoit un signet et l'en venoit (l'on
vessait). Et, aussi, au contraire, quant il passoit devant l'hostel
de dame ou damoiselle de bonne renommée, se il n'avoit trop grant
haste, il la venoit veoir et huchoit: «Ma bonne amie, ou ma bonne
dame ou damoiselle, je prie Dieu que en ce bien et en cest honneur
il vous veuille maintenir au nombre des bonnes, car bien devez estre
louée et honorée.» Et, par cette voie, les bonnes se craignoient et
se tenoient plus fermes de faire chose dont elles pussent perdre leur
honneur et leur estat.» Nous ignorons quel pouvait être ce _signet_,
que le chevalier Geoffroy marquait à la craie sur la porte des dames
malfamées, et qui invitait les passants à saluer d'un pet la maîtresse
du lieu, en signe de mépris, ce que les gens du peuple ne manquaient
jamais de faire lorsqu'ils rencontraient une fille publique sur leur
passage.
Cependant, si la moralité publique, grâce à la chevalerie, faisait
des progrès journaliers dans toutes les classes de la société et
descendait par degrés jusqu'aux plus infimes, la Prostitution, tout en
se cachant au fond de ses repaires, continuait à déshonorer le langage
usuel et à s'ébattre dans les poésies des trouvères. Ces poëtes de la
langue d'oil n'étaient pas, comme les troubadours, des chevaliers et
des écuyers nourris dans les Cours d'amour et formés de bonne heure
aux leçons de la fine galanterie; les trouvères, sortis du peuple
pour la plupart, conservaient dans leurs oeuvres la tache originelle
et appliquaient, à des compositions pleines de verve, de gaieté et de
malice, la langue crue et grossière qu'ils avaient apprise dans la
maison de leurs parents; ils appelaient chaque chose par son nom et
ils employaient de préférence l'expression la plus populaire, qui était
toujours la plus pittoresque. Leurs premiers auditeurs avaient été des
villageois, des _mechaniques_, des marchands, des _vilains_ en un mot,
et si ces juges-là se connaissaient en bonne plaisanterie et en franche
joyeuseté, ils ne trouvaient rien de trop gros ni de trop obscène dans
les détails ou dans les mots. Ce n'est pas tout, les trouvères, qui
avaient quitté la charrue ou la navette pour rimer des romans, des
chansons, des lais et des fabliaux, embrassaient une vie vagabonde
et désordonnée; ils devenaient presque tous ivrognes et débauchés, en
vivant avec les jongleurs, _jongleors_ et _canteors_, qui passaient à
bon droit pour les plus dépravés des hommes. Ces jongleurs, du moins
ordinairement, ne composaient pas eux-mêmes les vers qu'ils chantaient
ou récitaient; ils ne faisaient que les dire avec plus ou moins de
savoir faire et d'intelligence; ils accompagnaient leur débit ou leur
chant, de pantomimes, de danses et de tours d'adresse. Il arriva sans
doute que le même _acteur_ réunissait les métiers distincts du trouvère
et du jongleur, mais ce ne fut jamais qu'une exception, d'autant plus
rare que les trouvères n'étaient point aussi méprisés que les jongleurs
et les ménestrels. Ces derniers, en effet, méritaient bien le mépris
qu'on leur accordait partout: ils s'adonnaient à tous les vices, et
surtout aux plus infâmes; ils ne reconnaissaient aucune loi sociale;
ils erraient de ville en ville, de château en château, traînant avec
eux un troupeau de jongleresses et d'enfants; ils tenaient école de
Prostitution. Pourtant, ils n'en étaient pas plus riches; on les voyait
errer demi-nus, n'ayant pas souvent robe entière, comme les dépeint
un poëte du treizième siècle, sans _sorcot et sans cotelle_, les
souliers _pertuissés_, et couverts de vermine. Ces malheureux, on le
pense bien, avaient été tous élevés dans les Cours des Miracles; leurs
moeurs et leur langage en gardaient la souillure, et c'étaient eux,
qui, courant le pays, corrompaient à la fois le langage et les moeurs.
Ils s'étaient glissés d'abord dans les assemblées honnêtes, dans les
festins d'apparat, dans les fêtes chevaleresques, lorsqu'ils récitaient
des _chansons de geste_, les épopées féeriques de la Table-Ronde et de
Charlemagne; ils excitaient alors l'enthousiasme de leur auditoire,
composé de seigneurs et de dames, qui ne se lassaient pas d'entendre
parler _d'armes et d'amour_. Il y avait toutefois çà et là, dans ces
vieux romans rimés, quelques scènes assez libres et quelques termes
licencieux, mais l'intention du poëte était toujours irréprochable, et
le jongleur n'ajoutait pas, par son jeu et ses grimaces, à l'indécence
du tableau. Alors il était généreusement payé, on lui donnait des robes
et des manteaux neufs; on l'hébergeait, lui, ses valets et ses animaux
(car il montrait aussi des chiens, des singes et des oiseaux dressés
à divers exercices); on le logeait au château, et, quand il partait,
l'escarcelle bien garnie, on l'invitait à revenir, en lui offrant le
coup de l'étrier.
Ce paradis de la jonglerie se changea en enfer, sous le règne de saint
Louis: les trouvères faisaient encore des _chansons de geste_ contenant
douze à vingt mille vers, mais les jongleurs ne les apprenaient plus
par coeur et ne les récitaient plus; un changement notable s'était
opéré dans le goût; on n'aimait plus à écouter, à table, les _gestes_
merveilleux des preux du roi Arthus et de l'empereur Charlemagne;
on préférait les lire dans le silence du _retrait_ ou cabinet.
Les jongleurs se prêtèrent volontiers à ce caprice de la mode, qui
subissait l'influence des croisades; ils allégèrent leur bagage et ne
récitèrent plus que des contes gaillards et dévots. Les trouvères, ceux
du moins qui puisaient leurs inspirations dans le peuple, répondirent
avec empressement au bon accueil qu'on faisait à leurs fabliaux, et
ils en inventèrent un grand nombre, plus joyeux les uns que les autres,
qui se répandirent, aux sons de la vielle et de la _rote_, dans toutes
les compagnies où le rire gaulois avait encore accès. Mais l'abus ne
tarda pas à faire condamner et proscrire ce genre de divertissement;
les trouvères ne mettaient plus de bornes à la licence de leurs
compositions, et les jongleurs en exagéraient encore l'obscénité;
on considéra jongleurs et trouvères comme des suppôts du démon et
on leur imputa, peut-être avec justice, un nouveau développement
de la Prostitution. Le pieux Louis IX avait pourtant protégé la
_ménestrandie_, puisque, après son dîner et avant d'ouïr les grâces, il
donnait audience aux _menestriers_, qui jouaient de la vielle devant
lui; mais ces encouragements ne s'adressaient qu'à la musique et non
aux fabliaux, car, suivant un texte ancien adopté dans plusieurs
éditions de Joinville, «il chassa de son royaume tous basteleurs
et autres joueurs de passe-passe, par lesquels venoient au peuple
plusieurs lascivités.» Ces lascivités ne déplaisaient pas à certains
nobles, qui, en dépit des chastes enseignements de la chevalerie, se
montraient partisans passionnés de la _gaie science_ et ne fermaient
jamais la porte de leurs manoirs aux jongleurs les plus libertins;
mais, en général, les pauvres ménestrels étaient bannis des châteaux,
ainsi que les lépreux, et le son de leurs instruments, annonçant leur
présence au bord des fossés d'une résidence seigneuriale, n'avait pas
d'autre résultat que de faire aboyer les chiens. Selon un apologue
facétieux, écrit en latin à cette époque (voy. _les Fabliaux_ de
Legrand d'Aussy, t. IV, p. 357), Dieu, en créant le monde, y plaça
trois espèces d'hommes, les nobles, les clercs et les vilains. Il donna
aux premiers les terres, aux seconds les dîmes et les aumônes, et aux
derniers le travail avec la misère; mais, le partage étant fait ainsi,
les ménétriers et les ribauds présentèrent simultanément leur requête à
Dieu, pour lui demander de fixer leur sort et de leur assigner de quoi
vivre: «Le Seigneur, dit l'auteur de l'apologue, chargea les nobles de
nourrir les ménétriers, et les prêtres d'entretenir les catins. Ceux-ci
ont obéi à Dieu, et rempli avec zèle la loi qui leur est imposée; aussi
seront-ils sauvés incontestablement. Quant aux gentilshommes qui n'ont
eu nul soin de ceux qu'on leur avait confiés, ils ne doivent attendre
aucun salut.» Les jongleurs, n'étant plus reçus dans les châteaux,
oublièrent tout à fait les _chansons de geste_ et la poésie honnête;
ils avaient trouvé un public plus facile à divertir et moins scrupuleux
sur la nature de ses plaisirs; ils allaient frapper à la porte des
bourgeois et des marchands; ils venaient s'asseoir dans les tavernes et
chez le bon _populaire_ qui les recevait avec joie et qui ne riait pas
du bout des lèvres aux contes licencieux qu'on lui contait après boire.
Ces contes, monuments précieux de l'imagination et de la gaieté de nos
ancêtres, forment un recueil considérable, dont une partie seulement a
été publiée en original par Barbazan, et traduite par Legrand d'Aussy.
C'est dans ce graveleux répertoire que Boccace, Arioste, la Fontaine et
mille autres poëtes et romanciers modernes ont puisé des sujets et des
idées comiques, qu'ils n'ont fait que remettre en oeuvre et rajeunir de
forme. «Le recueil des fabliaux, dit M. Émile de la Bédollière, abonde
en saillies piquantes, en inventions drôlatiques, en traits d'une
gaieté communicative, mais il est souvent d'une dégoûtante obscénité:
les mots les plus sales de la langue française y semblent prodigués à
plaisir; les fonctions les plus vulgaires de la machine humaine y sont
le sujet de grossières plaisanteries; les parties les plus secrètes
du corps y sont nommées en termes dont rougiraient les prostituées
d'aujourd'hui.» Et, à l'appui de cette appréciation générale des
fabliaux du treizième et du quatorzième siècle, l'ingénieux auteur de
l'_Histoire des moeurs et de la vie privée des Français_ cite les titres
de quelques-uns, qu'il choisit dans l'édition de Barbazan: _Fabliau de
la m...._; _une femme pour cent hommes_; _de Charlot le juif qui chia
en la pel dou lievre_; _du Chevalier qui fesoit parler les c... et les
c..._; _de l'anel qui fesoit les v... grands et roides_; _du vilain à
la c..... noire_; _d'une pucelle qui ne pooit oïr parler de f.....,
qu'elle ne se pasmast_, etc. Barbazan a laissé, dans les manuscrits
où ils reposent encore inédits, plusieurs fabliaux dont les titres
promettent des histoires plus ordurières encore, s'il est possible;
M. de la Bédollière enregistre quelques-uns de ces titres, d'après
le Ms. coté 1830, Bibl. Nationale: _de la male vieille qui conchia la
preude feme_; _du fouteor_; _du conin_; d'après le Ms. 7,218: _du c..
et du c.._; _de honte et de puterie_; _du v.. et de la c....._; _du c..
qui fut fait à la besche_, etc. Pour avoir idée de cette littérature
joyeuse, il faut lire les contes les plus libres de la Fontaine, qui se
délectait à la lecture des trouvères; mais on ne se rendra compte des
monstrueuses libertés du langage de ces poëtes, qui avaient leur Cour
des Muses dans un mauvais lieu, qu'en comparant leurs oeuvres badines
avec celles de Grécourt, de Piron et de Robbé, ces effrontés trouvères
du dix-huitième siècle.
«Il est évident, dit encore M. de la Bédollière (t. III, de l'ouvrage
cité, p. 341), que nos ancêtres prononçaient, sans sentir leur pudeur
effarouchée, des mots que nous avons proscrits; mais ils n'étaient
pas étrangers à la délicatesse, et les contes scandaleux inspiraient
un juste dégoût aux honnêtes gens.» En effet, dans le _Jeu de Robin
et Marion_, petite comédie mêlée de chants, représentée au treizième
siècle, et dont l'auteur, Adam de la Hale, était un des trouvères
les plus estimés de son temps, un des personnages de la pièce, nommé
Gauthier, sous prétexte de réciter une chanson de geste, entonne
un refrain ordurier; Robin l'interrompt, en lui disant d'un ton de
reproche:
Ah! Gauthier, je n'a voiel plus; fi!
Dites, serez-vous toujours teus (tel)?
Vous estes un ord (sale) menestreus!
Les ménétriers et les jongleurs avaient concouru à propager la langue
déshonnête, en débitant et en chantant les poésies des trouvères;
et ceux-ci, que leur réputation littéraire recommandait comme des
modèles dans l'_art de rithmer et de bien dire_, exerçaient une
funeste influence sur la langue écrite comme sur la langue parlée: car
quiconque écrivait en prose ou en vers s'autorisait de leur exemple
pour se servir des mots les plus indécents, et pour étaler avec
complaisance les images les plus impudiques. Les trouvères, dans les
compositions du genre le plus relevé, ne se défendaient pas de cette
mauvaise habitude de mêler à la langue poétique l'idiome des tavernes
et des _bordiaux_. L'auteur du roman célèbre de _Partenopex de Blois_
fait une peinture qui serait mieux à sa place dans un fabliau:
Il li a les cuisses ouvertes,
Et quant les soles i a mises,
Les flors del pucelage a prises.
L'auteur du roman de _Garin le Lehorain_ n'attribue pas un langage plus
décent à ses chevaliers; l'un d'eux s'écrie dans un accès de convoitise
lubrique:
Si la tenoie, par mon chief à naisil,
La demoisel coucheroie avec mi!
Quelquefois le trouvère abordait un sujet de sainteté, et il ne
changeait pas pour cela de vocabulaire; ainsi, dans les _Miracles de
Nostre-Dame_, le poëte traducteur, que ce sujet édifiant n'avait pas
purifié, se complaît à retracer les épisodes d'une nuit de noces, où,
par la grâce de la Vierge immaculée, l'époux ne joua qu'un triste rôle:
La nuit première, en son beau lit,
Faire en cuida tout son delit,
Li espoux, es c... de sa fame;
Mais si la garda Nostre-Dame....
Chascune nuit que il anuite,
Touz fois revient à la meslée,
Mais la porte est si fort peslée
Si fort serrée et si fort close,
Qu'entrer ne puet pour nule chose.....
Les poëtes et les écrivains qui n'avaient pas _bouche en cour_,
c'est-à-dire qui ne mangeaient point à la table des rois et des
princes, savaient mal faire la distinction du langage honnête et de
celui qui ne l'était pas; ils ignoraient la valeur réelle des mots, et
ils ne soupçonnaient pas que la langue eût plusieurs espèces de style
appropriées chacune au caractère de l'oeuvre. Le sentiment de la décence
littéraire ne les touchait pas même lorsqu'ils passaient d'un sujet
profane à un sujet sacré. Un de ces trouvères sans doute fut chargé
assez mal à propos de traduire la Bible en français, pour l'usage d'un
prince de France. Il exécuta ce travail avec toute la conscience dont
il était capable et il ne se fit aucun scrupule d'introduire dans sa
traduction littérale une foule de mots, qui, pour avoir été employés
en hébreu par Moïse, n'étaient point admissibles dans les saintes
Écritures _faites françoises_; cependant cette étrange traduction fut
écrite sur vélin par un scribe, ornée de miniatures et couverte d'une
belle reliure. Ce fut en cet état qu'elle arriva dans les mains des
rois de France, qui, pendant plusieurs générations, lisaient la Bible
dans ce beau manuscrit et ne se scandalisaient pas d'y rencontrer, à
chaque page, des énormités semblables à celles-ci, que M. Paulin Paris
a extraites dans son excellent _Catalogue des manuscrits français de la
Bibliothèque du Roi_: «Et autres foys dist Dieu à Abraam: Chacun masle
de vous sera circumsis, et vous circumsizerez la char de votre v..; que
ce soit en signe de lien entre moy et vous. Lors mena Abraham Ismael
son fils, et touz les frankes mesmes de sa maison, et tous les masles
de tous les bouviers de sa maison, et il circumsiza la char de leur v..
(ch. 17, vers. 10 et 23). Notre-Seigneur, a de certes, se remembra de
Rachel, et overi son c..; laquelle conceust et enfanta un fils (ch. 30,
vers. 22). Si se courroucèrent pour le despucelage de leur sorour... et
ils répondirent: Dussent-ils avoir usé nostre sorour pour putage (ch.
34, vers. 13 et 31)!» Cette Bible _françoise_ est conservée, sous le
nº 6,701, parmi les manuscrits de la Bibliothèque Nationale, et l'on
s'étonne, en la lisant, qu'elle n'ait pas été translatée pour l'usage
des clapiers de Glatigny, de Tyron et de Brisemiche, plutôt que pour
servir aux dévotions des Rois Très-Chrétiens. Au reste les moralistes
et les sermonnaires, qui s'adressaient souvent au peuple, et qui lui
parlaient son langage, n'étaient pas plus réservés dans le choix de
leurs expressions, qu'ils ramassaient dans la fange pour les mêler à
des choses saintes ou édifiantes. Saint Bernard croyait encore prêcher
en latin quand il disait énergiquement dans un de ses sermons: «Vieille
femme menant pute vie de corps est putain!» Un autre sermonnaire du
même temps, dans un discours sur l'humilité, prenait pour texte ces
paroles du roi-prophète: _Laus mea sordet eo quod sit in ore meo_; et
il les interprétait ainsi: «Ma louange n'est que merde et conchiure!»
Le langage de la Prostitution avait débordé partout et jusque dans
L'Église, qui eut la sagesse d'interdire aux fidèles la lecture des
livres saints travestis indécemment en style vulgaire.