SOMMAIRE. --Le livre de la Taille de Paris. --Le roi des ribauds
_de la royne Marie_. --Ysabiau _l'Espinète_. --Jehanne _la
Normande_. --Edeline _l'Enragiée_. --Aaliz _la Bernée_. --Aaliz
_la Morelle_. --_La Baillie_ et _la Perronnelle-aux-chiens_.
--Perronèle _de Sirènes_. --Anès _l'Alellète_. --Jehanne _la
Meigrète_. --Marguerite _la Galaise_. --Geneviève _la Bien-Fêtée_.
--Jehanne _la Grant_. --Ysabiau _la Camuse_. --Maheut _la
Lombarde_. --Marguerite _la Brete_. --Ysabiau _la Clopine_. --Anès
_la Pagesse_. --Juliot _la Béguine_. --Jehanne _la Bourgoingne_.
--Maheut _la Normande_. --Gile _la Boiteuse_. --Mabile _l'Escote_.
--Agnès _aux blanches mains_. --Jehanette _la Popine_. --Ameline
_la Petite_. --Ameline _la Grasse_. --Marie _la Noire_. --Anès _la
Grosse_. --Jehanne _la Sage_, etc., etc.
Nous avons dit que le livre de la Taille de Paris, pour l'an 1292, ne
présentait aucun fait relatif à la Prostitution; mais, après avoir
examiné de nouveau ce livre si précieux pour l'histoire de Paris
à cette époque, nous croyons pouvoir modifier un peu ce jugement,
qui, pour être vrai au premier coup d'oeil, mérite de n'être accepté
qu'avec certaines réserves; car si, en effet, on ne trouve nulle part
dans les _quêtes_ de la taille une désignation précise des femmes
_communes_ qui exerçaient le métier de ribauderie, on est tenté de
les reconnaître çà et là sous des sobriquets qui les caractérisent.
Il est certain, toutefois, que ces femmes ne payaient aucun impôt,
dans les tailles extraordinaires levées au profit du roi, en qualité
de _ribaudes_; mais elles payaient à titre de locataires des maisons
qu'elles habitaient en ville, hors de leurs _bouticles au péchié_.
Nous ne savons rien, par malheur, sur les conditions de l'assiette des
taxes; et, par exemple, il nous est impossible de comprendre pourquoi
Paris, qui renfermait, sous Philippe le Bel, une population de 400,000
âmes environ, ne fournit que 15,200 contribuables, suivant les calculs
du savant Henri Geraud, payant ensemble 12,218 livres et 14 sous. Ces
contribuables ne sont pas certainement les plus riches habitants, que
les priviléges de bourgeoisie exemptaient de la taille; ce ne sont
pas aussi les plus pauvres, comme nous le voyons par les différences
de fortune que semblent accuser les variations de la taille. Il ne
faut pas se fier aux étranges suppositions de Dulaure, qui veut que
le nombre des _tailles_ indique le nombre des _feux_; si cela était,
le rôle de la Taille ne mentionnerait pas, avec une taxation spéciale,
les enfants, les valets, les chambrières, les ouvriers compagnons des
personnes imposées. Nous hasarderons une conjecture, qui ne repose pas
sur des preuves écrites, en disant que la taille n'atteignait que les
individus logés au rez-de-chaussée, ayant _ouvroir_, ou _fenêtre_, ou
issue de plain-pied sur le pavé du roi. Cette conjecture, que rien,
d'ailleurs, ne contredit, a l'avantage d'expliquer naturellement la
singulière disproportion qui existe entre le nombre des habitants et
celui des contribuables, parmi lesquels les femmes ne comptent pas pour
la dixième partie.
La Taille de 1292 nous permettra de constater un fait que confirment
plusieurs ordonnances postérieures de la prévôté de Paris: c'est que
les rues affectées à la débauche publique ne recevaient les femmes
de mauvaise vie, qu'à certaines heures du jour, dans des _bordeaux_
ou _clapiers_ où elles exerçaient librement leur abjecte profession.
Nous verrons qu'elles ne logeaient pas la nuit dans ces mêmes rues,
comme si le législateur avait voulu qu'elles respirassent l'air de la
vie honnête en sortant de l'atmosphère de leur infamie. Nous ne les
rencontrerons donc que dans les rues voisines, et nous n'aurons pas de
peine à les reconnaître à leurs surnoms populaires et à l'uniformité
de leur taxe. Avant d'aller à leur recherche dans les paroisses où
elles cachaient leur existence souvent chrétienne et presque honorable
en apparence, puisqu'elles étaient quelquefois mariées et avaient un
ménage, nous devons extraire du livre de la Taille une particularité
très-bizarre, que l'éditeur a laissée passer inaperçue et qui se
rattache à l'histoire de la Prostitution. Dans la quête des _menues
gens_ qui résidaient au quartier Saint-Germain-l'Auxerrois et qui
furent tous taxés indifféremment à 1 sol ou 12 deniers par tête, on
est étonné de trouver le _roy des ribaus de la royne Marie_ (voy.
p. 5 du _Livre de la Taille_, publié avec des commentaires par H.
Geraud). Quel est ce roi des ribauds qui avait sa demeure dans la rue
_d'Osteriche_, aujourd'hui rue de l'Oratoire, vis-à-vis du Louvre? A
coup sûr, il ne s'agit pas ici d'un officier de la maison du roi de
France; et la misérable quotité de sa contribution témoigne assez de sa
condition infime. Ce n'est pas le roi des ribauds de la cour de France,
qui eût payé au fisc la même redevance que _Adam le cavetier_, _Jehan
menjuepain_ (mendiant) et _Helissent, ferpiere de linge_.
Il y avait, comme nous l'avons dit, un roi des ribauds élu dans chaque
_cour de ribaudie_, et cette espèce de portier, chargé de maintenir
l'ordre dans le clapier, n'était qu'une piètre caricature du roi des
ribauds de l'hôtel du roi. Celui de la rue _d'Osteriche_ appartenait
à la plus pauvre ribaudie de la ville, et ce titre pompeux, dont il
se décorait, ne l'empêchait pas de n'être qu'un _truand_ de piteuse
espèce. Quant à cette _royne Marie_, dont il se déclarait l'officier
et le ministre, ce ne peut être qu'une ribaude ou quelque vieille
entremetteuse qui aurait été intronisée reine par ses sujettes ou
par ses compagnes. Il n'y a pas d'autre conclusion à tirer de cette
qualification de _reine_ appliquée à une femme du nom de Marie,
qui avait un roi des ribauds taxé à 12 deniers; et il est inutile
de démontrer que ce chétif roi des ribauds ne pouvait, en aucun
cas, appartenir à la reine Marie de Brabant, veuve de Philippe le
Hardi, laquelle vivait encore à cette époque. Nous sommes fondé à
croire, d'après cette simple indication, que, du moins dans certaines
ribaudies, les femmes publiques se donnaient une reine, comme d'autres
corporations de femmes, notamment les lavandières, les lingères,
les harengères, etc. Cette reine devait avoir naturellement un roi
des ribauds, chargé de la police particulière du mauvais lieu où
régnait son impudique maîtresse. Peut-être, aussi, attribuait-on le
nom de _reine_ à la gouvernante d'une cour de ribaudes. Nous avons
vu cependant, à la suite des rois de France, au seizième siècle, une
gouvernante de cette espèce, à qui les ordonnances de François Ier et
de Henri II n'accordent pas les honneurs d'une indécente royauté. En
général, le clapier étant honoré du titre comique d'_abbaye_, dans le
langage pittoresque du peuple, la directrice d'une semblable abbaye
se disait _abbesse_ ou _prieure_. On pourrait encore supposer que la
reine Marie était l'élue d'une de ces joyeuses associations de _fous_,
de _conards_, de _jongleurs_, etc., qui simulaient un gouvernement avec
une burlesque imitation des offices de la royauté.
Venons-en à notre enquête sur les femmes sans profession, que la Taille
de 1292 nous montre logées dans les rues suspectes et aux environs des
rues consacrées à la Prostitution. Nous remarquons d'abord, parmi les
_menues gens_ de la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, imposés chacun
à 12 deniers, Florie _du Boscage_, qui demeurait en dehors de la porte
Saint-Honoré et, par conséquent, sur le fossé de la ville; Ysabiau
_l'Espinète_, dans la rue _Froidmantel_ du Louvre, qui vient à peine de
disparaître avec ses vieux repaires de débauche; Jehanne _la Normande_,
dans la rue _de Biauvoir_, qui existait encore il y a quarante ans
sous le nom de rue de Beauvais; Edeline _l'Enragiée_ dans la rue
_Riche-Bourc_, qui est à présent la rue du Coq-Saint-Honoré; Aaliz
_la Bernée_, au coin de l'abreuvoir qui était à l'entrée de la rue
des Poulies; Aaliz _la Morelle_, dans la rue _Jehan Evrout_, qui n'a
pas laissé de traces; _la Baillie_ et _Perronnelle-aux-chiens_, dans
la rue des Poulies; Letoys, fille d'_Aaliz-sans-argent_, dans la rue
_d'Averon_, qui est la rue Bailleul. Il est assez bizarre que les rues
sombres et fétides où résidaient ces filles, dont le sobriquet indique
assez la profession, n'ont jamais cessé d'être habitées par le rebut
de la population. Parmi les menues gens du quartier Saint-Eustache,
nous trouvons Perronèle _de Serènes_ (ou sirène), Anès _l'Alellète_
(l'alouette), Jehanne _la Meigrète_, Marguerite _la Galaise_, Geneviève
_la Bien-Fêtée_, Jehanne _la Grant_, etc. Les mêmes sobriquets se
sont conservés traditionnellement parmi le monde de la Prostitution
populaire.
Dans les mêmes quartiers et les mêmes rues, la Taille de 1292 signale
encore par des sobriquets analogues un nombre de femmes qui pouvaient
vivre également de leur corps, mais qui en tiraient meilleur profit,
puisqu'elles sont imposées à 2, à 3 et même à 5 sous. Telles étaient,
en dehors de la Porte-Saint-Honoré, Ysabiau _la Camuse_ et Maheut
_la Lombarde_; dans la rue _Froidmantel_, Marguerite _la Brete_ et
Ysabiau _la Clopine_; dans la rue _Biauveoir_, Anès _la Pagesse_; dans
la rue Richebourg, Juliote _la Beguine_, Jehanne _la Bourgoingne_,
Maheut _la Normande_, Gile _la boiteuse_, etc. Il faut faire observer
que les rues pauvres et malfamées, qui acceptaient de pareilles
habitantes, n'étaient occupées, d'ailleurs, que par des artisans de
la plus vile espèce: pêcheurs, passeurs, savetiers, fripiers, etc.
Dans les rues plus passagères et mieux habitées, on ne remarque pas
souvent une seule femme dont la condition semble équivoque. Nous
rencontrons seulement ces femmes suspectes aux alentours des rues
bordelières, où elles ne logeaient pas, comme nous le prouverons plus
loin. Ainsi, dans la rue de Glatigny, où la débauche avait son plus
fameux atelier, on ne voit pas sans doute figurer des personnes bien
honorables: ce sont Margue _la crespinière_, Jean _le pastéeur_, Héloys
_la chandelière_, Jaque _le savetier_, etc. Mais, en voyant au nombre
des locataires de cette rue infâme un certain Jeharraz, qui paye 22
sols de contribution, Guibert le Romain, qui en paye 25, la femme
de Nicolas le _cervoisier_ et ses deux filles, qui payent ensemble
38 sols, et Giles Marescot, 36; nous sommes tenté de prendre ces
individus pour des fermiers de mauvais lieux, et nous allons chercher
leurs pensionnaires dans les rues voisines. Elles nous présentent
Mabile _l'Escote_ (ou l'Écossaise), Perronèle _Grosente_, de Gervoi;
Lucette, Lorencete, Agnès _aux blanches mains_, Jehannette _la Popine_
et d'autres que nous reconnaissons pour des _femmes d'amour_. Dans
un centre de Prostitution, non moins actif que le Val d'amour, en
_Baillehoe_ et en _Cour Robert-de-Paris_, nous ne comptons que quatre
femmes sans profession entre trente-huit contribuables, dont le plus
imposé, il est vrai, ne paye que 5 sols: ce sont Ameline _Beleassez_,
Ameline _la Petite_, Anès _la Bourgoingne_ et Maheut _la Normande_,
qui sont taxées chacune à 2 sols; la chambrière de Maheut est taxée de
même que sa maîtresse, dont elle partageait apparemment les travaux
et les bénéfices. Mais, dans les rues adjacentes, il y a des femmes
que leur surnom nous fait reconnaître, et qui appartenaient sans
doute à la ribaudie de Baillehoé, quoiqu'elles eussent leur domicile
en _honnête mesgnie_. Citons seulement Chrétienne et Marie, sa soeur,
dans la rue Neuve-Saint-Merry; Juliane et Anès, _sa nourrice_, dans
la même rue; Ameline _la Grasse_, dans le cloître; Marie _la Noire_,
Marie _la Picarde_, Anès _la Grosse_, Jehanne _la Sage_, dans la rue
Simon-le-Franc, etc. Ce n'était pas là, certainement, tout le personnel
de la Prostitution dans ces quartiers populeux; et nous sommes fort en
peine d'apprécier le motif qui faisait comprendre telle ribaude plutôt
que telle autre sur les listes de la taille.
Il faut admettre aussi que toutes les prostituées n'étaient pas vouées
exclusivement à leur honteuse profession et que la plupart d'entre
elles se trouvaient réparties dans diverses catégories de métiers.
Il paraît ressortir de l'esprit des ordonnances de saint Louis, qui
régissaient toujours la Prostitution, que toute femme était libre
de son corps et pouvait en faire trafic à son gré, pourvu qu'elle
ne s'abandonnât au péché que dans _les anciens bordeaux et rues à
ce ordonnées d'ancienneté_. Selon les termes de plusieurs arrêts du
parlement, Delamare, qui avait sous les yeux tous les monuments de
la législation du Châtelet, n'a pas jugé autrement l'état des femmes
publiques, qui n'avaient cette condition infamante que dans l'exercice
de leur scandaleuse industrie, et qui, hors de là, retrouvaient presque
la qualité de femme honnête. Il résulterait de cette distinction
singulière dans l'une et l'autre phase de leur genre de vie, que
l'autorité municipale n'avait rien à voir dans les désordres secrets
des femmes qui se conformaient scrupuleusement aux ordonnances et qui
ne devenaient ribaudes communes qu'en mettant le pied dans les endroits
consacrés à cette Prostitution transitoire et locale. Celle qui venait
de se prostituer en un mauvais lieu, se purifiait, pour ainsi dire,
dès qu'elle en était sortie. On s'explique de la sorte un jugement
des magistrats de Bordeaux qui condamnèrent au gibet un homme coupable
d'avoir violé une fille publique. Ce jugement mémorable est rapporté
par Angelo-Stefano Garoni, dans son Traité de jurisprudence intitulé:
_Commentaria in titulum de meretricibus et lenonibus Constit. Mediol._
«Les lieux infâmes de Prostitution, dit Delamare dans son _Traité
de la Police_, étoient communs à plusieurs de ces femmes publiques
et leurs demeures en étoient séparées. C'étoit un lieu d'assemblée,
où elles avoient la liberté de se rendre pour leur mauvais commerce,
et qui leur étoit marqué, pour les faire davantage connoître et en
éloigner celles qui étoient encore susceptibles de quelque pudeur. Il
leur étoit défendu (selon le _livre vert ancien_ du Châtelet, fol.
159) de commettre le vice partout ailleurs, non pas même dans les
lieux de leurs demeures particulières, sous les peines portées par les
règlements. Elles crurent éluder ces sages précautions, en se rendant
si tard dans ces lieux publics qu'elles n'y seroient point connues et
que les voisins ne les y verroient point entrer.»
On réglementa dès lors les heures d'entrée et de sortie dans les
bordeaux et clapiers qui ne s'ouvraient qu'au point du jour et se
fermaient au coucher du soleil. On ne voit pas néanmoins que les
femmes qui y venaient pour pécher, fussent soumises à une inscription
quelconque; mais on peut prétendre, à coup sûr, qu'elles étaient tenues
d'acquitter un droit fixe qui figurait dans la recette de la ville ou
qui faisait partie des revenus du roi des ribauds de l'hôtel du roi.
Le prévôt de Paris rendit une ordonnance, le 17 mars 1374, portant
que: «toutes femmes qui s'assemblent ès rues Glatigny, l'Abreuvoir
Mâcon, Baillehoé, la Cour Robert-de-Paris, et autres bordeaux, soient
tenues de s'en retirer et de sortir de ces rues, incontinent après dix
heures du soir sonnées, à peine de vingt sous parisis d'amende pour
chaque contravention.» Le taux de l'amende, qui équivalait à plus de
vingt francs de notre monnaie, prouve, ce nous semble, que le salaire
d'une journée de _péché_ n'était pas inférieur à cette amende, qui
revenait probablement pour moitié aux sergents du Châtelet; elle fut
laissée depuis à l'arbitraire du juge, et, par conséquent, doublée ou
quadruplée, ce qui permettrait de supposer que des femmes de haut rang
ne craignaient pas quelquefois d'affronter les hasards impudiques de
ces lieux infâmes et se souciaient peu de l'amende, pourvu qu'elles
achetassent par là l'impunité et le secret de leur vie dissolue. Le 30
juin 1395, le prévôt de Paris fit défense à toutes filles et femmes
de joie, «de se trouver dans leurs bordeaux ou clapiers, après le
couvre-feu sonné, à peine de prison et amende arbitraire.» Delamare,
qui rapporte cette ordonnance d'après le _livre rouge ancien_ du
Châtelet, ajoute une particularité qu'il a vérifiée sur les registres
de la prévôté: «Les ordonnances étoient renouvelées tous les ans deux
fois, et cette retraite leur étoit marquée à six heures en hiver, et à
sept heures en été, qui est l'heure que l'on sonne le couvre-feu.»
Telle était la force de l'usage, tel était l'empire de l'habitude
au bon vieux temps, qu'il fallut plusieurs siècles pour enlever à
la Prostitution une des rues que Louis IX lui avait spécialement
affectées. Lorsque l'ordonnance du prévôt de Paris, du 18 septembre
1367, eut renouvelé et confirmé la destination de ces rues malhonnêtes,
l'évêque de Mâcon adressa des représentations au roi Charles V, pour
obtenir que la rue Chapon fût soustraite à cette impure servitude.
Les évêques, comtes de Châlons, possédaient depuis plusieurs
siècles un grand hôtel, situé dans la rue Transnonain, appelée alors
_Troussenonain_, entre les rues Chapon et _Court-au-vilain_, maintenant
rue de Montmorency. Les femmes de mauvaise vie s'étaient emparées de
toutes ces rues, mais elles s'assemblaient tous les jours dans leur
_asile_ de la rue Chapon, et là, leurs chants, leurs rires, leurs
altercations, leurs indécences, troublaient sans cesse la vue, les
oreilles et la conscience des pieux habitants de l'hôtel de Châlons.
L'évêque, qui était membre du conseil privé du roi, employa tout son
crédit pour éloigner de sa demeure, et, en même temps, du cimetière de
Saint-Nicolas-des-Champs, l'odieux voisinage qui semblait insulter à la
fois les vivants et les morts. Charles V rendit une ordonnance, datée
du 3 février 1368 (nouveau style, 1369), dans laquelle il remettait
en vigueur le premier édit de saint Louis contre la Prostitution en
général. Pour en venir non pas à l'exécution complète de cet édit,
mais pour l'appliquer seulement à la rue Chapon, les conclusions qu'il
tirait de l'ordonnance prohibitive de 1254 n'étaient ni justes ni
motivées; car, après avoir rappelé l'ancienne ordonnance qui expulsait
de la ville (_de villâ_) les femmes publiques (_publicæ meretrices_)
et qui confisquait tous leurs biens, jusqu'à la cote et au péliçon
(_usque ad tunicam vel pelliceam_), il ordonnait aux propriétaires
et aux locataires de la rue Chapon qui auraient loué leurs maisons à
des ribaudes, de les mettre dehors sur-le-champ et de ne faire aucun
bail avec elles à l'avenir, sous peine de perdre le loyer d'une année,
afin, disait l'édit, que ces viles créatures ne logent plus dans
ladite rue et n'y tiennent plus leurs assemblées (_quod ibidem sua
lupanaria ulteriùs de cetero non teneant_); cela, pour l'honneur de
l'évêque et dans l'intérêt des personnes honnêtes qui habitaient aux
environs de cette rue ou même dans cette rue, où l'on n'osait plus
passer. L'ordonnance a l'air d'attribuer au nom de la rue Chapon une
origine que démentent des titres plus anciens (_saltem metu pene dictus
viens_). Sauval affirme que les femmes publiques résistèrent aux ordres
du roi, en se fondant sur leurs priviléges confirmés par saint Louis,
et prouvèrent que la rue Chapon leur avait été concédée comme un lieu
d'asile par Philippe-Auguste, avant que cette rue fût enfermée dans
l'enceinte de Paris. Les évêques de Châlons eurent beau se plaindre et
s'autoriser de l'ordonnance de Charles V pour se débarrasser de leurs
scandaleuses voisines: ils n'y réussirent pas, tant la législation de
saint Louis avait conservé d'autorité, tant la coutume avait de pouvoir
dans l'administration municipale. «Les ribaudes tinrent bon, dit
Sauval, et elles ne sortirent de la rue Chapon qu'en 1565, lorsque les
asiles de femmes publiques furent ruinés de fond en comble à Paris.»
Les ordonnances des rois n'étaient pas mieux exécutées, il est vrai,
lorsqu'elles avaient pour objet de s'opposer aux envahissements de la
Prostitution dans les rues de Paris auxquelles ce fléau n'avait pas
été infligé par droit d'ancienneté. Une fois que les femmes publiques
envahissaient une rue ou un quartier, elles s'y enracinaient et y
pullulaient, sans qu'il fût possible de les en chasser, malgré toutes
les menaces d'amende et de prison. Elles avaient, on le voit, une
répugnance invincible à se rendre dans les lieux qui leur étaient
attribués et qui leur imprimaient sans doute une marque particulière
d'infamie; elles préféraient s'exposer aux rigueurs de la loi et
pratiquer leur métier en cachette, dans des rues où l'oeil de la
police n'était pas toujours ouvert sur elles. En 1381, Charles VI
réclama l'exécution des ordonnances de saint Louis contre ceux qui
loueraient des maisons ou des logements à des femmes de mauvaise
vie dans certaines rues qu'elles avaient accaparées et qui n'étaient
pourtant pas comprises dans le nombre de leurs lieux d'asile. Charles
VI adressa des lettres patentes, le 3 août, au prévôt de Paris, qu'il
chargeait d'en faire exécuter la teneur; il s'appuyait sans raison
sur les anciennes ordonnances de saint Louis qui expulsaient de la
ville et des champs (_tam de campis quant de villis_) les femmes
de vie dissolue et qui prohibaient absolument la Prostitution;
mais, en vertu de ces ordonnances, il n'exigeait que l'expulsion
des prostituées qui avaient élu domicile dans les rues Beaubourg,
Geoffroy-l'Angevin, des Jongleurs, Simon-le-Franc, ainsi qu'aux
alentours de Saint-Denis-de-la-Châtre et de la fontaine Maubué. De
même que dans l'édit de Charles V, les propriétaires et locataires de
ces rues et de ces carrefours, qu'on voulait délivrer de leurs hôtes
incommodes, étaient sommés de ne passer aucun contrat de loyer avec
des femmes suspectes, sous peine d'avoir à payer une année de loyer
au bailli du lieu ou au juge du Châtelet. On est fondé à croire que le
prévôt de Paris fit d'abord diligence pour que les commandements du roi
fussent observés: il y eut des propriétaires mis à l'amende, des femmes
expulsées et emprisonnées; mais, en dépit des sergents, la Prostitution
se maintint dans le nouveau domaine qu'elle avait conquis. Toutes ces
rues, excepté le cloître de Saint-Denis-de-la-Châtre, avaient fait
partie du hameau de Beaubourg, que Philippe-Auguste réunit à la ville,
en l'entourant de murailles; ce Beaubourg était donc naturellement
occupé par des ribaudes qui s'y perpétuaient par tradition. La
fontaine Maubué, environnée de chétives bicoques, faisait le centre
de cette ribaudie qui s'annonçait assez par le nom même de sa fontaine
(_Maubué_, malpropre, mal lessivé). L'établissement des ribaudes autour
de l'église de Saint-Denis-de-la-Châtre, dans la Cité, remontait à une
antiquité encore plus reculée, car nous avons prouvé que la confrérie
de la Madeleine avait eu d'abord son siége dans cette paroisse: il
était tout simple que les _joyeuses commères_ qui composaient cette
confrérie se groupassent aux abords de leur église patronale et
regardassent ce quartier comme un ancien fief de leur corporation.
Le prévôt de Paris, en publiant les lettres patentes du 3 août 1381,
destinées à protéger l'_honnêteté_ de certaines rues, crut devoir
rappeler, en même temps, que d'autres rues avaient été particulièrement
affectées à la Prostitution; mais, de peur de se mettre en
contradiction avec quelque ordonnance du roi, telle que celle qui avait
voulu réhabiliter la rue Chapon, il évita de désigner ces rues; il fit
défense aux femmes déshonnêtes «de ne eux tenir, héberger ne demeurer
ès bonnes rues de Paris, mais qu'ils vuident eux et leurs biens hors
desdites bonnes rues et voisent (aillent) demeurer ès moiens bordeaux
et ès rues et lieux ad ce ordonnés, sur peine de bannissement.» Cet
avis, que Ducange a tiré du _livre vert nouveau_ du Châtelet, gardait
le silence sur les lieux que la prévôté attribuait nominativement au
marché de la débauche; aussi, les prostituées tirèrent avantage de ce
silence, pour se répandre dans tous les quartiers de Paris et pour y
fonder une multitude de lieux infâmes. Le prévôt eut besoin d'expliquer
l'avis amphibologique de 1381, par un nouvel édit plus explicite, que
Ducange, dans son Glossaire (au mot GYNÆCEUM), rapporte, sous la date
de 1395, comme emprunté du _livre noir_ du Châtelet: «_Item_, l'on
commende et enjoint à toutes femmes publiques bordelières et de vie
dissolue, à présent demeurans ès rues notables de Paris..., qu'elles
vuident incontinent après ce présent cry, et se retraient, et qu'elles
facent leur demeure ès bordeaux et autres lieux et places publiques, à
eux ordonnez d'ancienneté pour tenir leurs bouticles au péchié devant
dit, c'est assavoir ès rues de l'Abreuvoir de Mascon, de Glatigny, de
Tiron, de Court Robert de Paris, Baillehoé, la rue Chapon et la rue
Palée, sur peine d'estre mises en prison et d'amende volontaire.» Ce
_cri_, ou proclamation, qui fut fait à son de trompe par les crieurs
jurés dans les carrefours de Paris, présente cette singularité, qu'on
n'y a point égard à l'ordonnance du roi relative à la rue Chapon;
peut être, un arrêt du parlement était-il venu suspendre l'effet de
cette ordonnance. Parmi les lieux réputés infâmes, on ne trouve plus
la rue de Champ-Fleuri, mais on voit qu'elle a été remplacée par la
rue _Palée_, qu'on nomma depuis ruelle _Saint-Julien_ et plus tard
rue de _la Poterne_ ou _Fausse-Poterne_, parce qu'elle était à peu de
distance de la poterne Saint-Nicolas-Huidelon. Cette rue, qui tient à
la rue Beaubourg et qui s'appelle aujourd'hui rue du Maure, renfermait
une cour de ribaudie, dite _la Cour du More_, dénomination que nous
rapprocherons du sobriquet de certaines filles, qui devaient être
moresses ou sarrasinoises, puisque la Taille de 1292 les qualifie de
_morelles_. C'était là un des principaux repaires de la Prostitution,
quoique nous ne cherchions pas à retrouver cette rue _Palée_ dans
la rue du Petit-Hurleur, où Géraud, Jaillot, Lebeuf, ont essayé de
la placer. La grande rue Palée (il y en eut deux de ce nom) était,
selon nous, le lieu d'asile des filles de la rue Beaubourg et des rues
voisines.
Il y avait encore dans Paris une quantité de mauvais lieux non
autorisés; mais il semble que la prévôté ait négligé de s'en occuper
jusqu'en l'année 1565, où Charles IX les enveloppa dans une mesure
générale de prohibition. Mais, avant cette mesure, nous pouvons citer
deux essais de réforme au sujet de deux rues, dont l'une appartenait
traditionnellement à la Prostitution, et dont l'autre en avait été
infectée à une époque bien postérieure. Une ordonnance de Charles VI,
du 14 septembre 1420, pendant l'occupation de Paris par les Anglais,
avait renouvelé les anciennes défenses aux femmes dissolues, de loger
ailleurs que dans les rues de l'Abreuvoir-Macon, de Glatigny, de Tyron,
la Cour Robert-de-Paris, Baillehoé et la rue Palée, à peine de prison.
(Delamare a lu _rue Pavée_, dans le registre _noir_ du Châtelet, où
il copia ce document.) Mais, quatre ans après, Charles VI étant mort,
Henri VI, roi d'Angleterre, qui s'intitulait _roi de France_, prêta
l'oreille aux suppliques des marguilliers et paroissiens de l'église de
Saint-Merry, qui demandaient la suppression des honteuses franchises
de Baillehoé; «auquel lieu de Baillehoé, disent les lettres patentes
de Henri VI, datées du mois d'avril 1424, et délivrées à Paris dans le
conseil du roi; siéent, sont et se tiennent continuellement femmes de
vie dissolue et communes que on dit bordelières, lesquelles y tiennent
clappier et bordel publique: qui est chose très-mal séant et non
convenable à l'honneur qui doit être déféré à l'Église et à chacun bon
catholique; de mauvais exemple, vil et abominable, mesmement à gens
notables, honorables et de bonne vie.» En conséquence, pour satisfaire
au voeu des exposants et de leurs femmes, que scandalisait le spectacle
de ces impudicités, le roi anglais défendit «qu'il y eust dorénavant
aucune prostituée en la rue de Baillehoé, ni aux abords de l'église
Saint-Merry, attendu qu'il y avoit dans la ville moult d'autres lieux
et places ordonnées à ce, et mesmement assez près d'icelle, comme au
lieu que l'on dit la Cour Robert, et ailleurs, plus loing de l'église,
pour retraire lesdites femmes, qui sont comme non habités.»
Il était enjoint au prévôt de Paris de faire exécuter cet édit
_irrévocable_, et d'expulser sur-le-champ les femmes perdues qui
logeaient dans la rue Baillehoé. Il est probable que cette ordonnance
n'eut pas plus de valeur effective que les précédentes, car la rue
Baillehoé resta consacrée au vice. Nous remarquons pourtant, dans
les lettres de Henri VI, que les lieux de tolérance étaient _comme
non habités_; tandis que la proclamation du prévôt de Paris, faite à
cor et à cri en 1395, ordonne aux prostituées de _faire leur demeure_
dans ces mêmes lieux qui leur avaient été attribués _d'ancienneté_.
Nous conclurons de ces deux pièces, presque contemporaines, que la
législation relative aux femmes de mauvaise vie avait changé sur
ce point: qu'elles étaient forcées de loger sur le théâtre même de
leurs désordres, et qu'elles n'avaient plus la liberté de cacher
leur domicile dans tous les quartiers, pourvu qu'elles y vécussent
honnêtement. Il résulte aussi de l'ordonnance de Henri VI, que,
nonobstant des injonctions réitérées, les femmes dissolues refusaient
de s'agglomérer dans les bordeaux et clapiers, qui restaient déserts et
abandonnés. Un arrêt du parlement, du 14 juillet 1480, cité par Sauval,
nous prouve avec quelle obstination cette espèce de femmes s'éloignait
des rues réservées à leur commerce déshonorant, pour se jeter, comme
des harpies, sur des rues qu'elles souillaient de leurs débauches.
Cet arrêt ordonne de faire déloger les femmes de vie déshonnête, de la
rue des Cannettes et des autres rues voisines, et enjoint à ces femmes
«d'aller demeurer ès anciens bordeaux» (_Antiquités de Paris_, t. III,
p. 652). On ne peut pas douter, d'après les termes de l'arrêt, que la
prévôté de Paris n'eût reconnu la nécessité de confondre le logement
des femmes publiques avec l'asile de leurs impudicités, et que les
lieux de tolérance ne fussent devenus de la sorte la demeure permanente
de ces femmes, qui dans l'origine n'y venaient qu'à certaines heures du
jour et n'y restaient jamais la nuit.
Il faut maintenant chercher à découvrir, dans la topographie du vieux
Paris, les rues dont la Prostitution errante avait fait la conquête,
et que cependant les ordonnances des rois, les arrêts du parlement et
les _mandements_ de la prévôté ne nous signalent pas nominativement.
Ces rues, où s'exerçait en secret la coupable industrie des _putes_
libres, étaient en assez grand nombre, et le nom souvent obscène
qu'elles devaient à la malice du _populaire_ les désignait à la
réprobation des honnêtes gens, qui s'en écartaient avec prudence.
Outre les cours des Miracles, qui englobaient dans la même fange
les voleurs et les prostituées de la dernière classe, on compterait
aisément une vingtaine de rues aussi mal famées que celles dont saint
Louis avait livré entièrement le séjour à la débauche publique. Nous
avons déjà remarqué plus haut que ces rues étaient ordinairement
voisines d'un centre de Prostitution. Ainsi, la rue Transnonain
dépendait, pour ainsi dire, de la rue Chapon; la rue Bourg-l'Abbé,
de la rue du _Hueleu_; la rue Cocatrix, de la rue Glatigny. Dès les
premiers temps, les ribaudes avaient choisi leur résidence auprès du
lieu de leurs _assemblées_, afin de pouvoir s'y rendre à toute heure
sans être exposées aux insultes et aux huées de la populace. La rue
Bourg-l'Abbé, qui fut ouverte hors de l'enceinte de Philippe-Auguste,
sur le territoire de l'abbaye Saint-Martin-des-Champs, participait à
la mauvaise réputation de la rue ou plutôt du cul-de-sac de _Hueleu_,
qui formait l'entrée de la rue actuelle du Grand-Hurleur. Sauval (t.
Ier, p. 120) rapporte une locution proverbiale qui nous fait connaître
quels étaient les habitants de cette rue: «Ce sont gens de la rue
Bourg-l'Abbé, disait-on; ils ne demandent qu'amour et simplesse.» Quant
à la rue de _Hueleu_, exclusivement réservée à la Prostitution, depuis
son origine jusqu'à nos jours, elle ne devait pas son nom, comme l'a
dit l'abbé Lebeuf, à un chevalier, nommé Hugo Lupus (en vieux français,
_Hue-leu_), lequel vivait au douzième siècle et fit plusieurs donations
à l'église de Saint-Magloire; mais bien aux huées qui accompagnaient
alors les gens simples ou crédules que le hasard amenait dans ce lieu
infâme. Cette étymologie, conforme à l'esprit du baptême des rues de
Paris, est confirmée par le nom des _Innocents_, que la rue a porté
aussi vers la même époque; on l'appelait encore rue _du Pet_. On lui
donna depuis le nom de _Grand-Hueleu_, pour la distinguer de la rue
du _Petit-Hueleu_, sa voisine, qui avait été d'abord la _petite rue
Palée_, et qui mérita d'être comparée plus tard à celle de Hueleu,
pour la honteuse destination qu'elle avait prise: «Dès qu'on voyoit
entrer un homme dans l'une ou l'autre de ces rues, disent les auteurs
du _Dictionnaire historique de la ville de Paris_, on devinoit
aisément ce qu'il y alloit faire, et l'on disoit aux enfants: _Hue-le_,
c'est-à-dire, crie après lui, moque-toi de lui!» Quoi qu'il en soit, de
tous les _bourdeaux_ de Paris, celui de Hueleu fut celui qui conserva
la plus horrible renommée; ce fut lui surtout qui détermina les sévères
mesures de répression que Charles IX étendit à tous les mauvais lieux
de sa capitale. On pourrait soutenir, par de bonnes autorités, que
les enfants avaient l'habitude de crier _au loup_ et, par corruption,
_houloulou_, quand un homme accostait une femme débauchée dans la rue,
ou quand une de ces malheureuses osait se montrer en plein jour avec le
costume de son état.
Les rues qui conduisaient à la rue Chapon n'étaient pas mieux habitées
qu'elle. La rue Transnonain a longtemps servi de prétexte aux grossiers
jeux de mots du peuple, qui l'appelait tantôt _Trousse-Nonain_ ou
_Tasse-Nonain_ et tantôt _Trotte-Putain_ et _Tas-de-Putain_. La rue
Ferpillon, dans le nom de laquelle on a cru retrouver le nom d'un
de ses premiers habitants, fut d'abord nommée _Serpillon_, vieux mot
qui correspond à _torchon_. La rue de Montmorency, où les seigneurs
de Montmorency eurent autrefois un hôtel avec des dépendances
considérables, n'était connue que sous le nom de _Cour au vilain_, à
cause d'une espèce de cour des Miracles qu'elle renfermait. La plupart
des rues situées hors des murs ou le long de cette enceinte de remparts
construits par Philippe-Auguste, étaient dévolues à la Prostitution
libre, qui y bravait en paix les ordonnances de la prévôté et la
police des sergents du Châtelet. Ainsi, la rue des Deux-Portes, la
rue Beaurepaire, la rue Renard, la rue du Lion-Saint-Sauveur, la rue
Tireboudin, appartenaient de droit aux ribaudes du plus bas étage. La
rue des Deux-Portes, qui prit son nom de ses deux portes qu'on fermait
pendant la nuit, avait été inévitablement un lieu de débauche, ce que
prouve assez le sobriquet de _Gratec.._, qu'elle a porté jusqu'au
quinzième siècle. C'est sous ce nom obscène, qu'elle est désignée
dans une liste des rues de Paris, publiée par l'abbé Lebeuf d'après un
ancien manuscrit de l'abbaye de Sainte-Geneviève (_Hist. de la ville
et du diocèse de Paris_, t. II, p. 603). Dans le Compte du domaine de
Paris, pour l'année 1421 (_Sauval_, t. III, p. 273), le receveur de
la ville déclare avoir reçu de Jean Jumault «les rentes d'une maison,
cour et estables, ainsi que tout se comporte, séant à Paris dans la rue
Gratec.., près de Tirev.., où pend l'enseigne de l'Escu de Bourgogne
estant en la censive du roi.» La rue Tirev.., dont il est question
dans ce Compte, a gardé son infâme dénomination jusqu'au seizième
siècle, où la reine Marie Stuart, femme de François II, passant par
là, s'avisa de demander le nom de cette rue à un de ses officiers et
donna lieu à l'altération du nom primitif. Quoi qu'il en soit de cette
anecdote, que Saint-Foix prétend avoir empruntée à la tradition locale,
on eut l'étrange idée, en 1809, d'inscrire le nom de Marie Stuart sur
l'écriteau de la rue Tireboudin.
Les noms de rues, inventés et corrompus par le peuple, qui se plaisait
aux équivoques les moins décentes, suffiraient presque pour nous faire
découvrir les traces de la Prostitution publique et secrète dans le
vieux Paris. Sans sortir des nouveaux quartiers qui composaient la
Ville et qui rayonnaient au nord de la Cité sur la rive droite de
la Seine, en deçà et au delà de l'enceinte de Philippe-Auguste, nous
trouvons, dans les vieux inventaires, les rues de la _Truanderie_, du
_Puits-d'Amour_, de _Poilec.._, de _Merderel_, de _Putigneuse_, de
_Pute-y-musse_, etc. Ces noms-là disent eux-mêmes ce qu'étaient les
rues qui les portaient. Celle de la Truanderie, la seule qui ait gardé
son nom à travers plus de six siècles, offrait un asile non-seulement
aux prostituées errantes, mais encore aux gueux, aux voleurs, aux
vagabonds, en un mot, aux truands. La rue du Puits-d'Amour, qui est
maintenant la rue de la Petite-Truanderie, avait un puits célèbre,
dont nous avons parlé déjà et que les femmes amoureuses connaissaient
bien: ce puits, dont le souvenir se lie à plusieurs chroniques d'amour,
existait au centre de la petite place de l'Ariane, dont le nom primitif
semble avoir été place _de la Royne_, peut-être à cause d'une reine
de ribaudie ou d'amour, qu'on sacrait avec l'eau de ce puits. La rue
de _Poilec.._, qui est encore reconnaissable sous son nom moderne
de rue du Pélican, qu'une maladroite pruderie avait métamorphosée en
rue _Purgée_ au commencement de la Révolution; cette vilaine rue n'a
jamais changé d'emploi et l'on y rencontre toujours les mêmes moeurs.
La rue _Merderel_ ou _Merderet_ ou _Merderiau_ s'est un peu nettoyée,
depuis qu'on en a fait une rue _Verderet_, puis _Verdelet_, mais
elle a maintenu en partie ses vieux us d'impureté et la Prostitution
s'y promène, comme autrefois, dans la boue et les immondices. La
rue _Putigneuse_, au faubourg Saint-Antoine, est à présent rue
Geoffroy-Lasnier. La rue _Pute-y-Musse_ (c'est-à-dire, fille s'y cache)
a pris un air honnête, en devenant rue du Petit-Musc. Guillot indique,
dans son itinéraire, une autre rue de _Pute-y-Musse_ ou _Pute-Musse_,
que l'abbé Lebeuf a cru reconnaître dans la rue _Cloche-Perce_ ou _de
la Cloche-Percée_. Il n'est pas besoin de dire que ces rues ou ruelles,
hantées par les femmes de mauvaise vie et leurs impudiques satellites,
furent remarquables, entre toutes, par leur saleté et leur puanteur;
c'est dans cet état d'ignominie, qu'elles nous apparaissent encore au
milieu du dix-septième siècle, lorsque les commissaires voyers firent
une enquête de salubrité dans les rues de la capitale et constatèrent,
dans la plupart des rues bordelières, la présence de cloaques infects
qui empestaient l'air et de hideuses carognes qui affligeaient les
regards autant que l'odorat. La Prostitution, comme on en peut juger
par là, ne se piquait pas des délicatesses et des recherches sensuelles
que lui inspira plus tard l'exemple d'une cour galante et voluptueuse.