CHAPITRE XI.

SOMMAIRE. --Le cabaret du _Char doré_. --La rue de Glatigny.

--La rue du _Fumier_. --La rue d'_Enfer_. --La cour _Ferry_. --La

maison de Cocatrix. --Le _Caignard_. --Les voûtes de la Calandre

et du Marché-Palu. --L'île _de Gourdaine_. --Le _Terrain_ ou _la

Motte aux Papelards_. --Les faubourgs. --Le _Champ Gaillard_.

--Les quatre tavernes _méritoires_. --Le _Château-de-Paille_.

--La taverne de la Mule. --Les _lupanaires_ de l'Université.

--Le _Champ-d'Albiac_. --La rue _Gracieuse_. --Les Champs de la

_Boucherie_, _Petit_ et de l'_Allouette_. --La rue de l'_Aronde_.

--La rue _Gît-le-Coeur_. --La rue _Sac-à-Lie_. --La rue _Bordet_.

--Les Cours des Miracles. --Etc., etc.

Nous continuons notre voyage pornographique dans le vieux Paris,

en nous attachant à signaler les rues suspectes qui ne sont pas

mentionnées comme telles dans le poëme de Guillot, ni dans les

ordonnances du Châtelet. L'ancien nom de ces rues est presque toujours

l'enseigne de leur caractère particulier. D'abord, dans la Cité, nous

constaterons que, malgré l'usage général qui éloignait du centre des

villes les femmes de mauvaise vie, pour les rejeter au delà des murs

et, pour ainsi dire, hors de la vie commune, la Prostitution s'était

maintenue en plusieurs rues autour de Saint-Denis-de-la-Châtre, qui

avait vu se former la première confrérie de la Madeleine, comme nous

l'avons rapporté d'après les traditions recueillies par Dubreul et

Sauval. Il était tout naturel que le voisinage du Val d'Amour de

Glatigny fût envahi de préférence par les ribaudes, qui y allaient

_commettre le péchié_, suivant les termes des anciens édits. On peut

donc affirmer que la plupart de ces horribles ruelles, qui ont disparu

depuis peu d'années dans les grands travaux de voirie exécutés à

travers la vieille cité lutécienne, étaient au moyen âge le théâtre

permanent de la débauche, quoique les règlements de police municipale

eussent essayé de la circonscrire dans son sanctuaire de Glatigny.

Les rues des Marmousets, Cocatrix, d'Enfer, de Perpignan et d'autres,

qui formaient un labyrinthe de maisons entassées l'une sur l'autre,

privées de jour et d'air, convenaient merveilleusement aux habitudes

bordelières. Nous savons, par exemple, que la rue de Perpignan s'était

nommée rue _Charoui_, à cause d'un cabaret du Char doré (_de carro

aurico_); Guillot a parlé de ce cabaret:

En Charoui,--bonne taverne achiez ovri.

Toute taverne devenait, au besoin, un lieu de Prostitution. Cette

taverne de Charoui devait être accompagnée d'un jardin planté de

roses, puisque la rue prit successivement les noms significatifs de

_Champrousiers_, de _Champflory_ et de _Champrosy_. Ce champ de roses

n'était peut-être qu'une image du plaisir qu'on allait chercher dans

ce cabaret, qui fut remplacé par un jeu de paume, d'où la rue tira son

dernier nom de _Panpignon_ ou _Perpignan_.

Le nom de _Val d'Amour_ s'appliquait plus particulièrement à l'entrée

fort étroite de la rue de Glatigny, qui descendait vers la rivière

et qui menait au port Saint-Landry. Le long de ce petit port, où

venaient atterrir quelques barques chargées de bois et de blé,

régnait une ceinture de maisons qui, accrochées l'une à l'autre et se

soutenant à peine, baignaient dans l'eau leurs pieds vermoulus; ces

maisons appartenaient de droit à la plus abjecte Prostitution, que

nous verrons partout se réfugier aux bords des fleuves. La rue humide

et ténébreuse, que ces hideuses masures formaient par derrière, se

nommait tantôt rue du _Port-Saint-Landry-sur-l'Yeau_, et tantôt rue

du _Fumier_. La famille des Ursins ne craignit pas d'y faire bâtir un

hôtel où demeura un des membres les plus illustres de cette famille,

Juvénal des Ursins, prévôt des marchands et chancelier de France sous

Charles VI. La présence de ce grave personnage dans une rue si mal

famée ne servit qu'à lui faire changer de nom, elle se nomma dès lors

rue des Ursins; mais son extrémité inférieure (_via inferior_) fut

appelée rue _d'Enfer_, par allusion à la damnable vie que menaient

ses habitants. Nous avons déjà hasardé une conjecture, peut-être

téméraire, à l'endroit de la rue des Marmousets, que Guillot semble

nous représenter comme fréquentée par des ribauds, plus encore que

par des ribaudes. Cependant, une liste des rues de Paris, que l'abbé

Lebeuf estime avoir été dressée en 1450, enregistre cette rue sous le

nom de rue _des Marmouzètes_. Nous savons aussi qu'un grand logis, dit

maison des Marmousets (_domus Marmosetarum_), auquel on montait par

des degrés extérieurs, y a existé jusqu'au seizième siècle. Ce logis

renfermait-il une cour de ribaudie? Près de là, il y avait un lieu de

cette espèce nommé la _cour Ferry_, qui avait donné son nom à la rue

des Trois-Canettes. Faut-il encore reconnaître un lieu analogue dans

la maison de Cocatrix (_domus Coquatricis_), qui attenait à celle des

Marmousets et portait le nom de la rue où il était situé? Cette rue,

que les archéologues de Paris prétendent honorée du nom d'un bourgeois

qui l'habitait au treizième siècle, pourrait plutôt, à cause de son

vilain renom, offrir un champ curieux à l'étymologie. Ainsi, dans

notre vieille langue, _cocatre_ signifie un _chapon châtré à demi_;

_cocatrix_ est, au propre, un lézard qui s'engendre dans les puits et

les citernes; au figuré, c'est une fille de joie qui fait des _coues_

et des _coqs_, suivant l'expression facétieuse d'un vieux conteur. Dans

la _Verba erotica_ de son édition de Rabelais, le docte De l'Aulnaye

définit _Cocquatris_, une prostituée. A l'appui de cette définition,

et pour ne laisser aucun doute sur les anciennes franchises de la rue

Cocatrix, les auteurs de la grande _Histoire de Paris_, Félibien et

Lobineau, ont extrait des registres du parlement les premières lignes

d'un arrêt qui commence ainsi: «Du mardi, 15e jour de juin 1367, entre

Jehanne la Peltiere, appelante, d'une part, maistre Jehan d'Alcy et les

autres habitants de la rue des Marmouzets, d'autre part. L'appelante

dict qu'elle demeure en la rue Coquatrix, qui est foraine, où il y a

eu bordel, de si longtemps, qu'il n'est mémoire du contraire, etc.» Ce

passage prouve, en outre, que les rues où il y avait _bordel_ étaient

regardées comme _foraines_, c'est-à-dire étrangères au régime et au

droit commun de la voirie ordinaire.

A l'opposite des mauvais lieux de Glatigny, on trouvait encore dans

la Cité d'autres asiles de Prostitution connus seulement des plus vils

vagabonds. C'étaient le _Caignard_ et les voûtes de la Calandre et du

Marché-Palu. Quoique l'aspect de ces lieux-là soit encore aujourd'hui

aussi triste que répugnant, on se ferait difficilement une idée de

ce qu'ils étaient aux treizième et quatorzième siècles, lorsqu'ils

servaient de repaire nocturne à la débauche la plus immonde. La rue de

la Calandre, par son nom emprunté à une petite alouette babillarde,

caractérisait les assemblées de femmes, qui s'y tenaient du matin au

soir, et qui ne faisaient que _jargonner et débattre_, quand elles ne

péchaient pas. Cette rue, pleine de boues et d'immondices, conduisait

au Marché-Palu, dont le nom annonce un étang ou marais (_palus_),

et qui n'était qu'un cloaque, un _trou punais_, comme on disait

en ce temps. Mais ce n'étaient que roses auprès des ruelles qui y

aboutissaient et qui ne furent fermées qu'au milieu du dix-septième

siècle. Une de ces ruelles, qui, du temps de Sauval, existait encore en

partie entre les premières maisons du Petit-Pont et quelques maisons

du Marché-Neuf, s'appelait le _Caignard_, «à cause, dit Sauval (t.

I, page 174), qu'elle servoit de passage aux hommes et aux femmes de

mauvaise vie, qui y passoient, en se retirant, la nuit, sous les logis

du Petit-Pont, où ils menoient une étrange vie.» Enfin, la Prostitution

errante avait encore dans la Cité deux champs de foire nocturne, l'un

sous les saussaies d'une petite île, qui, nommée l'_île de Gourdaine_

au quinzième siècle, et l'_île aux Vaches_ trois siècles auparavant,

forma depuis la pointe occidentale de l'île de la Cité, et l'autre,

sur un monticule qui s'élevait à l'extrémité orientale et qui s'est

toujours nommé le _Terrain_. Ce monticule, que les décombres provenant

de la reconstruction de Notre-Dame avaient exhaussé dans le lit de la

rivière, et que le chapitre de la cathédrale s'était approprié sans en

tirer parti, devenait tous les soirs le rendez-vous des débauchés et de

leurs méprisables instigateurs: on l'avait surnommé, pour cette raison,

dès l'année 1258, _la Motte aux Papelards_ (_Motta Papelardorum_.) Une

citation, tirée d'un sermon de Robert de Sorbon, sur la Conscience,

nous fera comprendre dans quel sens équivoque le peuple employait

ici le mot _Papelards_ pour désigner les honteux poursuivants des

femmes perdues: _Imo propter hoc dicuntur papelardi, quia frequentant

confessiones._ Il est remarquable que le sermon de Robert de Sorbon,

où Ducange a pris cette citation singulière, est presque contemporain

du baptême de ce _terrain_ ou _terrail_ (_terrale_), où les Papelards

trouvaient à qui parler. Quant à l'île de la Gourdaine, qui avait été

l'_île aux Vaches_, suivant d'anciens titres que les archéologues n'ont

pas tenté d'expliquer, son nom a des analogies ou des accointances

avec _goudine_, _gourgandine_ et _gordane_, qui étaient synonymes de

_prostituée_. Cette île-là, d'ailleurs, dans laquelle furent brûlés

les Templiers sous le règne de Philippe le Bel, paraît avoir été un

lieu de supplice consacré particulièrement à la punition des crimes

obscènes, parce qu'on voulait tenir à distance du peuple les coupables

qui s'étaient souillés de cette espèce de crime et qui pouvaient être

un objet de scandale à leurs derniers moments.

Dans le quartier de l'Université, qui renfermait tant de rues désertes,

tant de clos et de champs inhabités, tant de _bordes_ et de tavernes,

la Prostitution avait une foule de retraites que les sergents du

Châtelet et n'osaient pas violer et dans lesquelles affluait jour et

nuit la gent écolière. La définition que fait de la vie des faubourgs

une ordonnance de Henri II, en 1548, peut être appliquée à l'état

de ces mêmes lieux, deux ou trois siècles auparavant: «Plusieurs des

maisons desdits faubourgs ne sont que retraites de gens malfaisants,

taverniers, jeux et bourdeaux, et la ruine d'un grand nombre de jeunes

gens qui, alléchez et attirés d'oisiveté, consument et perdent là

profusément leur jeunesse.» Il est aisé d'imaginer les besoins de

débauche qui dominaient cette population universitaire, composée de

robustes compagnons ayant la plupart âge d'homme et souvent pervertis

par la fainéantise et la misère. Les ordonnances de saint Louis

n'avaient autorisé que deux asiles de ribaudes, l'Abreuvoir Mâcon et

Froidmantel, près le clos Bruneau, dans l'Université; mais Guillot nous

a signalé six ou sept rues où s'exerçait ouvertement la Prostitution.

Les écrivains du même temps, Jacques de Vitry surtout, nous apprennent

que chaque maison du quartier des Écoles contenait au moins un mauvais

lieu. Alain de l'Ile, _le docteur universel_, disait des écoliers de

son temps, qu'ils aimaient mieux contempler les beautés des jeunes

filles que les beautés de Cicéron. Ce sont les Flamands que Jacques

de Vitry représente comme plus corrompus que les autres: «Ils sont

prodigues, dit-il, aiment le luxe, la bonne chère et la débauche, et

ont des moeurs très-relâchées.» Il fallait une quantité prodigieuse de

femmes de bonne volonté, pour satisfaire les passions de cette jeunesse

indisciplinée, qui s'en allait par bandes à ses plaisirs comme à ses

études. Rabelais, dans son _Pantagruel_, en nous racontant les exploits

de Panurge, nous apprend que la police municipale n'avait pas encore

d'action, au seizième siècle, sur les franchises de l'Université, et

que l'ombre d'un écolier mettait en fuite les sergents du guet: il

résulte de là que les femmes dissolues se trouvaient placées sous

la sauvegarde des écoliers, qui les tenaient hors de la portée des

règlements du Châtelet. Outre les rues de la Plâtrière, des Cordeliers,

du Bon-Puits, des Noyers, des Prêtres-Saint-Séverin, etc., où

l'auteur _du Dit des Rues de Paris_ confesse avoir rencontré _mainte

meschinète_, nous sommes surpris qu'il n'en ait pas trouvé davantage au

_Champ-Gaillard_ et au _Champ-d'Albiac_. Le _Champ-Gaillard_ était une

place ou plutôt un préau qui s'étendait le long des murs de l'enceinte

de Philippe-Auguste, depuis la porte Saint-Victor jusqu'à la porte

Saint-Marcel; la rue qu'on ouvrit sur ce terrain au treizième siècle

prit le nom de rue _des Murs_, à cause de sa situation; on l'appela

ensuite rue _d'Arras_, lorsqu'on y fonda un collége, ainsi nommé,

en 1332; mais le peuple qui l'avait qualifié de _Champ-Gaillard_,

pour exprimer sa destination nocturne, ne lui retira pas ce nom,

que justifiait d'ailleurs l'établissement d'une ribaudie fréquentée

surtout par les écoliers. Ce mauvais lieu avait encore assez de

célébrité au seizième siècle, pour que Rabelais, qui n'en parlait

pas vraisemblablement par ouï-dire, l'ait cité, seulement avec trois

autres, pour caractériser les désordres des écoliers de Paris: c'est

dans le chapitre VI du second livre, où le Limousin qui contrefaisait

le langage français raconte les faits et gestes de ses pareils:

«Certaines diecules, nous invisons les lupanaires de Champ-Gaillard,

de Matcon, de cul-de-sac de Bourbon, de Hueleu, et, en ceste ecstase

venereique, inculcons nos veretres ès penetissimes recesses des

pudendes de ces meretricules amicabilissimes.» Le langage de l'écolier

limousin, qui écorchait le latin et croyait pindariser, est assez

inintelligible, par bonheur, pour qu'on ose le rapporter comme un

monument de la grammaire érotique de l'Université.

Dans le même chapitre de Rabelais, il est aussi question de quatre

cabarets qui devaient être aussi mal famés que les bourdeaux, puisque

nous savons, par plusieurs ordonnances de la prévôté, que la plupart

des _caves_ et tavernes où l'on donnait à boire étaient tenues par

des femmes publiques ou par leurs maquignons, ou _courratiers_. «Puis,

nous cauponisons, dit l'écolier à Pantagruel, ès tabernes méritoires

de la Pomme-de-Pin, du Castel, de la Maddelaine et de la Mulle.» Voilà

bien les _tabernæ meritoriæ_ des historiens romains, notamment de

Suétone, qui nous prouve par là que le mot _meretrix_ a été tiré du

verbe _mereri_ et du substantif _meritum_. Mais nous ne chercherons

pas à fixer, au moyen d'une dissertation archéologique, l'emplacement

de ces quatre tavernes _méritoires_, et nous nous bornerons à faire

remarquer que leurs noms semblent concorder avec ceux des rues où elles

étaient sans doute situées; ainsi la rue _de la Madeleine_ et la rue

_de la Pomme_ dans la Cité, sont devenues depuis le quatorzième siècle

la rue de la Licorne et la rue des Trois-Canettes, tout en conservant

leurs cabarets à l'enseigne de la Madeleine et de la Pomme-de-Pin;

la rue _du Châtel_ ou _du Château-Fètu_ se composait d'une partie de

la rue de la Ferronnerie, aboutissant à la rue de l'Arbre-Sec, et une

maison, dite le _Château-Fètu_ ou _Château-de-Paille_, dont l'origine

n'est pas connue, a subsisté longtemps entre l'église de Saint-Landri

et la rivière: la place n'était-elle pas bien choisie pour y mettre

un cabaret et le reste? Quant à la taverne de la Mule, il faut aller

la chercher jusque dans la rue du Pas-de-la-Mule, que la fondation de

la place Royale n'a pas débaptisée de son vieux nom, en lui imposant

celui de rue Royale qu'elle n'a pas gardé. Nous ne craignons donc

pas de comprendre, dans l'inventaire des mauvais lieux de Paris, ces

quatre cabarets fameux, qui sont mentionnés souvent par les poëtes

et les conteurs du seizième siècle. Mais cette digression sur les

cabarets nous a un peu écarté des _lupanaires_ de l'Université, que

nous n'avons pas la prétention de connaître tous. La rue Gracieuse,

qui a porté d'abord le nom de rue _d'Albiac_, avait été bâtie sur un

terrain qu'on appelait le _Champ-d'Albiac_, et qui était, de temps

immémorial, consacré à la Prostitution: les asiles qu'elle y avait

occupés par droit héréditaire, ne furent détruits qu'en 1555, comme

nous le verrons sous cette date. Les antiquaires étymologistes ont

trouvé, dans les Comptes de Paris, le nom d'une famille d'_Albiac_ et

celui d'une famille _Gracieuse_, qu'ils nous donnent pour les parrains

rivaux de cette même rue, si mal habitée à toutes les époques; mais, si

nous hasardons une conjecture plus analogue au caractère de ce lieu-là,

nous aimons mieux reconnaître dans le nom d'_Albiac_ une allusion aux

Albigeois (_Albiaci_ et _Albigenses_), qui étaient des hérétiques,

non-seulement en religion, mais encore en amour, suivant l'opinion

populaire qui confondait sous la dénomination d'_Albigeois_ et

d'_Albiacs_ tous les débauchés perdus de vices et souillés d'impuretés.

Le Champ-d'Albiac devait donc être le champ de foire de ces impuretés,

et la rue qui s'ouvrit sur ce repaire, sans le purifier, fut surnommée

_Gracieuse_, par moquerie ou par antinomie.

Il y avait d'autres _champs_ où les ribaudes tenaient leurs _bouticles

au péché_, tels que le _champ de la Boucherie_, près de la rue des

Mauvais-Garçons; le _champ Petit_, près de la rue du Battoir; le

_champ de l'Allouette_, etc. Le mot _champ_ désigne ordinairement un

endroit où l'on vend et où l'on achète. Mais, en nous renfermant dans

la catégorie des rues et ruelles impures, nous ne pouvons oublier la

rue de _l'Aronde_ ou de l'Hirondelle, voisine de l'Abreuvoir Mâcon,

que Rabelais, peu avare d'étymologies ordurières, appelle _Matcon_.

Cette rue de l'Hirondelle, qui se cache noire et infecte derrière

les maisons du quai Saint-Michel, avait tiré son nom de l'enseigne

d'un lieu de débauche. Près de là, il serait facile de découvrir une

équivoque très-significative dans le nom de la rue Gît-le-Coeur, qui

a été appelée tour à tour, par corruption malicieuse ou involontaire,

_Villequeux_, _Guillequeux_, _Gilles-Queux_, _Gui-le-Comte_, etc. A peu

de distance de cette rue (à propos de laquelle il faut sous-entendre

la spirituelle parenthèse de Boufflers: _Je dis_ LE COEUR, _par

bienséance_), on avait encore la rue Pavée, que les bonnes langues

nommaient tout au long rue _Pavée-d'Andouilles_. Les rues voisines,

dont les anciens noms accusent l'ancienne industrie, furent également

infestées de femmes de mauvaise vie; la rue _Sac-à-Lie_, sobriquet

donné à ces sortes de femmes, est devenue rue Zacharie; la rue de

l'Éperon se nommait rue de _Gaugai_ (_Gautgay_, plaisir gai) et

annonçait ainsi le genre de passe-temps qu'on y trouvait. Enfin, c'est

dans ce dédale de ruelles, qui avaient remplacé le vignoble de Laas ou

Liaas, où la Prostitution errante promenait ses amours; c'est entre

la rue de Hurepoix et la rue Poupée, que nous voudrions retrouver le

_lupanaire du cul-de-sac de Bourbon_, que les commentateurs de Rabelais

transportent près du Louvre. En un mot, le quartier de l'Université

était plus riche en lieux de débauche, ou du moins, plus peuplé de

filles de joie, que tous les autres quartiers de Paris; et cela n'a

pas besoin de preuves, si l'on considère les habitudes licencieuses

des écoliers, qui ne sortaient guère des limites de leur domaine et

qui avaient chez eux assez de _chière-lie_, comme ils disaient, pour

n'en point chercher ailleurs. Mais les savants qui ont écrit sur les

rues de Paris se sont attachés à les réhabiliter dans leurs vieux

noms et dans leurs vieilles traditions pornographiques; ils n'ont pas

remarqué que ces noms de rues, nés la plupart d'une boutade populaire,

avaient passé aux hommes plutôt que des hommes aux rues, et ils n'ont

presque jamais tenu compte de l'autorité de l'étymologie. Ainsi, quand

ils veulent étudier l'origine du nom de la rue _Bordet_, qui part

de la fontaine Sainte-Geneviève et monte jusqu'à la rue Mouffetard,

à l'endroit même où était la porte Bordelle, qui lui a légué son

nom, ils prétendent qu'un personnage, nommé Pierre de Bordelles (_de

Bordelis_), demeurait dans cette rue au douzième siècle, et qu'il y a

naturellement laissé un nom qu'on ne saurait interpréter à mal. «C'est

une erreur populaire, disent les auteurs du _Dictionnaire historique

de la ville de Paris_, de croire qu'à cause de la ressemblance de nom,

cette rue ait été autrefois affectée à la débauche.» Il est certain

pourtant que Pierre de Bordelles avait été qualifié ainsi dans les

actes, parce qu'il possédait une maison dans cette rue, qui fut nommée

_Bordelles_, _Bourdelle_ et _Bordel_, en raison de son usage primitif

et des nombreuses _bordes_ que l'enceinte de Paris avait comprises

dans ses murs. La rue Bourdelle, qui conduisait à la porte du même

nom, ne fit rien pour donner un démenti à ce nom malhonnête, que

confirmait encore le voisinage d'un _Champ Gaillard_, qui se changea en

_Chemin-Gaillard_, lorsqu'on y perça une rue, et qui est maintenant la

rue Clopin, nom moderne où se reflète encore la tradition des mauvaises

moeurs de toutes ces rues attenantes aux murs d'enceinte et aux portes

de la ville.

[Illustration:

Marckl Del.

Imp. de Drouart, r. du Fouarre, 11, Paris.

Outhwaite, sc.

La Cour des Miracles de Paris.

]

Il ne nous reste plus qu'à indiquer la place topographique de certaines

cours de ribaudie, qu'on qualifiait de _Cours des Miracles_, parce que

les gueux, qui s'y rassemblaient et qui simulaient les plus hideuses

infirmités pour émouvoir la commisération publique, sortaient de là

boiteux, culs-de-jattes, aveugles, manchots, lépreux et couverts

d'ulcères, et rentraient le soir ingambes, joyeux et dispos, pour

faire la débauche toute la nuit. Ces cours des miracles renfermaient

une population de voleurs, de mendiants, de vagabonds, de ladres et

de créatures abjectes qui n'avaient conservé de la femme que le nom

qu'elles déshonoraient. La plus ancienne de ces cavernes d'infamie

était celle de la Grande-Truanderie, qui envoya des colonies dans tous

les quartiers de Paris où la police prévôtale leur permit d'ouvrir

une cour. Les deux grandes succursales de la Truanderie furent _les

petites maisons du Temple_, ou _les loges des Aumônes_ dans la rue des

Francs-Bourgeois au Marais, et la _Cour des Miracles_, par excellence,

près des Filles-Dieu, entre les rues Saint-Denis et Montorgueil. On

comptait, en outre, plus de vingt cours ou repaires de la même famille,

où l'on menait la même vie de désordre et de turpitude. Il suffira

de citer la Cour de la Jussienne, dans la rue Montmartre, à côté de

la chapelle des prostituées, dédiée à sainte Marie l'Égyptienne; la

Cour Gentien, dans la rue des Coquilles; la Cour Brisset, dans la rue

de la Mortellerie; la Cour de Bavière, dans la rue Bordet; la Cour

Sainte-Catherine et la Cour du roi François, dans la rue du Ponceau;

la Cour Tricot, dans la rue Montmartre; la Cour Bacon, dans la rue

de l'Arbre-Sec, etc. Sauval dit, en parlant des hôtes dangereux de

la rue des Francs-Bourgeois: «A toute heure, leur rue et leur maison

étoient un coupe-gorge et un asile de débauche et de prostitutions.»

Sauval fait encore un tableau plus effrayant de la principale Cour des

Miracles, qu'il avait pu voir dans toute sa splendeur, lorsqu'elle

servait de refuge à tout ce qu'il y avait de plus criminel, de plus

impur, de plus ignoble dans le peuple de Paris. C'était là que la

Prostitution, à l'ombre de l'impunité, atteignait le dernier degré du

vice.

Cette Cour des Miracles avait eu autrefois une étendue considérable;

mais elle se trouva insensiblement resserrée entre la rue Montorgueil,

le couvent des Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur; elle ne se

composait plus que d'une place irrégulière et d'un cul-de-sac boueux

et puant: «Pour y venir, dit Sauval, il se faut souvent égarer dans

de petites rues, vilaines, puantes, détournées; pour y entrer, il faut

descendre une assez longue pente de terre, tortue, raboteuse, inégale.

J'y ai vu une maison de boue à demi-enterrée, toute chancelante de

vieillesse et de pourriture, qui n'a pas quatre toises en carré, et où

logent néanmoins plus de cinquante ménages chargés d'une infinité de

petits enfants légitimes, naturels et dérobés.» Sauval, qui a recueilli

des détails si curieux sur les habitants des cours des Miracles, ne

nous apprend rien malheureusement des femmes que le _royaume argotique_

enrôlait sous le gouvernement du _grand Coesre_. On regrettera

davantage de n'avoir pas un portrait physique et moral de ces sujettes

du roi des gueux et des argotiers, en sachant une étrange particularité

de leur infâme métier. «Des filles et des femmes, raconte Sauval, les

moins laides se prostituoient pour deux liards, les autres pour un

double, la plupart pour rien. La plupart donnoient souvent de l'argent

à ceux qui avoient fait des enfants à leurs compagnes, afin d'en avoir

comme elles, et de gagner par là de quoi exciter la compassion et

arracher les aumônes.» Le tarif des prostituées de la grande Cour des

Miracles était sans doute le plus humble qu'une femme pût demander

pour prix de ses honteuses complaisances; mais il faut faire observer

que deux liards du temps de Sauval valaient environ dix sous de notre

monnaie, et que le double denier tournois représentait les deux tiers

d'un liard, c'est-à-dire trois sous au cours actuel. Nous doutons que

le taux de la Prostitution soit jamais descendu plus bas.

On comprend que cette espèce de Prostitution était tout à fait hors de

l'action de la police du Châtelet. Les malheureuses qui l'exerçaient,

protégées par les franchises des cours des Miracles, appartenaient

à la race cosmopolite des gueux et des voleurs qui peuplaient ces

asiles du crime. Elles étaient couvertes de haillons et squalides de

malpropreté; la plupart, qui avaient du sang de _cagot_ ou de bohémien

dans les veines, se distinguaient par leur laideur repoussante, leur

teint basané, leurs cheveux crépus et leur odeur infecte; celles

dont la peau était blanche et la chevelure blonde, passaient pour

jolies, et servaient, comme telles, d'amorce aux étrangers que leur

mauvaise étoile égarait à la nuit tombante aux environs d'une cour des

Miracles. La belle, dressée à cette espèce de chasse, aiguillonnait

la convoitise de la proie qu'elle guettait au coin d'une rue: tantôt

elle se montrait en larmes et inventait une fable propre à exciter

la compassion de celui qui l'interrogeait; tantôt elle allait à la

rencontre de l'imprudent qui s'offrait à elle, et sous mille prétextes

elle l'entraînait à sa suite; tantôt elle lui adressait des injures et

des provocations, pour le forcer à entrer en débat avec elle et pour

avoir une occasion de crier au secours: alors, ses complices, père,

frères, amis, accourant à sa voix, se jetaient sur l'homme qu'elle

accusait d'une insulte imaginaire et qu'on dépouillait sous ses yeux,

en le maltraitant, en l'assassinant même, s'il cherchait à se défendre.

Le même sort attendait l'infortuné, quand il s'était laissé séduire par

cette sirène de carrefour et qu'il avait eu le courage de la suivre

dans son bouge: c'était encore un père, un mari, un frère qui venait

lui demander compte d'une séduction qu'on ne lui donnait pas toujours

le temps d'accomplir, et de gré ou de force il devait payer une rançon,

dans laquelle on comprenait tout ce qu'il portait sur lui, sans

excepter ses vêtements. Heureux si on lui permettait de s'en aller en

chemise, sain et sauf! Il n'est pas besoin de dire que, quant aux ruses

et à la théorie de cette pipée amoureuse, le père les enseignait à sa

fille, le mari à sa femme, le frère à sa soeur. Les enfants, dès leur

bas âge, étaient livrés à la merci de la plus exécrable corruption; ils

faisaient de leur corps une pâture, vendue, abandonnée, sacrifiée à la

lubricité de leurs parents ou de leurs maîtres; ils n'avaient aucune

notion du bien et du mal, surtout dans les choses qui intéressent la

pudeur: fille ou garçon, leur premier pas dans la vie les menait à

la Prostitution la plus éhontée, et ils ne sortaient plus de cette

fange, quand ils y avaient mis le pied. C'était là, de tout temps,

la pépinière des prostituées, qui en sortaient pour chercher fortune

et qui y rentraient quand elles étaient devenues vieilles sous le

harnois. Elles continuaient leur métier, à vil prix, et si elles ne

trouvaient plus même deux liards ou un double pour salaire, elles se

résignaient à changer d'industrie, et, selon leur degré de capacité,

elles tiraient des horoscopes, lisaient l'avenir dans les lignes de la

main, préparaient des breuvages d'amour, des philtres, des amulettes,

ou vendaient de la graisse et des cheveux de pendus, pour les maléfices

et les opérations magiques.

Il ne faut pas croire que les propriétaires des maisons d'une rue

affectée au service de la débauche publique fussent très-empressés

à se soustraire à cette honteuse servitude qui leur procurait de

grands bénéfices. Nous voyons, au contraire, d'après les actes d'un

procès souvent renouvelé à l'occasion de la rue Baillehoé, que la

destination même d'une rue de ce genre constituait un privilége fort

avantageux en faveur de ses propriétaires ou de ses locataires, qui

se montraient toujours jaloux de le défendre et de le conserver. Ce

procès, dont nous retrouvons les traces çà et là dans les registres

du parlement, dura plus d'un siècle et se renouvela sous toutes

les formes entre les parties intéressées, qui étaient, d'une part,

certains bourgeois, possesseurs des maisons de cette rue infâme, et

d'autre part, le curé et les chanoines de Saint-Merry. Le prévôt

de Paris et le roi, alternativement, intervenaient dans le débat

et l'embrouillaient davantage par des édits et des ordonnances

contradictoires. Le parlement, saisi de l'affaire à son tour, ménageait

les uns et les autres, prononçait des arrêts, ordonnait des enquêtes

et ne se sentait pas le courage d'anéantir des droits fondés par la

législation de saint Louis et confirmés par un long usage. Un arrêt du

24 janvier 1388, rapporté dans les preuves de l'_Histoire de Paris_,

par Félibien et Lobineau (t. IV, p. 538), nous fait connaître l'état

de la question et les prétentions réciproques des parties en litige.

Le chevecier, le curé et les chanoines avaient obtenu des lettres

royaux qui supprimaient définitivement la Prostitution dans la rue

Baillehoé, et une ordonnance du prévôt de Paris, nouvellement élu, Jean

de Folleville, enjoignit aux femmes publiques qui habitaient cette rue

de vider les lieux sur-le-champ; comme ces femmes se voyaient soutenues

par les propriétaires des maisons qu'elles occupaient, elles ne se

pressaient pas d'obéir à l'ordonnance de l'expulsion: le prévôt envoya

des archers qui les firent sortir de vive force et des maçons qui

murèrent l'entrée de leurs logis. Les propriétaires lésés dans leurs

intérêts et indignés de cet abus d'autorité, portèrent plainte devant

le parlement et mirent en cause le chevecier, le curé et les chanoines

de Saint-Merry, qu'ils accusaient d'avoir trompé la religion du roi

et du prévôt. Ces honnêtes propriétaires avaient remis leurs pleins

pouvoirs à trois d'entre eux, Jacques de Braux, dit Jacobin, Philippe

Gibier et Guillaume de Nevers. Voici les arguments que chaque partie

faisait valoir en faveur de sa cause, qui fut sans doute plaidée à fond

en audience solennelle par les meilleurs avocats du barreau de Paris.

Le chevecier, le curé et les chanoines disaient que le roi saint Louis

avait ordonné que les ribaudes ne demeurassent point _en lieux et rues

honnêtes_; le prévôt de Paris, qui était alors en charge, décida que

la rue Baillehoé était dans les conditions d'honnêteté prescrites par

l'ordonnance, et il chassa de cette rue les ribaudes, en condamnant

à l'amende, c'est-à-dire _au quadruple du louage_, les _seigneurs_

des maisons louées à ces femmes dissolues: «La rue, ajoutent les

défendeurs, est près de belles et grandes rues notables, où il demeure

plusieurs bourgeois et plusieurs bourgeoises et les chanoines et

chapelains de ladite église. En outre, plusieurs inconvénients s'en

sont ensuis et pourroient plusieurs plus grands inconvénients ensuir;

car, se aulcun houillier ou ribault tuoit un homme, il seroit près de

l'église où il pourroit se retraire; et est la rue belle et honneste

pour aller à Saint-Merry et pour aller d'icelle rue en la Verrerie; et

en telles rues si honnestes ne doivent demeurer femmes folieuses. Item,

que la rue est près du moustier, et près du moustier telles femmes ne

doivent point demourer, et c'est le chemin par lequel les chanoines et

chapelains doivent aller à l'église.»

Les demandeurs répondaient «qu'il est expédient que telles femmes

soient emprès les rues publiques, que en forsbourgs, et y sont faits

moins de maux et inconvénients que en rues foraines; que la rue

est estroicte et n'est bonne que à ce mestier et n'y a que petites

bouticles, et s'aucun y faisoit aucun delict, il ne s'en pourroit

fouir que par grande rue et honneste, et seroit plustost prins que se

tel delict estoit faict loing de grande rue: et de tout tems telles

femmes ont demouré en ladite rue; et anciennement y souloit avoir une

porte, et, pour un inconvénient qui advint dans ladite rue, la porte

fut abattue, et depuis tousjours y ont demeuré.» Ils rappelaient, à cet

égard, que sous le règne de Charles V, Hugues Aubriot, prévôt de Paris,

ayant visité les _bordiaux_, en supprima plusieurs et laissa subsister

celui de Baillehoé, par cette raison que les _gens honteux oseroient

mieux y aller_ que dans d'autres. Ils prétendaient que l'église de

Saint-Merry avait intérêt même à ce que la destination de la rue ne

fût pas changée, «pour les rentes qui en vallent mieux, et ce dit

raison escripte, que: _in virorum honestorum domibus sæpe lupanaria

exercentur_, etc. Dieu mercy, oncques mal ne fut fait en Baillehoé!»

Ils arguaient des ordonnances de saint Louis qui avait voulu

qu'_il y eût bourdel_ en Baillehoé, comme en Glatigny et en la Cour

Robert-de-Paris: «par ainsi volt que près de la Verrerie eust telles

femmes, et maintenant n'en a plus aucunes en la Cour Robert-de-Paris;

par conséquent, il est expédient qu'elles demeurent en Baillehoé.»

Ils objectaient, de plus, que cette petite rue n'était pas le passage

naturel pour aller à l'église, et que la grande rue Saint-Merry y

conduisait plus directement; on pouvait aussi, se dispenser d'y faire

passer le corps de Nostre-Seigneur, quand on le portait aux malades,

quoiqu'on ne fît pas scrupule de le porter souvent par la rue Tiron,

qui n'était pas plus honnête «et est expédient, concluaient-ils,

que le bordiau soit près de l'église, car combien de telles femmes

pèchent, elles ne sont point du tout damnées, et est expédient qu'elles

voisent aucune fois à l'église: ce qu'elles font plustost quand elles

sont près que si elles estoient loing. Et n'est pas inconvénient que

bordiaux soient près de l'église, car nous veons que Glatigny est

proche de Saint-Denis de la Chartre, l'une des plus dévotes églises

de cette ville et aussy près de Saint-Landry.» Les défendeurs, dans

leur réplique, évitèrent de toucher à une question aussi épineuse

que celle de la convenance du voisinage des églises et des bordiaux;

ils se bornèrent à dire que la lettre de l'ordonnance de saint Louis

s'opposait à ce que les femmes de mauvaise vie demeurassent auprès des

églises, et ils citèrent un texte de loi romaine à l'appui de cette

décision: _Deterius est quod penès sacrosanctas ædes morentur._ «Et

de droit naturel, ajoutaient-ils avec tristesse, il n'est si petit

en ceste ville, qui ne puet requérir et faire vuider icelles femmes

d'auprès sa maison; par plus forte raison, le chevecier qui est curé:

qui fault aller à matines et aux autres heures, et aller à toutes

heures pour baptiser enfants et anulleer malades et porter _corpus

Domini_, c'est le plus droict chemin d'aller de l'église Saint-Merry ez

rue de la Brille (sans doute la rue du Poirier) et Simon-le-Franc, et

de venir les bourgeoises à l'église par Baillehoé.»

Nous ne savons pas positivement à quelle époque se termina le procès,

et nous devons regarder comme un de ses derniers épisodes l'ordonnance

de Henri VI, roi d'Angleterre et de France, qui se déclara, en

1424, pour le curé et le chapitre de Saint-Merry. Il est probable

néanmoins que, malgré toutes les ordonnances royales ou prévôtales, la

Prostitution n'abandonna jamais une rue dont elle avait _joui et usé

par tel et si long temps, que ne est mémoire du contraire_. Mais le

curé de Saint-Merry se vengea, dit-on, d'un des _seigneurs_ de cette

rue, qu'il avait eu pour adversaire dans l'affaire des _bouticles

au péché_, et il le fit condamner, par l'officialité, à faire amende

honorable, un dimanche après la messe, devant la porte de l'église,

comme coupable d'avoir mangé de la viande un vendredi. Ce n'est pas

tout; le chapitre, ayant enfin triomphé des oppositions judiciaires,

changea le nom indécent de la rue, qui fut alors confondue avec

sa voisine la rue Brisemiche, et qui perdit de la sorte son vieux

caractère d'ignominie; car, en prononçant _Baillehoé_, le peuple

ajoutait une pantomime et une grimace malhonnêtes, qui n'avaient plus

de sens à l'égard de la rue _Taillepain_ ou _Brisemiche_. Toutes

ces étymologies de _Baillehoé_ étaient également significatives,

soit qu'on l'écrivît _Baillehoue_ ou _Baillehore_ ou _Baillehort_,

soit qu'on préférât adopter l'ancienne orthographe de _Baillehoc_ ou

_Baillehoche_; car le verbe _baille_ variait d'acception, suivant

le mot qu'on y accolait, et ce mot emportait toujours avec lui une

valeur obscène: _houe_, c'est un instrument de labour; _hore_, c'est

une fille publique; _hort_, c'est un choc violent; _hoc_, c'est cela;

_hoche_, c'est une entaille, etc. En un mot, il y avait constamment

une image indécente attachée aux différents noms de cette rue, qui, en

perdant ses noms équivoques, ne devint pas plus honnête, puisque dans

le dernier siècle les filles de la rue Brisemiche avaient encore une

célébrité proverbiale.

Le document, que nous avons analysé en parlant du procès de la

fabrique de Saint-Merry contre les _seigneurs_ de Baillehoé, nous

permet de fixer certains points d'archéologie pornographique. Nous

pouvons presque, avec certitude, constater que les rues affectées à la

Prostitution avaient été autrefois fermées la nuit avec des portes;

que ces rues, hantées par les _ribauds_ et gens dissolus, étaient

souvent le théâtre de rixes, de meurtres et d'inconvénients graves;

que néanmoins les maisons s'y louaient plus cher qu'ailleurs et y

produisaient de bons revenus à leurs propriétaires ou tenanciers;

que les _femmes folieuses_ avaient l'entrée libre dans les églises,

où elles allaient, moins pour prier, que pour chercher aventure;

enfin, que la présence d'un _bordiau_ était avantageuse à la paroisse

en raison des aumônes que ses pensionnaires payaient au curé et à

la fabrique. Remarquons, en outre, que dès lors un usage de droit

coutumier, qui s'est maintenu jusqu'à nos jours, autorisait chaque

bourgeois à porter plainte contre toute femme de mauvaise vie, qu'il

voulait faire expulser, de sa maison ou de son voisinage, par les

sergents du Châtelet chargés de la police des prostituées et des lieux

de débauche.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 4/6 · 第 11 / 35 题