CHAPITRE X.

SOMMAIRE. --Les mauvais lieux de Paris. --Topographie de la

Prostitution parisienne au moyen âge. --La rue _de la Plâtrière_.

--La rue _du Puon_. --La rue _des Cordèles_. --La _petite

ruellette de Saint-Sevrin_. --La rue _de l'Ospital_. --La

rue _Saint-Syphorien_. --La rue _de la Chaveterie_. --La rue

_Saint-Hilaire_. --Le _clos Burniau_. --La rue _du Noyer_. --La

rue _du Bon-Puits_. --La rue _de l'École_. --La rue _Cocatrix_.

--La rue _Charoui_. --La _ruelle Sainte-Croix_. --La rue

_Gervese-Laurens_. --La rue _du Marmouset_. --La rue _de Chevez_.

--Le _Val d'amour_. --La rue _Saint-Denis de la Chartre_. --La rue

_des Lavandières_. --La _place aux Pourceaux_. --La rue _Béthisy_.

--La rue _de l'Arbre-Sec_. --La rue _de Maître-Huré_. --La rue

_Biaubourc_, etc.

Nous avons très-peu de renseignements sur l'histoire des mauvais lieux

de Paris, et c'est à peine si nous pouvons établir d'une manière

positive leur situation locale, à certaines époques antérieures au

seizième siècle. Cependant, à partir du treizième siècle, nous les

trouvons nommés dans les actes (_instrumenta_) publics de la prévôté,

dans les cartulaires des paroisses et des couvents, dans les papiers

terriers, dans les comptes de différentes juridictions et même dans les

vieilles poésies. Il nous est donc permis, à l'aide de ces autorités,

de constater, pour ainsi dire, la topographie de la Prostitution

parisienne au moyen âge. Malheureusement, en relevant avec peine cette

carte routière des rues malfamées de la capitale, nous sommes dans

l'impossibilité d'y joindre des détails pittoresques et de curieuses

particularités, qui viendraient fort à propos distraire le lecteur au

milieu d'une monotone dissertation d'antiquaire. Ces particularités et

ces détails nous manquent absolument, et si nous savions quelles rues

et quelles ruelles avaient alors la triste destination que plusieurs

d'elles ont conservée jusqu'à nos jours, nous ne savons pas quel était

l'aspect extérieur de ces séjours de débauche, quels étaient leurs

noms et leurs enseignes, du moins pour le plus grand nombre, quel

était le système ordinaire de leur organisation impudique, quelle était

enfin leur physionomie intérieure. Tout, sur ce chapitre, est livré au

domaine de l'imagination, qui a le soin de chercher dans Rabelais et

même dans Regnier les couleurs appropriées à la peinture des _bordeaux_

de nos ancêtres. Mais, néanmoins, quoique nous n'ayons que des notions

très-vagues et très-imparfaites sur les mystères d'un pareil sujet,

nous croyons utile et intéressant de dresser l'inventaire archéologique

de ces repaires, que nous verrons s'éloigner graduellement du centre

de la cité et qui semblent avoir été les fiefs de _dame Vénus_ et de

son fils _Cupidon_, que le moyen âge français n'entourait guère de

réminiscences mythologiques.

Dans ces temps de priviléges et de traditions, chaque métier possédait

en propre certains quartiers et certaines rues, auxquels il attachait

son nom: là étaient les _ouvroirs_, les _fenêtres_, les _étaux_ des

maîtres de ce métier; là seulement ils concentraient leur industrie

et leur commerce. La Prostitution, qui se régissait comme un de ces

métiers, n'aurait pu se confiner dans un seul quartier ni occuper

quelques rues attenantes l'une à l'autre; car il était de son essence

et de son intérêt de diviser ses forces et de rayonner dans tous les

quartiers à la fois, pour être plus à même d'étendre partout ses filets

et d'y faire tomber plus de victimes. La police, qui la réglementait,

s'opposa toujours à cette diffusion du libertinage sur tous les points

de la ville, et elle travailla constamment à restreindre le domaine

impur qu'elle concédait aux femmes communes. Telle est la lutte que

nous présente, pendant plusieurs siècles, la Prostitution qui tient

tête tour à tour à l'autorité de l'archevêque de Paris, à celle du

prévôt, à celle du parlement, même à celle du roi. Ses empiétements,

ses obstinations, ses audaces résistent aux ordonnances, aux arrêts et

aux sergents; elle ne cède que de guerre lasse un terrain qui lui plaît

et que la tradition lui attribue; elle y revient sans cesse, après en

avoir été chassée, et ne l'abandonne jamais entièrement; elle n'est pas

difficile, d'ailleurs, sur le choix des lieux où elle se fixe: elle se

rend justice, en adoptant de préférence les rues les plus sombres, les

plus étroites, les plus sales, les plus infectes; c'est une habitude

qu'elle garde encore, comme si elle n'osait pas sortir de son repaire,

comme si l'air que respirent les honnêtes gens était malsain pour elle.

De même que les juifs qui n'avaient pas le droit de mettre le pied hors

de leur juiverie et qui s'y voyaient enfermer la nuit à l'instar des

lépreux dans leurs ladreries, les ribaudes et leur infâme sequelle ne

dépassaient pas les limites de leur résidence, sous peine de s'exposer

au fouet, à la prison ou à l'amende; mais, depuis que leur existence

légale était réglée par les ordonnances de saint Louis, elles n'avaient

plus besoin de se cacher, pour vaquer à leur profession obscène,

pourvu qu'elles se conformassent aux prescriptions et aux statuts de la

_ribaudie_.

Le plus ancien document dans lequel nous trouvons une nomenclature

des mauvais lieux de Paris, c'est un poëme ou un monologue en vers,

composé au treizième siècle par un certain Guillot, qui ne nous est

connu que par son _Dit des Rues de Paris_. Ce poëme fut publié pour

la première fois en 1754 par l'abbé Lebeuf, d'après un manuscrit

qu'il avait découvert à Dijon et qu'il déposa dans la bibliothèque

de l'abbé Fleury, chanoine de Notre-Dame. Depuis cette époque, on a

souvent réimprimé l'ouvrage de Guillot et l'on s'en est servi surtout

pour fixer la topographie parisienne au treizième siècle; car on peut

dater de 1270 ce catalogue rimé, où l'_acteur_ parle de _Dom Sequence_,

chefecier de Saint-Merry, comme d'un contemporain; or ce personnage

vivait encore en 1283. Les critiques, qui ont cité le Dit des Rues,

auquel Guillot a donné la forme d'un itinéraire commençant à la rue de

la Huchette, dans le quartier de l'Université, n'ont pas pris garde

que le poëte ou plutôt le rimeur, en accumulant des noms de rues et

de ruelles qu'il se plaît à faire rimer ensemble le plus naïvement du

monde, semble n'avoir eu d'autre préoccupation que la recherche et le

signalement des endroits consacrés à la débauche. Nous ne voulons pas

dire cependant que cet honnête Guillot, qui a peut-être vu son nom

passer en proverbe avec l'épithète de _songeur_, se soit préoccupé de

cette recherche dans un but honteux; mais il est toutefois remarquable

que, dans ces trois cents rimes nomenclatives, les principales

digressions du poëte soient relatives à la Prostitution; sur cette

matière, du moins, il se relâche de l'aridité de son catalogue

onomastique et il y ajoute complaisamment quelques images qui ne sont

pas du meilleur goût. Chaque fois que Guillot rencontre sur son chemin

un de ces clapiers que la police urbaine environnait d'une mystérieuse

tolérance, il a l'air de s'y arrêter, ne fût-ce que pour en marquer

la place et en constater l'existence. Comme il désigne plus de 20

rues suspectes dans les trois grandes divisions de Paris, comprises

sous les dénominations d'_Université_, de _Cité_ et de _Ville_, on a

lieu de supposer qu'il fut appelé _Guillot le songeur_, par les femmes

bordelières qui lui reprochaient d'avoir mentionné des _bordeaux_ qui

n'existaient que dans son imagination.

Le premier qu'il croit reconnaître sur son passage, à partir du

Petit-Pont, en remontant dans le quartier de l'Université, c'est dans

la rue _de la Plâtrière_, qui paraît être celle qu'on a nommée depuis

rue du Battoir:

La maint (demeure) une dame loudière

Qui maint chapel a fait de feuille.

L'abbé Lebeuf, que la pudeur égare sans doute, explique le mot

_loudière_ par _faiseuse de couvertures_, mais, dans la vieille langue

française, _loudière_ signifiant _couverture_ au propre, équivalait

au figuré à _prostituée_, et il n'était pas autrement question de

couvertures. Cette _loudière_, que Guillot ne se fût pas permis de

qualifier ainsi au hasard, pouvait bien, dans les loisirs que lui

laissait son vilain métier, s'occuper à faire des _chapeaux de fleurs_

ou de _verdure_, que les confrères des corporations portaient aux

fêtes patronales, dans les processions et en diverses circonstances

solennelles. Nous ne sommes pas éloigné de croire que ces _chapels_,

dont la fabrication était une industrie assez importante à Paris,

figuraient sur la tête des fiancés, des épouses et des amoureux,

aux repas de famille. Guillot ne s'arrête pas longtemps rue de la

Plâtrière, quels que fussent les charmes de la dame; il poursuit sa

route, dit-il, par la rue du Paon, qu'il appelle _Puon_:

Je descendi tout bellement

Droit à la rue des Cordèles:

Dame i a: le descord d'elles

Ne voudroie avoir nullement.

Cette rue _des Cordèles_ est maintenant la rue des Cordeliers, qui

devait son nom au couvent des Grands-Cordeliers, que la Révolution

a détruit. Il est probable que Guillot a remplacé _Cordeliers_ en

_Cordèles_ pour les besoins de la rime et aussi par allusion aux

affaires de coeur qui se traitaient dans cette rue-là. Les _dames_ qui

y demeuraient n'étaient sans doute pas d'une humeur accorte et facile,

puisque le poëte ne craint rien tant que d'avoir un débat (_descord_)

avec elles. Cela prouve que de tout temps les femmes de plaisir ont

été très-promptes à la dispute et très-ardentes dans leurs colères.

Guillot, pour rencontrer d'autres femmes de la même espèce, est obligé

d'aller jusqu'à la rue des Prêtres-Saint-Severin, qu'il appelle la

_petite ruellette de Saint-Sevrin_, où

.... Mainte meschinete

S'y louent souvent et menu,

Et font batre le trou velu

Des fesseriaux, que nus ne die.

Nous n'entreprendrons pas de dégager des voiles du vieux langage

le métier scandaleux des _meschinetes_, que Guillot met en scène

avec beaucoup d'indulgence. Nous le suivrons plutôt dans la rue _de

l'Ospital_, qu'on a nommée ensuite rue Saint-Jean-de-Latran, en mémoire

des hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui y avaient une maison.

Guillot tombe au milieu d'une querelle de femmes qui s'injuriaient et

se battaient en pleine rue, malgré le voisinage des pères hospitaliers;

le texte est ici moins obscur que corrompu:

Une femme i d'espital (despita),

Une autre femme folement

De sa parole moult vilment.....

Guillot s'enfuit, sans attendre la fin de la dispute, et il craignait

si fort de s'y voir mêler, qu'il ne fit que traverser la rue

_Saint-Syphorien_, aujourd'hui rue des Cholets, où il connaissait

pourtant une fille nommée Marie, qui devait être à la fois égyptienne

(tireuse d'horoscope) et _loudière_:

La rue de la Chaveterie (à présent rue Chartière)

Trouvay. N'allay pas chez Marie,

En la rue Saint-Syphorien,

Où maignent li logiptien.

En passant dans la rue Saint-Hilaire, qui a conservé son nom, il

se rappelle qu'une _dame débonnaire_ y demeure, mais il n'a pas le

temps de faire une pose chez cette dame de bonne volonté, qu'il nomme

_Gietedas_, sobriquet où il serait aisé de découvrir un sens obscène.

Le voilà dans le clos Bruneau (_Burniau_), _où l'on a rosti maint

bruliau_, dit-il; mais, par _bruliau_, il n'entend pas certainement

parler des fagots qu'on y aurait brûlés. Le clos Bruneau était au

centre des écoles, et les écoliers, qui, du temps de Rabelais, y

allaient faire leurs ordures, s'y rendaient auparavant pour y faire

_chere-lie_ avec leurs _meschines_. Guillot a donc raison de dire que

l'on _a rôti maint bruliau_ dans ce repaire sombre et infect. Nous

disons encore dans le même sens _rôtir le balai_. Près de là se trouve

la rue des Noyers, où il y avait alors autant de femmes de mauvaise vie

qu'on en rencontrerait de nos jours dans tout le quartier:

Et puis la rue du Noyer,

Où plusieurs dames, por louier

Font souvent battre leurs cartiers.

Guillot, dans la rue du Bon-Puits, qui devait son nom à une allusion

gaillarde, n'oublie pas d'enregistrer les hauts faits d'une commère,

femme d'un charpentier, fameuse par le nombre d'hommes qu'elle a

envoyés de son lit au cimetière, suivant une interprétation hasardée de

ces deux vers:

La maint la femme à un chapuis

Qui de maint homme a fait ses glais.

Leduchat ou Lenglet Dufresnoy, en expliquant le second vers, y verrait

sans doute une figure érotique empruntée à la sonnerie des cloches

que l'on ébranle lentement pour tinter le glas des morts. Guillot,

qui connaît tous les bons endroits, comme on disait dans la langue

familière du siècle dernier, pousse un soupir en traversant la rue _de

l'École, où demeure dame Nicole_. Cette rue de l'École, qui est devenue

la rue du Fouarre, à cause de la paille ou _feurre_ qu'on y étendait

pour y amortir le bruit des pas, renfermait les grandes Écoles de

l'Université, et en même temps plus d'une école de Prostitution. Voilà

pourquoi Guillot dit avec malice:

En celle rue, ce me semble,

Vent-on et fain et feurre ensemble.

Guillot n'a plus rien à apprendre dans ces écoles; il se sauve par la

rue Saint-Julien-le-Pauvre, et il invoque ce saint-là, _qui nous gard

de mauvais lieu_. Saint Julien était le protecteur des voyageurs; il

les garantissait des mauvais pas et des mauvaises rencontres. Guillot

entre donc sain et sauf dans la Cité, et la première rue où il éprouve

l'attrait de la concupiscence, c'est la rue Cocatrix:

Où l'on boit souvent de bons vins

Dont maint homs souvent se varie.

Il n'y avait pas, à cette époque, de cabaret qui ne fût un lieu de

débauche. Guillot mentionne encore une _bonne taverne_ dans la rue

_Charoui_, qui s'étendait depuis l'entrée du cloître Notre-Dame jusqu'à

la rue des Trois-Canettes. Ces tavernes et leurs dépendances étaient

fréquentées probablement par les chantres et les écolâtres de la

cathédrale. Guillot, sans doute, leur fait raison en passant; espérons,

pour son honneur, qu'il ne fait que passer aussi dans la ruelle

Sainte-Croix, _où l'on chengle_ (cingle) _souvent des cois_ (cuisses),

et dans la rue Gervais-Laurent, qu'il appelle _Gervese Laurens_,

Où maintes dames ignorent

Y mesnent, quis de leur guiterne.

Nous ne pensons pas que les habitantes de cette rue mal famée

attirassent les innocents aux sons de la _guiterne_ (guitare), et

nous attribuons plutôt au mot _guiterne_ un sens figuré que la pudeur

nous défend d'approfondir. Nous ne nous arrêterons pas davantage à une

rencontre étrange que Guillot fait dans la rue des Marmousets, alors

_du Marmouset_, où un quidam lui adresse une infâme proposition:

Trouvay homme qui m'eut fet

Une musecorne belourde.

Dans la rue du Chevet-Saint-Landry, Guillot n'a plus affaire qu'aux

femmes débauchées, dont il définit la profession d'une manière peu

compréhensible:

Femmes qui vont tout le chevez

Maignent en la rue de Chevez.

Guillot s'enfonce de plus en plus dans le domaine héréditaire de

la Prostitution; il est en plein Glatigny, qu'on appelait le _Val

d'amour_:

En bout de la rue descent.

De Glateingni où bonne gent

Maignent et dames au cors gent

Qui aux hommes, si com moy semblent,

Volontiers charnelment assemblent.

Il échappe peut-être au péril de la tentation, et se jette dans la rue

du Haut-Moulin, qui se nommait rue _Saint-Denis de la Chartre_, à cause

de l'église qu'on y voyait et qui n'a été démolie qu'à l'époque de la

Révolution. Le mauvais lieu que Guillot signale dans cette rue, devait

être un des plus considérables de Paris, et les femmes qu'il renfermait

ne sortaient jamais de cette abbaye lubrique,

Où plusieurs dames en grant chartre

Ont maint v.. en leur c.. tenu,

Comment qu'ilz y soient contenu.

Ce passage et beaucoup d'autres prouveraient que le _Dit des Rues_

eût été intitulé, avec non moins d'à propos, le _Dit des Bordeaux_

de Paris. Guillot en avait fini avec ceux de la Cité; il traversa

le Grand-Pont ou le Pont-au-Change, et il continua dans la Ville son

enquête pornographique.

Dans la rue des Lavandières, _où il a maintes lavendières_, il nous

fait entendre que ces filles ne se bornaient pas à rincer du linge

à la rivière. De tout temps, les blanchisseuses ont eu la même

réputation, et la reine qu'elles élisaient chaque année avait des

pouvoirs analogues à ceux du roi des ribauds, mais seulement dans ses

États et sur ses sujettes. Guillot ne se laisse pas retenir par ces

joyeuses ribaudes; il poursuit sa route, à travers les rues fangeuses

du quartier des Halles; il entre un moment, pour se rafraîchir, chez

un tavernier de la place _aux Pourceaux_, qui devint ensuite la _place

aux Chats_, puis la _fosse aux Chiens_, parce qu'on y entassait des

charognes et des immondices: c'est le carrefour formé par la jonction

des rues Saint-Honoré, des Déchargeurs et de la Lingerie. Guillot, qui

se plaint ici de n'avoir point de bonheur (_Guillot, qui point d'heur

bon n'as_), dit pourtant qu'il trouva sa _trace_, son chemin ou plutôt

ce qu'il cherchait, la piste de quelque jolie _galloise_, avec laquelle

il vida un pot de clairet ou de muscadet. Dans la rue Béthisy, il ne

fut pas étonné de se heurter contre un homme qui tenait conférence avec

une ribaude, sans se soucier de faire rougir les passants:

Un homs trouvai en ribaudez,

En la rue de Bethisi

Entré: ne fus pas éthisi.

Guillot ne se déferrait pas pour si peu. Il était arrivé dans la rue

de l'Arbre-Sec, et il n'avait garde d'oublier un petit cul-de-sac, qui

existe encore sous le nom de _Cour Baton_, et qui avait autrefois le

nom malhonnête de _Coul de Bacon_. Il est bien certain que, dans cette

dénomination locale, il ne faut pas attribuer au mot _bacon_ le sens

de chair de porc salée, ni même chercher dans ce mot une image plus ou

moins rapprochée de ce sens primitif. C'était une cour de ribaudie,

avec son puits, autour duquel les femmes d'amour tenaient leurs

assises. Guillot ne se fait pas scrupule de dire:

Trouvai et puis Col de bacon

Où l'on a trafarcié maint c...

Il y aurait à faire sur ce vers une curieuse dissertation

philosophique, que nous recommandons à l'ombre de Leduchat, et

qui permettra de rétablir la véritable acception du vieux verbe

_trafarcier_ ou _trafarcer_, que le _Complément du Dictionnaire de

l'Académie française_ traduit assez mal par _traverser_. Guillot suit

le bord de la rivière et arrive à l'entrée d'une grande rue qui conduit

à la porte du Louvre; le voisinage de la rivière caractérise assez les

dames qu'il rencontre et qui vendaient leurs _denrées_ à un prix trop

élevé pour sa bourse:

Dames i a gents et bonnes;

De leurs denrées sont trop chiches (ou riches).

Il ne perd pas son temps à marchander ce qu'il ne peut acheter, et il

se dirige vers la rue Saint-Honoré. Auprès d'une _rue de Maître-Huré_,

rue dont il n'est plus possible de déterminer la position, quoiqu'elle

avoisinât la rue des Poulies, il eut sans doute à se louer de la

politesse de certaines dames qui lui souhaitèrent la bienvenue:

La rue trouvai-je maistre Huré,

Lez lui séant dames polies.

En faisant de _maître Huré_ un personnage vivant, au lieu d'un nom de

rue, on serait forcé de l'accuser d'un odieux métier que desservaient

les _dames polies_ dont il paraît entouré. Guillot ne remarque rien

qui soit relatif à la Prostitution dans les deux rues de la Truanderie,

où il n'omet pourtant pas de nous montrer le fameux Puits d'Amour: _le

puits le carrefour despart_, dit-il seulement; mais il se ravise dans

la rue Mauconseil:

Une dame vi sur un seil,

Qui moult se portoit noblement:

Je la saluai simplement,

Et elle moi, par saint Loys!

Les habitudes de cette dame ne différaient pas de celles de ses

pareilles que nous voyons, dans les mêmes rues, exercer le même

manége qu'autrefois, attendre et guetter leur proie sur le seuil des

maisons, à l'entrée de sombres allées, en appelant ou invitant les

passants. Guillot, qui jure par saint Louis lorsqu'il répond à cet

appel libidineux, pourrait bien avoir voulu rappeler à cette ribaude

les ordonnances du saint roi. Quand il fut dans la rue Saint-Martin,

il entendit chanter l'office de Notre-Dame de Saint-Martin-des-Champs,

et il s'arma de continence pour achever sans encombre son voyage à la

recherche des lieux impurs. Il traversa rapidement la rue Beaubourg,

qui lui eût offert de quoi satisfaire tous les genres de débauche:

Alai droitement en Biaubourc,

Ne chassoie chievre ne bouc.

De la rue des Étuves, il s'aventura dans une rue _Lingarière_, qui

ne peut être que la rue Maubué, un des fiefs les plus anciens de la

Prostitution:

Là où leva mainte plastrière

D'archal mise en oeuvre pour voir,

Plusieurs gens pour leur vie avoir.

Ces gens-là, qui levaient des grillages en fil d'archal pour regarder

dans la rue, étaient, sans contredit, les hôtes ordinaires de cette

rue Maubué, dans laquelle il y avait autant de clapiers que de

maisons, autant de filles et d'hommes dissolus que d'habitants. Les

rues voisines se ressentaient de ce honteux voisinage. Guillot se

contente de nommer la rue Quincampoix (_Qui qu'en poit_), la rue

Aubry-le-Boucher, et le _Conreerie_, dont la modestie du quinzième

siècle avait fait la _Corroierie_, et qui est cachée à présent dans

la rue des Cinq-Diamants, par allusion à ses impudiques origines.

Il craint qu'un malheur ne lui advienne, en approchant de la rue

Trousse-Vache, qui avait tiré son nom ignoble des moeurs plus ignobles

encore de sa population ordinaire.

La rue Amaury de Roussi

Encontre Troussevache chiet,

Que Dieu garde qu'il ne nous meschiet!

Guillot approchait du terme de ses pérégrinations; il était si fatigué,

qu'il s'assit, pour prendre quelques instants de repos, dans la rue des

Arcis; il reprit bientôt sa course et négligea sans doute de désigner

certaines rues comme affectées spécialement à la Prostitution. Ainsi,

en passant dans la rue de _l'Étable-du-Cloistre_, qui ne peut être que

la rue du Cloître-Saint-Merry, il est surpris de n'y pas rencontrer

de femmes bordelières, comme il en avait vu à une autre époque, et il

reconnaît que cette rue est maintenant _honestable_; mais, quand il va

de Saint-Merry en _Baillehoe, où je trouvai beaucoup de boe_, dit-il;

cette rue Baillehoé, dont le nom n'était qu'un hideux sobriquet et qui

prit celui de _Brisemiche_, qu'elle a gardé jusqu'à nos jours, ne lui

représente aucune réminiscence de libertinage, et il s'en éloigne, sans

l'avoir qualifiée comme elle le méritait. Il s'avance dans le Marais,

et donne un coup d'oeil à la rue du Plâtre:

Où maintes dames leur emplastre

A maint compagnon ont fait battre,

Ce me semble pour eux esbattre.

Guillot est inépuisable pour trouver des périphrases plus libres que

naïves, qui caractérisent les endroits qu'il cherche. Au carrefour

_Guillori_, dont le nom équivaut à celui de _Jean-de-l'Épine_, qu'il

a porté plus tard, et que le savant De l'Aulnaye n'eût pas manqué de

mettre en évidence avec toute l'obscénité que ce nom-là peut offrir,

Guillot ne sait plus à qui entendre:

Li un dit _ho!_ l'autre _hari_.

Nous croyons qu'il était aux prises avec deux _meschines_ qui voulaient

l'entraîner chacune de son côté; mais il leur résista: _Ne perdis pas

mon essien_, dit-il, et il débouche dans la rue _Gentien_, maintenant

rue des Coquilles, où demeurait un _biau varlet_ qui lui inspira

peut-être une coupable pensée. Il ne se hasarda pas dans la rue de

l'_Esculerie_, qui était le cul-de-sac de Saint-Faron, et qui n'avait

pas un honnête homme parmi ses locataires; il longea rapidement la rue

de _Chartron_ ou des Mauvais-Garçons, près de Saint-Jean en Grève:

Où mainte dame en chartre ont

Tenu maint v.. pour se norier (_nourrir_).

C'est la seconde fois que Guillot nous montre _en chartre_ les

méprisables artisanes de la Prostitution: il est clair que leur clôture

n'était pas volontaire et qu'elle ne dépendait que des règlements

de police. Dans la rue du Roi de Sicile, Guillot se souvint d'une

nommée Sedile, qui logeait dans la rue Renaut-Lefèvre, _où elle

vend et pois et febves_, dit-il dans le langage figuré auquel il

a recours pour exprimer les mystères de l'impudicité. Il s'engage

ensuite, avec précaution, dans la rue de _Pute-y-musse_, dont le nom

significatif ne permet pas de doute à l'égard de sa destination: cette

rue _bordelière_, que le peuple avait baptisée, conserva toujours

traditionnellement ce nom indécent, quoiqu'on eût essayé de le modifier

en _Petit-Musc_ et de le changer en _Cloche-Perche_, qu'elle porte

encore sur son écriteau. La vertu de Guillot avait échappé à bien des

dangers, quand il entra dans la rue Tyron, où il alla voir dame Luce:

Y entrai dans la maison Luce

Qui maint en la rue Tyron:

Des dames hymnes vous diron.

Nous ne pensons pas, avec l'abbé Lebeuf, qu'il s'agisse ici des

cantiques et des chants religieux qui pouvaient s'élever d'un couvent

de filles pénitentes. La _maison Luce_ a toute la physionomie d'un

mauvais lieu, et les hymnes qu'on y chantait s'adressaient évidemment à

Vénus. Telle est l'abbaye galante que nous persistons à voir dans cette

rue, où les archéologues ont imaginé de placer un logis appartenant à

l'abbé de Tiron. Guillot, au terme de son excursion, se donne du bon

temps; dans la rue Percée, une des cinq rues qui portaient alors ce

nom, indiquant une ancienne impasse transformée en rue, il se repose et

se rafraîchit:

Une femme vi destrecié

Pour soi pignier, qui ne donna

De bon vin.....

Cette femme, qui se peigne ou qui s'ajuste en versant du vin à Guillot,

ne peut être qu'une fille publique. Mais Guillot ne se lasse pas: il va

de la rue des Poulies-Saint-Paul dans la rue des Fauconniers,

Où l'on trouve bien, por deniers,

Pour son cors solacier.

Il ne nous dit pas s'il a usé de la recette qu'il donne à ses lecteurs.

Puis, dans la rue _aux Commanderesses_, qui est aujourd'hui la rue de

la Coutellerie, Guillot fait un retour sur lui-même, en disant:

Où il a maintes tencheresses (_querelleuses_)

Qui ont maint homme pris au brai (_à la pipée_).

Enfin, la tâche de Guillot est achevée; il a ramassé la boue de toutes

les rues de Paris, et il se glorifie de son Dit, rimé en leur honneur,

sans craindre de dédier cette oeuvre, pleine d'impuretés, _au doux

Seigneur du firmament_ et _à sa très-douce chiere mère_.

Nonobstant cette dédicace, qui n'épurait pas les rimes de Guillot,

un autre poëte anonyme, qui vivait à la fin de quatorzième siècle,

eut l'idée de s'approprier le _Dit des Rues_, en lui ôtant son cachet

obscène et en rajeunissant le style de cette pièce de vers, dans

laquelle on ne reconnaissait plus les rues qui avaient changé de nom.

C'est Henri Geraud qui a publié ce nouveau Dit, d'après un manuscrit

des Archives nationales, et qui l'a placé à la suite de la Taille

imposée sur les habitants de Paris en 1292, dans son ouvrage intitulé

_Paris sous Philippe-le-Bel_. Remarquons, à ce propos, que le rôle de

la taille ne contient aucun détail particulier qui se rattache à la

Prostitution: ce qui prouverait que les femmes _folles de leurs corps_

ne participaient point, du moins sous cette désignation, aux tailles

extraordinaires, et que leur indignité les exemptait de payer un droit

proportionnel. Le poëte qui a voulu refaire le poëme de Guillot et qui

ne fait souvent que le reproduire en l'abrégeant, s'est attaché surtout

à en ôter ce qui lui donnait un caractère libertin ou ordurier. Cet

anonyme, au lieu de nous représenter Guillot allant de rue en rue à la

découverte des mauvais lieux, a inventé une fable assez amusante: il

se met en scène lui-même, nouvellement débarqué à Paris, où il n'était

jamais venu, et il parcourt cette capitale, en cherchant de rue en

rue sa femme, qu'il avait perdue près de Notre-Dame; rien ne peut le

distraire de ses recherches, qui sont infructueuses, et toutes les

femmes qu'il rencontre à chaque pas ne lui font pas oublier la sienne,

jusqu'à ce qu'il ait terminé sa poursuite conjugale à travers 310 rues,

qu'il a pris soin d'énumérer; il s'écrie alors:

Tant l'ay quise, que j'en suis las!

Or la quiere qui la voudra:

Jamais mon corps ne la querra.

Dans cette nomenclature de rues, il ne parle que des chambrières qu'on

louait dans la rue des Lavandières, et des _trusseresses_ de la rue aux

Commanderesses; mais il cite, d'ailleurs, les rues les plus malfamées,

sans faire même allusion à la nature de leur mauvaise renommée.

Depuis le _Dit des Rues_ de Guillot, il y a un intervalle de près d'un

siècle jusqu'à la première ordonnance du prévôt de Paris, qui fixe les

endroits où la Prostitution pouvait avoir cours sans être exposée à

une pénalité quelconque. Cette ordonnance rapportée par Delamare est

du 18 septembre 1367. On pressent déjà l'influence moralisatrice du

règne de Charles V. Dans cette ordonnance, le prévôt enjoint à toutes

les femmes de vie dissolue d'aller demeurer dans les bordeaux et lieux

publics qui leur sont destinés; savoir: «à l'Abreuvoir Mâcon, en la

Boucherie, en la rue du Froidmantel, près du Clos Bruneau, en Glatigny,

en la Cour Robert-de-Paris, en Baillehoe, en Tyron, en la rue Chapon,

en Champ-fleury.» Ce sont les mêmes lieux à peu près que Guillot avait

désignés dans le _Dit des Rues_, mais leur nombre est infiniment plus

restreint et l'on doit en conclure que la police prévôtale s'efforçait

de diminuer les effets déplorables de la débauche, en lui disputant

le terrain où elle était autorisée à se produire. Le prévôt de Paris

fait défenses, en outre, à toutes personnes honorables de louer des

maisons aux femmes de mauvaise vie en aucun autre endroit, sous peine

de perdre le prix du loyer; il défend aussi à ces femmes d'acheter des

maisons hors des rues réservées à leur métier, sous peine de perdre ces

maisons. Celles qui seraient trouvées faisant leur commerce infâme en

d'autres lieux, pourraient être, sur la réquisition de deux voisins,

arrêtées par les sergents et amenées prisonnières au Châtelet. Après

constatation du fait, on les chasserait hors de la ville, en prenant

sur leurs biens huit sols parisis par chacune d'elles, pour le salaire

des sergents. Il y a toute apparence que cette mesure de police fut

exécutée avec une extrême rigueur.

Les asiles de tolérance que le prévôt de Paris accordait à la

Prostitution étaient des espèces de cours plutôt que des rues entières;

nous verrons plus tard s'ouvrir de la même façon les cours des

Miracles, qui renfermaient les gueux et les mendiants, les voleurs

et les autres malfaiteurs, comme les cours de ribaudie réunissaient

les femmes publiques et les _hommes dissolus_, leurs ignobles

complices. L'Abreuvoir Mâcon était, au quatorzième siècle, un groupe

de masures environnant une ruelle putride qui descendait à la rivière

près du pont Saint-Michel, au coin de la rue de la Huchette. Cet

abreuvoir, que les titres de 1272 nomment _Aquatorium Matisconense_

et _Adaquatorium comitis Matisconensis_, tirait son nom du voisinage

de l'hôtel des comtes de Mâcon, situé dans la rue qui porte encore

leur nom. Ce mauvais lieu s'est perpétué au même endroit jusqu'à nos

jours: il avait une horrible célébrité au seizième siècle, et les

libertins lui faisaient honneur des impures analogies de son nom,

qu'ils s'obstinaient à prononcer d'une façon déshonnête. Ce fut sans

doute à cause de cette grossière équivoque, qu'on essaya de débaptiser

l'Abreuvoir mâconnais et d'en faire l'_Abreuvoir du Cagnart_, soit

parce qu'il servait de repaire nocturne aux cagnardiers, rôdeurs

de rivière, soit plutôt parce que les habitants du bord de l'eau y

élevaient des canards. En tout cas, il y avait là bien des cagnardiers,

vagabonds dangereux, qu'on appelait ainsi, selon Pasquier, à cause de

leur genre de vie, car, à l'exemple des canards, «ils vouoient leur

demeure à l'eau.» Borel, au contraire, veut que _cagnardier_ dérive de

_canis_ et dénote des _gens qui vivent en chiens_.

Il est difficile de préciser l'endroit que le prévôt appelle la

_Boucherie_, sans autre désignation; mais, quoique plusieurs boucheries

eussent établi leurs étaux dans différents quartiers de la capitale,

nous présumons qu'il est question de la Grande Boucherie de l'Apport

de Paris, qui existait depuis le dixième siècle vis-à-vis du Châtelet,

et qui s'était agrandie successivement, de manière à former une sorte

de bourg au milieu de la ville. C'était là qu'on tuait et dépeçait les

bêtes dont la viande se détaillait ensuite dans tout Paris. On comprend

que la prévôté autorisât le séjour des ribaudes au milieu d'une

population de ribauds, tels que les bouchers, les écorcheurs et les

équarrisseurs; il y eut, à toutes les époques et dans tous les pays,

une marque d'infamie attachée à ces professions qui respiraient l'odeur

du sang des animaux. Cependant on exigeait certaines conditions de

moralité chez ceux qui touchaient aux viandes et qui les taillaient aux

étaux de la Grande Boucherie.

Le Clos Bruneau, dont Guillot avait déjà fixé la réputation, ainsi

que pour les rues de Glatigny, de Baillehoé et de Tyron, comprenait

encore, au quinzième siècle, un vaste espace rempli de jardins et

de vergers, quoique les rues Saint-Jean-de-Beauvais et Saint-Hilaire

eussent été prises sur le terrain de ce clos: les _bordes_ des femmes

de mauvaise vie s'étaient répandues de toute ancienneté aux environs du

clos _Brunel_, et peut-être, dans son enceinte, derrière les haies et

parmi les vignes. La rue _Froidmantel_, qu'on a nommée alternativement

_Frementel_, _Fresmantel_, _Fremanteau_, etc., en latin _Frigidum

mantellum_, et qui est devenue la rue Fromentel, au mépris de son

étymologie, dut certainement son nom primitif à une comique allusion

aux ordonnances de saint Louis qui dépouillaient de leur manteau et

de leur _peliçon_ les femmes convaincues de Prostitution; celles qui

habitaient cette rue de prostituées étaient donc naturellement privées

de manteau: de là leur surnom de _dames de Froidmantel_.

Le fief de Glatigny, qui appartenait en 1241 à Robert et à Guillaume

de Glatigny, avait donné son nom à un labyrinthe de ruelles étroites

et malpropres que la Prostitution occupait par privilége et dont elle

avait fait le fameux _Val d'amour_: Guillot, qui s'y engagea en plein

jour, y avait vu des _dames au corps gent_ qu'il ne craignait jamais

de rencontrer sur son chemin. La destination impudique de Glatigny a

persisté jusqu'au dix-septième siècle, où les rues adjacentes furent

rebâties et mieux habitées. Sauval et ses continuateurs ne nous disent

pas en quel quartier était située la Cour Robert-de-Paris, et le nom

sous lequel cette Cour est désignée ne nous aiderait pas à retrouver

sa situation, si la Taille de 1292 ne fixait pas notre incertitude

à cet égard. Cette Cour, qui devait être fort petite, puisque

le rôle de la taille n'y compte que treize personnes imposables,

attenait à la rue Baillehoé, qui lui servait de corollaire et qui

rassemblait la même sorte d'habitants. Henri Geraud prétend que la

rue du Renard-Saint-Merry a été percée sur l'emplacement de la Cour

Robert-de-Paris. La rue Chapon, qui n'a pas changé de nom, l'avait

pris au treizième siècle d'un de ses habitants, Robert Beguon, ou

Begon, ou Capon, que nous supposons avoir été un roi des truands, un

maître gueux, car _begon_ ou _beguon_ semble dérivé de _beguinus_,

qui veut dire originairement _quêteur_ ou _mendiant_, en anglais

_begging_; _capon_, qui vient de _capus_, oiseau de proie ou faucon,

était synonyme de _beguon_. Nous ne pensons pas que l'on ait attribué,

par antiphrase, le nom de _Chapon_ à une rue qui se trouvait affectée

spécialement à la débauche. Enfin, la rue de _Champfleury_, qui, sous

le nom de rue de la Bibliothèque, conserve toujours religieusement

ses traditions bordelières, avait été ouverte depuis peu d'années sur

l'emplacement du _parc_ du Louvre, car, dans la Taille de 1292, elle ne

figure que pour quatre contribuables. Cette rue de _Champ-fleury_ ne

se composait donc que de quelques petites maisons, encloses de haies

et ombragées d'arbres, dans lesquelles la Prostitution n'avait rien à

redouter du regard curieux des passants, qui ne venaient là que pour y

trouver ce qu'ils y cherchaient.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 4/6 · 第 10 / 35 题