Arrivé à l’Académie, jeune, ardent, passionné, je me mêlai des
nominations beaucoup plus que cela n’eût convenu à ma position et à mon
âge. Parvenu à une époque de la vie où j’examine rétrospectivement
toutes mes actions avec calme et impartialité, je puis me rendre cette
justice que, sauf dans trois ou quatre circonstances, ma voix et mes
démarches furent toujours acquises au candidat le plus méritant, et plus
d’une fois je parvins à empêcher l’Académie de faire des choix
déplorables. Qui pourrait me blâmer d’avoir soutenu avec vivacité la
candidature de Malus, en songeant que son concurrent, M. Girard, inconnu
comme physicien, obtint 22 voix sur 53 votants, et qu’un déplacement de
5 voix lui eût donné la victoire sur le savant qui venait de découvrir
la polarisation par voie de réflexion, sur le savant que l’Europe aurait
nommé par acclamation. Les mêmes remarques sont applicables à la
nomination de Poisson, qui aurait échoué contre ce même M. Girard, si
quatre voix s’étaient déplacées. Cela ne suffit-il pas pour justifier
l’ardeur inusitée de mes démarches? Quoique dans une troisième épreuve
la majorité de l’Académie se soit prononcée en faveur du même ingénieur,
je ne puis me repentir d’avoir soutenu jusqu’au dernier moment, avec
conviction et vivacité, la candidature de son concurrent M. Dulong.
Je ne suppose pas que, dans le monde scientifique, personne soit disposé
à me blâmer d’avoir préféré M. Liouville à M. de Pontécoulant.
L
Parfois, il arriva que le gouvernement voulut prescrire des choix à
l’Académie; fort de mon droit je résistai invariablement à toutes les
injonctions. Une fois, cette résistance porta malheur à un de mes amis,
au vénérable Legendre; quant à moi, je m’étais préparé d’avance à toutes
les persécutions dont je pourrais être l’objet. Ayant reçu du ministère
de l’intérieur l’invitation de voter pour M. Binet et contre M. Navier,
à propos d’une place vacante dans la section de mécanique, Legendre
répondit noblement qu’il voterait en son âme et conscience. Il fut
immédiatement privé d’une pension que son grand âge et ses longs
services lui avaient valu. Le protégé de l’autorité échoua, et l’on
attribua, dans le temps, ce résultat à l’activité que je mis à éclairer
les membres de l’Académie sur l’inconvenance des procédés du ministère.
Dans une autre circonstance, le roi voulait que l’Académie nommât
Dupuytren, chirurgien éminent, mais auquel on reprochait des torts de
caractère des plus graves. Dupuytren fut nommé; mais plusieurs billets
blancs protestèrent contre l’intervention de l’autorité dans les
élections académiques.