XLIX

Arrivé à l’Académie, jeune, ardent, passionné, je me mêlai des

nominations beaucoup plus que cela n’eût convenu à ma position et à mon

âge. Parvenu à une époque de la vie où j’examine rétrospectivement

toutes mes actions avec calme et impartialité, je puis me rendre cette

justice que, sauf dans trois ou quatre circonstances, ma voix et mes

démarches furent toujours acquises au candidat le plus méritant, et plus

d’une fois je parvins à empêcher l’Académie de faire des choix

déplorables. Qui pourrait me blâmer d’avoir soutenu avec vivacité la

candidature de Malus, en songeant que son concurrent, M. Girard, inconnu

comme physicien, obtint 22 voix sur 53 votants, et qu’un déplacement de

5 voix lui eût donné la victoire sur le savant qui venait de découvrir

la polarisation par voie de réflexion, sur le savant que l’Europe aurait

nommé par acclamation. Les mêmes remarques sont applicables à la

nomination de Poisson, qui aurait échoué contre ce même M. Girard, si

quatre voix s’étaient déplacées. Cela ne suffit-il pas pour justifier

l’ardeur inusitée de mes démarches? Quoique dans une troisième épreuve

la majorité de l’Académie se soit prononcée en faveur du même ingénieur,

je ne puis me repentir d’avoir soutenu jusqu’au dernier moment, avec

conviction et vivacité, la candidature de son concurrent M. Dulong.

Je ne suppose pas que, dans le monde scientifique, personne soit disposé

à me blâmer d’avoir préféré M. Liouville à M. de Pontécoulant.

L

Parfois, il arriva que le gouvernement voulut prescrire des choix à

l’Académie; fort de mon droit je résistai invariablement à toutes les

injonctions. Une fois, cette résistance porta malheur à un de mes amis,

au vénérable Legendre; quant à moi, je m’étais préparé d’avance à toutes

les persécutions dont je pourrais être l’objet. Ayant reçu du ministère

de l’intérieur l’invitation de voter pour M. Binet et contre M. Navier,

à propos d’une place vacante dans la section de mécanique, Legendre

répondit noblement qu’il voterait en son âme et conscience. Il fut

immédiatement privé d’une pension que son grand âge et ses longs

services lui avaient valu. Le protégé de l’autorité échoua, et l’on

attribua, dans le temps, ce résultat à l’activité que je mis à éclairer

les membres de l’Académie sur l’inconvenance des procédés du ministère.

Dans une autre circonstance, le roi voulait que l’Académie nommât

Dupuytren, chirurgien éminent, mais auquel on reprochait des torts de

caractère des plus graves. Dupuytren fut nommé; mais plusieurs billets

blancs protestèrent contre l’intervention de l’autorité dans les

élections académiques.

Histoire de ma jeunesse · 第 56 / 74 题