Dans l’année 1809, je fus choisi par le _conseil de perfectionnement_ de
l’École polytechnique pour succéder à M. Monge, dans sa chaire
d’_analyse appliquée à la géométrie_. Les circonstances de cette
nomination sont restées un secret; je saisis la première occasion qui
s’offre à moi de les faire connaître.
M. Monge prit la peine de venir un jour, à l’Observatoire, me demander
de le remplacer. Je déclinai cet honneur, à cause d’un projet de voyage
que je devais faire dans l’Asie centrale avec M. de Humboldt. «Vous ne
partirez certainement que dans quelques mois, dit l’illustre géomètre;
vous pourrez donc me remplacer temporairement.--Votre proposition,
répliquai-je, me flatte infiniment; mais je ne sais si je dois accepter.
Je n’ai jamais lu votre grand ouvrage sur les équations aux différences
partielles; je n’ai donc pas la certitude que je serais en mesure de
faire des leçons aux élèves de l’École polytechnique sur une théorie
aussi difficile.--Essayez, dit-il et vous verrez que cette théorie est
plus claire qu’on ne le croit généralement.» J’essayai, en effet, et
l’opinion de M. Monge me parut fondée.
Le public ne comprit pas, à cette époque, comment le bienveillant M.
Monge refusait obstinément de confier son cours à M. Binet, son
répétiteur, dont le zèle était bien connu. C’est ce motif que je vais
dévoiler.
Il y avait alors au bois de Boulogne une habitation nommée _la Maison
grise_, où se réunissaient, autour de M. Coessin, grand prêtre d’une
religion nouvelle, un certain nombre d’adeptes, tels que Lesueur, le
musicien, Colin, répétiteur de chimie à l’École, M. Binet, etc. Un
rapport du préfet de police avait signalé à l’Empereur les hôtes de la
Maison grise comme étant affiliés à la Compagnie de Jésus. L’Empereur
s’en montra inquiet et irrité: «Eh bien! dit-il à M. Monge, voilà vos
chers élèves devenus les disciples de Loyola!» Et Monge de nier. «Vous
niez, reprit l’Empereur; eh bien, sachez que le répétiteur de votre
cours est dans cette clique.» Tout le monde comprendra qu’après une
telle parole, Monge ne pouvait pas consentir à se faire remplacer par M.
Binet.