Une nomination faite à une telle majorité semble, au premier abord,
n’avoir pu donner lieu à des difficultés sérieuses; et, cependant, il
n’en fut pas ainsi. L’intervention de M. de Laplace, avant le jour du
scrutin, fut active et incessante pour faire ajourner mon admission
jusqu’à l’époque où une place vacante, dans la section de géométrie,
permettrait à la docte assemblée de nommer M. Poisson en même temps que
moi. L’auteur de la _Mécanique céleste_ avait voué au jeune géomètre un
attachement sans bornes, complètement justifié, d’ailleurs, par les
beaux travaux que la science lui devait déjà. M. de Laplace ne pouvait
supporter l’idée qu’un astronome, plus jeune de cinq ans que M. Poisson,
qu’un élève, en présence de son professeur à l’École polytechnique,
deviendrait académicien avant lui. Il me fit donc proposer d’écrire à
l’Académie que je désirais n’être élu que lorsqu’il y aurait une seconde
place à donner à Poisson; je répondis par un refus formel et motivé en
ces termes: «Je ne tiens nullement à être nommé en ce moment; je suis
décidé à partir prochainement pour le Thibet avec M. de Humboldt; dans
ces régions sauvages, le titre de membre de l’Institut n’aplanirait pas
les difficultés que nous devons rencontrer. Mais je ne me rendrai pas
coupable d’une inconvenance envers l’Académie. En recevant la
déclaration qu’on me demande, les savants dont se compose ce corps
illustre n’auraient-ils pas le droit de me dire: Qui vous assure qu’on a
pensé à vous? Vous refusez ce qu’on ne vous a pas offert.»
En voyant ma ferme résolution de ne pas me prêter à la démarche
inconsidérée qu’il m’avait conseillée, M. de Laplace agit d’une autre
façon; il soutint que je n’avais pas assez de titres pour mon admission
à l’Académie. Je ne prétends pas qu’à l’âge de vingt-trois ans mon
bagage scientifique fût très-considérable, à l’apprécier d’une manière
absolue; mais, lorsque je jugeais par comparaison, je reprenais courage,
surtout en songeant que les trois dernières années de ma vie avaient été
consacrées à la mesure d’un arc de méridien dans un pays étranger;
qu’elles s’étaient passées au milieu des orages de la guerre d’Espagne,
assez souvent dans les cachots, ou, ce qui était encore pis, dans les
montagnes de la Kabylie et à Alger, séjour alors fort dangereux. Voici,
au surplus, mon bilan de cette époque; je le livre à l’appréciation
impartiale du lecteur:
Au sortir de l’École polytechnique, j’avais fait, de concert avec M.
Biot, un travail étendu et très-délicat sur la détermination du
coefficient des tables de réfraction atmosphérique.
Nous avions aussi mesuré la réfraction de différents gaz, ce qui, jusque
là, n’avait pas été tenté.
Une détermination, plus exacte qu’on ne l’avait alors, du rapport du
poids de l’air au poids du mercure, avait fourni une valeur directe du
coefficient de la formule barométrique servant au calcul des hauteurs.
J’avais contribué, d’une manière régulière et très-assidue, pendant près
de deux ans, aux observations qui s’étaient faites de jour et de nuit à
la lunette méridienne et au quart de cercle mural à l’Observatoire de
Paris.
J’avais entrepris avec M. Bouvard les observations relatives à la
vérification des lois de la libration de la lune. Tous les calculs
étaient préparés; il ne me restait plus qu’à mettre les nombres dans les
formules, lorsque je fus, par ordre du Bureau des longitudes, forcé de
quitter Paris pour aller en Espagne. J’avais observé diverses comètes et
calculé leurs orbites. J’avais, de concert avec M. Bouvard, calculé,
d’après la formule de Laplace, la table de réfraction qui a été publiée
dans le _Recueil des tables_ du Bureau des longitudes et dans la
_Connaissance des temps_. Un travail sur la vitesse de la lumière, fait
avec un prisme placé devant l’objectif de la lunette du cercle mural,
avait prouvé que les mêmes tables de réfraction peuvent servir pour le
soleil et toutes les étoiles.
Enfin, je venais de terminer dans des circonstances très-difficiles la
triangulation la plus grandiose qu’on eût jamais exécutée, pour
prolonger la méridienne de France jusqu’à l’île de Formentera.
M. de Laplace, sans nier l’importance et l’utilité de ces travaux et de
ces recherches, n’y voyait qu’une espérance; alors, M. Lagrange lui dit
en termes formels:
«Vous-même, monsieur de Laplace, quand vous entrâtes à l’Académie, vous
n’aviez rien fait de saillant; vous donniez seulement des espérances.
Vos grandes découvertes ne sont venues qu’après.»
Lagrange était le seul homme en Europe qui pût avec autorité lui
adresser une pareille observation.
M. de Laplace ne répliqua pas sur le fait personnel; mais il ajouta: «Je
maintiens qu’il est utile de montrer aux jeunes savants une place de
membre de l’Institut comme une récompense pour exciter leur zèle.»
«Vous ressemblez, répliqua M. Hallé, à ce cocher de fiacre qui, pour
exciter ses chevaux à la course, attachait une botte de foin au bout du
timon de sa voiture. Les pauvres chevaux redoublaient d’efforts, et la
botte de foin fuyait toujours devant eux. En fin de compte, cette
pratique amena leur dépérissement, et bientôt après leur mort.»
Delambre, Legendre, Biot, insistèrent sur le dévouement et ce qu’ils
appelaient le courage avec lesquels j’avais combattu des difficultés
inextricables, soit pour achever les observations, soit pour sauver les
instruments et les résultats obtenus. Ils firent une peinture animée des
dangers que j’avais courus. M. de Laplace finit par se rendre en voyant
que toutes les notabilités de l’Académie m’avaient pris sous leur
patronage; et, le jour de l’élection, il m’accorda sa voix. Ce serait
pour moi, je l’avoue, un sujet de regrets, même aujourd’hui, après
quarante-deux ans, si j’étais devenu membre de l’Institut sans avoir
obtenu le suffrage de l’auteur de la _Mécanique céleste_.