Les membres de l’Institut devaient toujours être présentés à l’Empereur
après qu’il avait confirmé leurs nominations. Le jour désigné, réunis
aux présidents, aux secrétaires des quatre classes et aux académiciens
qui avaient des publications particulières à offrir au chef de l’État,
ils se rendaient dans un des salons des Tuileries. Lorsque l’Empereur
revenait de la messe, il passait une sorte de revue de ces savants, de
ces artistes, de ces littérateurs en habits verts.
Je dois le déclarer, le spectacle dont je fus témoin le jour de ma
présentation ne m’édifia pas. J’éprouvai même un déplaisir réel à voir
l’empressement que mettaient les membres de l’Institut à se faire
remarquer.
«Vous êtes bien jeune,» me dit Napoléon en s’approchant de moi; et, sans
attendre une réplique flatteuse qu’il n’eût pas été difficile de
trouver, il ajouta: «Comment vous appelez-vous?» Et mon voisin de droite
ne me laissant pas le temps de répondre à la question assurément
très-simple qui m’était adressée en ce moment, s’empressa de dire: «_Il_
s’appelle Arago.»
«Quelle est la science que vous cultivez?»
Mon voisin de gauche répliqua aussitôt:
«_Il_ cultive l’astronomie.»
«Qu’est-ce que vous avez fait?»
Mon voisin de droite, jaloux de ce que mon voisin de gauche avait
empiété sur ses droits à la seconde question, se hâta de prendre la
parole et dit:
«_Il_ vient de mesurer la méridienne d’Espagne.»
L’Empereur, s’imaginant sans doute qu’il avait devant lui un muet ou un
imbécile, passa à un autre membre de l’Institut. Celui-ci n’était pas un
nouveau venu: c’était un naturaliste connu par de belles et importantes
découvertes, c’était M. Lamarck. Le vieillard présente un livre à
Napoléon.
«Qu’est-ce que cela? dit celui-ci. C’est votre absurde _Météorologie_,
c’est cet ouvrage dans lequel vous faites concurrence à Matthieu
Laensberg, cet annuaire qui déshonore vos vieux jours; faites de
l’histoire naturelle, et je recevrai vos productions avec plaisir. Ce
volume, je ne le prends que par considération pour vos cheveux
blancs.--Tenez!» Et il passe le livre à un aide de camp.
Le pauvre M. Lamarck, qui, à la fin de chacune des paroles brusques et
offensantes de l’Empereur, essayait inutilement de dire: «C’est un
ouvrage d’histoire naturelle que je vous présente,» eut la faiblesse de
fondre en larmes.
L’Empereur trouva immédiatement après un jouteur plus énergique dans la
personne de M. Lanjuinais. Celui-ci s’était avancé un livre à la main;
Napoléon lui dit en ricanant:
«Le Sénat tout entier va donc se fondre à l’Institut?--Sire, répliqua
Lanjuinais, c’est le corps de l’État auquel il reste le plus de temps
pour s’occuper de littérature.»
L’Empereur, mécontent de cette réponse, quitta brusquement les uniformes
civils et se mêla aux grosses épaulettes qui remplissaient le salon.