Chaque consul, ainsi que je l’ai dit plus haut, avait un janissaire
préposé à sa garde; celui du consul de France était Candiote; on l’avait
surnommé _la Terreur_. Toutes les fois que, dans les cafés, on annonçait
quelque nouvelle défavorable à la France, il venait s’informer au
consulat de la vérité du fait, et lorsque nous lui avions déclaré que
les autres janissaires avaient propagé une nouvelle fausse, il allait
les rejoindre, et là, le yatagan à la main, déclarait vouloir combattre
en champ clos ceux qui soutiendraient encore l’exactitude de la
nouvelle. Comme ces menaces incessantes pouvaient le compromettre, car
elles ne s’appuyaient que sur son courage de bête fauve, nous avions
voulu le rendre habile dans le maniement des armes, en lui donnant
quelques leçons d’escrime; mais il ne pouvait endurer l’idée que des
chrétiens le touchassent à tout coup avec des fleurets; alors il nous
proposait de substituer au simulacre de duel un combat effectif avec le
yatagan.
On se fera une idée exacte de cette nature brute, lorsque je raconterai
qu’un jour, ayant entendu un coup de pistolet dont le bruit partait de
sa chambre, on accourut, et on le trouva baigné dans son sang; il venait
de se tirer une balle dans le bras pour se guérir d’une douleur
rhumatismale.
Voyant avec quelle facilité les deys disparaissaient, je dis un jour à
notre janissaire: «Avec cette perspective devant les yeux,
consentiriez-vous à devenir dey.--Oui, sans doute, répondit-il. Vous
paraissez ne compter pour rien le plaisir de faire tout ce qu’on veut,
ne fût-ce qu’un seul jour!»
Lorsqu’on voulait circuler dans la ville d’Alger, on se faisait
généralement escorter par le janissaire attaché à la maison consulaire;
c’était le seul moyen d’échapper aux insultes, aux avanies et même à des
voies de fait. Je viens de dire: c’était le seul moyen; je me suis
trompé, il y en avait un autre, c’était d’aller en compagnie d’un
lazariste français âgé de soixante-dix ans, et qui s’appelait, si j’ai
bonne mémoire, le père Josué; il résidait dans ce pays depuis un
demi-siècle. Cet homme, d’une vertu exemplaire, s’était voué avec une
abnégation admirable au service des esclaves de la Régence, abstraction
faite de toutes considérations de nationalité. Le Portugais, le
Napolitain, le Sicilien, étaient également ses frères.
Dans les temps de peste, on le voyait jour et nuit porter des secours
empressés aux Musulmans; aussi, sa vertu avait-elle vaincu jusqu’aux
haines religieuses; et partout où il passait, lui et les personnes qui
l’accompagnaient recevaient des gens du peuple, des janissaires, et même
des desservants des mosquées, les salutations les plus respectueuses.