Pendant nos longues heures de navigation sur le bâtiment algérien, de
notre séjour obligé dans les prisons de Rosas et sur le ponton de
Palamos, j’avais recueilli sur la vie intérieure des Maures ou des
Coulouglous des renseignements qui, même à présent qu’Alger est tombé
sous la domination de la France, mériteraient peut-être d’être
conservés. Je me bornerai cependant à rapporter à peu près textuellement
une conversation que j’eus avec Raïs-Braham, dont le père était un _Turc
fin_, c’est-à-dire un Turc né dans le Levant:
«Comment consentez-vous, lui dis-je, à vous marier avec une jeune fille
que vous n’avez jamais vue, et à trouver peut-être une femme
excessivement laide, au lieu de la beauté que vous aviez rêvée?
--Nous ne nous marions jamais sans avoir pris des informations auprès
des femmes qui servent, en qualité de domestiques, dans les bains
publics. Les juives sont d’ailleurs, dans ce cas, des entremetteuses
très-utiles.
--Combien avez-vous de femmes légitimes?
--J’en ai quatre, c’est-à-dire le nombre autorisé par le Coran.
--Vivent-elles en bonne intelligence?
--Ah! Monsieur, ma maison est un enfer. Je ne rentre jamais sans les
trouver au pas de la porte ou au bas de l’escalier; là, chacune veut me
faire entendre la première les plaintes qu’elle a à porter contre ses
compagnes. Je vais prononcer un blasphème, mais je crois que notre
sainte religion devrait interdire la multiplicité des femmes à qui n’est
pas assez riche pour donner à chacune une habitation à part.
--Mais, puisque le Coran vous permet de répudier même les femmes
légitimes, pourquoi ne renvoyez-vous pas trois d’entre elles à leurs
parents?
--Pourquoi? parce que cela me ruinerait; le jour du mariage, on stipule
une dot avec le père de la jeune fille qu’on va épouser, et on en paie
la moitié. L’autre moitié est exigible le jour où la femme est répudiée.
Ce serait donc trois demi-dots que j’aurais à payer si je renvoyais
trois de mes femmes. Je dois, au reste, rectifier ce qu’il y a d’inexact
dans ce que je disais tout à l’heure, que jamais mes quatre femmes
n’avaient été d’accord. Une fois, elles se trouvèrent unies entre elles
dans le sentiment d’une haine commune. En passant au marché, j’avais
acheté une jeune négresse. Le soir, lorsque je me retirais pour me
coucher, je m’aperçus que mes femmes ne lui avaient pas préparé une
couche, et que la malheureuse était étendue sur le carreau; je roulai
mon pantalon, et le mis sous sa tête en guise d’oreiller. Le matin, les
cris déchirants de la pauvre esclave me firent accourir, et je la
trouvai succombant presque sous les coups de mes quatre femmes; cette
fois, elles s’entendaient à merveille.»