Les autorités espagnoles, reconnaissant que pour racheter ma vie je ne
me déclarais pas le propriétaire du bâtiment, nous firent conduire, sans
autre molestation, à la forteresse de Rosas. Ayant à défiler devant
presque tous les habitants de la ville, j’avais d’abord voulu, par un
sentiment de fausse honte, laisser dans le moulin les restes de nos
repas de la semaine. Mais M. Berthemie, plus prévoyant que moi, portait
sur l’épaule une grande quantité de morceaux de pain noir passés dans
une ficelle; je l’imitai; je me munis bravement de notre vieille
marmite, la mis sur mon épaule, et c’est dans cet accoutrement que je
fis mon entrée dans la fameuse forteresse.
On nous plaça dans une casemate où nous avions à peine l’espace
nécessaire pour nous coucher. Dans le moulin à vent, on nous apportait,
de temps en temps, quelques provisions venant de notre navire. Ici, le
gouvernement espagnol pourvoyait à notre nourriture; nous recevions tous
les jours du pain et une ration de riz; mais, comme nous n’avions aucun
moyen de cuisson, nous étions en réalité réduits au pain sec.
Le pain sec était une nourriture bien peu substantielle pour qui voyait
à la porte de sa prison, de sa casemate, une vivandière vendant des
raisins à deux liards la livre et faisant cuire, à l’abri d’un
demi-tonneau, du lard et des harengs; mais nous n’avions pas d’argent
pour nous mettre en rapport avec cette marchande. Je me décidai alors,
quoique avec un très-grand regret, à vendre une montre que mon père
m’avait donnée. On m’en offrit à peu près le quart de sa valeur; il
fallut bien accepter, puisqu’il n’y avait pas de concurrents.
Possesseurs de soixante francs, nous pûmes, M. Berthemie et moi,
assouvir la faim dont nous souffrions depuis longtemps; mais nous ne
voulûmes pas que ce retour de fortune ne profitât qu’à nous seuls, et
nous fîmes des libéralités qui furent très-bien accueillies par nos
compagnons de captivité. Si cette vente de ma montre nous apportait
quelque soulagement, elle devait plus tard plonger une famille dans la
douleur.
La ville de Rosas tomba au pouvoir des Français, après une courageuse
résistance. La garnison prisonnière fut envoyée en France, et passa
naturellement à Perpignan. Mon père, en quête de nouvelles, allait
partout où des Espagnols se trouvaient réunis. Il entra dans un café au
moment où un officier prisonnier tirait de son gousset la montre que
j’avais vendue à Rosas. Mon bon père vit dans ce fait la preuve de ma
mort et tomba évanoui. L’officier tenait la montre de troisième main, et
ne put donner aucun détail sur le sort de la personne à qui elle avait
appartenu.