Le bruit que j’étais un Espagnol transfuge et propriétaire du bâtiment
s’accréditant de plus en plus, et cette position étant la plus
dangereuse de toutes, je résolus d’en sortir. Je priai le commandant de
la place, M. Alloy, de venir recevoir ma déclaration, et je lui annonçai
que j’étais Français. Pour lui prouver la vérité de mes paroles, je
l’invitai à faire venir Pablo Blanco, matelot embarqué sur le corsaire
qui nous avait pris, et qui était depuis peu de temps rentré de sa
croisière. Cela fut fait ainsi que je le désirais. En descendant sur la
plage, Pablo Blanco, qui n’avait pas été prévenu, s’écria avec surprise:
«Quoi! vous, don Francisco, mêlé à tous ces mécréants!» Ce matelot donna
au gouverneur des renseignements circonstanciés sur la mission que je
remplissais avec deux commissaires espagnols. Ma nationalité se trouvait
ainsi constatée.
Le jour même, Alloy fut remplacé dans le commandement de la forteresse
par le colonel irlandais du régiment d’Ultonia; le corsaire partit pour
une nouvelle croisière, emmenant Pablo Blanco, et je redevins le
marchand ambulant de Schwekat.
Du moulin à vent où nous faisions notre quarantaine, je voyais flotter
le pavillon tricolore sur la forteresse de Figueras. Des reconnaissances
de cavalerie venaient quelquefois jusqu’à la distance de cinq à six
cents mètres; il ne m’eût donc pas été très-difficile de m’échapper.
Cependant, comme les règlements contre ceux qui violent les lois
sanitaires sont très-rigoureuses en Espagne, comme ils prononcent la
peine de mort contre celui qui les enfreint, je ne me déterminai à
m’évader que la veille de notre entrée en libre pratique.
La nuit étant venue, je me glissai à quatre pattes le long des
broussailles, et j’eus bientôt dépassé la ligne des sentinelles qui nous
gardaient. Une rumeur bruyante que j’entendis parmi les Maures me
détermina à rentrer, et je trouvai ces pauvres gens dans un état
d’inquiétude indicible: ils se croyaient perdus, si je partais; je
restai donc.
Le lendemain, un fort piquet de troupes se présenta devant le moulin.
Les manœuvres qu’il faisait nous inspirèrent à tous des inquiétudes,
notamment au capitaine Krog: «Que veut-on faire de nous?...
s’écria-t-il.--Hélas! vous ne le verrez que trop tôt,» répliqua
l’officier espagnol. Cette réponse fit croire à tout le monde qu’on
allait nous fusiller. Ce qui aurait pu me fortifier dans cette idée,
c’était l’obstination que le capitaine Krog et deux autres individus de
petite taille mettaient à se cacher derrière moi. Un maniement d’armes
nous fit penser que nous n’avions plus que quelques secondes à vivre.
En analysant les sensations que j’éprouvai dans cette circonstance
solennelle, je suis arrivé à me persuader qu’un homme que l’on conduit à
la mort n’est pas aussi malheureux que le public se l’imagine. Cinquante
idées se présentaient presque simultanément à mon esprit, et je n’en
creusais aucune; je me rappelle seulement les deux suivantes, qui sont
restées gravées dans mon souvenir: en tournant la tête vers ma droite,
j’apercevais le drapeau national flottant sur les bastions de Figueras,
et je me disais: «Si je me déplaçais de quelques centaines de mètres, je
serais entouré de camarades, d’amis, de concitoyens, qui me serreraient
affectueusement les mains; ici, sans qu’on puisse m’imputer aucun crime,
je vais, à vingt-deux ans, recevoir la mort.» Mais voici ce qui m’émut
le plus profondément: en regardant les Pyrénées, j’en voyais
distinctement les pics, et je réfléchis que ma mère, de l’autre côté de
la chaîne, pouvait en ce moment suprême les regarder paisiblement.