Les Arabes, les Marocains, les Juifs, témoins de cet interrogatoire, n’y
avaient rien compris; ils avaient vu seulement que je ne m’étais pas
laissé intimider. A la fin de l’entretien, ils vinrent me baiser la
main, et m’accordèrent, dès ce moment, leur entière confiance.
Je devins leur secrétaire pour toutes les réclamations individuelles ou
collectives qu’ils se croyaient en droit d’adresser au gouvernement
espagnol; et ce droit était incontestable. Tous les jours j’étais occupé
à rédiger des pétitions, surtout au nom des deux marchands de plumes
d’autruche, dont l’un se disait assez proche parent de l’empereur de
Maroc. Émerveillé de la rapidité avec laquelle je remplissais une page
de mon écriture, ils imaginèrent sans doute que j’écrirais aussi vite en
caractères arabes, lorsqu’il s’agirait de transcrire les passages du
Coran; que ce serait là pour moi et pour eux la source d’une brillante
fortune, et ils me sollicitèrent, à mains jointes, de me faire
mahométan.
Très-peu rassuré par les dernières paroles du juge instructeur, je
cherchai momentanément mon salut d’un autre côté.
J’étais possesseur d’un sauf-conduit de l’amirauté anglaise; j’écrivis
donc une lettre confidentielle au capitaine d’un vaisseau anglais,
_l’Aigle_, je crois, qui avait jeté l’ancre depuis quelques jours dans
la rade de Rosas. Je lui expliquai ma position. «Vous pouvez, lui
disais-je, me réclamer, puisque j’ai un passeport anglais. Si cette
démarche vous coûte trop, ayez la bonté de prendre mes manuscrits et de
les envoyer à la _Société royale_ de Londres.»
Un des soldats qui nous gardaient et à qui j’avais eu le bonheur
d’inspirer quelque intérêt, se chargea de remettre ma lettre. Le
capitaine anglais vint me voir; il s’appelait, si j’ai bonne mémoire,
George Eyre. Nous eûmes une conversation particulière sur le bord de la
plage. George Eyre croyait peut-être que les manuscrits de mes
observations étaient contenus dans un registre relié en maroquin et doré
sur tranche. Lorsqu’il vit que ces manuscrits se composaient de feuilles
isolées, couvertes de chiffres, que j’avais cachées sous ma chemise, le
dédain succéda à l’intérêt, et il me quitta brusquement. Revenu à son
bord, il m’écrivit une lettre que je retrouverais au besoin, et dans
laquelle il me disait: «Je ne puis pas me mêler de votre affaire.
Adressez-vous au gouvernement espagnol; j’ai la persuasion qu’il fera
droit à votre réclamation, et ne vous molestera pas.» Comme je n’avais
pas la même _persuasion_ que le capitaine George Eyre, je pris le parti
de ne tenir aucun compte de ses conseils.
Quelque temps après, je dois dire qu’ayant raconté ces détails en
Angleterre, chez sir Joseph Banks, la conduite de George Eyre fut
sévèrement blâmée; mais, lorsqu’on déjeune et dîne au son d’une musique
harmonieuse, peut-on accorder son intérêt à un pauvre diable couché sur
la paille et rongé de vermine, eût-il des manuscrits sous sa chemise? Je
puis ajouter que j’eus le malheur d’avoir affaire à un capitaine d’un
caractère exceptionnel. Quelques jours plus tard, en effet, un nouveau
vaisseau, _le Colossus_, étant arrivé en rade, et le capitaine norvégien
Krog, quoiqu’il n’eût pas comme moi de passeport de l’amirauté, s’étant
adressé au commandant de ce nouveau bâtiment, fut immédiatement réclamé,
et arraché à notre captivité.