Notre bâtiment était richement chargé; les autorités espagnoles
désiraient dès lors beaucoup le déclarer de bonne prise; ils firent
semblant de croire que j’en étais le propriétaire, et voulurent, pour
brusquer les choses, m’interroger, même sans attendre la fin de la
quarantaine. On tendit deux cordes entre le moulin et la plage, et un
juge se plaça en face de moi. Comme l’interrogatoire se faisait de
très-loin, le nombreux public qui nous entourait prenait une part
directe aux questions et aux réponses. Je vais essayer de reproduire ce
dialogue avec toute la fidélité possible:
«Qui êtes-vous?
--Un pauvre marchand ambulant.
--D’où êtes-vous?
--D’un pays où certainement vous n’avez jamais été.
--Enfin, quel est ce pays?»
Je craignais de répondre, car les passeports, trempés dans le vinaigre,
étaient dans les mains du juge instructeur, et j’avais oublié si j’étais
de Schwekat ou de Leoben. Je répondis, enfin, à tout hasard:
«Je suis de Schwekat.»
Et cette indication se trouvait heureusement conforme à celle du
passeport.
«Vous êtes de Schwekat comme moi me répondit le juge. Vous êtes
espagnol, et même espagnol du royaume de Valence, comme je le vois à
votre accent.
--Vous allez me punir, Monsieur, de ce que la nature m’a donné le don
des langues. J’apprends avec facilité les dialectes des contrées où je
vais exercer mon commerce: j’ai appris, par exemple, le dialecte
d’Iviza.
--Eh bien, vous serez pris au mot... J’aperçois ici un soldat d’Iviza;
vous allez lier conversation avec lui.
--J’y consens; je vais même chanter la chanson des chèvres.»
Les vers de ce chant (si vers il y a) sont séparés de deux en deux par
une imitation du bêlement de la chèvre.
Je me mis aussitôt, avec une audace dont je suis actuellement étonné, à
entonner cet air chanté par tous les bergers de l’île:
Ah graciada señora
Una canzo bouil canta
Bè bè bè bè.
No sera gaira pulida,
No sé si vos agradara
Bè bè bè bè.
Voilà mon Ivizanero, pour qui cet air faisait l’effet du ranz des vaches
sur les Suisses, déclarant, tout en pleurs, que je suis originaire
d’Iviza.
Je dis alors au juge que s’il veut me mettre en contact avec une
personne sachant la langue française, on arrivera à une solution tout
aussi embarrassante. Un officier émigré, du régiment de Bourbon, s’offre
incontinent pour faire l’expérience, et, après quelques phrases
échangées entre nous, affirme sans hésiter que je suis Français.
Le juge, impatienté, s’écrie:
«Mettons fin à ces épreuves qui ne décident rien. Je vous somme,
Monsieur, de me dire qui vous êtes. Je vous promets la vie sauve si vous
me répondez avec sincérité.
--Mon plus grand désir serait de vous faire une réponse qui vous
satisfît. Je vais donc essayer; mais je vous préviens que je ne vais pas
dire la vérité. Je suis le fils de l’aubergiste de Mataro.
--Je connais cet aubergiste: vous n’êtes pas son fils.
--Vous avez raison. Je vous ai annoncé que je varierais mes réponses
jusqu’à ce qu’il y en eût une qui vous convînt. Je reprends donc, et je
vous dis que je suis un _titiritero_ (joueur de marionnettes), et que
j’exerçais à Lerida.»
Un énorme éclat de rire de tout le public qui nous entourait accueillit
cette réponse, et mit fin aux questions.
«Je jure par le diable, s’écria le juge, que je découvrirai tôt ou tard
qui vous êtes!»
Et il se retira.