Nous étions déjà entrés dans le golfe de Lyon, et nous approchions de
Marseille, lorsque, le 16 août 1808 nous rencontrâmes un corsaire
espagnol de Palamos, armé à la proue de deux canons de 24. Nous fîmes
force de voiles; nous espérions lui échapper; mais un coup de canon,
dont le boulet traversa nos voiles, nous apprit qu’il marchait beaucoup
mieux que nous.
Nous obéîmes à une injonction ainsi formulée, et attendîmes la chaloupe
du corsaire. Le capitaine déclara qu’il nous faisait prisonniers,
quoique l’Espagne fût en paix avec les Barbaresques, sous le prétexte
que nous violions le blocus qu’on venait de mettre sur toutes les côtes
de France; il ajouta qu’il allait nous mener à Rosas, et que là les
autorités décideraient de notre sort.
J’étais dans la chambre du bâtiment; j’eus la curiosité de regarder
furtivement l’équipage de la chaloupe, et j’y aperçus, avec un déplaisir
que tout le monde concevra, un des matelots du mistic commandé par don
Manuel de Vacaro, le nommé Pablo Blanco, de Palamos, qui m’avait souvent
servi de domestique pendant mes opérations géodésiques. Mon faux
passeport devenait dès ce moment inutile, si Pablo me reconnaissait. Je
me couchai aussitôt, j’enveloppai ma tête dans ma couverture, et je ne
bougeai pas plus qu’une statue.
Dans les deux jours qui s’écouleront entre notre capture et notre entrée
dans la rade de Rosas, Pablo, que la curiosité conduisait souvent dans
la chambre, s’écriait «Voilà un passager dont je n’ai pas encore réussi
à voir la figure.»
Lorsque nous fûmes arrivés à Rosas, on décida que nous serions mis en
quarantaine dans un moulin à vent démantelé, situé sur la route qui
conduit à Figueras. J’eus le soin de m’embarquer sur une chaloupe à
laquelle Pablo n’appartenait pas. Le corsaire partit pour une nouvelle
croisière, et je fus un moment débarrassé des préoccupations que me
donnait mon ancien domestique.