M. Biot étant enfin venu me retrouver à Valence, où j’attendais, comme
je l’ai dit, de nouveaux instruments, nous nous rendîmes à Formentera,
extrémité méridionale de notre arc, dont nous déterminâmes la latitude.
M. Biot me quitta ensuite pour retourner à Paris, pendant que je
joignais géodésiquement l’île Mayorque à Iviza et à Formentera, obtenant
ainsi, à l’aide d’un seul triangle, la mesure d’un arc de parallèle de
un degré et demi.
Je me rendis ensuite à Mayorque, pour y mesurer la latitude et l’azimut.
A cette époque, la fermentation politique engendrée par l’entrée des
Français en Espagne commençait à envahir toute la Péninsule et les îles
qui en dépendent. Cette fermentation n’atteignait encore, à Mayorque,
que les ministres, les partisans et les parents du prince de la Paix.
Tous les soirs, je voyais traîner en triomphe, sur la place de Palma,
capitale de l’île Mayorque, tantôt les voitures en flammes du ministre
Soller, tantôt les voitures de l’évêque, et même celles de simples
particuliers soupçonnés d’être attachés à la fortune du favori Godoï.
J’étais loin de soupçonner alors que mon tour allait bientôt arriver.
Ma station mayorquine, le _Clop de Galazo_, montagne très-élevée, était
située précisément au-dessus du port où débarqua don _Jayme el
Conquistador_ lorsqu’il alla enlever les îles Baléares aux Maures. Le
bruit se répandit dans la population que je m’étais établi là pour
favoriser l’arrivée de l’armée française, et que tous les soirs je lui
faisais des signaux. Ces bruits toutefois ne devinrent menaçants pour
moi qu’au moment de l’arrivée à Palma, le 27 mai 1808, d’un officier
d’ordonnance de Napoléon. Cet officier était M. Berthemie; il portait à
l’escadre espagnole, à Mahon, l’ordre de se rendre en toute hâte à
Toulon. Un soulèvement général, qui mit la vie de cet officier en
danger, suivit la nouvelle de sa mission. Le capitaine-général Vivès ne
parvint même à lui sauver la vie qu’en le faisant enfermer dans le
château fort de Belver. On se souvint alors du Français établi au _Clop
de Galazo_, et l’on forma une expédition populaire pour aller s’en
saisir.
M. Damian, patron du mistic que le gouvernement espagnol avait mis à ma
disposition, prit les devants et m’apporta un costume à l’aide duquel je
me déguisai. En me dirigeant vers Palma, en compagnie du brave marin,
nous rencontrâmes l’attroupement qui allait à ma recherche. On ne me
reconnut pas, car je parlais parfaitement le mayorquin. J’encourageai
fortement les hommes de ce détachement à continuer leur route, et je
m’acheminai vers Palma. La nuit, je me rendis à bord du mistic, commandé
par don Manuel de Vacaro, que le gouvernement espagnol avait placé sous
mes ordres. Je demandai à cet officier s’il voulait me conduire à
Barcelone, occupé par les Français, lui promettant que, si l’on faisait
mine de le retenir, je reviendrais sur-le-champ me constituer
prisonnier.
Don Manuel, qui jusqu’alors avait montré envers moi une obséquiosité
extrême, n’eut que des paroles de rudesse et de défiance. Il se fit, sur
le môle, où le mistic était amarré, un mouvement tumultueux que Vacaro
m’assura être dirigé contre moi. «Soyez sans inquiétude, me dit-il; si
l’on pénètre dans le navire, vous vous cacherez dans ce bahut.» J’en fis
l’essai; mais la caisse qu’il me montrait était si exiguë que mes jambes
étaient tout entières en dehors, et que le couvercle ne pouvait pas se
fermer. Je compris parfaitement ce que cela voulait dire, et je demandai
à M. Vacaro de me faire enfermer aussi au château de Belver. L’ordre
d’incarcération du capitaine-général étant arrivé, je descendis dans la
chaloupe où les matelots du mistic me reçurent avec effusion.
Au moment où ils traversaient la rade, la populace m’aperçut, se mit à
ma poursuite, et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que j’atteignis
Belver sain et sauf. Je n’avais, en effet, reçu dans ma course qu’un
léger coup de poignard à la cuisse. On a vu souvent des prisonniers
s’éloigner à toutes jambes de leur cachot; je suis le premier,
peut-être, à qui il ait été donné de faire l’inverse. Cela se passait le
1er ou le 2 juin 1808.
Le gouverneur de Belver était un personnage très-extraordinaire. S’il
vit encore, il pourra me demander un certificat de priorité sur les
hydropathes modernes: le capitaine grenadin soutenait que l’eau pure,
administrée convenablement, était un moyen de traiter toutes les
maladies, même les amputations. En écoutant ses théories très-patiemment
et sans jamais l’interrompre, je conquis ses bonnes grâces. Ce fut sur
sa demande, et dans l’intérêt de notre sûreté qu’une garnison suisse
remplaça la troupe espagnole qui jusque-là avait été employée à la garde
de Belver. Ce fut aussi par lui que j’appris un jour qu’un moine avait
proposé aux soldats qui allaient chercher ma nourriture en ville, de
verser du poison dans l’un des plats.
Tous mes anciens amis de Mayorque m’avaient abandonné au moment de ma
détention. J’avais eu avec don Manuel de Vacaro une correspondance
très-acerbe pour obtenir la restitution du sauf-conduit que l’amirauté
anglaise nous avait délivré. M. Rodriguez seul osait venir me visiter en
plein jour, et m’apporter toutes les consolations qui étaient en son
pouvoir.