L’excellent M. Rodriguez, pour tromper les ennuis de mon incarcération,
me remettait de temps en temps les journaux qui se publiaient alors sur
divers points de la Péninsule. Il me les envoyait souvent sans les lire.
Une fois, je vis dans ces journaux le récit des horribles massacres dont
la ville de Valence, je me trompe, dont la _place des Taureaux_ avait
été le théâtre, et dans lesquels disparut, sous la pique du toréador, la
presque totalité des Français établis dans cette ville (plus de 350). Un
autre journal renfermait un article portant ce titre: _Relacion de la
choreadura del señor Arago e del señor Berthemie_; littéralement:
Relation du supplice de M. Arago et de M. Berthemie. Cette relation
parlait des deux suppliciés dans des termes très-différents. M.
Berthemie était un huguenot, il avait été sourd à toutes les
exhortations; il avait craché à la figure de l’ecclésiastique qui
l’assistait, et même sur l’image du Christ. Pour moi, je m’étais conduit
avec beaucoup de décence et m’étais laissé pendre sans soulever aucun
scandale. Aussi, l’auteur de la relation témoignait ses regrets de ce
qu’un jeune astronome avait eu la faiblesse de s’associer à une
trahison, en venant, sous le couvert de la science, favoriser l’entrée
de l’armée française dans un royaume ami.
Après la lecture de cet article, je pris immédiatement mon parti:
«Puisqu’on parle de mon supplice, dis-je à mon ami Rodriguez,
l’événement ne tardera pas à arriver; j’aime mieux être noyé que pendu;
je veux m’évader de cette forteresse; c’est à vous de m’en fournir les
moyens.»
Rodriguez, sachant mieux que personne combien mes appréhensions étaient
fondées, se mit aussitôt à l’œuvre. Il alla chez le capitaine-général et
lui fit sentir tous les dangers de sa position si je disparaissais dans
une émeute populaire, ou même s’il avait la main forcée pour se
débarrasser de moi. Ses observations furent d’autant mieux comprises,
que personne ne pouvait alors prévoir quelle serait l’issue de la
révolution espagnole. «Je prends l’engagement, dit le capitaine-général
Vivès à mon collaborateur Rodriguez, de donner au commandant de la
forteresse l’ordre de laisser sortir, quand le moment sera venu, M.
Arago et même les deux ou trois autres Français qui sont avec lui dans
le château de Belver. Ils n’auront donc nullement besoin des moyens
d’évasion qu’ils se sont procurés; mais j’entends rester en dehors de
tous les préparatifs qui deviendront nécessaires pour faire sortir de
l’île les fugitifs; je laisse tout cela sous votre responsabilité.»
Rodriguez s’entendit immédiatement avec le brave patron Damian; il fut
convenu entre eux que Damian prendrait le commandement d’une barque à
demi pontée que le vent avait poussée sur la plage, qu’il l’équiperait
comme s’il voulait aller à la pêche, qu’il nous porterait à Alger, après
quoi sa rentrée à Palma, avec ou sans poisson, n’inspirerait aucun
soupçon.
Les choses furent exécutées suivant ces conventions, et malgré la
surveillance inquisitoriale que don Manuel de Vacaro exerçait sur le
patron de son mistic.
Le 28 juillet 1808, nous descendions silencieusement la colline sur
laquelle Belver est bâtie, au moment même où la famille du ministre
Soller entrait dans la forteresse pour se soustraire aux fureurs de la
populace. Parvenus sur le rivage, nous y trouvâmes Damian, sa barque et
trois matelots. Nous nous embarquâmes sur-le-champ et mîmes à la voile;
Damian avait eu la précaution de réunir aussi sur ce frêle navire les
instruments de prix qu’il avait enlevés à ma station du _Clop de
Galazo_. La mer était mauvaise; Damian crut prudent de s’arrêter à la
petite île de Cabrera, destinée à devenir, peu de temps après, si
tristement célèbre par les souffrances qu’y éprouvèrent les soldats de
l’armée de Dupont, après la honteuse capitulation de Baylen. Là, un
incident singulier faillit tout compromettre. Cabrera, assez voisine de
l’extrémité méridionale de Mayorque, est souvent visitée par des
pêcheurs venant de cette partie de l’île. M. Berthemie craignait assez
justement que, le bruit de l’évasion étant répandu, on ne dépêchât
quelques barques pour se saisir de nous. Il trouvait notre relâche
inopportune; je soutenais qu’il fallait s’en rapporter à la prudence du
patron. Pendant cette discussion, les trois marins que Damian avait
enrôlés virent que M. Berthemie, que j’avais fait passer pour mon
domestique, soutenait son opinion contre moi sur le pied d’égalité. Ils
s’adressèrent alors en ces termes au patron:
«Nous n’avons consenti à prendre part à cette expédition qu’à la
condition que l’aide de camp de l’Empereur, renfermé à Belver, ne
figurerait pas au nombre des personnes que nous enlèverions. Nous ne
voulions nous prêter qu’à la fuite de l’astronome. Puisqu’il en est
autrement, il faut que vous laissiez cet officier ici, à moins que vous
ne préfériez le jeter à la mer.»
Damian me fit part aussitôt des dispositions impératives de son
équipage. M. Berthemie convint avec moi qu’il souffrirait quelques
brutalités qui ne pouvaient être tolérées que par un domestique menacé
par son maître; tous les soupçons disparurent.
Damian, qui craignait aussi pour lui-même l’arrivée de quelques pêcheurs
mayorquains, s’empressa de mettre à la voile, le 29 juillet 1808, dès le
premier moment favorable, et nous arrivâmes à Alger le 3 août.