L’anecdote que je vais raconter prouvera amplement que la religion
était, pour les moines chartreux du _Desierto de las Palmas_, non la
conséquence de sentiments élevés, mais une simple réunion de pratiques
superstitieuses.
La scène du fusil toujours présente à mon esprit, me semblait établir
que le jeune moine aragonais, poussé par ses passions, serait capable
des actions les plus criminelles. Aussi, je fus très-désagréablement
impressionné, lorsqu’un dimanche, étant descendu pour entendre la messe,
je rencontrai ce moine qui, sans mot dire, me conduisit, par une série
de sombres corridors, dans une chapelle où le jour ne pénétrait que par
une très-petite fenêtre. Là je trouvai le père Trivulce, qui se mit en
mesure de dire la messe pour moi seul. Le jeune moine la servait. Tout à
coup, un instant avant la consécration, le père Trivulce, se tournant de
mon côté, me dit ces propres paroles «Nous avons la permission de dire
la messe avec du vin blanc; nous nous servons pour cela de celui que
nous recueillons dans nos vignes: ce vin est très-bon. Demandez au
prieur de vous en faire goûter, lorsque, en sortant d’ici, vous irez
déjeuner avec lui. Au surplus, vous pouvez vous assurer à l’instant de
la vérité de ce que je vous dis.» Et il me présenta la burette pour me
faire boire. Je résistai fortement, non-seulement à cause de ce que je
trouvai d’indécent dans cette invitation jetée au milieu de la messe,
mais encore parce que, je dois l’avouer, je conçus un moment la pensée
que les moines voulaient, en m’empoisonnant, se venger sur moi de
l’avanie que M. Biot leur avait faite. Je reconnus que je m’étais
trompé, que mes soupçons n’avaient aucun fondement; car le père Trivulce
reprit la messe interrompue, but, et but largement le vin blanc renfermé
dans une des burettes. Quoi qu’il en soit, lorsque je fus sorti des
mains des deux moines, et que je pus respirer l’air pur de la campagne,
j’éprouvai une vive satisfaction.