J’ai raconté, dans le cours de ma relation, que deux chartreux
quittaient souvent leur couvent du _Desierto de las palmas_, et
venaient, en contrebande, me voir à ma station, située environ deux
cents mètres plus haut. Quelques détails pourront donner une idée de ce
qu’étaient certains moines, dans la Péninsule, en 1807.
L’un des deux, le père Trivulce, était vieux; l’autre, au contraire,
était très-jeune. Le premier, d’origine française, avait joué un rôle à
Marseille, dans les événements contre-révolutionnaires dont cette ville
fut le théâtre au commencement de notre première révolution. Son rôle
avait été très-actif; on en voyait la preuve aux cicatrices de coups de
sabre qui sillonnaient sa poitrine. Ce fut lui qui vint le premier. En
voyant monter son jeune camarade, il se cacha; mais, dès que celui-ci
fut entré en pleine conversation avec moi, le père Trivulce se montra
tout à coup. Son apparition fit l’effet de la tête de Méduse.
«Rassurez-vous, dit-il à son jeune confrère: ne nous dénonçons pas
réciproquement, car notre prieur n’est pas homme à nous pardonner d’être
venus ici enfreindre notre vœu de silence, et nous recevrions tous les
deux une punition dont nous conserverions longtemps le souvenir.» Le
traité fut conclu aussitôt, et à partir de ce jour, les deux chartreux
vinrent très-souvent s’entretenir avec moi.
Le plus jeune de nos deux visiteurs était Aragonais; sa famille l’avait
fait moine contre sa volonté. Il me racontait un jour, devant M. Biot,
revenu de Tarragone, où il s’était réfugié pour se guérir de la fièvre,
des détails qui, suivant lui, prouvaient qu’il n’y avait plus en Espagne
que des simulacres de religion. Ces détails étaient surtout empruntés au
mystère de la confession. M. Biot témoigna brusquement le déplaisir que
cette conversation lui causait; il y eut même, dans ses paroles,
quelques mots qui portèrent le moine à supposer que M. Biot le prenait
pour une sorte d’espion. Dès que ce soupçon eut traversé son esprit, il
nous quitta sans mot dire, et le lendemain matin je le vis monter de
bonne heure, armé d’un fusil. Le moine français l’avait précédé, et
m’avait dit à l’oreille quel danger menaçait mon confrère. «Joignez-vous
à moi, ajouta-t-il pour détourner le jeune moine aragonais de son projet
homicide.» Je n’ai pas besoin de dire que je m’employai avec ardeur dans
cette négociation, où j’eus le bonheur de réussir. Il y avait là, comme
on le voit, l’étoffe d’un chef de _guerilleros_. Je serais bien étonné
que mon jeune moine n’eût pas joué un rôle dans la guerre de
l’indépendance.