XX.

Coup d'oeil rétrospectif sur l'ensemble de la sorcellerie.--Impiété et

dangers de cette prétendue science.--Confiance qu'elle inspire dans tout

le moyen âge.--De la conviction des sorciers.--Explication naturelle de

divers faits extraordinaires.--Charlatans et hallucinés.

Nous connaissons maintenant toutes les aspirations, tous les secrets,

tous les actes de la sorcellerie. En parcourant cette lugubre histoire,

nous nous sommes borné à raconter les faits sans réflexions, sans

commentaires; il nous faut maintenant passer du rêve à la réalité.

On le voit, par ce que nous venons de dire, la sorcellerie, qui va

toujours en se dégradant à travers le moyen âge, arrive, au seuil même

des temps modernes, aux dernières limites de la folie et de l'impiété.

Ce n'est plus seulement, comme à l'origine, une sorte de superfétation

de la science; c'est une sombre et cynique protestation contre les

croyances les plus saintes et les plus respectables. C'est en quelque

sorte la religion du mal qui se pose en face d'une religion divine.

C'est la réhabilitation de tous les instincts pervers, le triomphe et

l'exaltation de toutes les passions redoutables. C'est un outrage à la

raison humaine. Que feront l'Église, la raison, la société, à l'égard de

cette prétendue science, qui ne tend à rien moins qu'à bouleverser les

éléments, à commettre avec impunité tous les crimes, à s'élever

au-dessus des lois divines et humaines?

Pendant de longs siècles, la raison accepte et s'incline. Quelque

absurdes que soient les faits, le moyen âge les croit toujours, et, dans

son ignorance, il se garde bien de soupçonner qu'il insulte à la fois

l'homme et Dieu: l'homme, en rapportant à une intelligence supérieure et

mauvaise la science et la puissance d'action qui sont le résultat de

l'intelligence et de la volonté humaine; Dieu, le maître absolu, en lui

faisant partager l'empire du monde avec une créature vouée à sa colère.

Quand on a fait la part du charlatanisme, qui sans aucun doute a, dans

tous les temps, y compris le nôtre, exploité habilement la crédulité

publique; quand on a fait à l'ignorance des chroniqueurs et des

démonographes la plus large part possible, on n'en constate pas moins,

d'une manière irrécusable, l'adhésion universelle des hommes, et même

des hommes éclairés; on reconnaît que les faits les plus absurdes ont

acquis, auprès d'une foule de gens, l'évidence des faits les plus

irrécusables; et ce qu'il y a de plus étrange ce n'est pas que la foule

ait cru qu'il y avait des sorciers et qu'elle en ait vu partout, c'est

qu'un très-grand nombre d'individus se soient sincèrement imaginé qu'ils

l'étaient eux-mêmes. C'est là un point sur lequel il convient de

s'arrêter.

Lorsqu'on suit avec attention les procès de sorcellerie, on ne tarde

point à reconnaître que les accusés se partagent en trois catégories

distinctes, qui se composent: 1° des véritables malfaiteurs qui

cherchent à déguiser leurs crimes sous les apparences d'une science

supérieure; 2° de malheureux qui sont innocemment victimes des préjugés

de leur temps; 3° d'hallucinés qui sont dupes de leurs rêves. C'est de

ces derniers que nous allons nous occuper d'abord.

On trouve, dans les procès dont nous venons de parler, une foule

d'individus qui, appliqués à la torture, font des aveux complets, et les

rétractent ensuite, en disant qu'ils n'ont avoué que pour échapper à la

douleur; mais on en trouve aussi un très-grand nombre qui soutiennent la

réalité des faits dont on les accuse, et qui s'obstinent à croire et à

mourir. On en voit d'autres qui, sur le bûcher même, restent persuadés

que le diable viendra les délivrer, et qui affrontent le supplice avec

un courage extraordinaire. La science moderne a cherché l'explication de

ce singulier phénomène, et elle l'a trouvé dans l'hallucination et

l'extase. Elle a remarqué d'abord que les sorciers véritablement

convaincus étaient, en général, des gens appartenant aux classes les

moins éclairées de la société, ou à celles qui se trouvaient en lutte

ouverte avec elle, comme les juifs, les cagots, les bohémiens, les

hérétiques; il résulte évidemment de là, d'une part, que ces malheureux,

par leur ignorance même, étaient aptes à recevoir sans examen

l'impression de toutes les folies qui avaient cours de leur temps, et,

de l'autre, qu'ils avaient intérêt à chercher en dehors de la société

même des ressources secrètes pour vivre d'une manière plus heureuse, ou

pour se défendre contre les attaques auxquelles ils étaient en butte. Du

moment où la croyance universelle admettait une science supérieure, il

était naturel qu'ils se tournassent vers elle pour lui demander, comme

nous l'avons déjà dit, tout ce que le monde leur refusait. L'étude et la

pratique de cette science devenant pour eux l'objet d'une constante

préoccupation, et l'instinct de l'homme le portant toujours à croire ce

qu'il désire, ils finissaient par s'absorber dans une idée fixe. Le

caractère sombre et mystérieux des pratiques auxquelles ils se livraient

exaltait leur imagination, et ils s'élevaient, par degrés, à une sorte

d'état extatique. Ils acquéraient le fanatisme et la conviction de leur

erreur; le rêve finissait par dominer la raison, en un mot, ils avaient

la folie de la sorcellerie. Les drogues dont ils faisaient usage

ajoutaient encore à cet état d'excitation naturelle, et, en ce qui

touche les faits relatifs au sabbat, nous citerons quelques exemples

concluants.

Laissant ici de côté le bouillon de couleuvres; de crapauds et de

limaille de cloches et toutes les recettes dont nous avons parlé plus

haut, nous constaterons, d'après des témoignages irrécusables, que les

sorciers pour se rendre au sabbat pratiquaient réellement sur diverses

parties de leur corps une onction magique, c'est-à-dire qu'ils se

frottaient avec différentes drogues, et qu'ils usaient de certains

breuvages. Lucien et Apulée parlent de cette onction, que pratiquaient

également les initiés aux mystères de l'antre de Trophonius. Or, quand

on trouve dans Porta, dans Cardan et dans quelques autres médecins et

philosophes naturalistes du moyen âge ou de la renaissance, l'indication

des drogues que l'on employait à cet usage, on comprend le sabbat. Ces

drogues, c'était le _stramonium_ dont la racine cause un délire

accompagné d'un sommeil profond; le _solanum somniferum_, la jusquiame

et l'opium. Dès ce moment, la vision s'explique. Le sorcier, après

l'onction magique ou l'usage des boissons prescrites par son art, tombe

dans un sommeil fébrile, traversé de rêves terribles, riants,

voluptueux. Les idées qui l'ont occupé, possédé dans l'état de veille,

se pressent en foule dans son esprit, et le sommeil réalise pour lui

tous ses désirs, toutes ses espérances. Il y a là sans doute encore un

mystère profond, mais ce mystère du moins est dans les lois ordinaires

de la nature; et des esprits sérieux et positifs l'avaient déjà constaté

au moment même où les croyances à la sorcellerie régnaient dans toute

leur puissance. En 1545, les médecins du pape Jules III voulurent

éprouver sur une femme attaquée d'une maladie nerveuse l'effet d'une

pommade trouvée chez un sorcier; elle dormit pendant trente-six heures

de suite. Lorsqu'on parvint à la réveiller, elle se plaignit qu'on

l'arrachait aux embrassements d'un beau jeune homme; elle raconta une

foule d'hallucinations étranges, et le médecin n'hésita point à

attribuer à l'effet naturel des drogues ce qu'elle attribuait à

l'onction magique. Une expérience du même genre fut faite à Florence au

commencement du XVIIe siècle. On conduisit un jour devant un juge une

femme qui s'accusait elle-même d'être sorcière. Le juge, qui était un

homme de bon sens, ne reçut cette accusation qu'avec beaucoup de

défiance; et fit des représentations à la sorcière; mais celle-ci qui

tenait à prouver son talent, dût la mort s'ensuivre, déclara qu'elle

irait au sabbat le soir même si on voulait la laisser retourner chez

elle et pratiquer l'onction. Le magistrat y consentit. Elle se frotta de

ses drogues, et s'endormit sur-le-champ; alors on l'attacha sur un lit,

on la piqua, on lui fit de légères brûlures, ce qui ne l'empêcha point

de dormir pendant vingt-quatre heures, et le lendemain en s'éveillant,

elle raconta avec le plus grand détail tout ce qu'elle avait vu au

sabbat, en ajoutant que le diable l'avait piquée et brûlée. On lui dit

alors ce qui s'était passé, mais il fut impossible de la détromper, et

malgré cet entêtement on la renvoya saine et sauve. Gassendi essaya sur

un paysan l'effet d'une pommade analogue composée de jusquiame et

d'opium; le paysan s'endormit d'un sommeil profond, et à son réveil il

fit la description d'une assemblée merveilleuse à laquelle il avait

assisté.

Ce qui se passait pour le sabbat, se passait également pour les

lycanthropes. Certains individus s'imaginèrent qu'ils avaient le pouvoir

de se transformer en loup, et l'on en vit qui dans cette idée marchaient

à quatre pattes et cherchaient à imiter le cri de cette bête fauve. Un

de ces hommes encore fort jeune, dit Walter Scott, fut mis en jugement à

Besançon. Il déclara qu'il était le serviteur ou le piqueur du seigneur

de la forêt, ainsi qu'il nommait son maître, qu'on jugea être le diable.

Par le pouvoir de ce maître, il était transformé en loup, prenait le

caractère de cet animal, et se voyait accompagné dans ses courses par un

loup de plus grande taille, qu'il supposait être le seigneur de la forêt

lui-même. Ces loups dévastaient les troupeaux et égorgeaient les chiens

qui les défendaient. Si l'un ne voyait pas l'autre, il hurlait à la

manière des loups pour inviter son camarade à venir partager sa proie;

et si celui-ci n'arrivait pas à ce signal, le premier enterrait cette

proie aussi bien qu'il le pouvait.» Ce malheureux croyait

très-sincèrement à ce récit, et les juges qui l'interrogèrent le firent

brûler, en toute sécurité de conscience, après l'avoir fait condamner

sur sa propre déposition. En 1498, le parlement de Paris s'était montré

beaucoup plus raisonnable en cassant un arrêt rendu par le lieutenant

criminel d'Angers contre un habitant de Maumusson, près Nantes, qui

prétendait avoir erré pendant plusieurs années sous la forme d'un loup,

et en envoyant ce pauvre diable à l'hôpital Saint-Germain des Prés où il

fut traité comme maniaque.

Nous n'insisterons pas plus longtemps sur les faits de ce genre. Les

nombreuses études auxquelles les philosophes et les médecins[3] se sont

livrés de notre temps ne laissent aucun doute sur la puissance avec

laquelle le rêve, dans l'extase, l'hallucination et la folie, prend les

apparences de la réalité, et combien les illusions de l'esprit

réagissent sur les illusions des sens. On voit dès lors comment une

foule d'aventures plus ou moins extraordinaires, n'étaient en réalité

que des hallucinations, des idées fixes, transformées par l'imagination

de certains hommes en faits apparents et tangibles. Qu'on admette

ensuite la contagion de l'hallucination, contagion qui n'est pas moins

irrécusable que les effets de l'hallucination elle-même, qu'on fasse en

même temps la part des phénomènes naturels que la science n'avait point

encore constatés ou vérifiés, et l'on comprendra avec quelle facilité

les erreurs les plus étranges ont pu s'accréditer.

[Footnote 3: Voy. Brierre de Boismont, _Des hallucinations_. Paris,

1845, in-8.]

La sorcellerie · 第 28 / 36 题