De quelques hommes célèbres accusés de sorcellerie.--Virgile, Roger
Bacon, Albert le Grand, les papes.--Réaction contre la sorcellerie,
provoquée par le procès de Jeanne d'Arc.
Contagieuse comme l'hallucination, la crédulité qui transformait en
oeuvres magiques les faits les plus simples, transformait également en
sorciers les hommes qui par leur génie ou leur science s'élevaient
au-dessus du vulgaire. Orphée, Amphion, Zoroastre, Pythagore,
Démocrite, Socrate, Aristote, Numa Pompilius, dans l'antiquité païenne,
sont réputés sorciers. On disait même que ce dernier, pour rédiger ses
lois, avait recours à l'hydromancie, et qu'à l'aide de conjurations
magiques, il en avait fait apparaître tous les articles dans un baquet
d'eau qui en reflétait le texte comme un miroir. Cham et Moïse furent
également regardés comme des magiciens. Jésus-Christ lui-même fut traité
de magicien par les ennemis de sa divinité, qui allèrent jusqu'à dire
que, pour opérer ses miracles, il consultait les heures astrologiques.
Apollonius de Tyane, Simon, Porphyre, Jamblique, jouirent dans les
premiers siècles de notre ère d'une immense réputation à cause des
prodiges qu'on leur attribuait. Quelques Pères de l'Église même, avant
que la foi n'eût touché leur coeur, approchèrent leurs lèvres, disent
les hagiographes, de ces sources empoisonnées. Saint Cyprien d'Antioche
entre autres, voulut s'initier aux sciences infernales; mais convaincu
bientôt de la faiblesse des démons il se dégoûta de son art; et comme il
faisait des reproches au diable de son impuissance, celui-ci le renversa
par terre et s'efforça de le tuer[4].
[Footnote 4: Voy. pour plus amples détails, dom Remi Cellier, _Histoire
des auteurs ecclésiastiques_, t. IV, p. 89.]
Virgile complétement défiguré était devenu un petit homme bossu et laid,
qui s'occupait de toute autre chose que de vers, et qui n'avait plus
guère de commun avec le divin poëte que de porter le même nom, d'avoir
demeuré à Rome et d'être enterré aux environs de Naples. Ce néo-Virgile,
très-souvent cité dans les romans de chevalerie, appliquait
principalement sa science infernale à la mécanique, à l'architecture,
aux beaux-arts. En se transformant il était resté artiste; car on sait
qu'il fit une lampe inextinguible, un pont très-long qui se soutenait
sans arches, en un mot un véritable pont suspendu, une tête d'airain qui
annonçait l'avenir, une mouche du même métal qui débarrassait les
maisons des véritables mouches, un oeuf sur lequel était bâtie une ville
entière qui s'écroulait quand on remuait l'oeuf, et l'instant d'après se
rebâtissait d'elle-même, etc.
L'une des périodes les plus curieuses de l'histoire des sciences
occultes est, sans contredit, l'époque qui s'étend du Ier au IIIe siècle
de notre ère. Une transformation profonde s'opère dans l'esprit des
païens eux-mêmes, de ceux que n'a point encore touchés la lumière de la
religion nouvelle. Cette voix mystérieuse, qui courait le long des rives
de la mer Égée: _Le grand Pan est mort_, semble annoncer qu'un âge
nouveau va commencer pour le monde; aux antiques légendes du paganisme,
s'ajoutent des légendes philosophiques et populaires qui sont comme la
source des traditions merveilleuses du moyen âge. Une foule d'illuminés
réclament pour eux-mêmes le pouvoir qui échappe aux dieux détrônés de
l'Olympe. Les enchanteurs, les devins, les sorciers, ont de nombreux
précurseurs. La magie s'allie encore avec la philosophie et la science
antiques, en même temps qu'elle cherche à opposer ses mensonges aux
miracles de la foi nouvelle. Deux hommes, au premier siècle de notre
ère, représentent cette double tendance, nous avons nommé Apollonius de
Tyane et Simon le Magicien.
Simon, contemporain des apôtres, avait acheté à Tyr une femme perdue,
nommée Hélène; il disait que cette femme était la créatrice des anges,
qu'elle était descendue sur la terre en passant de ciel en ciel; que
quant à lui, il n'avait que la figure de l'homme, qu'il était le vrai
Messie, et pour séduire les peuples, il opposait aux miracles du Christ
des enchantements et des sortilèges. Il se vantait de pouvoir rappeler
des enfers les âmes des prophètes, de voler à travers les airs; il
disait qu'il s'était enveloppé dans le feu, qu'il se confondait avec cet
élément et ne pouvait en être consumé. Il avait, disait-il, animé, fait
mouvoir et parler des statues, changé des pierres en pains; il se
rendait invisible à volonté, passait à travers les rochers, et les
creusait sans employer autre chose que des mots. Il faisait naître tout
à coup des arbres chargés de fleurs et de fruits, prenait la forme de
divers animaux, et changeait de visage sans qu'il fût possible de le
reconnaître. Il racontait que sa mère l'ayant un jour envoyé dans les
champs faire la moisson, il avait ordonné à sa faucille de moissonner
toute seule et qu'elle avait fait plus de besogne que dix ouvriers
ensemble. La foule, toujours crédule, toujours facile à tromper,
acceptait sans contrôle ces récits merveilleux, et on racontait qu'un
jour il avait dit à Néron: «Faites-moi décapiter, et dans trois jours je
ressusciterai.» Néron, qui aimait le sang, voulut tenter l'expérience;
mais Simon se fit remplacer par un bélier sous forme humaine, et trois
jours après, il se montra comme s'il était ressuscité. Quelques Pères de
l'Église racontent que Simon étant à Rome, sous l'empereur Néron,
entreprit de voler et de monter au ciel et qu'en effet il vola pendant
quelques moments; mais que les apôtres saint Pierre et saint Paul,
s'étant mis en prière, le magicien fut précipité et mourut de sa chute,
ce qui n'empêcha point, vers l'an 150, le peuple romain de lui élever
une statue contrairement aux lois de l'empire qui condamnaient la magie
et punissaient sévèrement ceux qui s'adonnaient à ses pratiques.
Apollonius de Tyane n'avait point eu, comme Simon, connaissance de la
vraie foi. C'était un philosophe pythagoricien, originaire de Tyane,
ville de Cappadoce. Après avoir pratique toutes les austérités de la
secte pythagoricienne, il entreprit de longs voyages, visita Babylone,
Taxella, capitale des Indes, et acquit, dans le cours de ses
pérégrinations, une renommée si grande, qu'à son entrée à Éphèse tous
les artisans quittèrent leurs travaux, pour le voir. Ce nuage fatidique,
qui couronnait, dans ces âges reculés tous les hommes supérieurs, ne
tarda point à l'environner d'une auréole éblouissante, et il fut
considéré par le peuple comme le plus puissant des magiciens. En effet,
Philostrate qui nous a transmis sa vie, raconte de lui des merveilles
surprenantes. Il comprenait le langage des animaux, et traduisait avec
la plus grande facilité les présages annoncés par les cris des oiseaux.
Il interprétait également les songes. Pendant un séjour assez long qu'il
fit à Syracuse, une femme mit au monde un enfant à trois têtes. Ces
monstruosités humaines faisaient toujours alors une sensation très-vive.
Tous ceux qui expliquaient les prodiges furent consultés; mais leur
science fut impuissante. Apollonius n'eut qu'à jeter les yeux sur
l'enfant pour expliquer le phénomène. Les trois têtes signifiaient les
trois prétendants à l'empire, Galba, Othon et Vitellius. Un démon, d'un
caractère méchant et dissimulé, étant entré dans le corps d'un jeune
garçon, Apollonius l'en chassa en lui adressant une lettre pleine de
menaces. Une autre fois il guérit un tueur de lions qui avait été
blessé à la cuisse, en combattant un de ces animaux, par la seule
apposition des mains sur le membre blessé. Il enseignait aux femmes à
enfanter sans douleurs, en cachant sous leurs vêtements un lièvre
vivant. Il leur enseignait également à préserver leurs enfants de
l'intempérance en leur faisant manger des oeufs de hibou avant qu'ils
aient bu de vin.
Apollonius était tout à la fois devin et nécromancien. A Pergame, sur
les ruines de Troie, il passa la nuit sur le tombeau d'Achille, et par
le moyen d'un sortilège, qu'il avait appris dans l'Inde, il évoqua l'âme
du héros, et eut avec cette âme une très-longue conversation. A Éphèse,
il annonça l'approche d'une peste et d'un tremblement de terre; il se
trouvait encore dans cette ville au moment même de la mort de Domitien,
et l'on raconte qu'il s'arrêta tout à coup au milieu d'une discussion
publique, et s'écria: «C'est bien fait! Stéphanus, courage, tue le
tyran.» Ensuite, après un moment de silence, il reprit: «Le tyran est
mort, il est tué en ce moment même.»
Apollonius n'était pas moins habile dans la pratique de cette médecine
merveilleuse qui guérissait avec des mots. Dans la ville de Tarse, un
chien enragé avait mordu un jeune homme, et celui-ci s'était mis à faire
comme les chiens, à aboyer et à marcher à quatre pattes. La famille du
jeune homme était désespérée de cet accident, et sur la grande
réputation d'Apollonius, elle le pria de guérir cette maladie étrange.
Celui-ci demanda où était le chien, on lui dit qu'il se tenait
ordinairement auprès d'une fontaine, et que là, toujours altéré et
n'osant jamais boire, on le voyait s'agiter sans cesse avec des
mouvements convulsifs. «Qu'on me l'amène,» dit le magicien. L'ordre fut
exécuté; le chien en voyant Apollonius, s'approcha de lui dans
l'attitude d'un suppliant et avec des gémissements. Celui-ci le caressa
et, se faisant amener le jeune homme qui avait été mordu, il ordonna à
l'animal de lécher la plaie qu'il avait faite. La guérison fut
instantanée. Quant au chien, il le conduisit sur le bord du fleuve qui
traversait la ville, et lui ordonna de le passer à la nage. Le chien,
toujours docile, obéit encore, et quand il eut touché l'autre rive, il
se mit à courir, à aboyer, a redresser les oreilles et à remuer la
queue, car il était joyeux de se sentir guéri.
Nous avons insisté sur ces détails parce que Simon le Magicien et
Apollonius sont célèbres entre tous les faiseurs de prodiges, et que
tous deux, au seuil même du moyen âge, sont comme le type et la souche
originelle de cette double race qui se perpétue à travers les légendes,
l'une s'adressant, comme Simon, au génie du mal, pour faire le mal;
l'autre, comme Apollonius, cherchant dans une science supérieure le
pouvoir d'adoucir les maux de l'humanité, et d'étendre la puissance de
l'homme au delà des limites imposées à sa faiblesse; en un mot, le
sorcier et l'enchanteur.
Pour épuiser la liste de tous les hommes célèbres, il faudrait pour
ainsi dire citer les noms de tous ceux qui, dans les arts, la médecine,
les sciences, la philosophie, ont fait faire au moyen âge quelques
progrès à l'esprit humain. Ce qui contribua puissamment à corroborer
cette croyance, c'est que les sciences comme les arts technologiques
s'enveloppèrent toujours, à ces époques de ténèbres, d'un certain
mystère; que leurs formules étaient considérées comme des secrets, et
que souvent on ne les communiquait qu'à un petit nombre d'initiés, ce
qui sans aucun doute fit perdre une foule de découvertes précieuses.
L'illustre Roger Bacon ne parut à la plupart de ses contemporains qu'un
sorcier vulgaire. Il en fut de même des encyclopédistes Thomas d'Aquin,
Albert le Grand, Raymond Lulle, car on ne pouvait comprendre qu'un homme
parvînt sans le secours du diable à embrasser l'universalité des
connaissances humaines.
On voit par le grand nom de saint Thomas, que les théologiens n'étaient
pas plus épargnés que les savants, et les papes à leur tour furent
accusés comme les théologiens. Ces papes sont Sylvestre II, Benoît IX,
Jean XX, Jean XXI, Grégoire VII, et Léon III, six en tout. Les
communications que Sylvestre II (Gerbert) avait eues avec les Arabes, et
les connaissances qu'il leur devait, attirèrent sur lui les soupçons les
plus absurdes, et on alla jusqu'à l'accuser de ne s'être élevé à la
papauté qu'en se vendant au diable, en un mot d'avoir échangé son âme
pour la tiare. Des reproches du même genre furent adressés à Grégoire
VII, et ce qu'il y a de curieux, c'est que ces reproches ont fait le
sujet d'un livre écrit par un grand dignitaire de l'Église, le cardinal
Beno.
Toutes les absurdités que peut rêver une imagination en délire sont
entassées dans les biographies légendaires des prétendus sorciers, et
nous recommandons aux personnes curieuses du fantastique l'histoire du
docteur Faust, de ce même Faust que le génie de Goethe devait emprunter
aux démonographes, pour en faire un des types les plus grandioses de la
poésie moderne. Fils d'un paysan des environs de Weimar, Jean Faust, né
au commencement du XVIe siècle, après avoir étudié la théologie et la
médecine, se livra exclusivement à la magie, et devint pour les
Allemands l'idéal du sorcier. Faust, qui excellait à conjurer le diable,
avait asservi à ses ordres, par un pacte de vingt-quatre ans, un démon
nommé Méphistophélès. A l'aide de ce démon, il descendit aux enfers,
parcourut les sphères célestes et toutes les régions du monde
sublunaire. Il eut un commerce de galanterie avec Hélène, femme de
Ménélas, qu'il avait rappelée de l'autre monde pour s'assurer de sa
beauté. Il fit apparaître Alexandre le Grand devant Charles-Quint, et
pour terminer convenablement son infernale existence, il eut à
l'expiration de son pacte le cou tordu par le diable[5].
[Footnote 5: Voy. l'_Histoire prodigieuse et lamentable du docteur Faust
avec sa mort espouvantable_. Paris; 1603, pet. in-12.]
La plus célèbre comme la plus cruelle de ces accusations de magie est
sans contredit celle qui fut portée contre Jeanne d'Arc, ce miracle
vivant de notre histoire, cette figure presque divine, qui semble
grandir encore chaque jour à la distance des siècles, et qui
représentera désormais pour tous les âges, comme pour tous les peuples,
le symbole de l'héroïsme élevé par la foi à son dernier degré de
puissance. Les détails du procès de cette sainte et noble fille sont
trop connus pour qu'il soit besoin de les rapporter ici, même en ce qui
se rattache directement à notre sujet. Mais ce que nous tenons à
constater, ce que personne jusqu'ici n'a remarqué, c'est que de ce
procès date en France et en Europe une ère nouvelle dans l'histoire de
la sorcellerie; le doute se manifeste pour la première fois. L'évidente
absurdité des reproches dont Jeanne fut l'objet, la grandeur de sa
raison quand elle réfuta ces calomnies grossières, son amour du pays et
sa foi, démontrèrent à tous les esprits qui gardaient quelque notion du
bon sens qu'il était possible dans ce monde de faire de grandes choses
sans l'intervention du diable. Les écrivains qui s'efforcèrent de la
justifier du reproche d'avoir été sorcière, en arrivèrent nécessairement
à se demander ce que c'était que la sorcellerie, et tandis que, d'un
côté, il y avait une véritable recrudescence de crédulité, de l'autre il
se formait une école investigatrice qui devait aboutir au remarquable
livre de Naudé, _Apologie des grands hommes accusés de magie_, mais il
s'écoula près de quinze siècles, à dater de notre ère, avant que cette
école se fût formée; et si en demandant plus haut ce qu'avait fait la
raison, nous avons pu dire justement qu'elle s'était inclinée, nous
pouvons dire ici plus justement encore qu'elle avait abdiqué
complétement.