XXI.

De quelques hommes célèbres accusés de sorcellerie.--Virgile, Roger

Bacon, Albert le Grand, les papes.--Réaction contre la sorcellerie,

provoquée par le procès de Jeanne d'Arc.

Contagieuse comme l'hallucination, la crédulité qui transformait en

oeuvres magiques les faits les plus simples, transformait également en

sorciers les hommes qui par leur génie ou leur science s'élevaient

au-dessus du vulgaire. Orphée, Amphion, Zoroastre, Pythagore,

Démocrite, Socrate, Aristote, Numa Pompilius, dans l'antiquité païenne,

sont réputés sorciers. On disait même que ce dernier, pour rédiger ses

lois, avait recours à l'hydromancie, et qu'à l'aide de conjurations

magiques, il en avait fait apparaître tous les articles dans un baquet

d'eau qui en reflétait le texte comme un miroir. Cham et Moïse furent

également regardés comme des magiciens. Jésus-Christ lui-même fut traité

de magicien par les ennemis de sa divinité, qui allèrent jusqu'à dire

que, pour opérer ses miracles, il consultait les heures astrologiques.

Apollonius de Tyane, Simon, Porphyre, Jamblique, jouirent dans les

premiers siècles de notre ère d'une immense réputation à cause des

prodiges qu'on leur attribuait. Quelques Pères de l'Église même, avant

que la foi n'eût touché leur coeur, approchèrent leurs lèvres, disent

les hagiographes, de ces sources empoisonnées. Saint Cyprien d'Antioche

entre autres, voulut s'initier aux sciences infernales; mais convaincu

bientôt de la faiblesse des démons il se dégoûta de son art; et comme il

faisait des reproches au diable de son impuissance, celui-ci le renversa

par terre et s'efforça de le tuer[4].

[Footnote 4: Voy. pour plus amples détails, dom Remi Cellier, _Histoire

des auteurs ecclésiastiques_, t. IV, p. 89.]

Virgile complétement défiguré était devenu un petit homme bossu et laid,

qui s'occupait de toute autre chose que de vers, et qui n'avait plus

guère de commun avec le divin poëte que de porter le même nom, d'avoir

demeuré à Rome et d'être enterré aux environs de Naples. Ce néo-Virgile,

très-souvent cité dans les romans de chevalerie, appliquait

principalement sa science infernale à la mécanique, à l'architecture,

aux beaux-arts. En se transformant il était resté artiste; car on sait

qu'il fit une lampe inextinguible, un pont très-long qui se soutenait

sans arches, en un mot un véritable pont suspendu, une tête d'airain qui

annonçait l'avenir, une mouche du même métal qui débarrassait les

maisons des véritables mouches, un oeuf sur lequel était bâtie une ville

entière qui s'écroulait quand on remuait l'oeuf, et l'instant d'après se

rebâtissait d'elle-même, etc.

L'une des périodes les plus curieuses de l'histoire des sciences

occultes est, sans contredit, l'époque qui s'étend du Ier au IIIe siècle

de notre ère. Une transformation profonde s'opère dans l'esprit des

païens eux-mêmes, de ceux que n'a point encore touchés la lumière de la

religion nouvelle. Cette voix mystérieuse, qui courait le long des rives

de la mer Égée: _Le grand Pan est mort_, semble annoncer qu'un âge

nouveau va commencer pour le monde; aux antiques légendes du paganisme,

s'ajoutent des légendes philosophiques et populaires qui sont comme la

source des traditions merveilleuses du moyen âge. Une foule d'illuminés

réclament pour eux-mêmes le pouvoir qui échappe aux dieux détrônés de

l'Olympe. Les enchanteurs, les devins, les sorciers, ont de nombreux

précurseurs. La magie s'allie encore avec la philosophie et la science

antiques, en même temps qu'elle cherche à opposer ses mensonges aux

miracles de la foi nouvelle. Deux hommes, au premier siècle de notre

ère, représentent cette double tendance, nous avons nommé Apollonius de

Tyane et Simon le Magicien.

Simon, contemporain des apôtres, avait acheté à Tyr une femme perdue,

nommée Hélène; il disait que cette femme était la créatrice des anges,

qu'elle était descendue sur la terre en passant de ciel en ciel; que

quant à lui, il n'avait que la figure de l'homme, qu'il était le vrai

Messie, et pour séduire les peuples, il opposait aux miracles du Christ

des enchantements et des sortilèges. Il se vantait de pouvoir rappeler

des enfers les âmes des prophètes, de voler à travers les airs; il

disait qu'il s'était enveloppé dans le feu, qu'il se confondait avec cet

élément et ne pouvait en être consumé. Il avait, disait-il, animé, fait

mouvoir et parler des statues, changé des pierres en pains; il se

rendait invisible à volonté, passait à travers les rochers, et les

creusait sans employer autre chose que des mots. Il faisait naître tout

à coup des arbres chargés de fleurs et de fruits, prenait la forme de

divers animaux, et changeait de visage sans qu'il fût possible de le

reconnaître. Il racontait que sa mère l'ayant un jour envoyé dans les

champs faire la moisson, il avait ordonné à sa faucille de moissonner

toute seule et qu'elle avait fait plus de besogne que dix ouvriers

ensemble. La foule, toujours crédule, toujours facile à tromper,

acceptait sans contrôle ces récits merveilleux, et on racontait qu'un

jour il avait dit à Néron: «Faites-moi décapiter, et dans trois jours je

ressusciterai.» Néron, qui aimait le sang, voulut tenter l'expérience;

mais Simon se fit remplacer par un bélier sous forme humaine, et trois

jours après, il se montra comme s'il était ressuscité. Quelques Pères de

l'Église racontent que Simon étant à Rome, sous l'empereur Néron,

entreprit de voler et de monter au ciel et qu'en effet il vola pendant

quelques moments; mais que les apôtres saint Pierre et saint Paul,

s'étant mis en prière, le magicien fut précipité et mourut de sa chute,

ce qui n'empêcha point, vers l'an 150, le peuple romain de lui élever

une statue contrairement aux lois de l'empire qui condamnaient la magie

et punissaient sévèrement ceux qui s'adonnaient à ses pratiques.

Apollonius de Tyane n'avait point eu, comme Simon, connaissance de la

vraie foi. C'était un philosophe pythagoricien, originaire de Tyane,

ville de Cappadoce. Après avoir pratique toutes les austérités de la

secte pythagoricienne, il entreprit de longs voyages, visita Babylone,

Taxella, capitale des Indes, et acquit, dans le cours de ses

pérégrinations, une renommée si grande, qu'à son entrée à Éphèse tous

les artisans quittèrent leurs travaux, pour le voir. Ce nuage fatidique,

qui couronnait, dans ces âges reculés tous les hommes supérieurs, ne

tarda point à l'environner d'une auréole éblouissante, et il fut

considéré par le peuple comme le plus puissant des magiciens. En effet,

Philostrate qui nous a transmis sa vie, raconte de lui des merveilles

surprenantes. Il comprenait le langage des animaux, et traduisait avec

la plus grande facilité les présages annoncés par les cris des oiseaux.

Il interprétait également les songes. Pendant un séjour assez long qu'il

fit à Syracuse, une femme mit au monde un enfant à trois têtes. Ces

monstruosités humaines faisaient toujours alors une sensation très-vive.

Tous ceux qui expliquaient les prodiges furent consultés; mais leur

science fut impuissante. Apollonius n'eut qu'à jeter les yeux sur

l'enfant pour expliquer le phénomène. Les trois têtes signifiaient les

trois prétendants à l'empire, Galba, Othon et Vitellius. Un démon, d'un

caractère méchant et dissimulé, étant entré dans le corps d'un jeune

garçon, Apollonius l'en chassa en lui adressant une lettre pleine de

menaces. Une autre fois il guérit un tueur de lions qui avait été

blessé à la cuisse, en combattant un de ces animaux, par la seule

apposition des mains sur le membre blessé. Il enseignait aux femmes à

enfanter sans douleurs, en cachant sous leurs vêtements un lièvre

vivant. Il leur enseignait également à préserver leurs enfants de

l'intempérance en leur faisant manger des oeufs de hibou avant qu'ils

aient bu de vin.

Apollonius était tout à la fois devin et nécromancien. A Pergame, sur

les ruines de Troie, il passa la nuit sur le tombeau d'Achille, et par

le moyen d'un sortilège, qu'il avait appris dans l'Inde, il évoqua l'âme

du héros, et eut avec cette âme une très-longue conversation. A Éphèse,

il annonça l'approche d'une peste et d'un tremblement de terre; il se

trouvait encore dans cette ville au moment même de la mort de Domitien,

et l'on raconte qu'il s'arrêta tout à coup au milieu d'une discussion

publique, et s'écria: «C'est bien fait! Stéphanus, courage, tue le

tyran.» Ensuite, après un moment de silence, il reprit: «Le tyran est

mort, il est tué en ce moment même.»

Apollonius n'était pas moins habile dans la pratique de cette médecine

merveilleuse qui guérissait avec des mots. Dans la ville de Tarse, un

chien enragé avait mordu un jeune homme, et celui-ci s'était mis à faire

comme les chiens, à aboyer et à marcher à quatre pattes. La famille du

jeune homme était désespérée de cet accident, et sur la grande

réputation d'Apollonius, elle le pria de guérir cette maladie étrange.

Celui-ci demanda où était le chien, on lui dit qu'il se tenait

ordinairement auprès d'une fontaine, et que là, toujours altéré et

n'osant jamais boire, on le voyait s'agiter sans cesse avec des

mouvements convulsifs. «Qu'on me l'amène,» dit le magicien. L'ordre fut

exécuté; le chien en voyant Apollonius, s'approcha de lui dans

l'attitude d'un suppliant et avec des gémissements. Celui-ci le caressa

et, se faisant amener le jeune homme qui avait été mordu, il ordonna à

l'animal de lécher la plaie qu'il avait faite. La guérison fut

instantanée. Quant au chien, il le conduisit sur le bord du fleuve qui

traversait la ville, et lui ordonna de le passer à la nage. Le chien,

toujours docile, obéit encore, et quand il eut touché l'autre rive, il

se mit à courir, à aboyer, a redresser les oreilles et à remuer la

queue, car il était joyeux de se sentir guéri.

Nous avons insisté sur ces détails parce que Simon le Magicien et

Apollonius sont célèbres entre tous les faiseurs de prodiges, et que

tous deux, au seuil même du moyen âge, sont comme le type et la souche

originelle de cette double race qui se perpétue à travers les légendes,

l'une s'adressant, comme Simon, au génie du mal, pour faire le mal;

l'autre, comme Apollonius, cherchant dans une science supérieure le

pouvoir d'adoucir les maux de l'humanité, et d'étendre la puissance de

l'homme au delà des limites imposées à sa faiblesse; en un mot, le

sorcier et l'enchanteur.

Pour épuiser la liste de tous les hommes célèbres, il faudrait pour

ainsi dire citer les noms de tous ceux qui, dans les arts, la médecine,

les sciences, la philosophie, ont fait faire au moyen âge quelques

progrès à l'esprit humain. Ce qui contribua puissamment à corroborer

cette croyance, c'est que les sciences comme les arts technologiques

s'enveloppèrent toujours, à ces époques de ténèbres, d'un certain

mystère; que leurs formules étaient considérées comme des secrets, et

que souvent on ne les communiquait qu'à un petit nombre d'initiés, ce

qui sans aucun doute fit perdre une foule de découvertes précieuses.

L'illustre Roger Bacon ne parut à la plupart de ses contemporains qu'un

sorcier vulgaire. Il en fut de même des encyclopédistes Thomas d'Aquin,

Albert le Grand, Raymond Lulle, car on ne pouvait comprendre qu'un homme

parvînt sans le secours du diable à embrasser l'universalité des

connaissances humaines.

On voit par le grand nom de saint Thomas, que les théologiens n'étaient

pas plus épargnés que les savants, et les papes à leur tour furent

accusés comme les théologiens. Ces papes sont Sylvestre II, Benoît IX,

Jean XX, Jean XXI, Grégoire VII, et Léon III, six en tout. Les

communications que Sylvestre II (Gerbert) avait eues avec les Arabes, et

les connaissances qu'il leur devait, attirèrent sur lui les soupçons les

plus absurdes, et on alla jusqu'à l'accuser de ne s'être élevé à la

papauté qu'en se vendant au diable, en un mot d'avoir échangé son âme

pour la tiare. Des reproches du même genre furent adressés à Grégoire

VII, et ce qu'il y a de curieux, c'est que ces reproches ont fait le

sujet d'un livre écrit par un grand dignitaire de l'Église, le cardinal

Beno.

Toutes les absurdités que peut rêver une imagination en délire sont

entassées dans les biographies légendaires des prétendus sorciers, et

nous recommandons aux personnes curieuses du fantastique l'histoire du

docteur Faust, de ce même Faust que le génie de Goethe devait emprunter

aux démonographes, pour en faire un des types les plus grandioses de la

poésie moderne. Fils d'un paysan des environs de Weimar, Jean Faust, né

au commencement du XVIe siècle, après avoir étudié la théologie et la

médecine, se livra exclusivement à la magie, et devint pour les

Allemands l'idéal du sorcier. Faust, qui excellait à conjurer le diable,

avait asservi à ses ordres, par un pacte de vingt-quatre ans, un démon

nommé Méphistophélès. A l'aide de ce démon, il descendit aux enfers,

parcourut les sphères célestes et toutes les régions du monde

sublunaire. Il eut un commerce de galanterie avec Hélène, femme de

Ménélas, qu'il avait rappelée de l'autre monde pour s'assurer de sa

beauté. Il fit apparaître Alexandre le Grand devant Charles-Quint, et

pour terminer convenablement son infernale existence, il eut à

l'expiration de son pacte le cou tordu par le diable[5].

[Footnote 5: Voy. l'_Histoire prodigieuse et lamentable du docteur Faust

avec sa mort espouvantable_. Paris; 1603, pet. in-12.]

La plus célèbre comme la plus cruelle de ces accusations de magie est

sans contredit celle qui fut portée contre Jeanne d'Arc, ce miracle

vivant de notre histoire, cette figure presque divine, qui semble

grandir encore chaque jour à la distance des siècles, et qui

représentera désormais pour tous les âges, comme pour tous les peuples,

le symbole de l'héroïsme élevé par la foi à son dernier degré de

puissance. Les détails du procès de cette sainte et noble fille sont

trop connus pour qu'il soit besoin de les rapporter ici, même en ce qui

se rattache directement à notre sujet. Mais ce que nous tenons à

constater, ce que personne jusqu'ici n'a remarqué, c'est que de ce

procès date en France et en Europe une ère nouvelle dans l'histoire de

la sorcellerie; le doute se manifeste pour la première fois. L'évidente

absurdité des reproches dont Jeanne fut l'objet, la grandeur de sa

raison quand elle réfuta ces calomnies grossières, son amour du pays et

sa foi, démontrèrent à tous les esprits qui gardaient quelque notion du

bon sens qu'il était possible dans ce monde de faire de grandes choses

sans l'intervention du diable. Les écrivains qui s'efforcèrent de la

justifier du reproche d'avoir été sorcière, en arrivèrent nécessairement

à se demander ce que c'était que la sorcellerie, et tandis que, d'un

côté, il y avait une véritable recrudescence de crédulité, de l'autre il

se formait une école investigatrice qui devait aboutir au remarquable

livre de Naudé, _Apologie des grands hommes accusés de magie_, mais il

s'écoula près de quinze siècles, à dater de notre ère, avant que cette

école se fût formée; et si en demandant plus haut ce qu'avait fait la

raison, nous avons pu dire justement qu'elle s'était inclinée, nous

pouvons dire ici plus justement encore qu'elle avait abdiqué

complétement.

La sorcellerie · 第 29 / 36 题