XIX.

Continuation du sabbat.--Hommages rendus au diable par les initiés.--De

la messe diabolique.--De la fabrication des onguents

magiques.--Exhortations du diable à ses hôtes.--Le festin.--Le bal.

La séance une fois ouverte, chacun prend son rôle: comme de raison, le

plus important appartient au diable; et ce rôle peut se ranger sous

quatre chefs principaux: 1° Satan reçoit les hommages de ses sujets; 2°

il compose, pour les leur distribuer, des poudres et des onguents

magiques; 3° il fait des conférences et des exhortations; 4° il se

livre, à l'égard des cérémonies du catholicisme, aux profanations les

plus sacriléges.

Nous ne décrirons pas les hommages que le diable exigeait de ses

affidés. L'inquisiteur Pierre Broussard, qui fit brûler, au XVe siècle,

les vaudois d'Arras, n'osait pas lui-même en parler, _pour doute_, dit

un vieil historien, _que les oreilles innocentes ne fussent averties de

si vilaines choses, tant il s'y commettoit des crimes puants et

énormes_. Nous ne parlerons pas non plus de la messe diabolique, dont on

peut lire le détail dans l'_Histoire de l'inquisition d'Espagne_, de

Llorente; il nous suffira de dire ici que tout ce que l'imagination la

plus souillée, la plus monstrueuse, peut rêver de plus obscène et de

plus impie, se trouve entassé comme à plaisir dans ces légendes, qui

effrayent par leur perversité. Nous nous arrêterons seulement à la

composition des onguents, et aux exhortations.

Après avoir fait l'aspersion dont nous avons parlé plus haut, Satan

plaçait toutes les herbes apportées par les initiés dans une immense

chaudière, avec des crapauds, des couleuvres, des balayures d'autels, de

la limaille de cloches et des enfants coupés par morceaux. Il écumait la

graisse de cet affreux bouillon, et, après avoir prononcé sur cette

graisse des paroles sacramentelles, il en faisait des onctions aux

assistants, et leur en distribuait ensuite de petits pots; c'était là,

pour les maléfices, l'ingrédient le plus infaillible, et cette drogue

conservait dans son action quelque chose de la perversité et de la

puissance de celui qui l'avait préparée.

Les sorciers, après avoir reçu l'onguent, mangeaient les débris des

chairs qui avaient servi à sa composition et ils se rangeaient ensuite

autour du trône, pour écouter les exhortations de leur maître. Celui-ci

revêtait, comme pour la messe diabolique, une mitre, une aube, une

chasuble noire. On ne dit pas si, pour cette nouvelle cérémonie, il

reprenait la forme humaine, car ces vêtements devaient figurer fort mal

sur un bouc, un corbeau ou un crapaud. Debout sur son trône d'ébène, «Il

les preschoit, et leur défendoit d'aller à l'église, d'ouyr la messe,

prendre de l'eau bénite, et que, s'ils en prenoient pour montrer qu'ils

fussent chrétiens, ils diroient:--Ne déplaise à notre maître!» Satan

recommandait à ses vassaux de faire tout ce que réprouvait l'Église, et

leur ordonnait le meurtre, l'inceste, l'adultère, la trahison, tous les

grands crimes, et, pour gages de leur soumission, il leur demandait

d'affreux blasphèmes. Ses discours étaient entrecoupés d'imprécations

terribles, et sa voix rauque et discordante. Il semblait plutôt braire

que parler, et il terminait son discours en donnant le signal des

réjouissances.

Comme dans les fêtes mondaines, ces réjouissances consistaient

principalement en danses et en festins. Le menu de ces festins était des

plus variés. Tantôt la table était chargée de mets splendides, préparés

avec une délicatesse extrême, tantôt on n'y mangeait que du pain noir et

de la chair d'enfants; mais cette chair et les mets les plus recherchés

eux-mêmes étaient toujours d'une extrême fadeur, attendu que l'on n'y

employait jamais le sel, parce que l'Église s'en servait dans la

bénédiction de l'eau et dans le baptême; de plus, les sorciers avaient

beau manger et boire, ils ne parvenaient jamais à calmer leur soif ou

leur faim, ce qui fait dire à quelques démonographes que le diable ne

donnait jamais aux invités du sabbat que des viandes et des vins

fantastiques. Quelquefois, pour égayer les convives, Satan chantait,

comme les jongleurs dans les repas des barons, des histoires empruntées

aux légendes de l'enfer, et, la chanson terminée, on portait des toasts

à la ruine de la foi, à l'hérésie, à l'Antechrist.

Après le repas, on dansait; chaque homme devait amener une femme, et

quand, par hasard, il manquait quelques personnes pour compléter les

quadrilles, Satan y suppléait par des incubes et des succubes,

c'est-à-dire des démons mâles et femelles. La toilette de rigueur était

une nudité complète. Les danseurs et les danseuses, au lieu de

bouquets, portaient à la main des torches de poix noire; un vieux Turc

ouvrait la danse avec une jeune religieuse qui avait forfait à ses

voeux; alors, au milieu d'une ronde effrénée, tous les assistants se

livraient aux actes de la plus hideuse dépravation. La danse terminée,

et au moment où le chant du coq annonçait les premières lueurs du jour,

chacun retournait chez soi, comme il était venu, sur un balai ou sur le

dos du diable.

La sorcellerie · 第 27 / 36 题