XVIII.

Du sabbat,--Ce que c'est que le sabbat.--Des assemblées générales et

particulières.--Où elles se tiennent.--Ce qu'il faut faire pour y être

admis.--Noviciat sacrilège des initiés.--Convocation à

domicile.--Comment on se transporte au sabbat.--La pluie d'hommes.--Mise

en scène et cérémonial.--De la forme du diable et de l'aspersion.

On appelait sabbat les assemblées que les sorciers tenaient la nuit sous

la présidence du diable, pour célébrer les rites les plus mystérieux de

leur art infernal, rendre hommage à leur maître, et se livrer entre eux

à tous les emportements de leurs passions.

La croyance au sabbat, universelle dans l'Europe du moyen âge, remonte

au V siècle environ, et on la retrouve formellement condamnée au IXe,

dans le célèbre capitulaire sur les sortilèges et les sorciers, _de

sortilegiis et sortiariis_. Ce capitulaire est principalement dirigé

contre les femmes qui, abusées par des illusions, croyaient traverser

les airs avec la déesse Diane, devenue le démon _Dianum_, mais à cette

date les détails manquent; il faut attendre jusqu'au XIVe siècle pour en

trouver de circonstanciés et de précis; et alors, par compensation, ils

sont tellement nombreux, qu'on est souvent embarrassé pour choisir.

Les assemblées du sabbat étaient de deux sortes, générales et

particulières. Le grand sabbat réunissait tous les sorciers d'une même

nation, le petit sabbat, tous ceux d'une même ville ou d'un même canton.

Le premier se célébrait quatre fois l'année, au renouvellement de chaque

saison, le second, deux fois chaque semaine, dans la nuit du lundi et du

vendredi. Les réunions se tenaient dans les lieux solitaires, au sommet

des montagnes, au fond des bois, sur les charniers des champs de

bataille, sur le bord des routes, aux endroits mêmes où des meurtres

avaient été commis. La réunion générale de l'Italie avait lieu sur le

Vésuve, qu'on regardait comme un soupirail de l'enfer, et celle de

l'Allemagne sur le Bloksberg. Les assassins, les adultères, les envieux,

les hérétiques, les filles perdues sur le retour de l'âge, les jeunes

filles qui souhaitaient de se perdre, les renégats, les excommuniés, en

un mot tous les vassaux de l'empire infernal, formaient le personnel

ordinaire de ces fêtes, où Satan, comme les rois et les barons du moyen

âge, tenait cour plénière et lit de justice. Il fallait, pour y être

admis, faire comme dans les métiers, l'apprentissage et le

chef-d'oeuvre, ou comme dans les ordres monastiques, le noviciat. On

présentait donc une requête au démon, qui faisait passer à l'aspirant un

examen sévère, et s'assurait longuement de sa capacité pour le mal.

Lorsque l'examen était satisfaisant, le diable écrivait sur un registre

le nom du récipiendaire, il le faisait signer ensuite, et après l'avoir

fait renoncer au baptême et à l'Église, il lui imprimait sur le corps la

marque de l'ongle du petit doigt; en signe d'investiture. Ces formalités

remplies, le sorcier prononçait ses voeux, obtenait le droit

d'assistance, et pouvait participer à tous les plaisirs et à toutes les

pratiques. Quand le diable enrôlait une sorcière, il avait soin, pour ne

point l'effrayer, de lui apparaître sous la figure d'un beau jeune

homme, et de quitter son vilain nom de Béelzébuth ou de Satan pour en

prendre un qui caressât mieux l'oreille, tel que _Joli-Bois_,

_Vert-Joli_, _Verdelet_, etc.

Le diable, pour réunir ses affidés, faisait paraître dans les airs un

signe dont eux seuls connaissaient le sens, ou il envoyait une

chauve-souris, un papillon de nuit, et quelquefois un mouton, les

prévenir à domicile. Quelques-uns se rendaient à l'endroit désigné

montés sur un manche à balai, parodie vulgaire du dard merveilleux

qu'Apollon hyperboréen avait donné à Abaris, et sur lequel celui-ci

traversait les airs. De Lancre nous apprend que, quand on partait

emporté par cette singulière monture, il fallait, pour ne point tomber

de la région des nuages, répéter à plusieurs reprises, ÉMEN ÉTAN,

c'est-à-dire en argot satanique, ICI et LA. D'autres se frottaient avec

des onguents magiques, ou le venin lancé par un crapaud effrayé et

irrité, et, par le seul effet de ces drogues, ils se trouvaient tout à

coup transportés au lieu de la réunion. Quelquefois aussi, quand le

sorcier voulait aller au sabbat; il se dépouillait de ses vêtements, et

après s'être frotté aux aisselles, aux plis des bras, aux poignets, sous

la plante des pieds, avec une graisse dont nous donnons plus loin la

composition, il montait le long de la cheminée, et, là à l'extrémité du

tuyau, il trouvait un grand homme cornu, velu et noir, qui le

transportait avec la rapidité de la pensée, au lieu de la réunion. Cet

homme, on le devine, c'était le diable, qui poussait la complaisance

jusqu'à prêter ses épaules; aux initiés; mais ce mode de transport

n'était point sans péril, car il arrivait souvent qu'au milieu du voyage

le malin esprit, humilié de son rôle, ou par simple fantaisie de mal

faire, se cabrait comme un cheval rétif; les cavaliers désarçonnés se

cassaient le cou en tombant du haut des airs, et on les trouvait le

lendemain matin, accrochés au sommet des arbres, ou couchés tout

sanglants sur les chemins, dans leur costume du sabbat. C'est là, dit un

démonographe, ce qui a donné lieu à cette croyance, qu'il y avait des

pluies d'hommes. Lorsqu'un sorcier était convoqué pour le sabbat, et

qu'il avait la ferme intention de s'y rendre, aucun pouvoir humain

n'était capable de l'en empêcher. Quand on l'enfermait, il passait par

la serrure. Un mari voulut un jour retenir sa femme; il l'attacha près

de lui dans son lit. Mais la femme échappa à l'étreinte des liens en se

changeant en chauve-souris, et se sauva par la cheminée.

Tous les sorciers étaient tenus d'assister aux assemblées générales, et

ils ne pouvaient se justifier d'y avoir manqué qu'en présentant un

certificat en bonne forme, qui donnait à leur absence un motif

plausible. Le diable, dans ces assemblées, se faisait rendre compte de

leurs actions, des maléfices qu'ils avaient pratiqués; il les recevait

d'une façon d'autant plus bienveillante, qu'ils avaient fait plus de

mal, et, quand par hasard ils n'en avaient point fait, il les grondait,

les battait, leur donnait des coups d'étrivières et de baguettes.

Dans les assemblées ordinaires, le cérémonial variait à l'infini,

suivant les temps ou les lieux, mais, sauf les nuances de certains

détails, le fond restait le même à peu près partout; et voici comme les

choses se passaient généralement.

Dans ces drames fantastiques l'unité de temps et de lieu est toujours

sévèrement observée. Une lampe sans huile, comme ces lampes éternelles

qui brûlaient dans les tombeaux païens, répand sur l'assistance une

lueur tremblante et sombre. Satan préside; assis sur un trône, et

toujours sous une forme hideuse; c'est un crapaud couvert de laine ou de

plumes, un corbeau monstrueux avec un bec d'oie, un bouc fétide, un

homme blanc, et transparent de maigreur, dont l'haleine donne le

frisson, un chat noir avec des yeux verts et des griffes de lion, etc.

La forme du reste varie suivant les pays. En Suède, le diable se montre

au sabbat avec un habit gris, des bas rouges, une barbe rousse, un

chapeau à haute forme et des jarretières d'une longueur démesurée.

Chaque sorcier, en arrivant, dépose auprès du diable, son _herbe de

sabbat_, c'est-à-dire une plante quelconque, dont il s'est muni en

partant, fougère, gui, plantain, armoise, ciguë, etc. Satan prend une

poignée de ces herbes, fait une aspersion de son urine à toute

l'assemblée, et alors la séance, est ouverte.

La sorcellerie · 第 26 / 36 题