IX.

De la bibliothèque infernale.--_Clavicula_ et _grimorium_.--_Arcanum

arcanorum_, etc.--Absurdité et impiété grossière des livres de

conjurations.--Exemples.--Satan assigné par huissier.--Formalités

accessoires, sacrifices et présents.--Histoire d'un étudiant de

Louvain.--Les mariages diaboliques.

Les clavicules sont attribuées à Salomon. On sait, en effet, que d'après

les croyances de l'Orient, croyances qui, du reste, ne paraissent pas

remonter au delà des premiers siècles de l'islamisme, Salomon avait

asservi à ses ordres tous les êtres du monde invisible; il tenait les

génies dans un état complet de dépendance; son nom apposé sur un cachet

suffisait seul à donner à ce cachet une vertu magique; et l'on pensait

que ce roi, qui savait et qui pouvait tant de choses, n'avait point

voulu quitter la terre sans y laisser pour l'instruction des hommes des

monuments de son génie. Il avait dans ce but composé un livre de

formules, auquel il avait donné le nom de _clavicule (clavicula)_,

c'est-à-dire petite clef avec laquelle on ouvre en quelque sorte tous

les secrets de la nature et les portes de l'enfer. Si les adeptes de la

sorcellerie s'étaient donné la peine de vérifier l'âge des _clavicules_,

ils n'auraient point tardé à reconnaître qu'ils étaient dupes d'une

étrange mystification; car on y cite non-seulement Porphyre et

Jamblique, mais Paracelse, Agrippa et d'autres personnages du XVIe

siècle.

Les _grimoires_ n'étaient pas regardés comme aussi anciens que les

_clavicules_; mais on ne leur en attribuait pas moins une puissance

irrésistible. Outre ceux qui sont restés manuscrits, nous en connaissons

plusieurs imprimés, qui tous ont été fort célèbres. L'un sous le titre

de _Mystère des mystères, perle rare et unique des secrets_--nous

traduisons littéralement: _Arcanum arcanorum, gemma rara et unica

secretorum_--a circulé sous le nom du pape Honorius. Les autres sont

intitulés: l'_Art du grimoire (Ars grimoriæ)_ le _Grimoire vrai

(Grimorium verum)_, et le _Grand grimoire_.

Pour donner à ces livres absurdes, où les choses les plus respectables

sont indignement profanées, une autorité plus grande, on disait qu'il

fallait les faire baptiser par un prêtre, et les nommer comme un enfant.

Le prêtre recommandait aux puissances infernales d'être favorables à ce

néophyte; et il sommait l'une de ces puissances de venir, au nom de

toutes, apposer son cachet sur le volume. Le livre signé et scellé, tout

l'enfer se trouvait soumis aux volontés de celui qui s'en servait, et il

n'y avait point de diable qui ne se fît un plaisir et un honneur

d'obéir.

Tout ce que l'imagination la plus déréglée peut inventer de plus

absurde, tout ce que l'impiété peut rêver de plus sacrilège se trouve

réuni dans ces volumes, que l'on peut regarder avec raison comme devant

occuper le premier rang parmi les monuments de la sottise humaine. Les

noms de la Trinité, de Dieu, de Jésus-Christ, de sa mère, des saints et

des martyrs, les versets de l'Ancien et du Nouveau Testament y sont

profanés sans cesse. On peut en juger par la conjuration suivante,

extraite du _grimoire_ faussement attribué au pape Honorius, et connue

sous le nom de: _Conjuration universelle pour tous les esprits_.

«Moi (on se nomme), je te conjure, esprit (on nomme l'esprit qu'on veut

évoquer), au nom du grand Dieu vivant qui a fait le ciel et la terre et

tout ce qui est contenu en iceux, et en vertu du saint nom de

Jésus-Christ, son très-cher fils, qui a souffert pour nous mort et

passion à l'arbre de la croix, et par le précieux amour du Saint-Esprit,

trinité parfaite, que tu aies à m'apparaître sous une humaine et belle

forme, sans me faire peur, ni bruit, ni frayeur quelconque. Je t'en

conjure au nom du grand Dieu vivant, Adonay, Tetragrammaton, Jehova,

Tetragrammaton, Jehova, Tetragrammaton, Adonay, Jehova, Othéos,

Athanatos, Adonay, Jehova, Othéos, Athanatos, Ischyros, Athanatos,

Adonay, Jehova, Othéos, Saday, Saday, Saday, Jehova, Othéos, Athanatos,

Tetragrammaton, à Luceat, Adonay, Ischyros, Athanatos, Athanatos,

Ischyros, Athanatos, Saday, Saday, Saday, Adonay, Saday, Tetragrammaton,

Saday, Jehova, Adonay, Ely, Agla, Ely, Agla, Agla, Agla, Adonay, Adonay,

Adonay! _Veni_ (on nomme l'esprit), _veni_ (on nomme l'esprit), _veni_

(on nomme l'esprit).

«Je te conjure derechef de m'apparaître comme dessus dit, en vertu des

puissances et sacrés noms de Dieu que je viens de réciter présentement,

pour accomplir mes désirs et volontés sans fourbe ni mensonge, sinon

saint Michel, archange invisible, te foudroiera dans le plus profond des

enfers; viens donc pour faire ma volonté.»

Le style des conjurations n'est point uniforme; il varie suivant les

temps et les lieux, et l'on y trouve souvent les traces des plus

anciennes idolâtries. En Espagne, on y voit figurer l'ange-loup; en

Allemagne, au XVIe siècle, on y emploie avec une préférence marquée la

syllabe OUM[1], qui désigne la trinité hindoue, Shiva, Wishnou, Brama,

et à laquelle l'Inde attribue un pouvoir sublime.

On pouvait aussi quelquefois faire venir le diable en employant tout

simplement envers lui les formalités de la justice ordinaire. M. de

Saint-André, dans ses _Lettres au sujet de la magie_[2], dit avoir

connu un bénéficier, homme de beaucoup d'esprit, qui prétendait que l'on

pouvait forcer Satan à _comparoir_, au moyen de sommations réitérées,

faites par des sergents approuvés, le tout sur papier de formule bien et

dûment contrôlé.

[Footnote 2: Paris, 1725, in-12. C'est un livre curieux, et l'un des

meilleurs qui aient été écrits sur les sciences occultes.]

Si grande que fût la puissance évocatrice des mots employés dans les

conjurations, ces mots cependant ne suffisaient point seuls à déterminer

Satan à paraître; il fallait corroborer leur action par diverses

formalités accessoires. On sacrifiait des chats, des chiens, des poules

noires; on portait sur soi de la corde de pendu; on cherchait surtout à

se procurer des oeufs de coq, pondus dans le pays des infidèles; on

lavait avec grand soin la chambre où devait se passer la cérémonie, et

l'on y dressait une table sur laquelle on plaçait, avec une nappe

blanche, du pain, du fromage, des noix, ou toute autre chose, ne fût-ce

même que des savates ou des chiffons, car Satan ne faisait jamais _rien

pour rien_. Il fallait toujours, lorsqu'on le dérangeait, lui offrir

quelque petit présent, sous peine d'être étranglé; il fallait surtout

avoir soin de tracer autour de soi le pentacle, cercle magique, où le

sorcier s'établissait comme dans un asile inviolable.

Le diable ne répondait point toujours en personne aux sommations de

ceux qui le conjuraient. Il se contentait quelquefois de leur envoyer

des délégués; ou de faire apparaître devant eux et de mettre à leur

disposition les individus ou les objets dont on lui avait fait la

demande. Ces sortes de communications n'étaient pas, du reste, sans

danger, et ceux qui n'étaient point suffisamment au courant de la

science risquaient souvent leur vie. C'est ce qui arriva, en 1526, à

Louvain. Un sorcier célèbre qui, à cette époque, habitait cette ville,

sortit un jour de chez lui en laissant à sa femme les clefs de son

cabinet, avec la recommandation expresse de n'y laisser entrer personne;

mais celle-ci, indiscrète comme toutes les personnes de son sexe, les

remit à un étudiant qui habitait la même maison. Poussé par une

curiosité fatale, ce jeune homme franchit le seuil de la retraite

mystérieuse. Un livre est ouvert sur une table; il lit.... Au même

moment, un coup terrible ébranle la porte. Satan paraît, et d'une voix

menaçante: «Me voilà, que me veux-tu?» L'étudiant pâlit et ne sait que

répondre. Alors Satan, furieux de s'être dérangé pour rien, le saisit à

la gorge, et l'étrangle. Le sorcier rentrait en ce moment. Il voit des

diables perchés sur sa maison, et, tout surpris, il leur fait signe

d'approcher. L'un d'eux se détache de la bande, et lui raconte ce qui

s'est passé. Il court à son cabinet, et trouve en effet l'étudiant

étendu mort sur le pavé. Que faire de ce cadavre? On va peut-être

l'accuser de meurtre? Et alors comment se justifier? Après un moment de

réflexion, il ordonne au diable qui avait commis l'assassinat de passer

dans le corps de sa victime. Le diable obéit, et va se promener sur la

place, à l'endroit le plus fréquenté des écoliers. Mais tout à coup, sur

un nouvel ordre, le démon quitte ce corps qu'il vient d'animer d'une vie

factice, et le cadavre retombe au milieu des promeneurs saisis de

crainte. On pensa longtemps que l'étudiant avait été frappé de mort

subite; mais plus tard la vérité fut découverte; et le sorcier, obligé

de quitter Louvain, alla répandre dans la Lorraine les poisons de son

abominable doctrine.

Il ne suffisait pas aux sorciers, et surtout aux sorcières, de pactiser

avec Satan. Celles-ci, pour le tenir dans une dépendance plus grande,

pour obtenir de lui de plus éclatantes faveurs, le traitaient souvent

comme un amant ou un mari. Les exemples de ces mariages diaboliques,

sont assez nombreux au moyen âge. En 1275, la date est précise, on

découvrit une femme de soixante ans qui, depuis longues années déjà,

avait épousé un démon. A l'âge de cinquante-trois ans elle donna le jour

à un monstre qui avait une tête de lapin, une queue de serpent et le

corps d'un homme. Elle le nourrit pendant deux ans avec de la chair de

petits enfants étranglés avant le baptême; au bout de ce temps le

monstre disparut sans qu'on en ait jamais entendu parler depuis.

La sorcellerie · 第 17 / 36 题