VIII.

Recettes pour faire apparaître le diable et les esprits

élémentaires.--Les noms efficaces et les lettres éphésiennes.--Théorie

des conjurations diaboliques.--Statistique des sujets de Béelzébuth

invoqués par les sorciers.--Les ducs et comtes de l'enfer.--Revue des

légions sataniques.

Ce n'était point seulement par le pacte ou contrat infernal que l'homme

se mettait en rapport direct avec Satan. On pouvait encore, à l'aide de

certaines opérations, de certaines formules le forcer à sortir de

l'abîme, soit pour s'en servir momentanément, soit pour se l'attacher,

comme dans le pacte, durant un temps déterminé. «Les magiciens, dit

Clément d'Alexandrie, se font gloire d'avoir le démon pour ministre de

leur impiété, et de le réduire par leurs évocations à la nécessité de

les servir.» «D'où vient, dit également saint Augustin, que l'homme,

souillé de tous les vices, fait des menaces au démon pour s'en faire

servir comme par un esclave.» On voit aisément, par ces deux passages,

que la théorie des conjurations était connue dès les premiers siècles

de l'Église chrétienne; et en consultant les écrivains orientaux, grecs

et romains, on en suit les traces à travers les siècles païens.

Dans l'Inde, on pratiquait la conjuration en regardant certaines

couleurs consacrées, et en prononçant huit mots qui signifiaient: DIEU

EST PUISSANT ET GLORIEUX. C'était ce qu'on appelait les _noms

efficaces_. Chez les Grecs, les _lettres éphésiennes_ jouaient le même

rôle; en Égypte, on opérait en nommant les trente-six génies qui

présidaient au zodiaque; enfin le moyen âge s'inspira de toutes les

traditions antérieures; il ramassa des mots grecs, latins, chaldéens,

qu'il mêla au hasard en les défigurant; il y ajouta, par une profanation

sacrilége et toujours dans un but coupable, les mots de la liturgie, les

noms les plus respectables, et il en forma une langue barbare,

inintelligible, à l'usage des rites de la sorcellerie, en un mot,

l'argot infernal.

Les démonographes sont loin d'être d'accord sur la manière d'opérer dans

les conjurations. Agrippa en reconnaît de trois espèces: 1° par les

éléments; 2° par le monde céleste: étoiles, rayons, force, influence; 3°

par le monde des intelligences: religion, mystère, sacrement, Dieu. Il

est facile de reconnaître à première vue que le mysticisme, l'astrologie

et la cabale se confondent dans cette théorie bizarre. «Pour opérer

dans la magie, dit Agrippa, il faut une foi constante, de la confiance,

et la ferme conviction que l'on réussira.» Ici, on le voit, nous

retrouvons la théorie des magnétiseurs. Suivant Agrippa, la voix a une

grande puissance en ce qu'elle exprime l'intention; mais elle ne

l'exprime que passagèrement. L'écriture qui la fixe, qui lui donne un

corps, est douée d'une puissance encore plus grande. On doit donc, quand

on fait une conjuration magique, exprimer le voeu, d'abord par la voix,

et ensuite par l'écriture; et ce n'est pas à l'écriture vulgaire qu'il

appartient de figurer dans de si grands mystères; il faut au magicien,

comme aux prêtres des anciens cultes, un caractère accessible aux seuls

initiés, une écriture _céleste_, dont le type se trouve dans la

juxtaposition des astres. Cette formule est certainement parmi toutes

celles que nous avons rencontrées la moins déraisonnable, et on peut par

là juger des autres.

Suivant quelques écrivains, moins enthousiastes qu'Agrippa de

l'astrologie et de la cabale, on ne doit dans les invocations s'adresser

qu'aux démons; mais pour que l'opération soit efficace, il faut les

nommer tous, et c'est là que l'embarras commence, car il est fort

difficile, à cause du nombre, de connaître tous les sujets de ce que les

démonographes appellent la monarchie infernale, laquelle se compose: 1°

de Béelzébuth, empereur de toutes les légions diaboliques; 2° de sept

rois, qui sont: Bael, Pursan, Byleth, Paymon, Bélial, Asmodée, Zapan,

lesquels règnent aux quatre points cardinaux; 3° de vingt-trois ducs, de

dix comtes, de onze présidents, et de quelques centaines de chevaliers;

4° de six mille six cent soixante-six légions, formées chacune de six

mille six cent soixante-six diables, soit pour le tout: quarante-quatre

millions quatre cent trente-cinq mille cinq cent cinquante-six diables.

Quelques docteurs en sorcellerie comptent différemment en prenant

toujours le chiffre 6 pour multiplicateur cabalistique; ainsi ils

reconnaissent parmi les esprits de ténèbres soixante-douze princes (6 X

12), et sept millions quatre cent cinq mille neuf cent vingt-six démons

(1 234 321 X 6). Il est à remarquer que ce dernier nombre offre, tant à

gauche qu'à droite, les quatre nombres qui constituent la tétrade de

Pythagore et de Platon. En opérant sur de pareilles quantités, l'erreur

était inévitable, et le cérémonial d'ailleurs se compliquait tellement,

que quand l'opération manquait, le sorcier pouvait toujours, pour

lui-même ou pour les autres, invoquer l'excuse de l'oubli. Du reste,

pour remédier aux défaillances de la mémoire, on avait des livres où se

trouvaient consignées les évocations et les conjurations les plus

redoutables, et ces livres, soumis eux-mêmes à une foule de

consécrations magiques, acquéraient par ce seul fait une sorte de

pouvoir surnaturel. Nous avons nommé les _clavicules_ et les

_grimoires_.

La sorcellerie · 第 16 / 36 题