VII.

La sorcellerie complète, par l'intervention du diable, ses emprunts aux

diverses branches des sciences occultes.--Caractère et puissance du

diable dans les légendes démonographiques.--Comment l'homme se met en

rapport avec lui.--Du contrat diabolique et de ses conséquences.--De la

complaisance et de la méchanceté du démon.--Les deux pôles de la

vision.--Le pacte de Palma Cayet.--Histoires diverses.

Les diverses sciences occultes dont nous venons de parler: la cabale,

l'astrologie, la divination, la nécromancie forment chacune, on l'a vu,

une spécialité distincte et limitée; mais il en est une qui les domine

et les résume toutes: c'est la magie, devenue la sorcellerie du moyen

âge. La sorcellerie, en effet, prédit l'avenir, change et transforme

non-seulement les éléments, mais même les hommes; elle évoque les

morts; elle tue les vivants à la distance de plusieurs centaines de

lieues; elle donne à ses adeptes la science sans étude, la fortune sans

travail; elle opère une foule de prodiges; et telle est la terreur

qu'elle inspire, ou la fascination qu'elle exerce sur ses initiés, que

de toutes parts les bûchers s'allument pour les consumer, tandis qu'un

grand nombre d'entre eux aiment mieux mourir plutôt que de renier la

science qui leur coûte la vie.

Comment, dans la croyance du moyen âge, le sorcier arrivait-il à cette

puissance supérieure? comment opérait-il ces prodiges qui ont épouvanté

les vieux âges? Il les opérait par l'entremise du démon; en d'autres

termes, la sorcellerie n'est que le résumé des sciences occultes

élevées, par l'intervention de Satan, à leur dernier degré de puissance.

La tradition du passé tout entière est là pour l'attester. Satan, en

effet, pour les hommes du moyen âge, n'est point le vaincu de l'abîme;

c'est le principe du mal des traditions indiennes, égal en puissance au

principe du bien: c'est le dispensateur des trésors, des plaisirs, le

révélateur de tous les secrets de la nature; c'est le maître de tous

ceux qui veulent jouir et savoir, qui escomptent pour des biens

périssables les biens éternels, afin d'obtenir l'accomplissement de

leurs rêves ou de leurs passions. Voyons maintenant comment

s'établissent les relations qui mettent l'homme en contact avec le

démon.

Nous ne parlerons point ici des possessions, qui sont attestées par

l'Écriture et par l'Évangile. Nous nous occuperons seulement des

rapports qui s'établissent dans la sorcellerie et qui sont relatés dans

toutes les légendes démonographiques.

Dans la possession, telle qu'elle est définie par la tradition

religieuse, c'est le diable qui s'empare de l'homme, qui le pénètre en

se _transfusant_, et qui substitue sa volonté à la sienne. Le possédé

est dompté à son insu, et toujours contre son gré. Dans la sorcellerie,

au contraire, c'est l'homme qui va au-devant de Satan. Il l'appelle, il

l'invite, il lui offre son âme en échange de ses services, l'asservit à

ses ordres et lui dérobe ses secrets. D'un côté, c'est un maître; de

l'autre, c'est un esclave. Quand le sorcier, ou celui qui aspire à

l'être, veut s'unir avec le démon, il commence par renier le baptême; il

se livre, comme pour donner des arrhes, aux profanations les plus

sacrilèges, et rédige un contrat en bonne forme, dans lequel est stipulé

un double engagement: Le diable qui par là gagne une âme, ne manque

jamais de venir signer; d'_apposer sa griffe_, le mot est resté dans la

langue. Si le contrat porte que le diable est tenu d'obéir à tous ceux

qui se serviront du pacte, il doit se tenir à la disposition des

requérants; s'il n'y a point de stipulation semblable, il n'est obligé

qu'envers la personne qui a contracté. Dans le premier cas, le pacte est

exprès; dans le second cas, il est tacite. Il y a des contrats

perpétuels, et des contrats temporaires; les premiers sont valables

jusqu'à la fin du monde entre les mains de ceux qui les possèdent; les

seconds doivent être renouvelés à leur expiration. Dès ce moment, Satan

se trouve vis-à-vis de l'homme dans un vasselage complet, et il est

juste de dire qu'il remplit toujours ses engagements avec une grande

exactitude. Il se laisse enfermer dans des coffres, dans des boîtes,

dans des anneaux; il se laisse mettre en bouteille, et, pour mieux

servir ses maîtres, on l'a vu rester près d'eux sous la forme de divers

animaux. Simon le Magicien et le docteur Faust l'avaient condamné à

entrer dans le corps d'un chien noir. Delrio raconte que Corneille

Agrippa de Nettesheim avait deux chiens, _Monsieur_ et _Mademoiselle_,

qui couchaient dans son lit, ou se tenaient des jours entiers sur sa

table de travail. Le jour de sa mort, Corneille Agrippa, touché de

repentir, appela _Monsieur_ dans son lit, et lui ôtant le collier

nécromantique qu'il portait au cou: «Arrière, Satan! lui dit-il,

arrière, tu m'as perdu; je te maudis et te renie; laisse-moi, du moins,

mourir en paix.» Le chien, à ces mots, se sauva en hurlant, la queue

basse, et courut se noyer dans la Saône. On a su depuis qu'il ne s'était

pas noyé, mais, qu'après avoir traversé la France, il était passé à la

nage en Angleterre, et qu'alors il s'était attaché à une jeune femme de

bonne famille, qui avait failli être brûlée pour ce fait.

La croyance aux pactes infernaux fut, pour ainsi dire, universelle au

moyen âge. Tandis que les mystiques, les âmes tendres et rêveuses, se

tournaient par l'extase et l'aspiration religieuse vers les joies et les

clartés du ciel, ceux qui blasphémaient et qui souffraient, les méchants

qui rêvaient le crime, les âmes souillées qui rêvaient de monstrueux

plaisirs, s'envolaient aussi vers les régions de l'inconnu, mais en se

tournant vers l'autre pôle, et les proscrits de cette société incomplète

et barbare demandaient au Proscrit de l'abîme les biens que le monde

leur refusait, les joies coupables qu'ils ne pouvaient demander à Dieu.

Chaque fois qu'un homme s'élevait par son génie ou sa fortune au-dessus

de la foule, cette foule ignorante et effrayée l'accusait d'avoir

contracté avec Satan. On disait qu'Albert le Grand lui avait demandé le

mot des secrets de la nature; l'abbé Trithème, le mot du mystère humain;

Virgile, le don de l'harmonie des vers; Faust, la science universelle.

Louis Gauffredi de Marseille se donna au diable pour inspirer de l'amour

aux femmes rien qu'en soufflant sur elles. Palma Cayet, l'auteur de la

_Chronologie novennaire_, s'était également livré corps et âme, à

condition que l'esprit malin le rendrait toujours vainqueur dans ses

disputes contre les ministres de la religion réformée et qu'il lui

conférerait le don des langues. Le contrat fut trouvé signé de son sang

dans ses papiers après sa mort; et comme le diable, au moment de son

décès, était venu chercher son corps et son âme, on fut obligé, pour

tromper ceux qui devaient le porter en terre, de mettre de grosses

pierres dans son cercueil. En 1778 même, à Paris, un laquais qui venait

de perdre son argent au jeu se vendit dix écus pour avoir un enjeu

nouveau; et vers le même temps, l'Anglais Richard Dugdale, qui voulait

devenir le meilleur danseur du Lancashire, se vendit pour une leçon de

danse. La légende de Théophile, rêvée primitivement par Eutychien, et

transmise au moyen âge par Siméon le Métaphraste et Hroswita, l'abbesse

de Gandersheim en Saxe, prouve que la croyance aux faits de cette nature

remonte à une haute antiquité.

Satan, nous l'avons dit plus haut, remplissait exactement ses

engagements aussi longtemps que durait le contrat; mais à l'expiration

de ce contrat, il ne manquait jamais de venir réclamer le prix de ses

complaisances, et alors il fallait les payer cher; il n'attendait pas

toujours, pour s'indemniser de ses peines, que la fièvre ou la

vieillesse emportât son débiteur dans l'autre monde, et pour jouir plus

vite de cette âme qui s'était vendue et qu'il regardait comme son bien,

comme un bien sur lequel il avait hypothèque, il la déliait souvent

lui-même des liens de sa prison charnelle, en tordant le cou à l'homme

dont il s'était fait pour quelques jours l'esclave obéissant, afin

d'être son maître dans l'éternité.

La sorcellerie · 第 15 / 36 题