VI.

De l'alchimie.--De la nécromancie.--Comment on évoquait les

morts.--Recettes pour faire des spectres.--Causes rationnelles de la

croyance populaire aux apparitions des âmes et aux revenants.

Bien que l'alchimie soit en général considérée comme une aberration des

sciences naturelles plutôt que comme l'une des subdivisions de la magie

et de la sorcellerie, nous croyons cependant devoir lui donner place à

côté de la cabale, de l'astrologie et de la divination, parce qu'il est

évident qu'elle s'en est inspirée à toutes les époques, comme elle s'est

inspirée également de la démonologie. Pour Albert le Grand et Roger

Bacon, l'alchimie, sauf ce tribut d'erreurs qu'il faut toujours payer à

son siècle, n'avait été, il est vrai, que l'étude des combinaisons

agrégatives de la matière et des lois de l'organisme. Mais c'était là

une exception; et dès les premiers temps du christianisme, l'école

d'Alexandrie avait imprimé à l'art hermétique une direction mystérieuse.

La _table d'émeraude_ et ses formules cabalistiques ouvrirent un vaste

champ à d'avides spéculations; et à travers les siècles de ténèbres,

l'alchimie, pour le plus grand nombre, comme pour Nicolas Flamel, eut un

but spécial, la production de l'or. Afin de donner à ses opérations une

puissance plus grande, l'alchimie ne se borna point à essayer entre les

divers corps organisés d'innombrables combinaisons; tout en soufflant

ses fourneaux pour faire germer des lingots, elle invoqua l'influence

des astres, elle emprunta de nombreuses formules à la cabale, à

l'astrologie, à la science des nombres, et souvent même, quand la misère

démentait ses efforts, quand l'or, objet de tant de veilles et

d'espérances, ne bouillonnait pas sur le réchaud brillant, elle

s'adressait au démon, et lui offrait une âme en échange d'une formule.

Ainsi, de quelque côté que l'on se tourne dans ce monde de l'erreur et

du rêve, on trouve toujours l'homme aux prises avec l'impossible, et

cette lutte obstinée a pour théâtre la création tout entière. Quand

l'astrologue interroge le ciel, la nécromancie interroge la terre, pour

en faire sortir les morts. Elle évoque les âmes, comme la cabale évoque

les anges, comme la sorcellerie évoque le démon. Suivant le poëte

Lucain, elle opérait au moyen de l'emploi magique d'un os de la personne

morte, qu'elle voulait faire apparaître. Les rabbins avaient la même

croyance: il fallait, suivant eux, prendre le crâne de préférence, sans

doute parce que c'était là que l'âme avait fait sa demeure, lui offrir

de l'encens et l'invoquer jusqu'à ce que le mort lui-même eût apparu, ou

qu'un démon, prenant sa figure, se présentât et parlât en son nom. Le

plus ordinairement, on employait les prières de l'Église, en y ajoutant

quelques formules empruntées à la sorcellerie. On disait aussi que

lorsqu'on pouvait se procurer quelques débris des cadavres, ou quelques

poignées de la terre dans laquelle ils avaient reposé, et, à défaut de

cette terre, un fragment des pierres de leur tombeau, un morceau de leur

croix funèbre, on parvenait, en soumettant ces objets à l'action du feu,

à produire, par la combustion, des spectres, représentant exactement la

figure de ceux que l'on cherchait à rappeler de l'autre monde; on

assurait de plus que ces spectres, animés d'une vie factice et éphémère,

répondaient distinctement à toutes les questions qui leur étaient

adressées.

Partant de cette idée que l'âme, dégagée des liens de la chair, a pris

une entière possession de ses attributs immortels, et qu'elle a

l'intuition complète du passé et de l'avenir, le nécromancien évoquait

les morts pour connaître dans quel état, béatitude ou damnation, se

trouvaient ceux auxquels il s'intéressait et dont il était séparé par la

tombe; pour s'éclairer lui-même sur les mystères de la vie future; pour

connaître l'époque de sa mort, de celle de ses proches ou de ses

ennemis; enfin pour s'éclairer sur tout ce qui est indépendant de la

prévoyance humaine. Les morts, du reste, n'attendaient pas toujours, on

le sait, qu'on les rappelât de leur froid sommeil comme un homme qu'on

réveille violemment; ils revenaient souvent d'eux-mêmes, quand ils

avaient de leur vivant promis de revenir, comme le spectre de Marsile

Ficin, le traducteur de Platon, qui se rendit, monté sur un cheval

blanc, chez son ami Michaël Mercato, auquel il s'était engagé de révéler

les secrets de l'autre monde. Ici encore l'erreur était logique; car

elle n'est que le résultat d'un dogme irrécusable, l'immortalité de

l'âme. La seconde vie, telle que le christianisme nous l'enseigne, telle

que nous l'espérons, se continue avec les souvenirs et les affections de

la vie première; elle s'illumine même de clartés nouvelles: dès lors,

pourquoi l'âme qui se souvient de la terre ne reviendrait-elle pas,

libre et dégagée de ses entraves, vers cette terre qui garde son

enveloppe mortelle, et où la rappelle le souvenir? Ainsi, dans ces

mystères de la mort et de la nécromancie elle-même, la crédulité qui

nous fait sourire n'est que la conséquence immédiate de la plus chère

des espérances qui nous consolent. Malgré cette excuse, la nécromancie

fut également condamnée dans l'antiquité et les temps modernes. Sous

Constantin, ceux qui s'y livraient encoururent la peine capitale; plus

tard on les brûla; et à toutes les époques, on les assimila aux

violateurs des tombeaux, dans la pensée qu'ils troublaient comme eux le

repos de la mort.

La sorcellerie · 第 14 / 36 题