IV.

De la sorcellerie proprement dite.--Elle se confond dans les premiers

siècles de notre ère avec les hérésies.--Son histoire à travers le moyen

âge.--Légendes chrétiennes, et musulmanes sur ses origines.--Elle se

propage au XVe et au XVIe siècle.

L'ignorance, l'extrême imperfection des connaissances humaines,

l'attrait du mystère et de l'inconnu, l'ambition de se faire craindre,

les malheurs d'une société grossière et sans cesse exposée à tous les

désastres, telles sont les causes qui contribuèrent à propager la magie

et la sorcellerie dans l'Europe du moyen âge, et cette triste aspiration

vers les mystères du monde infernal prouve combien alors étaient

profondes la misère et la barbarie. La croyance est universelle, et la

terreur toujours persistante jusqu'au seuil même de notre temps. Tous

les hérétiques des premiers siècles, de l'Église, les basilidiens, les

carpocratiens, les gnostiques, les manichéens, sont accusés de magie et

de sorcellerie. En France, l'existence des sorciers nous est révélée par

le plus ancien de nos codes, la loi salique, qui porte au chapitre

LXVII: «Quiconque en appellera un autre sorcier ou l'accusera d'avoir

porté la chaudière au lieu où les sorciers s'assemblent, et ne pourra le

prouver, sera condamné à deux mille cinq cents deniers d'amende.»

Grégoire de Tours nous apprend que le duc Boson usait de sortilège, et

qu'à cette époque, c'est-à-dire au VIe siècle, on n'entreprenait rien

d'important sans recourir aux enchantements et aux philactères. Agobard,

qui écrivait au commencement du IXe siècle, parle de certaines gens qui

excitaient des tempêtes, et d'autres qui pouvaient, au moyen de ce qu'il

appelle _aura levatitia_, se transporter à travers les airs. Agobard

était évêque de Lyon, et l'on était si convaincu de la vérité de ce

fait dans son diocèse, qu'on lui amena un jour un homme et une femme

qu'on avait vus tomber du ciel.

Dans le monde entier, la contagion fut générale. Dans toutes les

contrées de l'Orient soumises à l'islamisme, la magie, au moyen âge,

était regardée comme la science par excellence, et il se forma sur son

histoire une foule de légendes dans lesquelles se confondent en

s'altérant les traditions chrétiennes et musulmanes. Suivant l'une de

ces légendes, Adam lui-même aurait inventé la magie. Suivant d'autres,

les descendants de Caïn s'y seraient adonnés les premiers, et Cham, au

moment du déluge, en aurait été le dépositaire et le propagateur.

N'osant point porter avec lui dans l'arche les livres qui traitent de

cette science, il en grava en trois mille vers, suivant les uns, et en

deux cent mille vers, suivant les autres, les principaux dogmes sur des

pierres très-dures qui résistèrent à l'effort des eaux; ces pierres

furent recueillies par son fils Misraïm, qui fonda de nombreuses écoles,

entre autres la célèbre école de Tolède, où, dans les XIIe et XIIIe

siècles, on venait de tous les points de l'univers étudier les sciences

occultes.

Par une bizarrerie singulière, ces sciences se développèrent en raison

même du progrès de la civilisation, et le XVIe siècle, qui fut vraiment

le grand siècle du scepticisme, fut aussi le grand siècle de la

sorcellerie. Les écrits sur les sciences occultes se multiplièrent

propagés par l'imprimerie. Elles eurent alors un rapport marqué avec les

affaires publiques; et les sorciers, les astrologues et les devins

furent souvent consultés pour les choses du gouvernement, comme on avait

fait des oracles dans l'antiquité. A cette date cependant, sous la

pression des études scientifiques, la magie et la sorcellerie elle-même

tentèrent de se manifester sous des formes nouvelles. Elles se

rapprochèrent de la philosophie, des sciences exactes, comme on peut le

voir dans le traité célèbre d'Agrippa: _De la philosophie occulte_. La

sorcellerie fut vivement attaquée par quelques esprits éminents, tout en

gardant sur la foule son antique puissance; et ce fut seulement dans les

dernières années du XVIIe siècle, qu'elle perdit le prestige dont elle

avait joui si longtemps.

La sorcellerie · 第 12 / 36 题