III.

Transformation de la sorcellerie païenne à l'avènement du

christianisme.--Les dieux de l'Olympe se changent en démons.--Les

druides et les bardes se changent en enchanteurs.--Différence de

l'enchanteur et du sorcier.--Biographie fantastique de Merlin.--Sa

naissance; il parle en venant au monde et prophétise à l'âge de six

mois.--Viviane et la forêt de Brocéliande.--La tour enchantée.--Merlin

n'est pas mort.

Lorsque l'Évangile se fut propagé dans le monde romain, et qu'il eut

renversé les autels des dieux païens, on vit se produire un phénomène

étrange. Parmi les nouveaux chrétiens, un grand nombre acceptant, comme

un fait réel, l'existence des divinités de l'Olympe, considérèrent ces

divinités comme des démons; la croyance se répandit que Satan ligué avec

tous ces vaincus du passé contre le vainqueur de l'avenir, animait d'une

vie factice leurs idoles mourantes, et Salvien s'écria tristement: «Le

démon est partout, _ubique dæmon_.» Les folies du vieux monde firent

invasion en se modifiant dans la société nouvelle; à la chute du

paganisme, ses rites, ses formes cérémonielles multiples et variées, se

convertirent en pratiques superstitieuses, en magie; Diane devint le

démon _Dianum_, et conduisit les femmes au sabbat, comme Mercure avait

conduit les âmes dans le royaume des ombres. L'influence de ce que l'on

pourrait appeler l'agonie de l'idolâtrie sur les sciences occultes du

moyen âge est un fait évident et incontestable, et qui se produisit en

même temps pour le polythéisme et le culte druidique. On sait qu'au Ve

siècle une sorte de résurrection de ce culte se manifesta dans la grande

et la petite Bretagne. Déshérités de leur antique puissance comme

Jupiter et Vénus, les bardes furent également adoptés par les

superstitions populaires, et l'on vit paraître alors un être

intermédiaire entre le magicien inspiré et savant de la théurgie antique

et le sorcier des démonographes. Cet être, d'une nature supérieure à

celle de l'homme, et qui se rapproche des génies de l'Orient, c'est

l'enchanteur, dont nous allons parler avec quelque détail à cause de la

place qu'il occupe dans la tradition et la littérature du moyen âge.

Le type le plus parfait de l'enchanteur du moyen tige, c'est Merlin,

personnage réel, qui vécut, on le sait, au Ve siècle dans la Bretagne

armoricaine, et que l'on retrouve partout, à travers le moyen âge, dans

l'histoire, la légende, la poésie et les romans chevaleresques. Les voix

prophétiques qui avaient parlé si longtemps dans les vieilles forêts de

la Gaule, ne pouvaient se taire tout à coup. Aussi Merlin est-il

prophète. Fantastique incarnation des dernières traditions du druidisme,

de la mythologie Scandinave et du polythéisme, il défend la nationalité

bretonne comme Velléda défendait sa patrie germaine. Il aide Arthur dans

ses longues luttes contre les Danois, comme Ulysse aidait Agamemnon de

ses conseils et de sa sagesse.

Dans sa transformation nouvelle, il garde les vieilles habitudes de

l'idolâtrie celtique. Il aime les fontaines, d'eau vive perdues dans les

bois, les chênes centenaires; et, comme les dieux de l'Edda, il a son

loup familier qui va chasser pour lui. Les astres, ses confidents

habituels, lui révèlent tous les secrets de l'avenir, la destinée des

rois et celle des peuples. Il sait tous les mystères de la création, il

connaît tous les esprits qui président à l'harmonie des sphères. Si l'on

en croit l'un de ses biographes, Robert de Borron, qui écrivait au XIIIe

siècle, Merlin était né d'une religieuse et d'un démon incube. Sa mère

l'avait conçu en dormant, et pour se purifier de cette souillure, elle

fit voeu, pendant le reste de sa vie, de ne manger qu'une fois par jour.

Le mystérieux enfant, qui n'avait point de père parmi les hommes, vint

au monde noir et velu; en le voyant ainsi pareil aux bêtes fauves, sa

mère changea de couleur; mais lui, pour la rassurer, s'écria en

souriant: «Je ne suis point un diable;» l'effroi n'en fut que plus

grand. Le bruit de cette naissance étrange se répandit bientôt. La

pauvre mère fut citée devant le juge. «Vous êtes sorcière, lui dit ce

magistrat, je vais vous faire brûler.--Je vous le défends, dit Merlin

en sautant des bras de sa mère. Respectez cette femme, ou malheur à

vous; car mon pouvoir est plus grand que celui des hommes; et si vous en

doutez, écoutez ce que va vous dire le fils de l'incube.» Merlin alors

découvrit au juge certains secrets intimes de son ménage, que celui-ci

était loin de soupçonner. Le pauvre mari oublia la sorcière pour ne

songer qu'à sa propre femme, car les détails étaient tellement précis,

qu'il ne pouvait douter de son infortune. C'est ainsi que Merlin révéla

pour la première fois cette intuition mystérieuse qui devait élever son

nom si haut dans l'admiration des peuples, et cependant à cette époque

il n'était âgé que de six mois. Une vie qui débutait par de pareils

prodiges devait être féconde en merveilles, et elle le fut en effet.

L'enchanteur avait le don de se rendre invisible, ou de se donner telle

ressemblance qu'il voulait en se frottant avec le suc des herbes. Il

transportait d'un mot à de grandes distances les pierres les plus

pesantes, et lui-même, monté sur son cerf bien-aimé, il franchissait

l'espace avec la rapidité de l'éclair. Dévoué jusqu'à la mort au roi

Arthur, il le sert dans ses guerres et dans ses amours; il l'aide à

triompher des pièges de ses ennemis et des pièges bien plus redoutables

de la femme, tout en s'y laissant prendre lui-même. Un jour, en se

promenant dans une forêt, il rencontre une jeune fille d'une éclatante

beauté. Il s'arrête, surpris et troublé, et d'une voix caressante:

«Douce dame, lui dit-il, daignez me prendre à merci; je vous dirai de

merveilleux secrets. Souhaitez-vous des fleurs? je ferai pousser des

rosiers au milieu de la neige. Souhaitez-vous d'être belle

éternellement? je préparerai pour vous le bain qui efface les rides.» La

jeune fille sourit. Merlin, pour prouver sa puissance, frappa la terre

d'un coup de baguette, et une forêt magnifique s'éleva aux alentours.

Pour prix de cette galanterie, Merlin demanda et obtint une entrevue

nouvelle. Viviane, c'était le nom de la jeune femme, promit de revenir,

et tint parole. Mais, ce jour-là, l'enchanteur fut vaincu: Viviane

surprit tous les secrets de son art, et Merlin, sentant qu'il allait

quitter le monde, se rendit auprès du roi Arthur pour lui donner le

baiser d'adieu. Puis il alla trouver maître Blaise, qui l'avait élevé.

«Adieu, maître Blaise, lui dit-il, je vous donne une grande tâche.

Recueillez les souvenirs de ma vie, mes révélations sur l'avenir, et

transmettez-les par un livre à ceux qui vivront après nous.--Je vous le

promets,» dit maître Blaise. Le livre, en effet, fut écrit; et ces

prédictions de l'enchanteur, devenues au moyen âge les oracles de

l'Angleterre, ont été consultées, invoquées par elle à tous les moments

solennels de son histoire.

L'enchanteur, en quittant maître Blaise, se rendit auprès de Viviane;

et celle-ci, qui le voyait triste, et craignait une séparation, lui

demanda comment on pouvait retenir un prisonnier sans lui mettre des

fers et sans l'enfermer dans une prison. Merlin lui donna pour cette

opération une formule magique; fatale indiscrétion qu'il devait expier

bientôt! Le soir, en se promenant dans la forêt de Brocéliande, il se

reposa au pied d'un buisson d'aubépine, et s'endormit. Viviane alors

détacha sa ceinture, et, traçant avec cette ceinture un cercle autour de

lui, elle l'enferma pour toujours dans une enceinte sans issue. Une tour

indestructible, dont l'air même avait cimenté les pierres, s'était

élevée sur la ceinture et avait enfermé Merlin jusqu'à la fin des

siècles.

Depuis ce jour, la forêt de Brocéliande étend sur la tour ses rameaux

qui ne se flétrissent jamais, et Viviane veille au pied des murailles,

comme cette pieuse matrone qui garde le tombeau du roi Édouard, et qui

tresse sur le front de ce saint roi des cheveux dont la mort n'a point

arrêté la croissance. Quant à Merlin, il est toujours vivant et captif,

et le voyageur, en passant dans les verts sentiers de Brocéliande,

l'entend soupirer dans sa tour.

On le voit par ce qui précède, les enchanteurs, dont Merlin est, comme

nous l'avons déjà dit, le type le plus parfait, les enchanteurs ont une

tout autre physionomie que les sorciers. L'enchanteur est un être

surhumain, qui a reçu, en venant au monde, un pouvoir surnaturel; c'est

le frère des génies et des fées; les sorciers sont tout simplement des

hommes. L'enchanteur fait indistinctement le bien et le mal; le sorcier

ne fait que le mal. L'enchanteur est vénéré par les peuples, célébré par

les poëtes; le sorcier est méprisé par tout le monde. En un mot,

l'enchanteur est un personnage célèbre transfiguré par la légende,

Aristote, Virgile, ou Merlin, et le sorcier une espèce de truand, qui

n'est bon qu'à brûler ou à pendre. Les enchanteurs, du reste, ont

toujours été beaucoup plus rares que les sorciers, et l'on vit un duc de

Savoie dépenser en pure perte cent mille écus pour en trouver un.

La sorcellerie · 第 11 / 36 题